XLI
Ils la trouvèrent assise sur une pierre, la tète dans ses deux mains
Léon dit à Geneviève: — Voici une lettre qui t'amusera. Et il lui donna la lettre d'Albert.
Elle la lut, — et sentit ses yeux tout brûlants de larmes prêtes à s échapper. Ce qu'il y a de plus charmant dans la lettre et dans la ™k .c d,Al)ert, dit Léon , c'est que, pendant qu'il voyage à la recherche de la quatrième colonne de son lit, la belle vient d'agréer les vœux d un autre amant. — Geneviève faisait semblant de ' Ha, 1 leltre> et n'fsait relever son visage penché sur le papier, d'elle Cra'Qte qUe Lé°n ne s'aPerSût du trouble qui s'était emparé
Heureusement, M. Anselme entra.- Je viens, dit-il, vous prow" ".'>» P^rUe de Promenade. Je suis chargé des affaires de M. le "won d Arnberg : c'est un riche seigneur allemand qui veut fixer son séjour a fans; je fais, sur les plans qu'il m'a confiés, con-
VrT, $°UJ U?e maison dalls ies Champs-Elysées. — M. d'Aru- *"=ië m a donue des instructions précises sur les points importants ;
mai- il s'en rapporte à moi pour les détails La maison esl ■ pies terminée; il s'agit de la décorer cl de planter le jardin. M. 'l'Ai n berg a un fils et une fille qu'il chérit. Il faudrait préparer leur logement a ions deux; mais je Buis vieux el p' ne rappelle plue
guère ce qui plaît à un jeune homme D'autre pai I . j'ignore entière ni les gOÛtS d'une jeune tille : il Tant doue que vous m'aidil /
dans mon entreprise, et que vous me donne/ des conseils. Nous déjeunerons dans les Champs-Elysées, et nous irons visiter la future habitation du baron.
La maison s'ouvrait par une grille sur les Champs-Elysées
A droite de la grille étaient le logement du portier et les remises :
a gauche s'étendaient les écuries. Par une avenue plantée d'arbres , on arrivait à la maison , à laquelle on montait par un perron a grille' dorée. Les appartements étaient vastes et élevés; quoiqu'ils ne fussent fias encore tendus, les riches sculptures de cheminées de marbre, les glaces énormes que l'on enchâssait dans les panneaux, donnaient déjà l'idée du luxe que l'on voulait y mettre. — Derrière la maison, par un autre perron, on descendait dans un immense jardin déjà plein de vieux gros arbres , et encombré de jardiniers qui attendaient l'arrivée et les ordres de M. Anselme^ —Après s'être promenés partout, Geneviève et Léon commencèrent à donner leur avis. Il fut décelé que le salon de réception serait or et blanc; qu'il y aurait un autre salon plus petit cramoisi et or. Mais ce fut pour l'appartement de mademoiselle d'Arnberg que Geneviève se livra à ses fantaisies. — M. d'Arnberg est-il riche? demandât-elle.— Très riche, répondit M. Anselme.
— En ce cas , on peut lui faire dépenser de l'irgent pour sa fille.
— 11 la chérit, ajouta M. Anselme.
— Très bien.— Alors commençons. — L'appartement de mademoiselle d'Arnberg se compose de six pièces.
— C'est bien grand.
— Mais , dit Anselme, M. d'Arnberg veut
qu'elle reste chez lui quand elle sera mariée.
— C'est égal, il y en a trois qui sont séparées ; ne nous occupons pas du mari. — La première pièce sera un petit salon bleu et or ; — la seconde, la chambre à coucher, sera tendue de soie bleue, avec de la mousseline blanche par-dessus la soie.— La dernière pièce sera la salle de bains ; elle sera, à hauteur d'appui , revêtue de marbre blanc; il y aura une baignoire d<: marbre blanc et des consoles pareilles. . .
Mais c'esl surtout le mobilier que je me propose de choisir. Il y a une foule de riens qui ruineronv votre baron et qui enchanteront
S3. fille
—Vous pourrez, dit M Anselme, tout régler sur ce point; j'ai à ce sujet des pouvoirs illimités : 1" baron paie, non sans compter, mais sans hésiter.
On passa à l'appartemtU du !><s du baron. Léon ordonna un ca-
LES VEILLÉES LITTÉRAIRES ILLUSTRÉES
binet tout revêtu de bois de chêne, avec des meubles de bois sculpté et de grandes hibliothèqui s, et un salon entoure de moelleux divans, et une petite salle d'armes.
