‹ Le chemin de traverse (volume 5)Chapitre 14 sur 26 · LETTRE XVI · texte numérisé non relu

LETTRE XVI

Il m'a dit aujourd'hui : — Pourquoi ne pas mieux vous habiller , Prosper? qui doue vous a fait cet habit si mal fait? pourrez-vous me dire quelle est la forme de ce chapeau? et quelle nécessité de porter des bottes de cette épaisseur? Moi, qui me trouvais fort élégant, je ne savais que répondre.

— Voyez-vous, mon neveu , a-t-il repris , il y a deux manières de s'habiller aujourd'hui , c'est de suivre la mode pas à pas ; ou bien encore de ne pas la suivre. Vous ne pouvez, pour être décemment vêtu , être trop près ou trop loin de la mode. Labruyère a dit un contre-sens , quand il a dit que l'homme d'esprit se laissait habiller par son tailleur. L'homme d'esprit commande à son tailleur comme à tout le reste. Si vous étiez un homme célèbre ou un homme considérable et que vous eussiez alors droit d'échapper au joug de la mode , vous feriez appeler votre tailleur ; vous lui commanderiez un habit une fois pour toutes , un gilet une fois pour toutes; vous feriez en sorte que ce fût un habit ou un gilet de l'autre siècle , afin de bien faire voir que vous n'êtes pas dans la mode de notre siècle ; de même pour votre chapeau , vous adopteriez une forme tranchée ; de même pour votre chaussure , vous la feriez à votre pied très à l'aise ; mais une fois cet habit adopté , une fois ce chapeau arrêté , vous auriez toute votre vie le même costume , toujours le même. Cela vous vieillirait de dix ans d'abord , cela vous rajeunirait de vingt ans plus lard. Ceci est.

sans contredit , la façon la plus commode de se vêtir ; mais je vous le répète, le monde pardonne ce laissez-aller seulement à quelques hommes privilégiés ; à la grande naissance, à la très-grande fortune, au mérite bien reconnu, à tous ceux à qui le temps est cher , aux heureux de ce monde, en un mot. Mais à tous ceux qui , comme vous, ont leur chemin à l'aire, un costume sévèrement à la mode est de rigueur, le monde ne pardonnant rien à ceux qui ne se gênent pas pourJui. Le monde a la vanité et la jalousie d'un parvenu ; il veut qu'on lui sacrifie toutes ses aises ; vous ne serez jamais assez respectueux pour le monde , vous ne lui ferez jamais assez de sacrifices; commencez donc par vous habiller comme il veut qu'on s'habille ; prenez son tailleur , son bottier , tous les ouvriers dont le beau monde se sert; qu'il voie à votre linge, qu'il sente à vos odeurs, qu'il devine à vos vêtements que vous avez passé par la même route que lui ; route de gène et de fatigue ; sauf à vous, à porter vos habits avec toute l'aisance que vous pourrez. \insi donc , dès demain , je vous enverrai les fournisseurs dont je me servais autrefois quand j'étais

jeune et beau comme vous, quand j'avais besoin comme vous de parvenir.

Tu ne saurais croire jusqu'où s'étend sa sollicitude. Il a voulu assister lui-môme à la prise de mes nouveaux habits , et alors pour la première fois il est monté à la chambre de mon hôtellerie, qui à présent est au premier cependant. — Mon Dieu, Prosper, mVt-il dit, quel horrible appartement! quel escalier infect! dans quel bouge honteux ètesvous allé vous loger? Je ne voudrais pas pour tout au monde que mon valet-de-chambre passât une nuit seulement dans ce méchant lit.

Il était en train de me démontrer la nécessité d'habiter une belle maison , lorsque le tailleur arriva. Il a critiqué beaucoup tout ce qui avait été fait. — Cet habit est trop étroit pàrdevant; il fait un mauvais pli par derrière. — Ce gilet est deux fois trop long ; il vous coupe en deux comme un magister de village , — et ceci ! et cela ! — Monsieur , a-t-il dit au tailleur, tout ceci est d'un goût détestable; remportez-le, et travaillez mieux une autre fois.

