‹ Le chemin des écoliersChapitre 97 sur 245 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

Je l'avais donc reconquis, mon chapeau! Je me l'implantai aussitôt sur la tête, en ayant soin d'y replacer ma casquette d'après le procédé susindiqué , quitte à le perdre encore à la première occasion , ce qui ne pouvait tarder.

Ma situation ne s'était point améliorée cependant ; la carriole et son conducteur, aussi incapables l'un que l'autre de répondre à ma demande, à mes prières, s'éloignaient; et l'hôtelier de la Couronne cVor, accouru au bruit des roues , venait de m'apprendre que le train de fer ne devait s'arrêter à Achern qu'à dix heures du soir. Il en était six !

Je m'assombrissais de plus en plus. La fatigue physique ajoutait à mes souffrances morales; je ne pouvais plus me tenir sur mes jambes. Je pris bravement mon parti , et, en attendant la fin de ce déluge qui alors faisait un marécage de la grande rue d' Achern, je m'assis sur une marche de l'escalier , humblement, du côté de la rampe, laissant un passage d'honneur aux allants et venants, qui prenaient volontiers le pan de ma redingote pour un tapis de pied et peut-être m'auraient pris moi-même pour un mendiant si je n'avais eu mon chapeau neuf.

Mon chapeau neuf devait ce jour-là jouer un grand rôle dans mon existence. Oui, j'en reste convaincu , c'est à lui que je dois la bonne fortune qui n'allait pas tarder à m'arriver, comme à son absence j'avais dû l'accueil peu hospitalier de mon hôte. Me voyant descendre de voiture, celui-ci avait cru d'abord à l'arrivée d'un personnage ; mon costume , un peu fatigué par douze jours de courses, mon mince bagage, ma boîte de fer-blanc, ma casquette ramollie par l'humidité , n'avaient plus représenté à

ses yeux qu'un de ces négociants nomades, un de ces marchands de tabatières de buis, ou tout autre de ces pauvres diables qui courent les foires. De là son accueil d'abord souriant, puis ces paroles terribles : « ni pain, ni sel, ni gite! » Mais les marchands ambulants ne portent pas de chapeaux de soie. Le chapeau de soie, en Allemagne surtout, indique un habitant aisé des villes. Peut-être aussi l'hôte avait-il été témoin de la façon toute libérale dont je venais de rémunérer le conducteur de la carriole; peut-être encore, en m'examinant de plus près, avait-il fini par découvrir en moi ce je ne sais quoi qui annonce l'homme qui a fait ses classes, l'homme occupé de travaux sérieux, de travaux historiques, et le chapeau neuf venant dignement couronner l'édifice de ses suppositions.... Bref, quoi qu'il ait supposé , depuis dix minutes à peine j'étais piteusement assis sur ma marche d'escalier qu'il s'approcha de moi, du côté de la rampe , et , de l'air le plus respectueux, me dit à l'oreille : « Si monsieur veut bien me suivre, j'ai pour lui une chambre et un dîner. » Mots magiques, qui me guérirent subitement de tous mes maux. Le brick sauveur venait d'aborder le radeau de la Méduse !

Me levant tout d'une pièce, je suivis mon' guide dans un autre escalier; arrivé au troisième étage, il me fit entrer dans une chambre à deux lits , assez spacieuse, assez propre, mais affreusement imprégnée de l'odeur de la fumée de tabac : «< C'est la chambre de m.es filles, » me dit-il. Je n'en crus pas un mot. Un quart d'heure après je dînais.

Je n'ai jamais su dîner seul; à table, je ne supporte la solitude qu'à la condition d'évoquer par le

Page 1