Vint le tour du jardin. Ce fut le sujet de graves discussions, mais on finit par tomber d'accord. Ou en lit un vaste jardin pittoresque, a\ee de grandes pelouses vertes entourées de (leurs. — Ce sera, dit Geneviève, comme un cbàle de cachemire vert-émir, avec ses bordures de palmes harmonieusement bariolées. — Au milieu d'une des s s était une pièce d'eau irrégulièré , qui s'échappait en un petit ruisseau traversant la partie boisée et touffue du jardin. Dans certaines parties de l'ordonnance, il y eut un peu de souvenirs de Fontainebleau , si dur au frère et à la sœur.
M. d'Amberg a donc des chevaux? demanda Léon.
— Oui, et d'assez beaux, qu'il amènera avec lui ; seulement il faudra que nous en achetions un pour le jeune homme.
Oh! dit Léon, nous lui achèterons un cheval gris de fer, avec
la crinière et les jambes noires.
On avait passé ainsi une partie de la journée. Comme ils sortaient de la maison, ils virent les Champs-Elysées remplis de voitures et de cavalcades. Le frère et la sœur ne purent se défendre d'un sentiment de tristesse en voyant ces magnificences, en se rappelant toutes celles qu'ils venaient d'ordonner, et en songeant à la médiocrité de leur existence. Ils furent quelque temps sans parler. Geneviève, la première, rompit le silence, et dit, répondant à la pensée de son
frere : 'Nous avons toujours le soleil et la douce paix, et notre
tendre amitié. .
Oh! dit Léon, c'est pour toi que je voudrais être riche, pour
toi si jolie, et qui aurais tant de suctès au milieu du monde dont notre pauvreté nous éloigne !
Le frère et la sœur avaient parlé à voix basse ; je ne sais si M. Anselme les entendit, mais il essuya ses yeux avec la manche de son habit marron.
En descendant les Champs-Elysées, Geneviève aperçut un jeune homme proprement vêtu , quoique ses habits fussent vieux et usés.
— Il était adossé contre un arbre ; quelquefois il laissait passer dix personnes sans s'occuper d'elles ; puis il en venait une dont la physionomie probablement l'eucourageait davantage, et à celle-là il ôlait son chapeau sans parler. — Si cette démonstration ne lui réussissait pas, il semblait découragé et épuisé de son effort, et il était encore quelque temps sans demander. Cependant il s'arrêta devant Anselme, et lui tendit son chapeau. Anselme le regarda, et lui dit :
— Mon ami, n'avez-vous pas d'ouvrage, ou quelque infirmité vous empèche-t-elle de travailler?
— Je n'ai pas d'ouvrage, répondit le jeune homme ; mais, si j etais seul, j'aimerais mieux mourir de faim que de mendier. Je suis tailleur, mou maître a fait de mauvaises affaires, et il est parti sans payer lès ouvriers. J'ai une pauvre jeune femme qui partage mes privations. Ce matin il me restait un sou, j'ai acheté un petit pain que je lui ai laissé ; et, ayant couru inutilement chez tous mes amis, je me suis mis à mendier pour ne pas rentrer sans lui rapporter ce qui lui est nécessaire. Mais cela me déchire le cœur! Voilà une demi-heure que je suis là, et personne n'a encore voulu rien me
donner. . . , , ,
— Et, demanda Anselme, pourquoi vous etes-vous adressé a moi, plutôt qu'à cet homme couvert de chaînes et de diamants qui marchait devant moi? ,. ,
Le jeune homme balbutia, Anselme réitéra sa question.
— C'est..., dit-U enfin, mais je n'oserai jamais vous le dire.
— Osez : je ne me fâcherai de rien.
Eh bien! c'est justement parce que vous avez un habit un peu
râpé que vous ne paraissez pas bien riche, et que j'ai pensé que vous' seriez plus sensible au malheur que ces gens qui n'ont jamais peut-être manqué de rien.
— Ceci est parfaitement raisonné. Tenez, allez trouver votre femme, et laissez-moi votre nom et votre adresse.
— Jean Keissler, rue du Petit-Hurleur, 10. —Vous êtes Allemand?
— Oui, monsieur.
— C'est bien.
