QUATRIEME PARTIE
Jagœrn lui-même, n'est-ce pas ma nalionalité qui l'a ainsi irrité contre moi?
En rentrant au Prince Charles, je dis à mon vieux Jean d'aller me chercher un barbier. Quand le garçon de l'hôtel eût satisfait à ma demande, quand ledit barbier se présenta, lui trouvant le regard inquiet, quelque peu hagard, je le renvoyai incontinent. Je craignais qu'il ne me coupât la gorge!
Je parviens enfin à raconter à Antoine mes aventures de voyage. — Un nid de serpents. — Je renonce à écrire l'histoire du grand margrave. — Un accès de somnambulisme. — Retour à la légende. — Comment j'entre eu collaboration avec le jeune Hoël- Jagœrn.
a Mon maître est pur comme l'enfant qui vient de naître, mais les voyages l'ont rendu profondément vicieux. »
« Sais-tu; me dit Antoine après cette citation, quel est l'auteur de la sentence et à qui s'adresse l'apostrophe? »
A cette double proposition, formant un attelage boiteux, je reconnus la logique ordinaire de mon fidèle serviteur. « Oui, poursuivit Antoine, voilà en quels termes, ce matin, ton vieux Jean appréciait tes vertus; il m'affirmait que, follement épris d'une servante d'auberge, tu l'as enlevée. Si je dois croire à ses almanachs, cet homme pur comme l'enfant qui vient de naître, outre bien d'autres méfaits, est coupable d'un rapt, du rapt d'une servante d'auberge ! »
Le moment était venu de mettre en avant ma justification. A la suite de notre visite aux ruines, mon terrible ami et moi, nous étions seuls dans notre chambre commune. Cette histoire que déjà j'avais contée, sommairement il est vrai, à mon Sicambre du pont de Kehl, à mon boutiquier, à l'inspecteur du parc de Carlsruhe, au conducteur de ma chaise de poste, et, depuis, un peu à Thérèse, un peu à Junius, un peu à Athanase, un peu à Brascassin, il me fallut la reprendre en sous-œuvre et dans tout son développement depuis mon départ de Paris.
Tous les détails de ma longue odyssée, le récit de mon séjour à Carlsruhe, où j'avais retrouvé Thérèse Ferrière; à Bade, où j'avais résolu d'écrire l'histoire du grand margrave ; même les aventures de mon chapeau, de ma montre, de mon parapluie, de ma boîte de fer-blanc, Antoine entendit tout, écouta tout avec une attention qui me surprit. Je revins alors sur la pensée que j'avais d'écrire l'histoire de Louis-Guillaume, et, prenant paruii mes notes de voyage certaine lettre datée de Bade, je la lui présentai.
Elle était à son adresse. Tandis qu'il la parcourait, je tirai de ma poche, où je l'avais oubliée pendant vingt-quatre heures, celle que je lui avais écrite de la scierie du village de***. Il regarda la suscription et fit un mouvement :
« Tu m'écrivais donc tous les jours? Et pendant ce temps, je restais sans nouvelles de toi! Tu fais collection de tes autographes, à ce qu'il paraît? »
Puis il sembla se recueillir. J'attendis nia sentence.
Après quelques instants de méditation :
« Voici mon opinion, me dit-il: à Épernay tu t'es assis sur un nid de serpents: tu es tombé en plein