CINQUIEME PARTIE
Son emplette faite, quand il me trouve devant lui sur le seuil du magasin, il s'étonne, lève ses bras au ciel selon sa manière accoutumée, et me suit ; mais à notre arrivée à l'embarcadère je m'aperçois qu'il m'a suivi les bras ballants :
oc Malheureux! et notre malle? Tu l'auras oubliée dans cette boutique!
— Que monsieur reste paisible, m^e répond-il, en accompagnant ses paroles d'un geste et d'un sourire des plus rassurants ; sur ma route, j'ai rencontré le garçon de l'hôtel ; il transportait commodément, dans une bonne brouette, les bagages de madame, et puisque monsieur voyage avec madame... »
Il n'acheva pas. 0 mon vieux Jean, ô mon bon et fidèle serviteur, qu'avec plaisir je t'aurais étranglé! Voilà probablement ce qu'il lut dans mon regard; car, interrompant tout à coup sa phrase, il retomba dans une de ces attitudes ébahies plus grotesques qu'académiques. Sans lui donner le temps de s'y fixer, je lui ordonnai de courir sur-le-champ à l'embarcadère de Mayence, et d'en rapporter la malle.
Le train de Francfort pour Heidelberg se mettait en route lorsqu'il revint, les bras toujours ballants. Il n'avait rien pu trouver, ni la malle, ni le garçon de l'hôtel. Je retournai avec lui à l'autre embarcadère. Enfin, pour être bref, je revis là Mme de X... Se rappelant que j'étais venu de Paris par la route de Strasbourg, de Garlsruhe et d'ïïeidelberg, elle s'étonna que je n'eusse pas songé à y retourner par Mayence et les bords du Rhin. En la regardant, je me laissai facilement convaincre; une fois encore, je voyageai près d'elle, causant beaux-arts, littérature, et un peu anatomie. Au bout d'une heure, nous arri-
vions à Gastel, qu'un pont jeté sur Je Rhin sépare seul de Mayence, et où elle devait s'arrêter quelques jours chez des amis.
En la quittant, je répétai de nouveau: « Heureux Brascassin ! »
A'oilà comment, par suite de la maladresse de mon vieux Jean, je pris la route de Prusse au lieu de celle de France. Je dirai bientôt par où il en fut puni. Arrêtons-nous d'abord à Mayence, où je débutai par dîner a table d'hôte, et où il me fallut forcément achever ma journée, le bateau à vapeur ne devant se mettre en route que le lendemain, à onze heures du matin. Pour ceux qui ont horreur de la ligne droite, Mayence est un séjour incomparable. Après mon dîner, j'y entrepris une petite promenade au hasard ; les rues à ti avers lesquelles je m'engageai, étroites, tortueuses, tronquées, sont décorées à leurs encoignures d'images de vierges et de saints; on dirait d'une ville du moyen âge ; l'aspect triste et sombre des habitations, le grand nombre d'églises et de chapelles qu'on y rencontre, et les immondices entassées le long des murs aident encore à l'illusion. Par droit légitime et reconnu, la ville appartient au duc de Hesse-Darmstadt; mais en sa qualité de place forte, par droit confédératif, elle est de fait occupée par les Autrichiens et les Prussiens, qui s'y font quotidiennement la guerre entre eux, en choisissant des cabarets pour champ de bataille. Aussi le duc s'est-il bien gardé d'y établir sa résidence. Je suis porté à le croire homme de bon sens et de bon goût.
Mayence ayant été sous le premier empire cheflieu du département du Mont-Tonnerre, il n'est pas rare d'y rencontrer, même parmi le peuple, des gens