Et Anselme lui mit dans la main une pièce qui parut à Geneviève être un louis. — Mais, quand elle le lui dit, il soutint que ce n'était au'une nièce de vingt sous. — Quoique Geneviève pensât avoir bien vu elle crut Anselme sans dilficulé. Le vieil habit marron ne paraissait pas accoutumé à receler de pareilles espèces.
— Vous voyez dit, Anselme, il y a des gens encore plus pauvres que nous. Avez-vous remarqué comme ce pauvre garçon s'est enfui, gardant mon... ma pièce de vingt sous serrée dans sa main, n'osant pas la mettre dans sa poche dans la crainte de la perdre, et ayant besoin de la sentir pour se persuader qu'il ne rêvait pas?— A ce moment, Léon s'arrêta brusquement, il venait de voir sur la chaussée la calèche de M. de Redeuil, dans laquelle étaient M. et madame de Redeuil madame llaraidsen et Rose Chaumier. Rodolphe de FUdeuil "alopait à la portière ; la calèche passa si vite , qu'il ne put > lir si Ruse les avait reconnus. — C'est alors que, malgré les lieux cou» uuns
de. M. Anselme, il comprit tout ce que sa pauvreté avait de triste et de funeste. — Rodolphe galopait du côté de Rose!
Lui n'avait pas, n'aurait jamais un cheval, et cependant il était bon écuyer, habile et audacieux. — Il regarda aussi ses habits, qui, pour la coupe et la fraîcheur, ne pouvaient rivaliser avec ceux de Rodolphe. — Son chagrin rejaillit assez injustement sur Rose : il la trouva coupable de ce que Rodolphe de Redeuil avait un cheval et un habit de...
L'AUTEUR S'INTERROMPT. — DE LA DIFFICULTÉ D'ÉCRIRE L'HISTOIRE ET DE LA MULTIPLICITÉ DES CONNAISSANCES NÉCESSAIRES A L'HISTORIEN.
Le diable m'emporte si je sais quel était le tailleur à la mode à cette époque.
Anselme se plaignit alors amèrement d'avoir fait un accroc à son habit en visitant la maison du baron. Le chagrin qu'il ressentait de ce petit accident arrivé à un habit qui était toujours prêt à profiter du moindre prétexte pour se déchirer, renversait entièrement la pensée de la pièce de vingt francs que Geneviève avait cru voir donner au tailleur.
Geneviève avait vu Rose et repassait dans son esprit tout ce qui, chaque jour, venait séparer la famille Chaumier du reste de la famille Lauter; elle songeait à l'amour d'Albert pour une femme méprisable; elle ne voyait dans l'avenir aucune chance de bonheur pour elle-même , et elle craignait bien que Léon ne perdit bientôt celles sur lesquelles il avait un moment paru devoir compter.
Il n'est peut-être rien au monde de plus triste que de voir ainsi se diviser et se disperser une famille, — comme les graines d'une même plante.
Amis, connaissez -vous, au fond de mon jardin , auprès d'un acacia , sur le bord du chemin , la girotlée en fleurs qui se couronne, lorsque vient le printemps, d'étoiles d'un beau jaune? un suave parfum la dénonce de loin. Lorsqu'arrive l'été, lorsque sèche le foin , elle perd et ses fleurs et ses odeurs si douces , et sa graine mûrit dans de noirâtres gousses, jusqu'au jour ou le vent , le premier vent d'hiver qui fait tourbillonner le feuillage dans I air , emporte et sème au loin, dans diverses contrées, les graines au hasard en tombant séparées.
L'une tombe et fleurit sous le pied de sa mère, une autre sur un roc ou bien dans la poussière vient sécher et mourir.
Dans les fentes du mur de l'église gothique , petit encensoir d or au parfum balsamique, l'une trouve a fleurir.
L'autre sur un donjon, au travers de la grille, secouant son parfum , se balance et scintille, et dit au prisonnier :
Qu'il est encore des champs , des fleurs et du feuillage, du soleil et de l'air, — et puis, dans le nuage, un Dieu qu'on peut prier.
