‹ Le chemin des écoliersChapitre 95 sur 245 · DEUXIEME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIEME PARTIE

croissant de la lune, réglait la marche du cortège en agitant une longue canne, qui, entre ses mains, avait les proportions d'un mat de vaisseau. La suprématie des nains est de tradition en Allemagne.

Après avoir, non sans peine, traversé toute cette cohue, mon cocher me déposa devant l'hôtel de la Couronne cVor et reprit sa course vers Bade. L'hôtelier, de l'air le plus empressé, le plus cordial, vint à ma rencontre et m'annonça.... n'avoir ni de quoi me nourrir ni de quoi me loger.

Je restai stupéfait d'une telle déclaration après un tel accueil. Ma position était triste. Courir la ville pour chercher un autre gîte était le seul parti qui me restât à prendre; mais la pluie tombait plus serrée, plus abondante que jamais, et j'avais mon chapeau neuf, et je n'avais plus mon parapluie. Du fond du cœur, je te regrettai sincèrement, mon vieux meuble, si lourd , si incommode ; ton heure de gloire était venue.

J'ai toujours été soigneux de mes effets, comme de ma personne; j'aurais pu ne risquer que ma casquette, mais alors que faire de mon chapeau? Si, pendant ma course à travers la ville, je devais le tenir à la main, je n'en étais guère plus avancé. Par un mouvement machinal, donc fort naturel, je me découvris la tète pour examiner l'objet en litige, comme si j'avais voulu lui faire part à lui-même des soucis qu'il me causait. Jugez de ma surprise ! ledit objet n'était point mon chapeau , mais bien ma casquette. Alors qu'avais-je fait de mon chapeau? Évidemment, resté dans la voiture qui m'avait amené à Achern il venait de retourner à Bade avec elle.

Depuis que je voyage j'ai pris une habitude on

ne peut plus ingénieuse . Ai-je à visiter un monument public , se trouve-t-il sur ma route une ville à traverser, je prends mon chapeau, dans le fond duquel j'ai soin de placer ma casquette, dégagée de sa baleine circulaire, par conséquent réduite à sa plus simple expression. C'est un excellent moyen , et je le recommande à tous les voyageurs. Tl offre cependant un inconvénient. Le moment venu du grand air, du sans-gène, de la promenade sous bois ou à travers champs, ne pouvant, par le procédé contraire, mettre voire chapeau dans votre casquette , il vous faut bien laisser ce premier soit à une branche d'arbre, soit dans votre voiture, soit à un gîte où vous le reprendrez en revenant. Dans la plupart des cas , vous sentant la tète suffisamment couverte, abusé par la casquette, vous oubliez le chapeau. C'est un chapeau perdu : voilà l'inconvénient.

On me dira : « Maintenant que vous n'avez plus à craindre la pluie pour votre chapeau neuf, vous êtes hors d'embarras? » Sans doute; mais déjà la ville d'Achern, avec ses déluges, sa boue, sa foule, -son tapage, me déplaisait horriblement; la perte de mon chapeau ne fit qu'augmenter ma méchante humeur contre elle; je ne songeais plus à y séjourner, mais bien à me diriger sur-le-champ vers la station du chemin de fer.

Sous la porte cochère de l'hôtel où je me tenais debout depuis plus d'une heure, tous les gens sans parapluie s'étaient réfugiés. Je m'adressai tour à tour à chacun de mes compagnons d'infortune, leur demandant le chemin de la station. Pas un ne comprenait le français. Les garçons de l'hôtel, les yeux ardents , traversaient notre couloir comme des chau-

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