PREMIERE PARTIE
de mes sonnettes dont je commençais à jouer avec fureur, avec emportement. Las de carillonner en vain, je mets le nez à la fenêtre qui donne sur le jardin. A la lueur de quelques lanternes (car la nuit était venue), je vois mon garçon tranquillement occupé à distribuer des pots de bière de droite et de gauche, tout en chantant avec les autres. Ouvrant brusquement la fenêtre, je l'appelle, je crie, au risque de rompre l'harmonie du choral; il se retourne, lève la tête vers moi, et, après être resté quelque temps la bouche ouverte, sans doute pour achever sa phrase musicale : « On le prépare, » me dit-il avec un reste de modulation dans le gosier.
J'aurai occasion de revenir bientôt sur cette question de la vivacité allemande et en particulier sur celle des garçons de bains. La placidité de celui-ci m'avait désarmé. Je passai ma chemise neuve, je mis mon faux col, ma cravate de satin, je me gantai, opération d'autant plus nécessaire que dans ce Baden je n'avais pu même me laver les mains, et songeant à l'heure qui menaçait, je descendis rapidement l'escaUer , au bas duquel je trouvai mon chanteur, fredonnant encore et portant sous son bras un peignoir et des serviettes. . <t Combien vous dois-je? lui dis-je.
— Est-ce que monsieur ne prendra pas son bain ï
— Non.
— Eh bien, c'est un demi-florin, le linge compris. » Je lui donnai le demi-florin. Commeje regagnais ma
voiture : « Et le trlnkijeld ! Le pourboire ! ^> me cria-t-il.
Dix minutes après, ma chaise s'arrêtait devant la Légation de France.
Sans même attendre ma questian , le concierge me déclara que, si je venais pour afï^iires, les bureaux
étaient fermés et que ces messieurs étaient tous au spectacle.
«< Au théâtre ! » dis-je à mon cocher.
Le buraliste dormait dans sa petite logette. Je le réveillai pour lui demander un billet d'orchestre, ce qui ne sembla pas médiocrement le surprendre.
Lorsque j'entrai dans la salle, on jouait le dernier acte de je ne sais quel opéra allemand auquel je ne compris rien, paroles et musique, tout occupé que j'étais d'inspecter autour de moi pour y découvrir ma Providence, sous les traits de M. Junius iMinorel. J'y perdis mes peines. Je me promis, durant l'entr'acte, de me faire indiquer la loge de la Légation, où je ne pouvais manquer de le trouver. Nouvelle déception ! Ledit opéra composait à lui seul tout le spectacle. A Carlsruhe, le théâtre s'ouvre à cinq heures et se ferme à neuf; après quoi chacun rentre chez soi pour y souper et se coucher. 0 Parisiens ! ne blâmez pas trop légèrement ces usages, ils valent bien les vôtres. Les jours de spectacle vous dînez mal et vous ne soupez pas.
Le train direct partait à dix heures dix-sept minutes.
Je n'avais pas un instant à perdre; deux minutes après, ma chaise de poste me ramenait à l'hôtel de la Légation.
yis-à-vis du concierge, cette fois, je fus plus explicite. Je demandai si M. Junius Minore! était rentré du spectacle. Le concierge me répondit que , pour le moment, M. Junius de Minorel habitait la ville d'Heidelberg, où il était en train d'achever sa cure de petit-lait.
J'étais atterré. Quallais-je faire? où me réfugier?
Témoin de ma torpeur et bientôt mon confident, le postillon, le quatrième individu à qui, dans cette