‹ Le chemin de traverse (volume 5)Chapitre 4 sur 26 · LETTRE IV · texte numérisé non relu

LETTRE IV

Je t'écris toujours ; mes lettres écrites , je les plie lentement ; j'y mets ton nom avec soin , ton nom si cher; puis je les renferme bien précieusement, jusqu'à ce que je trouve une occasion de les faire parvenir. Ce sont là mes seules distractions, mon ami. Une fois que ma lettre est écrite , il me semble que tu l'as reçue, je n'ai plus besoin de te l'en-

— 20d — voyer : elles t arriveront quand elies pourront t'arriver, au hasard et sans date; pêle-mêle. Car c'est pour moi , et non pas pour toi que je t'écris. Cependant, comme j'espère pouvoir te faire passer bientôt toutes ces lettres amoncelées , je veux faire un effort sur moi-même , et te raconter par ordre, non pas ce que je sens , mais ce qui m" est arrivé dans cette grande ville , où je suis égaré depuis un mois.

Tu as vu comment je me suis installé dans mon hôtellerie : j'y ai pleuré beaucoup d'abord; puis, des pleurs, j ai passé à la philosophie; de la philosophie , me voilà quelque peu dans le positif de la vie. Mon cœur une fois dégonflé, je me suis trouvé assez fort pour être de sang-froid ; j'ai donc essuvé mes yeux, et tout seul avec moi, assis à ma fenêtre , à l'instant où le soir venait de tomber, je me suis demandé ce que j étais venu faire à Paris?

C'est ici le moment, cher Christophe, de te faire un aveu que je ne t'aurais jamais fait au village. J'ai trop souffert , et je souffre trop encore pour le rien cacher. D'ailleurs, à présent, ma résolution

— S07 — d'aller en avant est si bien prise , que je puis te raconter, sans danger, par quels accidents j'ai demandé à venir à Paris, et à quitter ainsi , de gaîté de cœur, tout le bonheur que j'ai perdu.

Tu sais , mon ami , que toi et moi nous sommes frères tous les deux ; tu es le pauvre enfant trouvé de notre village , et moi je suis l'enfant ignorant que tu as rencontré et enveloppé dans le manteau de ta science. Si je ne t'avais pas rencontré en mon chemin , que serais-je devenu , Christophe? un pauvre et chétif laboureur, ou un bel-esprit de village; un oisif de corps et d'esprit par faiblesse d'esprit et de corps. Tes études ont été mes éludes, nous avons partagé comme deux frères le fruit défendu , que tu avais cueilli, d'une main tremblante, sur l'arbre de la science; et nous avons vécu ainsi, ne pensant qu'à nos découvertes de chaque jour. Toi , le pauvre frère ignorautin , lu le disais que ta vie était faite; que ton pain était gagné; et lu t'enveloppais dans ton manteau de bure, comme César dans son manteau de pourpre ; ta vie était faite , tu avais un étal ; un état ! Et moi qui ne pensais pas à cette chose . qu'on appelle

l'avenir ! Et moi , qui m'étais figuré que ce mot vivre! c'était rester couché mollement sous le hêtre de Virgile , à rêver d'Amaryllis ! La vie , en effet, n'était que cela pour moi : s'éveiller, prier Dieu, se vêtir, manger, aller tout droit devant soi , se parer le dimanche , tendre la main au vieillard qui passe, dormir ; %et le lendemain recommencer, comme faisait notre ami Claude, le jeune poulain que nous aimions tant. Hélas ! cette vie-là était un rêve pour Claude le poulain et pour moi aussi! Un matin , on est venu prendre Claude ; on l'a ferré aux pieds , le pauvre animal ; puis on l'a attelé ; et à présent , il gagne sa vie à porter les postillons de la poste. Pauvre Claude ! si joyeux , si vif, si libre, si alerte, qui aimait tant l'herbe fraîche et l'orge d'un an ! A nous autres , aussi . on a fait comme on a fait à Claude ; on nous a dit : Gagnez votre

orge !

