ACTE II], SCÈNE XI
Ah! vous y pensez à présent qu'elle refuse de fuir avec vous!
ANDRÉ
Ne me parlez pas d'elle, ne prononcez pas son nom, ne le jetez pas entre nous ! ce nom c'est la douleur, le regret, le désespoir, c'est l'amour ! ce nom pourrait me faire oublier le vôtre!
DE REUILLE.
Vous le ramassez aujourd'hui, ce nom, après l'avoir dédaigneusement foulé aux pieds; vous pressez sur votre cœur celle que vous avez repoussée dans la rue. Il a fallu qu'elle devint la femme d'un autre pour mériter votre amour.
ANDRÉ
Ayez pitié de moi!
DE REUILLE
Pourquoi n'avez-vous pas eu pitié d'elle,
ANDRÉ
Mais vous voulez donc que je vous dise qu'on ne parviendra pas à me l'arracher, qu'elle sera à moi, que je la disputerai à tout le monde, même à vous.
DE REUILLE.
Me la disputer? vous l'oseriez? Oh! ne dites pas cela, ne le dites pas.
ANDRÉ
Mon père!
DE REUILLE.
Me disputer la pauvre enfant qui fléchissait sous le poids de la honte et que j'ai relevée ! elle est à moi, savez-vous, à moi qui l'ai réhabilitée.
Par pitié !
DE REUILLE.
Deux femmes à torturer, à humilier; deux êtres faibles qui n'avaient que des prières et qui n'avaient que des larmes... la belle victoire, le glorieux triomphe! Oh! vous étiez calme et superbe alors!
ANDRÉ
Assez.
DE REUILLE.
La jeune fille n'avait pas de frère qui pût vous frapper au
visage, comme vous l'aviez frappée au cœur ; mais aujourd'hui, Monsieur, c'est un mari qui se trouve face à face avec vous ; c'est un homme d'honneur qui garde l'honneur du foyer! et aujourd'hui vous tremblez! Aujourd'hui vous êtes lâche. (Berthe partit m fend.)
ANDRÉ
Mon père!
DE REUILLE.
Oui, misérable et lâche!
ANDRÉ, menaçant.
Mon père! (Berthe jette un cri en saisissent le bras de M. de Rouille.) DE REUILLE.
Frappez! Monsieur, frappez!
B E R TH E , suppliante et montrant André.
Monsieur!...
DR REUILLE.
A genoux, Monsieur, à genoux devant elle.
ANDRÉ, éclatant tout à coup en sanglots.
Ah! pardonnez-moi! pardonnez-moi! (n tombe à genoux.)
DE REUILLE, après un silence.
Berthe, vous voyez ce malheureux qui pleure à mes pieds, c'était l'orphelin dont j'avais fait mon fils... c'était le fils de mon cœur dont l'enfance m'a comblé de joie, dont la jeunesse* hélas! ne devait pas tenir ce que l'enfance avait promis. Il était né sensible et bon , il a méconnu à plaisir ces dons du ciel, la sensibilité, la bonté; vous savez s'il fut cruel, s'il fut ingrat envers vous. Et le voilà maintenant qui pleure amèrement sa faute. Voilà qu'au prix de son sang , il voudrait revenir sur ses pas. Aujourd'hui, cet homme qui vous abandonnait sans pitié, sans remords, cet homme vous aime éperduement, follement. Il vous aime au point de vous disputer à moi, à moi-même, (il relève André en continuant.) Tenez, rendez-lui votre amour, Berthe, car j'espère que la leçon lui aura profité, car j'espère qu'aujourd'hui son cœur ne changera plus.
ANDRÉ, étourdi.
Mon père!... Mon Dieu! je deviens fou... Berthe.
BERTHE, lui sautant au coo.
André!... mon André!
ANDRÉ
Oh! mon père!