‹ Le chemin des écoliersChapitre 215 sur 259 · CINQUIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

CINQUIÈME PARTIE

carabine tiré , pour le divertissement des passagers , par ua homme embusqué sur le rivage.

Quand on revient de Francfort , on soupçonne facilement ce coup de carabine de demander l'aumône. Il n'en est rien. L'administration des bateaux à vapeur se charge des frais de la mousquetade comme de ceux de la sérénade. De la cabane

du chasseur de Lorelei le cor a retenti pour dire aux passagers : « Quittez les entre-ponts, interrompez votre repas, votre sieste ou votre lecture, debout 1 Voici Lorelei, le rocher de Lore, de Lore, la grande magicienne, dont la beauté, inaltérable pendant des siècles, lit tourner la tête à dix générations d'imprudents, Jeunes ou vieux, qui osèrent la conten)plerenface. »

Mille versions contradictoires ont circulé sur le compte de cette belle fée du Rhin; on en remplirait des volumes. Les unes la représentent comme une tille maudite, une sirène sans queue de poisson , qui entraînait au fond du gouffre tous ses adorateurs ; les autres , comme un génie bienfaisant venant au secours des riaufrî^és et redoutable seulement aux pervers. Sans manquer à ma promesse de m'abstenir de légendes pendant ma traversée du fleuve, je crois pouvoir risquer celle-ci ,

SS4 LE CHEMIN DES ËGOLlËRS.

qui m'a été autrefois racontée par mon ami Sébastien Albin , l'auteur des Chants populairei de l'Allemagne.

■.•BBI.B1.

De son propre mouvement , Lore se présente devant le bourgmestre :

* Sire bourgmestre, j'ai causé la perte de tous ceux qiii

m'ont aimée, et le nombre en est grand; faites-moi mourir;

la vie m'est un fardeau. »

Le bourgmestre était un vieillard rigide, au front chenu,

à la tête branlante; il la regarde

et s'attendrit :

« Mon enfant, le droit de justice

ne m'appartient pas. Quant à moi ,

: dussé-Je encourir le purgatoire , je

:- refuserais de t'infliger une heure

de prison : mais on t'accuse de ma-

.•■'J. gie, va trouver l'évêque; puisse-t-il

'- ■ t'absoudre ! -

.'■ t Seigneur évêque , je suis une

7'. sorcière, on le dit, je commeuceà ,

le croire ; j'ai mérité la mort.

— Ma fille , nul n'est son propre

■^ - juge; 61 quoi consiste ta science

"■"— — ^^"^ — magique î

— Le saia-jeî Elle est dans mes yeux, dans le son de ma voix, et cependant ni ma voix ni mes yeux n'ont pu retenir celui que j'aime; il m'a trahie, il m'a délaissée; j'ai trop de la vie

— Lore! Lorel oui, tu es sorcière, car, je le sens déjà, si je te faisais mourir , je mourrais moi-même de r^ret 1 >

L'évêque appela à lui trois chevaliers : t Conduisez Lore au couvent de Sainte-fierthe. Confessetoi à Dieu , ma fille , lui seul sait le remède h ta folie. >

CINQ UliÈME PARTIE. . 525

En route, les chevaliers s'arrêtèrent, et, se croisant les bras , levant les yeux au ciel d'un air de pitié :

■ Toi renoncer au monde, pauvre Lorel Le mariage te vaudra mieux que le cloître ; choisis un de nous trois. >

Lore détourna la tète et frappa à la porte du cloître , qui refusa de s'ouvrir devant une sorcière maudite.

A défaut de la mort, à défaut du clottre, où pourra-t-elle enfouir cette beauté fatale aux autres et à elle-même? Elle va droit à la prison.

« Sire gouverneur, faites^noi descendre dans le plus profond de vos cachots ; que j'y sois enchaînée et oubliée !

— Si tu es innocente, Lore, je ne puis te recevoir; si tues coupable, c'est au juge de le condamnera la prison ; reviens avec un ordre de lui , et je serai ton esclave , non Ion geôlier. »

Un homme farouche, aupoil roux, au regard sinistre, un coutelas sur la hanche , se charge de la conduire devant le juge.

• Il n'y a plus de justice sur la terre I se dit la pauvre fille à michemin ; le juge lui-même refusera de me condamner. Et, se tournant vers son guide : ■ Consentez-vous, lui dit-elle d'une voix suppliante, que je monte sur ce rocher pour contemplerune fois encore les campagnes d'Obeivesel et de Bacharachr ;, ^ -

— Faites selon votre vouloir, -— =^tt^--

noble demoiselle , ■ lui répond l'homme farouche , en courbant la tête et tremblant de tous ses membres.

Lore escalada le promontoire de granit, s'arrêta sur sa cime, suivant de l'œil une barque où se tenaient deux fiancés ; puis, au lieu de rejoindre son guide sur la roule, elle redescendit la roche du cAté du fleuve en faisant entendre un chant plein

de douceur; elle se courba ensuite vers l'abîme, articula un nom qui s'évanouit dans l'air, et le Rhin s'ouvrit de lui-même pour la recevoir.

Ce rocher d'où elle s'élança se nomme at^'ourd'hui Lorelei.

A partir d'Oberwesel , les grands spectacles du Rhin se succèdent les uns aux autres, plus pressés, plus merveilleux. J'étouffais dans mon admiration; mais admirer seul est souffrance. Je cherchais autour de moi quelqu'un à qui je pusse faire part de mes impressions de voyage; autour de moi, en toilette ébouriffante , assises sur leurs pliants , se tenaient des dames anglaises , occupées à combattre l'excessive chaleur en absorbant à petits coups des sorbets au citron ou des vins généreux; je n'avais rien à faire de ce côté. Les hommes, le nez enfoncé dans leur Jeanne ou dans leur Traveller on Ihe Rhme, à demi somnolents, occupés à chercher la description dans le texte, négligeaient de lever les yeux vers l'objet décrit; les uns se croyaient encore à Bacharach, les autres déjà à Coblentz, et tous maugréaient contre l'inexactitude des itinéraires, Ahl siseulement mon vieux Jean eût été près de moîl... Cependant j'avais payé deux premières places au gaillard d'ar-

Page 1