Oui , c'est mon père qui me l'a dit lui-même , à moi , le dimanche de Quusimodo, je m'en souviens ; il faisait froid ; le vent était sec, et la marre avait été mise à sec pour la pèche. Mon père me plaça sa grosse main sur la tête :

— Je veux te parler, mon fils, — me dit-il tout bas.

Tu sais bien que mon père ne parle guère ; sa voix me fit moins peur que la solennité de son appel.

Je le suivis sans lui répondre.

11 marchait devant moi d'un grand pas, comme il marche toujours ; ses mains étaient croisées derrière le dos , et il sifflait entre ses dents cette joyeuse chanson à boire, qui fait tant de peur aux dogues de la basse-cour.

Je le suivais au petit trot, comme faisait le cheval blanc, quand notre Claude allait au pas.

11 me mena au fond du village, chez le curé, notre bon curé , dune si belle figure. Quand je revis le presbytère si calme, quand j'entrai dans cette salle parquetée, dont les murs sont décorés de ces belles cartes de géographie ; quand je revis ce christ d'ivoire sur son velours noir ; quand je dis bonjour à la poule familière de la vieille Alarguerite, je me sentis mieux, et je repris haleine. Mon père salua le curé; il s'assit en me faisant signe d'approcher.

— Prosper , me dit-il , je t'ai fait venir chez M. le curé pour te dire que tu as vingt ans depuis deux mois.

Je regardais le curé , qui avait les yeux baissés.

— Oui , vingt ans depuis deux mois , reprenait mon père , et il est temps que tu prennes un état, Prosper, et* cela, plutôt aujourd'hui que demain.

Je regardais toujours le bon curé, qui avait les yeux baissés.

— Oui , Prosper, disait mon père , il te faut un état tout de suite ; l'homme est fait pour gagner sn vie. Autant le pain de l'enfant profite à l'enfant, au tant le pain de l'enfant profite peu au jeune homme. N'as-tu pas honte que l'on vienne toujours t' offrir la mamelle? Quelque chose ne te dit-il pas que, si nous suons nous autres depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, il est juste que tu aies de la peine, toi aussi, à ton tour? Mais, dites-lui donc cela, monsieur le curé, afin que Prosper comprenne ce que je veux lui dire ; il n'a pas seulement l'air de s'en douter !

Mon père se courba en deux, comme il fait ton-

jours quand il se repose ; puis , avec ses grandes mains, il se mit à remuer le pied de la table de chêne, comme s'il eût été tout seul ou chez lui.

Notre ami le curé, qui avait les yeux baissés , les releva enfin sur moi , et son regard fut plein de bienveillance, comme toujours.

— Ne comprends-tu pas ce que te dit ton père , Prosper ?

— Mais , monsieur le curé , répondis-je , que faut-il faire? A quoi suis-je bon? Comment gagner ma vie? J'ai voulu apprendre à labourer, j'ai eu la fièvre pendant trois mois ; on m'a fait conduire une voiture de bois au village, j ai brisé la roue dans l'ornière. Quant à moissonner, ou à récolter, ou à rentrer le foin dans la grange , on se moque de moi , et on me dit : Va-t'en, muscadin ! mon père le sait aussi bien que moi , et il est là pour le dire. Comment donc gagner ma vie , monsieur le curé , s'il vous plaît?

Disant ces mots, j'avais les larmes aux yeux, cl j'étais prêt à appeler à mon secours, toi et ma mère; le curé se leva tout ému, la vieille Marguerite enlendant toul ce bruit, quitta sn poule, ouvril

la porte de la chambre , toute prête à me défendre ; il y eut un moment de silence.