Le tailleur a promis d'être prêt après demain.

Comme le tailleur s'en allait, mon linge est arrivé. Le plus beau linge du monde , c'est une blancheur , c'est une finesse, c'est une élégance dont rien n'approche; il en a été content. — Ceci, a-t-il dit, est une des premières nécessités de l'homme bien mis. C'est à son linge que se reconnaît riiomme comme il faut. L'habit peut être négligé quelquefois , le linge jamais. Il a parlé ainsi pendant une heure, et aussi bien parlé tout au moins qu'à propos de Virgile ou d'Homère l'autre jour. Quand tout a été fini , il est descendu avec moi ; j ai payé la dernière quinzaine de mon hôtel , et nous avons été du même pas chercher un autre appartement pour moi.

En chemin, il me faisait encore une leçon. — A un homme d'un certain monde, ce qui importe avant tout pour son logement, c'est que la maison qu'il habite soit vaste , honorable et belle. Il faut qu'on voie son habitation du dehors, il faut qu'il ait un beau portier, un vaste escalier éclairé le soir, beaucoup d'écuries et de remises au-dessous de lui , des chevaux el des domestiques dans sa cour, une fontaine , un jardin, s'il est possible ;

— 3U — car pour l'homme qui passe, pour le visiteur disirait, pour le facteur de la poste aux lettres, tout cela , portier , vaste escalier , vestibules , écuries et remises , domestiques et fontaine , cour et jardin, tout cela est à lui un instant; l'opinion le lui donne ou le lui prête en tout ou en partie : or, il faut que l'homme sage accepte toujours , bon gré malgré , ce que lui donne l'opinion ; quels que soient ses dons, il en reste toujours quelque chose.

Ainsi parlant, nous arrivâmes dans une grande et belle rue qui donne sur les Tuileries. Tout visà-vis le noble jardin et dans une vaste maison nous trouvâmes un petit logement dune seule pièce. — II faut prendre cela, me dit-il , la maison convient. Quant aux meubles de votre appartement, il n'y a dans le monde que deux meubles indispensables.

Je voulus savoir quels étaient ces deux meubles indispensables; il me répondit avec sa complaisance ordinaire.

— Les deux meubles indispensables sont , pour les autres d'abord pour vous ensuite . un secrétaire pour les autres , une toilette pour vous. Avec ces deits meubles-Ià très-beaux, très-complets, très-

parfaits , vous vous passez de tous les autres sans que personne ait rien à redire. En effet , à la rigueur , vous pouvez avoir un méchant lit : on suppose que vous aimez à coucher sur la dure. — On vous pardonne une mauvaise table et de vieux fauteuils.— On dit que vous n'avez pas de luxe; mais un secrétaire ! Le secrétaire est un coffre-fort apparent , il a remplacé le coffre-fort tout rempli de nos pères. Le secrétaire est le meuble qui est censé contenir votre fortune courante; il faut qu'il soit monté avec soin, il faut qu'il soit fermé avec soin , il faut qu'il soit à serrure et à ressorts à raison de la fortune que vous voulez qu'on vous suppose. Après le secrétaire , la toilette. L'homme de la nature ne se lave jamais , l'homme policé se lave tous les jours une fois pendant cinq minutes, I homme comme il faut se lave tout le jour. Vous autres, jeunes gens, quand vous vous êtes plongés le malin dans l'eau froide comme de jeunes canards , vous croyez avoir fait beaucoup. Vous ne connaissez pas d'autres ablutions que celles des Turcs. Vous êtes des barbares. Ceci est une longue cl difficile science, mais aussi une grande supé-

riorité , un grand bonheur , surtout avec votre figure, mon neveu Prosper, surtout avec vos mains, surtout avec ces longs cheveux si souples! Vous êtes né pour être un cavalier accompli , mon ami, la nature vous a tout donné, le regard , la voix , la taille, l'esprit, le cœur; il vous manque l'éducation , et je ne vous cache pas que vous êtes bien en retard !