Ma chère cousine, je sais que tu as passé l'hiver d'une façon ravissante, que lu n'as pas été un jour sans ,„, bal , un .concert ou un spectacle, et je t'ai vue hier revenir du Bois en calèche. Je suis bien contente que tu t'amuses ainsi, ma chère cousine; mais je crains bien qu'au milieu de tous ces plaisirs, tu n oublies un peu mon pauvre Léon. Léon n'est pas riche, mais il est beau et noble ft son talent lui a donné une réputation. - Mais , plus que touj cela, il faime tant! Tu es l'objet de toutes ses pensées tntie £s « première place dans toutes ses craintes, dans tous ses desiR.Dg leurs, Rose, tu es sa fiancée , vous vous êtes promis tous deux d être •un à l'autre et vois-tu, Rose, ce sont de saintes promesse», il y a?dansîeUciei, un ange qui les écrit. Rose , ma chère çou^e " o» blie pas Léon ; hier, tu as passe a cote de nous ; un jeune homme était près de toi, et j'ai vu un feu sombre allumer le visage de mou
GENEVIÈVE
frère. Ce doit être (l) une chose si horrible qu'un amour qu'on éprouve s<ul ! — Rose, ce » 1 > • i t être (2) un supplice de tous les [ours, de ions les instants ; — la vie doil devenir (3) pâle si d< colot ée , Le cœur sans espoir et rempli d'un amer découragement. - Ma chère cousine, je le supplie de ne pas l'aire endurer à Léon ces cruels chagrins; — tu as dans les mains son bonheur et son malheur, sa force et son abattement; tu as sur lui toute la puissance de la Divinité. Sois bonne et constante, et, chère Rose, tu au tas en retour tout ce qu'une femme peut désirer île bonheur. Crois moi , tu peux être nu moment éblouie par l'éclat , étourdie par le bruit; mais ce qui te charme betit être aujourd'hui te laisserait plus tard tristement regretter la félicité qui s'offre à toi. Je t'en prie à genoux, que je n'aie pas à te reprocher le malheur de Léon ; il est si bon, si généreux pour moi! — Si tu le voyais, tu l'admirerais , lu l'aimerais; — mais j'ai tort, tu l'aimes , tu n'as pu cesser de l'aimer, — tu n'as pas perdu ces doux souvenirs de notre enfance qui ne s'effacent jamais et qui si ment dans la vie un germe de bonheur ou de mort. — Tu L'aimes et tu seras a lui , et je jouirai du spectacle de votre bonheur. — Adieu, ma chère cousine , serez-vous chez vous dimanche?
Geneviève.
Le dimanche suivant, Geneviève et son frère dînèrent chez M. Chaumier; il y avait dans la maison une grande confusion; M. Chaumier s'était mis le matin dans une grosse colère contre un de ses domestiques, et l'avait jeté à travers les escaliers ; les autres s'étaient immédiatement livrés aux douceurs du far niente. Tout ce qui se trouvait à faire devait l'être par l'absent; Modeste elle-même voyait son autorité méconnue; — le dîner était en retard, rien n'avançait — Geneviève, avec une grâce charmante, annonça qu'elle était devenue cuisinière et qu'elle allait se mêler du dîner; Rose voulut l'aider; les deux cousines voulurent l'aire travailler Léon , et il y eut un moment de folle gaieté qui rappela les meilleurs jours de Fontainebleau. — Quel dommage, dit Rose, qu'Albert ne soit pas ici !
L'auteur du présent livre se déclare momentanément très embarrassé.— Voici rempli le nombre de feuillets qui doivent composer le premier volume de l'histoire qu'il raconte. — Or, la poétique du roman enjoint de finir un volume sur une situation forte , attachante, qui excite l'intérêt et la curiosité, les tienne en suspens et fasse chercher avec impatience le second volume.
Malheureusement, dans l'histoire simple et unie dont il a commencé le récit, il y a peu de péripéties dramatiques et de grands événements; — c'est une histoire vraie et sans coups de théâtre ; — ce sont des bonheurs et des misères de tous les jours, — et , par un triste hasard , l'auteur se trouve arrivée son dernier feuillet précisément à un point qui, surtout, ne permet aucun intérêt ni aucune suspension.
Car voici ce qui arrive pour clore le premier volume , ou pour commencer le second : « Modeste annonce qu'on est servi. » — La seule suspension possible est celle-ci :
La soupe est-elle trop chaude, ou pas assez salée?
U faut cependant obéir aux règles de lier le second volume au premier par quelques chaînons qui ne permettent pas au lecteur de remettre à des temps meilleurs et de négliger la lecture de ce second volume.
— L'auteur croit avoir trouvé ce procédé triomphant , et ce procédé, le voici : — Après le dîner, une des premières per...
(1) Avant les mots : ce doit être, on lit, sous des ratures faites avec soin : c est , — dans la lettre originale.
(S) Il y a devient raturé sur la lettre originale.