‹ Le chemin des écoliersChapitre 51 sur 245 · PREMIÈRE PARTIE · texte numérisé non relu

PREMIÈRE PARTIE

devant moi avec un petit hochement de tète familier. La mémoire encore fraîche de l'opinion unanime de mes compagnons, j'essayai de garder vis-à-vis d'elle un maintien digne et sévère. Tout aussitôt, je me demandai pourquoi je Ja tiendrais en mépris plus aujourd'hui qu'hier, où je la soupçonnais véhémentement de provocation galante envers ma personne, ce qui n'avait nullement excité mes fureurs vertueuses.

Notre conscience est assez semLlable au chien de la maison qui aboie contre les étrangers, et se montre toujours souple et accommodant envers le maître du logis.

Ces réflexions faites, je crus convenable de ne jouer vis-à-vis de Thérèse que le rôle d'un moraliste indulgent, et après l'avoir rejointe dans son petit salon aux sonnettes, d'un air aussi paterne que possible, ses mains dans les miennes : « Écoutez, mon enfant, lui dis-je ; prenez mes observations en bonne part. A votre âge, une liaison imprudente.... «

Elle baissa la tète et rougit. Sautant alors par-dessus toutes les préparations oratoires :

a M. Brascassin, repris-je, est un garçon d'esprit, mais d'un esprit léger. Serait-il prudent de vous fier trop à lui? Connaissez-vous ses antécédents?

— Ils ne peuvent être qu'honorables , me répliqua-t-elle en redressant la tète. Il est d'humeur joviale, sans doute, même un peu moqueur, on me l'a déjà dit, mais si bon, si bon ! si généreux ! Ah ! monsieur, sans lui je serais morte de chagrin et de découragement! Je lui dois tout ! »

Nous autres observateurs exercés, nous avons souvent le défaut de vouloir trop vile deviner la pensée

SOUS l'enveloppe qui la couvre encore. J'interprétai la dernière phrase de ma jeune hôtesse dans le sens de mes idées préconçues.

<c Oui, lui dis-je, il vous a fait des avances de fonds, je le sais. D'un homme encore jeune à une jeune fille cela a pu paraître étrange, compromettant pour votre réputation. Ah! si, dans un besoin d'argent, vous vous adressiez à moi, à moi votre vieil ami, à moi qui ai deux fois votre âge, personne n'y trouverait à redire.... '^

J'allais continuer, mais , ma proposition à peine formulée, il me sem.bla entendre une voix frêle et grondeuse sortir de la poche de mon gilet. C'était celle de mon porte-monnaie chétif; cette voix me taxait d'imprudence et de fanfaronnade en tranchant ainsi du généreux quand moi-même je songeais à faire un emprunt.

Sans attendre la réponse de Thérèse : « Ce Brascassin, me hâtai-je d'ajouter, à quel titre, sous quelles conditions êtes-vous devenue son obligée ? » Et mettant à profit ma récente conquête sur le vocabulaire du pa^'S : « Est-il votre verlobte du moins? »

Elle iîie regarda avec stupéfaction, puis portant les mains à son visage : « Lui , mon fiancé ! s'écriat-elle : y a-t-il jamais songé! y peut-il songer jamais! Suis-je digne d'un pareil bonheur! ^ Et elle se mit à pleurer à sanglots.

Je le compris, de nouveau j'avais été maladroit, ou mal renseigné; la laissant se soulager par ses larmes, je repris mon bougeoir et regagnai ma chambre, tout à fait désorienté sur l'histoire de la fille du père Perrière.

Pendant une heure encore je restai à ma croisée,

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aspirant l'air, méditant sur Thérèse, sur Brascassin , sur Junius Minorel, sur mon passe-port, sur l'état de mes finances, et, tout en songeant, je suivais machinalement du regard la bonne grosse lune allemande, qui se disposait à se coucher et semblait me conseiller d'en faire autant.

Souvenirs de Chalon-sur-Saône. — Arrivée de Junius Minorel. — L'Anglais phénoménal. — Le chronomètre Poitevin. — Un accident de chemin de fer. — Départ de Carlsruhe.

L'intérêt, l'affection que nous portons à nos amis se mesure souvent en raison des circonstances et même des localités; souvent l'ennui que nous éprouvons aide à nous donner les apparences des meilleurs sentiments. Ainsi, les ennuyés, faute de savoir à quoi employer leur temps, deviennent facilement obligeants, serviables, et même hospitaliers. Voilà pourquoi en province le visiteur est toujours le bienvenu.

Il y a quelques années, je me trouvais à Chalonsur-Saône (car, quoi qu'en ait dit Antoine Minorel, j'ai déjà voyagé, rarement il est vrai). A Chàlon, j'avais à traiter d'une affaire contentieuse ; je n'y connaissais personne ; je n'y voyais que mes hommes de loi, tous aussi rognes, aussi maussades, aussi codifiés les uns que les autres. Au bout de trois jours de cette solitude, j'aurais donné tous mes amis pour faire la rencontre d'une simple connaissance. Au détour d'une

rue, ô bonheur! un visage m'apparaît, visage connu, visage parisien. A l'aspect de cet ami tant désiré, je fais un geste de joie radieuse. De son côté, il ne paraît pas moins ravi de me voir; nous marchons l'un vers lauîre, la main tendue. Tout à coup, un doute semble nous venir à tous deux à la fois; il ralentit son pas, je modère le mien, et, après nous être salués silencieusement, nous continuons notre route, en nous tournant le dos.

Ce monsieur n'était pour moi ni un ami, ni une simple connaissance. Jamais je ne lui avais parlé; je ne savais ni son nom, ni son état, ni sa moralité; c'était un de ces visages qu'on rencontre fréquemment à Paris, sur le boulevard, voilà tout. Pour le moment, il était sans doute aussi seul, aussi ennuyé, aussi dépaysé que moi à Chalon-sur-Saône.

Eh bien, aujourd'hui, je me suis de nouveau laissé prendre à quelque chose, non de tout à fait semblable, mais dérivant de ce même ordre d'entraînement et d'émotions.

Je m'étais levé dans des dispositions assez maussades; les oiseaux se taisaient; une brume me cachait le petit bois; je trouvais que mon séjour dans le grand-duché se prolongeait outre mesure, lorsque mon nom prononcé monta jusqu'à moi du bas de l'escalier.

C'était Junius Minorel. Je pousse un cri ; à peine vêtu, je descends les marches quatre à quatre, je me précipite vers lui, et je l'embrasse avec tous les témoignages de l'aftèction la plus tendre.

Or, jusque-là, mes relations avec Junius n'avaient jamais été d'es plus intimes. Je l'avais rencontré deux fois chez son cousin Antoine, mon ami ; à chacune de

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