LETTRE XVTI

Trois jours après, j'allai le voir dans tout l'attirail de mon nouveau costume; quaurais-lu dit, mon bon Christophe, si tu avais pu me voir dans mon triomphe? Jetais vraiment un élégant cavalier; e était une seconde métamorphose plus complète encore que la première : (oui était nouveau pour moi dans le costume. Ma poitrine était main-

tenue sans effort ; mes épaules sentaient mon habit sans être gênées , tout le reste était à l'avenant; quand j'entrai chez mon oncle, il ne put retenir un sourire de satisfaction.

- Mon élève se forme , me dit-il , et il sera bientôt aussi avancé que son maître. C'est bien cela! Voyez donc, Prosper, comme votre taille est plus élancée ! comme votre poitrine paraît plus large et votre pied plus petit; vous n'êtes plus le même homme, et cependant que de progrès vous avez encore à faire !

D'abord , il faut mettre plus d'aisance dans votre démarche , moins de raideur dans votre maintien , il ne faut pas avoir Pair de vous apercevoir de votre habit; n'y tenez pas le moins du monde , non plusqu à votre chapeau, qui a l'air trop neuf; brisez tout cela ; que tout cela ait l'air de vous obéir; par exemple, ces gants sont ternes et ne sont pas encore déchirés , c'est une faute ; votre cravate est trop empesée, il faut qu'elle se roule nonchalamment autour de votre cou sans se terminer par ce nœud ridicule qui rappelle l'empire. La véritable cravate, selon moi, est la cravate du

siècle passé, on la voyait à peine; elle laissait à la tête toute sa grâce quand on avait la tète petite ; or, vous l'avez fort petite et fort penchée ! J'insiste sur ce point , voyez-vous , parce qu'en effet la cravate est l'article important chez un homme ; selon sa manière de la mettre, il lui donne l'air d'un niais ou l'air d'un fat, ou, qui pis est, l'air d'un sot : trois airs à redouter également, le dernier plus que le second, le second plus que le premier. Donc, étudiez avec soin cette partie de votre costume , que la grâce en soit savante; surtout, si vous voulez que votre cravate soit en harmonie avec votre gilet, portez à l'avenir un gilet moins échancré et qui montre beaucoup moins votre linge ; vous ressembleriez au mari d'une blanchisseuse un lundi.

Il me dit tout cela d'un si grand sang-froid , que moi je l'écoute avec la plus grande attention ; car, à tout prendre, tout cela qui doit te paraître i loi si misérable, me paraît très-bien calculé. Si en effet, me disait-il encore, l'homme ne s habillait que pour se vêtir, une blouse lui suffirait ; I hiver il porterait une blouse en laine et loui se-

— 5âO — fait dit. Une fois donc que vous admettez que le costume est une distinction sociale, vous en faites une science très-importante et très-avancée, qui a ses secrets , ses mystères , ses triomphes et ses défaites. Mon oncle possède à fond cette science du costume , et ce n'est qu'après l'avoir entendu disserter sur ce sujet, que l'on s'aperçoit combien sa simplicité est savante, combien son désordre est calculé, et par quelle suite de recherches et d'études il a fallu passer pour arriver à cet admirable hasard.

Je ne saurais me rappeler tout ce qu'il m'a dit à ce sujet. Entre autres choses, il m'a fait remarquer que je sentais beaucoup trop les odeurs : — 11 faut , dit-il , qu un homme aime les odeurs pour, lui seul ; il faut que les autres devinent qu'il les aime, mais ne les sentent pas. A l'homme sensé qui n'aime ni le vin, cet abominable feu à l'usage des brutes, ni le café, ce stupide poison des bonnes femmes et des cuisinières , ni le thé , cette fade décoction chinoise qui vous rend les dents noires , les parfums sont une ressource puissante. Ils pénètrent le corps d'un feu léger et doux ; ils rani-