Mon père alors reprit la parole :

— Écoute, Prosper, mon enfant, mon cher enfant , si tu étais seul à la maison , bien que je n'aime pas à voir un homme les bras croisés , je te laisserais écrire et lire tes livres en paix , et encore ce serait un grand chagrin pour moi , mon enfant , car l'oisiveté est la mère de tout vice. Mais enfin, par amour pour toi et pour ta mère, je if aurais pas la force de te dire rudement : travaille ! et je ne voudrais pas qu'il fût dit, non, pour tout au monde ! que je te reproche ton pain ; mais , enfin , enfin , Prosper, tu n'es pas seul à la maison; il y a avec toi quatre sœurs et un jeune frère qui ne demandent qu à grandir. Si toi tues faible et délicat et tout blanc, si la charrue te fait mal, si le foin nouveau t'incommode, situ brises les voitures dans les ornières, si tu es délicat comme ta mère au lieu d'être vigoureux comme ton père , crois-tu donc qu'il n'y a de peine dans le inonde qu à travailler la terre? Chacun a son lot ici-bas , celui-ci a ses bras, celui-là a sa tète; l un parle, l'autre écrit, l'un

pense, l'autre laboure. Je ne veux pas accuser ici ta mère et le frère Christophe ; mais il me semble qu'ils pouvaient mieux l'élever. Ainsi donc , c'est toi que j'en fais juge, ne veux-tu pas aller chercher fortune là-bas , puisque la terre ici ne peut pas le nourrir? Ne veux-tu pas être un monsieur là-bas , comme ton grand-père maternel , puisque tu n'as pas appris à être un paysan comme ton père? A présent, voilà qui est dit, mon garçon ; j ai fait mon devoir, je t'ai averti , ma conscience ne me reproche rien. A présent , reste ou pars , je n'ai plus rien à te dire; seulement, ton père te demande cette faveur, c'est que dans tous les cas , tu ne dises pas un mot de cette conversation à ta mère; tu me le promets , Prosper? »

A ces mots, mon père s'en alla, visiblement ému, et ne voulant pas laisser paraître son émotion; je restai seul avec Marguerite et le bon curé, et après avoir pris une pause assez longue pour ne pas pleurer, nous tînmes conseil tous les trois.

Notre curé me parla comme il parle toujours, en bon père; il me dit que mon père avait raison; que je ne pouvais pus plus long-temps mang<

sans travailler, le pain de mes jeunes sœurs et de mon jeune frère. Il me fit sentir la nécessité d'avoir un état dans le monde et de vivre par soimême. Marguerite, qui suivait attentivement ce discours , approuvait en silence tout ce qu'il disait , et le digne homme , en conséquence , allait toujours.

Quand il m'eut bien persuadé qu'il fallait mettre à profit mes études et mes talents naturels, quand il m'eut bien prouvé qu'il n'y avait dans le monde que quelques privilégiés qui vivaient sans travailler, M. le curé se mit à me parler plus directement de ma position et des espérances qui! avait conçues pour moi. « Sans te flatter, me dit-il, tu es un bon jeune homme fait pour arriver, mon ami; tu sais le latin aussi bien qu'on peut le savoir, tu sais autant d'histoire qu'un honnête homme peut en enseigner; quant à la grammaire, tu l'as apprise dans Port-Royal. Tu as des mœurs douces et bonnes ; ton enfance a été respectée et respectable ; tu peux aller à quelque chose, mon fils, tu peux être bon à tes semblables, mon fils! Sois donc tranquille, enfant, sur ton avenir. Courage, enfant.

tu as ta mère qui t'aime comme une mère tendre et faible ; tu as ton père qui t'aime comme un père courageux et fort ; tu as pour toi ta bonté , ta jeunesse , ta bonne conscience et la bénédiction de ton pasteur. » Disant ces mots, il m'embrassait en sanglotant , le saint vieillard l

Que te dirai-je? nous nous entretînmes ainsi long-temps tous les trois; nous gardâmes ainsi long -temps le silence. Je dînai au presbytère, bien tristement. La nuit venue, il fut convenu entre nous que je partirais aussitôt que mon trousseau serait fini; il fut surtout convenu que je prendrais sur moi toutes les conséquences de mon départ. C'était le seul moyen que ma mère ne s'y opposât pas.

