‹ Le chemin des écoliersChapitre 183 sur 245 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

En 1789, âgé de quarante ans alors, il publia la Métamorphose des plantes, ouvrage qui devait faire révolution dans la science. Pourtant, à l'époque de sa publication, les savants, à qui il s'adressait spécialement, n'y voulurent voir que l'œuvre d'un poëte et détournèrent les yeux ; les lecteurs ordinaires du poëte, l'examinant sous son côté purement littéraire, se dirent tout bas que le grand Wolfgang baissait, et jetèrent le livre loin d'eux. En France, Laurent de Jussieu le ramassa; un demi-siècle plus tard, il servait de point de départ à la Morphologie végétale d'x\uguste de Saint-Hilaire.

Voilà comment Gœthe m'attirait de trois points à la fois.

Levé de bon matin, je demandai au keller de l'hôtel de m'indiquer la maison de Gœthe. 11 me conseilla d'aller plutôt voir celle de M. Bethmann le banquier, celle de M. Rothschild, ou une maison toute neuve qu'on venait de bàlir dans la Zeil ; toutes trois, selon lui, bien plus belles que celle de M. Gœthe, déjà vieille et sentant mauvais, vu son voisinage du marché aux Herbes.

Je me rendis au marché aux Herbes, en décrivant une courbe du côté de la Zeil et de ia rue des Juifs, et je m'arrêtai d'abord à la posteaux lettres. Brascassin s'était engagé à me donner des nouvelles d'Antoine et de l'Américain par le plus prochain convoi ; à la poste, les bureaux étaient fermés ; on me dit de re- .passer dans deux heures.

La maison de Gœthe, d'assez belle apparence, avec son rez-de-chaussée, ses deux étages et sa double mansarde, porte cette inscription sur un tableau de marbre blanc: Ici naquit Jean Wolfgang Goethe, le 28 août 1749.

J'essayais de déchiffrer l'inscription, quand une voix, qui semblait sortir de dessous terre, mêla traduisit littéralement en bon français. Je me retournai ; je vis près de moi un petit homme boiteux, carré, trapu, appuyé sur une béquille; il portait un tablier de cuir, son teint était d'un rouge de brique, son œil noir brillait d'un éclat étrange, et ses sourcils, avec leurs deux pointes retroussées, se dessinaient sur son front comme un paraphe renversé. J'aurais pu le prendre pour Asmodée, le diable boiteux, si le lieu de la scène ne m'avait plutôt rappelé un autre diable, Méphistophélès.

Du bout de sa béquille il me montra en ricanant trois petites lyres sculptées dans l'encadrement de la porte, et sans que j'eusse en rien provoqué ses confidences :

« Les badauds de Francfort, me dit-il, répètent à qui veut l'entendre que le père futur de Wolfgang, prévoyant qu'un jour un grand poète devait naître de lui, fit placer là comme emblème prophétique ces trois lyres surmontées d'une étoile. Ah ! la bonne farce î monsieur, la bonne farce ! La vérité est que le grand-père Gœthe, celui qui fît construire cette maison, était maréchal ferrant; le bonhomme ne rougissait pas du métier qui l'avait enrichi ; il décora sa construction nouvelle de trois fers à cheval, comme armes parlantes. Pris de vanité lors de son mariage avec la fille du sénateur Textor, son petit-fils, le père futur de Wolfgang, avocat conseiller, rentrant chez lui avec sa femme, fut tout à coup saisi de honte à la vue de ces armes parlantes, qui lui rappelaient son origine plébéienne. Craignant les brocards du marché aux Herbes , lesquels brocards

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