ment les esprits sans avoir besoin de passer par l'estomac; ils réjouissent la vue, l'odorat et le toucher , les trois vrais sens , les trois sens dignes d'un homme, sans avoir besoin d'appeler à leur secours le goût , ce sens de la brute , le seul sens de l'ani mal. J'aime les parfums avec passion; mais dans les parfums il y a un choix sévère et très-important. Je les divise en deux classes, le parfum chaud et le parfum acide. Le parfum chaud est une peste. Le camphre, le musc, la vanille, sont autant d'essences huileuses qui vous portent à la tète et au cœur ; ce sont des odeurs lourdes et terrestres qui ne vont pas au-delà de l'odorat. Parlez-moi du parfum qui s'envole comme le gaz! parlez-moi des odeurs qui s'échappent de leur prison de cristal ! Vous ouvrez le flacon, plus d'odeur, où est-elle? elle est là-haut dans le ciell il faut qu'un parfum s'exhale doucement, sans violence, sans excès, par folles bouffées ! Notre pays est un pays malheureux pour cette jouissance du sixième sens. L'Orient est le vrai pays des essences; on ne les cueille , on ne les comprend , on ne les aime que là. Nous autres Visigoths, nous prenons le premier flacon venu i. a

et nous posons notre nez sur cette essence , et puis advienne que pourra. Oh! nous sommes bien en retard ! Quand je passe devant la boutique de Chardin ; d'Houbigant ou de Lubin , et autres empoisonneurs, quand je vois ces petites fioles étiquetées , ces crèmes , ces écumes , ces pommades, ces essences pour les cheveux, ces amas infects de compositions horribles , le dégoût me prend comme il prend un gourmet arrêté devant le comptoir en plomb d'un marchand de vins. Nous sommes un misérable peuple ! comprenez-vous cela? Dans leurs temples chrétiens, ces Français si dévots , dans sa chapelle royale , ce roi si chrétien et si riche, au nez de leur Dieu restauré sur son autel, au nez de cette croyance catholique , qu'ils veulent ranimer à tout prix , les malheureux , dans des encensoirs d'argent , brûlent une ignoble térébenthine! une espèce de colophane volée au saule pleureur , et ils appellent cela de f encens! Oui, mon Dieu! ils te disent, à toi qui as fait l'Arabie, à toi qui as fait le désert : cette épaisse et crasse fumée qui brûle sous la main vacillante de l'enfant de chœur : — C'est de l'encens ! C'est de l'encens,

mon Dieu! le roi lui-même te dit: c'est de l'encens ! et puis l'archevêque se plaindra qu'on n'aille pas dans le temple? Monseigneur le premier aumô nier dira que la chapelle est déserte ; les courtisans trouveront, même le front tourné vers l'auguste famille et le dos tourné à l'autel , que la messe est trop longue. Je le crois bien, par Dieu! que le temple est désert, que la chapelle est abandonnée , et que la messe est longue avec la fumée d'un pareil encens !

Quelle France inodorante! quel pays insipide et maussade! Croiriez-vous qu'à son sacre, où, Dieu merci! il avait fait venir des choses bien étonnantes, le pape d'abord , Bonaparte lui-môme, Bonaparte empereur, dans la France qu'il avait faite , n'a pas pu trouver quatre prises de pur encens? et il appelait cela un sacre!

On lui fit donc de la térébenthine de première qualité , mais plus infecte que la térébenthine or dinaire, et il fut content ! Le pape fut content aussi ! Ils ont élevé Saint-Pierre de Rome sans songer à faire planter de l'encens pour Saint-Pierre de Home! les profanes! Voilà pourquoi maître Lu-

ther eut si beau jeu , quand il criait contre Saint- Pierre de Rome !