Voilà, mon ami, comment je suis parti; voilà par quelles raisons je les ai quittées, ces riantes campagnes, pourquoi je l'ai quitté ce beau ciel; pourquoi je t'ai dit adieu à toi, mon frère! Croistu donc que si une main de fer ne m'eût pas jeté loin de loi et de m'a mère, je serais jamais aile loin de toi et de ma mère? crois-tu donc que si la nécessité cruelle no m'y eût pas forcé, j'aurais él<;

de mon propre mouvement dire à ma mère : adieu, ma mère ! et à la vieille Marguerite : adieu , Marguerite! et à toi : adieu! adieu! Christophe! le crois-tu donc ! — Et crois-tu donc que pour Paris, j'aurais laissé nos fêtes de chaque jour ; et crois-tu que pour Paris , j'aurais laissé tout le hameau làbas , au milieu des mares, du fumier, des moissons, des forêts, et des sons éclatants de l' Angélus? Et tu as pu croire cela, Christophe! et tu as pu croire que je renonçais ainsi de mon plein gré à rêver, à dormir, à étudier, à être aimé, à aimer, à être heureux tout le jour! et tu Tas cru, mon bon Christophe ! Pauvre , pauvre enfant que je suis! moi, avoir de l'ambition ! moi, parler d'avenir! moi, vouloir être quelque chose! moi, courir dans ce monde là-bas qui tourbillonne en blasphémant! Tu as cru pourtant tout cela, Christophe, quand je t'ai quitté; et sans tes larmes, j'aurais vu le reproche dans ton regard !

Non , je ne veux pas que tu gardes plus longtemps cette pensée cruelle ! Non , je ne veux pas que tu me croies plus long-temps parjure envers l'amitié! Non, c'est un secret trop pesant à garder.

et je ne le garderai pas plus long-temps, mon ami; non, par le Ciel! il faut que tu saches ce qu'il m'en a coûté pour me séparer de toi , de toi, mon frère! Hélas! je suis déjà bien assez malheureux !

Mais aussi, autant jetais décidé à te dire toute mon infortune, autant je suis décidé, mon ami, à poursuivre la route commencée. Mon pèreetM.lc curé avaient raison ; il faut qu'un homme soit un homme; il faut que celui qui n'est plus un enfant quitte les lisières et marche tout seul. En avant, donc! ayons donc du courage chacun de notre côté. Toi , prends soin des enfants du pauvre, apprends-leur à aimer Dieu, à le connaître, à le servir; reste pauvre et modeste, cache avec soin ta science comme un autre cacherait son crime; et ne m'oublie pas dans tes prières de chaque soir.

Moi , je vais me livrer en pâture à un monde qui ne voudra pas de moi, même comme sa dupe; j'ai bien à travailler pour arriver à mon jour d'automne , n'est-ce pas?

N'importe, je vais ensemencer le pauvre rocher qu'on me livrera dans ce monde ; je veux

le cultiver , avec la bêche et la charrue , et sous le soleil du midi ; je ne veux pas que mon père me reproche encore de n'avoir pas semé et de recueillir; cependant, si tu m'en crois, recueille pour deux; de la patience et du courage, mon frère ; le terrain dans lequel tu sèmeras est meilleur que le mien.

Ainsi donc , en avant , toi et moi ! en avant tous les deux dans deux routes différentes ! Je vais tracer le sillon qui m'est confié à la garde de Dieu , et à ta garde aussi , Christophe.

Je t'écris tout cela, en attendant que la grande dame à laquelle tu m'as adressé soit de retour des bains de Dieppe, où elle accompagne madame la duchesse de Berri.

Quant à mon oncle , je le trouverais peut-être si je savais seulement son nom , sa demeure ou son état à Paris.

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