TROISIÈME PARTIE. S
fallait s'aventurer le long des berges escarpées et glissantes : oiijy risquait sa vie.
Naguère encore , des échelles , ayant pour points d'appui d'énormes rochers mis à découvert par les eaux torrentueuses, facilitaient la route aux curieux. Si la visite n'entraînait plus un péril de mort, elle causait du moins une grande fatigue et tentait seulement sinon les plus braves , du moins les plus robustes.
Aujourd'hui, tout le monde est appelé à Jouir du spectacle; des escaliers commodes, quoique un peu rapides, avec rampes et garde-fous , ont remplacé les échelles. C'est plaisir que de
descendre ainsi, de cascade en cascade, au milieu du bruit assourdissant de toutes ces masses d'eau qui, en passant^ vous saluent par une aspersion d'abondante rosée. Jamais je ne m'étais trouvé à pareille fête.
Je me promettais bien, dans mon Histoire de Louis-Guillaume, de lui faire visiter les cascades d'Aller-Heiligen , pour avoir occasion de les décrire dans toute leur magnificence. Mais Louis-Guillaume a-t-il jamais été à même de contempler le tableau déroulé alors sous mes yeux ?
Après avoir longuement côtoyé les cataractes , nous les raversons de la 'rive gauche à la rive droite, grâce à un léger pont de bois jeté sur Tune des dernières chutes, laquelle forme coude avec les autres. D'un petit tertre en delta placé là, nous embrassions, dans une grande partie de leur ensemble, les cascades supérieures ainsi que les cascades inférieures.
Les populations campagnardes accourues au festival remplissaient les escaliers ; les riches fermières avec leur taille sous les aisselles , leurs grands chapeaux de paille ornés de fleurs champêtres , les dames bûcheronnes , leur petit feutre isur la tête, les ouvrières en bonnet de soie, rouge ou bleu , la plupart tenant leurs enfants à la main ou dans leurs bras ; les villageois avec leurs longs bâtons blancs , leurs redingotes amples et flottantes ; les forestiers avec leurs vestes d'uniforme et leurs grandes guêtres à la souabe; tous ces groupes ; mêlés à des groupes de citadins aux habits étriqués , aux petits chapeaux ronds, à la casquette universitaire , cheminant , ayant près d'eux leurs femmes ou leurs sœurs, au buste allongé sur une base arrondie et volumineuse , présentaient le plus singulier mélange de formes et de couleurs.
Une partie de la foule, venant du plateau de l'abbaye, montait; l'autre, ayant, comme nous, escaladé les collines, descendait, et ce remous humain, le contraste entre tous ces costumes, les modes de Paris et celles de la forêt Noire confondues
ensemble, les bruits, les murmures de cette foule, couverts par les murmures et les bruits des cascades, tout cela encadré dans la sévérité d'un paysage alpestre révélait les allures d'une grande mascarade défilant au milieu d'une noble et majestueuse décoration.
J'essayai d'en reproduire quelques détails par le crayon. Ce petit diable bombé de M. de La Fléchelle , à force de tourner, de gambader autour de moi, et de s'extasier sur l'œuvre avant même qu'elle fût commencée, m'en rendit l'exécution impossible.
Il fallut eniln dire adieu à ces merveilles d'Aller-Heiligen. Comme souvenir, je cueillis sur la rive de la dernière cascade une superbe pédiculaire , m'apprêtant à l'insérer précieusement dans ma boite. Dans ma boîte , je trouvai un paquet d'orties. Décidément, le nain en voie de devenir géant m'avait pris à partie pour ses malices. Je lui fis du doigt un signe de réprimande. 11 pouffa de rire. Peut-être en grandissant deviendra-t-il plus raisonnable.
A l'entrée du petit bois où j'avais abordé le matin , nous trou-' vdmes non-seulement des voiturins, mais des chars à bancs. Athanase , Brascassin , l'homœopatbe , La Fléchelle , deux autres convives d'Épernay, un ami de rencontre qu'Athanase avait détaché de l'Orphéon et moi, nous formions une bande de huit individus. Nous prîmes deux chars h bancs. Je pensais retourner à Achern :
• Et le Murml-See! me dit Athanase.
— E^t-ce là que nous devons dlnerî demandai-je, songeant à mon déjeuner si fatalement interrompu.
— Nous dînerons au Hirsch, me répondit Brascassin.
— Pourquoi pas à Achern î Je compte bien ce soir prendre le chemin de fer pour Paris.
— Nous aussi, parbleu I sinon pour retourner à Paris, du