Retenez bien ceci , mon neveu , un parfum ne peut pas être trop doux , trop léger , trop vaporeux. Le bon parfum est aussi rare que le beau diamant , et bien plus digne d'un homme : c'est une jouissance qui doit être isolée pour être complète. Il ne faut pas que les autres s'aperçoivent de votre bonheur ; cachez-vous , et surtout redoutez les contrefaçons ! Redoutez les odeurs distillées dans l'eau-de-vie de grains , le musc pilé dans l'esprit-de-vin , redoutez le sachet ambré, redoutez les plantes médicinales ; redoutez la fausse essence de roses qui infecte , redoutez la fausse essence de Portugal faite à Grasse en Provence, redoutez les parfums du Nord comme les vins du Nord , comme les hommes du Nord. Ils sont épais, colorés et lourds; c'est le soleil qui fait le parfum, c'est le sable brûlant , c'est le vent tiède : le parfum et la poésie c'est tout comme ! Parfums et poètes , la puissance et le génie , les beaux sabres et l'encens et les riches tissus, et l'opium, cette poésie toujours prête , et tout ce qui fait la vie matérielle des

peuples qui ont conservé l'esclavage , des peuples heureux en un mot ; tout cela nous est venu de l'Orient.

Surtout, mon ami , en fait de parfums , méfiezvous dune odeur abominable qui est devenue en France , je ne sais comment , une chose de première nécessité : je veux parler de l'admirable eau de Cologne de Farina. On mettrait un vaisseau à flot avec l'eau de Cologne qui se dépense chez nous tous les ans ; c'est un fluide qui brûle comme l'acide sulfurique , et qui est un peu plus infect. Chaque fois qu'un marchand d'eau-de-vie a de la marchandise avariée, il fait infuser je ne sais quelle drogue dans sa marchandise , et l'eau-de-vie devient eau admirable de Cologne. La femme de l'épicier , la femme de l'huissier , la femme de chambre, le commis de boutique et le sous-lieutenant de génie en font une effroyable consommation; ils en font une eau virginale pour se rafraîchir le teint; une eau seconde pour se blanchir les dents ; ils s'en arrosent les cheveux pour les faire friser ; ils s'en appliquent des compresses sous les yeux pour s'empêcher de pleurer ; ils en mettent par-

tout; ils en mettent dans leur mouchoir de poche, et quand ils viennent à lever leur mouchoir , il s'en exhale une odeur pourrie à vous faire tomber à la renverse. L'eau de Cologne et la térébenthine ont perverti l'odorat national chez nous , comme l1 orgue de barbarie et le tambour de basque ont gâté notre peu d'instinct musical. C'est une infection abominable! et puis il y a des gens qui vous disent : — Vous êtes de grands poètes ! Si nous avions été poètes quelque peu , nous aurions commencé par mettre au gibet M. Jean-Marie Farina et ses imitateurs , et tous ceux qui vendent de l'eau admirable à G francs les dix pintes. Vingt sous la pinte de parfums ! Il me semble entendre dire à un faussaire : — Achetez-moi mon collier de perles cinquante francs!

Disant cela , il tira de sa poche un petit flacon , puis il eut Pair de s'endormir mollement enfoncé dans son grand fauteuil.

Tellefutàpeu près sa dissertation sur les parfums- Je ne sais pas ce que lu en penses ; pour ma part je lai trouvé aussi intéressante que la disserlalion de Pline le naturaliste : de unyucntis

LKTTttK XVTTT.

C'est vraiment un homme plein de science et d'originalité. 11 a, sur tout ce qui existe, des aperçus si neufs et si lins , neufs du moins pour moi ignorant des choses de ce monde, que je ne puis assez te dire tout mon étonuement, non plus que mon plaisir à l'entendre parler. Aussi je l'écoute de toute mon aine ; d'ailleurs . je suis fort touché

de la peine qu'il se donne pour m instruire. 11 m'a déjà appris plus de choses que je n'aurais pu en deviner en toute ma vie. Quand il me voit, il fait tous ses efforts pour être aimable et gai et pour laisser de côté ce qu'il appelle son enseignement; mais son zèle l'emporte le plus souvent , et il se met à disserter tout à coup; il monte en chaire, et il me parle des heures entières sur le comme il faut , le quod decet, et en un mot , sur toute cette science de la vie qu'il a poussée aux dernières limites.

