PREMIÈRE PARTIE
instants où notre regard est avide de s'arrêter sur des caractères d'imprimerie , quels que soient leur signification et le genre de l'ouvrage qu'ils interprètent. Fût-ce le journal des coiffeurs ou même un abécédaire pour les enfants, il nous faut y jeter les yeux. Que demandons-nous à cette lecture si peu attrayante ? Je ne sais! peut-être une phrase, un mot, pris au hasard, qui remette en mouvement une des séries de nos idées engourdies , une distraction , un ennui qui nous repose d'un autre ennui.
Quoiqu'il en soit, chemin faisant, mon impatience, maïrénésie de lecture devint telle, que je m'emparai d'une pancarte suspendue dans la voiture. C'était le tarif des prix, soit à la course, soit à Theure, avec la traduction française en regard du texte allemand. Faute de mieux, je m'en contentai ; je lus mon tarif des voitures avec attention, et, le dirai-je? avec intérêt et profit. Il m'aida d'abord à régler mes relations avec mon cocher ; faute d'y voir clair, j'aurais pu être prodigue envers lui, ce qui ne me convenait nullement, vu l'état présent de mes finances; j'y pus ensuite étudier la valeur des monnaies, en comparant entre eux le florin, le demi-florin et les kreutzers de l'Allemagne, équilibrés avec nos francs et nos centimes. Étude importante et dont je n'eus qu'à m'applaudir. Bien plus, grâce à la traduction française, dans -ce même tarif, je pris ma première leçon de langue allemande. Enfin, il posa pour moi comme la base d'une statistique curieuse, d'un parallèle philosophique entre les deux villes de Garlsruhe et de Paris. A Paris, le prix des voitures change et augmente de minuit et demi à six heures du matin; à Garlsruhe, c'est à partir de neuf heures et demie du soir que le cocher
a droit à sa haute paye. N'y a-t-il pas là, contenue entre deux chiffres, toute l'histoire morale des deux capitales ?
Au-dessous de cette partie officielle et sérieuse de mon tarif se trouvait la partie comique, dans cet appendice y accolé en manière de note finale :
ce A partir du mois d'avril au mois d'octobre (vous croyez qu'il ne s'agit que de la saison d'été?), et du mois d'octobre au mois d'avril , ajoute naïvement la pancarte, mêmes prix. »
Que de choses peuvent se trouver dans un tarif de voiture!
Mes deux poneys s'étaient arrêtés devant une vaste maison, toute décorée à son entrée d'arbustes en caisse; je descendis. J'étais non dans un café, mais dans une brasserie. Les cafés sont rares à Carlsruhe, à ce qu'il paraît. J'appelai un garçon , qui accourut aussitôt armé d'une chope de bière.
« Savez-vous le français? lui demandai-je.
— la, meinherr.
— Avez-vous ici des journaux français?
— la, meinherr.
— Apportez-m'en un, n'importe lequel.
— la, meinherr. »
Le journal ne venant pas assez vite au gré de mon impatience, j'appelai de nouveau le garçon, le même, celui qui savait le français ; il m'apporta une seconde chope de bière, que je refusai.
« C'est le journal que je demande, luidis-je; je suis pressé ; procurez-le-moi tout de suite.
— la, meinherr. » Il s'éloigna, etjenele revis plus. Il paraît qu'il ne savait de français que ces deux
mots : ia meinherr.