ACTE II, SCÈNE
DE REUtLLE.
Notts en reparlerons.
ANDRÉ
Le projet ne paraît pas tous sourire.
DE REUILLE.
Non, car tandis que tu disposais de ton présent, moi, je songeais à ton avenir. Tiens, mais au fait, cela ne change rien à tes projets de voyage... seulement, cela te fera un compagnon.
ANDRÉ
Tous viendrez avec mol?
DE REUILLE.
Non, mais tu as vingt-quatre ans, André.
ANDRÉ
Eh bien?
DE REUILLE.
C'est Tâge où je me suis marié.
ANDRÉ
Et vous voudriez que je me mariasse au même âge que tous?.. Oh! je demande à exécuter mon rêve avant le vôtre.
DE REUILLE.
Je n'ai pas été seulement un père d'adoption pour toi, j'ai été ton ami. J'ai effacé la distance que les années avait mise entre nous, je t'ai ouvert mon cœur, et je t'ai dit : Puise ; je t'ai ouvert ma bourse, et je t'ai dit : Prends!., je t'ai ouvert le monde, et je t'ai dit : Regarde!... Lentement et douleur à douleur, j'avais amassé un trésor d'expérience , et je t'ai dit : Partageons!.. Ai-je eu tort de céder, en agissant ainsi, aux impatients désirs d'une génération qui a hâte de se débarrasser de ses illusions bien longtemps avant que l'âge ait emporté la jeunesse?... Ai-je eu tort enfin de t'élever comme je l'ai fait? c'est à toi de me répondre... C'est la conduite qui justifiera ou condamnera la mienne; je ne suis pas sceptique, moi, je crois à ton cœur.
ANDRÉ
Ce cœur n'a jamais cessé d'être digne du vôtre, je vous Je jure; du coudoiement des hommes et des idées je n'ai point gardé la dénégation de toute chose, mais son jugement... J'ai tu les hommes tels qu'ils sont et les femmes telles qu'elles déviaient être... C'est peut-être mal juger... mais, à coup sûr, ce pas n'est mal agir. Avez-vous remarqué, dans les orgies, ce buveur qui boit toujours; et toujours sans se griser? Tandis que
les autres s'enivrent, lui, fait semblant de boire et jette son vin sous la table; root, j'ai pris le parti d'agir de même en toute chose... Je prends la main qu'on me donne... je crois à l'amitié de l'un, à l'amour de l'autre, au dévouement de chacun, à la vertu de tous; mais je reste calme au milieu de tontes les agitations, immobile au milieu de toutes les mobilités... Assis à cette table où l'on végète, tout en croyant vivre, je regarde froidement ces convives qui emplissent leur coupe de gloire, d'ambition, d'amour, de fraude, de vertu, de mensonge, et rien de tout cela ne me grise; car, ainsi que le buveur y jette son vin, j'ai jeté, moi, mon cœur sous la table.
DE REUILLE.
Enfant! avec ces principes -là on peut éviter d'être dupe, mais on ne saurait éviter d'être malheureux. Triste philosophie, crois-moi, que celle qui supprime les battements du cœur au profit des calculs de l'esprit... Laisse échafauder à d'autres cet amas de fausses doctrines, dangereux résultat d'une raison anticipée qui, en ôtant à la jeunesse ses illusions, fait des incrédules et non des penseurs, des athées et non des philosophes. Prends la vie comme elle s'offre à toi sans te tenir en garde contre ses douceurs. Parce qu'il y a des voix trompeuses et des cœurs faux, doit-on en augurer que tous les cœurs sont faux, que toutes les voix sont trompeuses? Crois aux sentiments honnêtes et purs, quand jnême ils n'existeraient pas, cette croyance te rendra meilleur. Crois à l'amitié, crois à l'amour, crois au bonheur; et ce bonheur, demande-le à une jeune femme qui t'aime, à une femme digne de porter ton nom) et qui pourra s'appuyer sur ton honneur comme sur ton bras.
ANDRÉ
Et cette femme, où la trouverais-je?
DE REUILLE.
Elle est trouvée.
ANDRÉ
Ah!
DE REUILLE.
Ài-je ta parole de ne pas mettre d'obstacle à mes désirs?
ANDRÉ
Vous me voyez fort embarrassé, je reconnaîtrais mal votre affection en repoussant l'idée d'un mariage pour moi, mais...