Aujourd hui nous avons parlé des détails de la toilette ; il a parlé sans façon , sans enthousiasme et sans colère, et il a été très-amusant, car son défaut , s'il en a un , c'est de s'emporter sans raison , et d'entrer dans de grandes fureurs à propos de la moindre chose qui lui déplaît.

— La toilette d'un homme , m'a-t-il dit, comme celle dune femme au reste , vit surtout par ses détails. Je ne vous parle pas de la toilette des femmes que je n'ai jamais comprise; ce que les femmes appellent leur toilette est une chose si bizarre qu'il n'y a rien à en dire : ce sont des couleurs tranchées, des morceaux de ruban et des morceaux

de gaze; ce sont des souliers bien faits pour un pied souvent mal fait , ce sont des gants collants sur une main très-maigre , ce sont de longs bras dont on voit le coude rouge , c'est une taille entassée dans un corset écourté ; c'est une foule de colifichets sans goût et sans grâce et sans prix : ou bien ce sont de lourds diamants , plus habitués à être chez l'usurier que sur le col raboteux de leur maîtresse ; ce sont des robes très-longues pour dissimuler des jambes très-mal faites, ce sont des oreilles percées où pend de l'or mat, ce sont des cheveux entassés en chignon, pèle-môle avec de faux cheveux dont la double charge fatigue les yeux des plus prévenus; c'est du rouge qu'elles mettent sur leurs joues , du noir dont elles teignent leurs sour cils, une large boucle et une large ceinture; tout cela est mesquin , d'ailleurs, et de valeur aucune. Prenez dans un bal la femme la plus élégante , déshabillez-la, ou plutôt faites-la déshabiller par votre \;il('l-de-chambre , et faites vendre sa robe, son fichu , ses souliers, toute sa gaze et tous ses rubans , vous ne trouverez pas de tout cela de quoi lui acheter un pot de fard : c'esi misère et vanité.

— ooO —

Frivolité est le nom de la femme , comme Sakespeare la très-bien dit.

Au contraire , un homme comme il faut , peut faire de chaque objet de sa toilette un très-grand objet de luxe; j'entends un luxe excellent et trèsrespectable, celui qui échappe à la foule , qu'elle ne comprend pas, dont elle n'est aucunement jalouse, et dont elle ne voudrait pas. L'homme de bon goût se dissimule toujours , tout au rebours de la femme, qui tend toujours à se montrer , même quand elle est simple. Un homme sort de son hôtel , il a des chevaux noirs , un harnais noir , une voiture anglaise et d'une couleur terne, des gens eu habit , en bas de soie et sans livrée. Dans la ville il va doucement et sans bruit ; cela ménage ses chevaux et lui concilie la bienveillance des passauts. On sait gré de tout à un homme riche , surtout on lui sait gré de faire le moins de bruit possible. Ainsi , quand il s'arrête à la porte d'une maison, il descend tout de suite , et son laquais referme doucement la portière de la voiture , au lieu de la jeter avec fracas. Un pareil homme a toujours l'air d'arriver à pied : c'est une prévenance pour ceux

