DEUXIEME PARTIE
un abri, de la chaleur, presque sa place au coin du feu, et, je le répète, le sédum de Siébold est la décoration des plus humbles chaumières. Ce fait seul, selon moi, suffirait à l'éloge de la population badoise.
A Bade , les arbustes d'agrément croissent en pleine rue, adossés aux murs; des orangers en caisse, des grenadiers, des lauriers roses, des pittosporum, ornent en dehors la façade des riches maisons et des principaux gasthaus; ils y restent jour et nuit; et, généralement, chacun d'eux est orné d'une élégante étiquette de porcelaine indiquant son nom latin.
« Et les gamins de Bade, demandai-je en rentrant de cette course botanique, à mon hôtelier, l'excellent M. Heiligenthal , ne font-ils pas parfois des bouquets à vos dépens ?
— Jamais ! me répondit-il sans hésiter.
— Mais vos étiquettes de porcelaine ainsi livrées à leur merci , représentent une certaine valeur monétaire ; il doit en disparaître de temps en temps.
— Oh! non, ce serait un vol. 3>
Mot sublime , et qui m'inspira l'estime la plus profonde pour toutes les classes de Badois, les gamins y compris.
M. Heiligenthal me remit alors une lettre à mon adresse et datée de Paris. C'était la réponse de Donon et Cie. Il m'ouvrait un crédit illimité sur la maison Meyer, de Bade.
Maintenant rien ne s'oppose plus à ma rentrée en France ; mon passe-port est en règle ; mes ressources pécuniaires sont assurées. Il était temps ! Je ne possédais plus que quinze centimes d'argent de poche !
Cependant , o abîme du cœur de l'homme ! depuis
que je tenais en main mon moyen de délivrance, mes désirs impérieux du départ, mes élans vers la patrie semblaient s'amortir d'eux-mêmes. Deux jours m'étaient encore nécessaires pour compléter mes études. Bade la magicienne me retenait enlacé dans les rets de ses mille séductions. Elles étaient d'autant plus grandes, ses séductions, qu'à cette première époque de l'année les étrangers n'y affluaient pas encore; c'était un Éden presque solitaire, où les fleurs semblaient ne s'épanouir, les concerts ne se faire entendre que pour ma propre satisfaction; j'aurais pu croire que la ville ne prenait ses airs de fête qu'en mon honneur. Partir, c'éîait presque de l'ingratitude; je craignais de laisser le vide derrière moi, je craignais de faire de la peine à M. Bénazet !
Je songeai d'abord à renforcer ma garde-robe quelque peu insuf lisante. Je me débarrassai de mon caoutchouc; il faisait un temps superbe; d'ailleurs, en cas d'averse, n'avais-je pas mon parapluie? J'achetai un pardessus d'été sous lequel ma redingote marron , qui ne s'attendait pas à venir à Bade , put cacher ses vieilles cicatrices ; j'achetai en sus un pantalon de rechange , des souliers vernis et un chapeau de soie, ma casquette n'élant pas toujours de mise dans ce pays des élégances.
En faisant emplette d'un chapeau , je ne prévoyais pas tout ce que je me préparais de déboires.
Je quittais mes fournisseurs, lorsque je rencontrai Junius, qui sortait de l'église. Je lui lis part du ravitaillement complet de mes linances, de mia promenade du matin, promenade à la fois botanique et philosophique, et comment rien que par une inspection florale, j'avais pu porter unjugement certain sur