qui ont des chevaux de louage. 11 entre dans un salon , on l'annonce sans son titre, s'il a un titre; chacun dans son ame, pour l'en récompenser, le fait comte s'il est baron : il salue tout le monde sans relever ses cheveux sur son front ; il va se placer à une bonne place peu apparente; et là , si vous le regardez, vous verrez tout de suite quelle supériorité il a sur ses rivaux. Au premier abord, il n'a rien qui se fasse trop remarquer ; mais si vous Tapprochez de plus près , vous allez de découvertes en découvertes ; sa montre est en argent, il est vrai , mais c'est une montre de Bréguet qui n'en fait plus; sa chaîne est très-petite, c'est une chaîne vénitienne du bon temps; remarquez son cachet , je vous prie , c'est un camée du temps d'Auguste , un Alcibiade, s'il vous plaît, et il a été monté par Ben-Venuto-Cellini, le grand orfèvre de Médicis. 11 porte à ses doigts des bagues d'un vieux siècle , des bagues florentines, la gloire de l'Italie; sa tabatière n'est pas en or, mais elle est surmontée d'un camée qu'il a porté, d'abord malgré la mode , et qu'il porte encore à présent que la mode en est venue, parce qu'il en a le droit. Il en esl dr

môme de tous les détails de cette personne; au jeu il a de For tout neuf, frappé d'hier, et s'il laisse tomber une pièce d'or , il ne la ramasse pas : il ne dispute jamais au jeu , il ne donne jamais de conseil et il n'en demande jamais. Il rit peu, il écoute peu, il est plutôt froid qu'affable; il ne cherche nullement à être plaisant ni à amuser ; il laisse ce soin-là aux plus pressés ; il sait fort bien que ce n'est jamais impunément qu'on amuse une assemblée : du reste, poli avec tout le monde, très-empressé auprès des femmes sur le retour, auprès des hommes puissants ; indifférent aux célébrités sans fonds, estimant la science autant que le pouvoir , tâchant de faire son profit de l'une et de l'autre, et les flattant toutes les deux tant qu'il peut, parce qu'il y a toujours, dans cette flatterie, quelque chose à gagner pour lui.

Un pareil homme ne sait jamais une seule anecdote; il ne connaît ni M. un tel pair de France, ni M. le duc un tel, dont on parle devant lui avec éloges, il n'avoue jamais avoir vu la pièce nouvelle , et surtout il ne se permet pas de dissertation littéraire, la plus insipide des vanités.

Il ne parle jamais ni des nouvelles du soir, ni du cours de la rente, mais de la maladie régnante quand il y a une maladie régnante; il parle quelquefois du roi , du dauphin , de la dauphine, de l'archevêque, et toujours avec le plus grand respect , et la plus grande réserve, il dit : — Le roi , madame !a dauphine, monseigneur l'archevêque de Paris.

Les autres parleront de leurs terres , de leurs chevaux, de leurs alliances, de leur fortune, de leur vieux père où de leur jeune sœur ; lui ne parle jamais ni de ses terres , ni de sa fortune , ni de ses chevaux, ni des cheveux blancs de son père, ni de sa jeune sœur à marier. Il sait trop bien qu'on ne doit jamais importuner personne ni de sa fortune , ni de son esprit , ni de ses belles actions , ni de ses nobles sentiments.

H n'affectera ni vice , ni vertu ; il ne parlera ni des nuits qu'il a passées à table , ni du service funèbre qu'il a entendu à Saint-Gcrmain-l'Auxerrois; quand on lui parle d'une femme suspecte, il répond : — Je ne la connais pas! Cela fait plaisir à toutes les femmes , et cela ne coûte rien.

Quand une femme laisse tomber son mouchoir

de poche, il ne se précipite pas pour le ramasser.

Mais il écoute parfois ce qu'elle dit, ou il fait semblant d'écouter avec un geste imperceptible d'approbation, cela suffit.

Il ne porte jamais une seule croix à sa boutonnière, excepté quand il a un habit noir; dans ce cas seulement il laisse passer un bout imperceptible de ruban rouge; ce qui fait que tout le monde se souvient qu'il est officier de la Légion-d'Honneur, et chevalier de cinq ou six ordres étrangers avec l'approbation de sa majesté.

Il s'en va comme il est venu , sans éclat et sans bruit; il a peu parlé , il a peu souri , il a été trèspeu galant , il n'a déployé aucun faste, et quand il est parti , tout le monde s'accorde à penser qu'il est l'homme le plus aimable , le plus galant , le mieux élevé, et le plus riche de la société.

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