‹ Le Chemin no 107Chapitre 17 sur 25 · PIÈCE XI · texte numérisé non relu

PIÈCE XI

Extrait du registre des délibérations du conseil municipal de Bocé-Notre Dame, arronrond^ssement de Tarentonne, département de Brenne-et-Mortaise .

Le dimanche 18 avril, à la sortie de la messe chantée, le conseil municipal do Bocé-Notre-Dame, convoqué extraordinairement par le garde champêtre , s'est réuni dans l'école des garçons (vu que l'instituteur a rangé plusieurs cents de pommes dans la salle de la mairie), à l'effet de chercher à s'expliquer par des raisonnements en commun ce que signifie une lettre de M. le Sous-Préfet tout fraîchement parvenue et où il est grandement question de chemin , de classement, d'enquête, de vicinal, etc.

Étaient venus :

PORTEBŒUF , COUKVOISIN , FRANÇOIS

GupiDON, Anthime Gueulard, Grand- LiMAS, GousToux (dit Petitgrinche).

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Filasse et Cridâne tardent un moment, vu qu'étant de lutrin, ils ont à remettre en place Tantiphonaire et le serpent.

Était venu aussi Androuin (Tibériate) ; mais il est parti, vu qu'il n'y avait pas assez de chaises.

Griffaton s'est fait excuser, vu qu'il a marié hier sa nièce Migrette Pincetout.

Président : M. le maire Ghapotard,

Secrétaire : M. Portebœuf, qui accepte cette fonction à son corps défendant et par la seule considération de l'absence regrettable de M. le conseiller Persac, vétérinaire, qui relate ordinairement en même temps qu'il les dirige les délibérations de l'assemblée, mais qui pour l'heure se trouve malheureusement écroué à la prison de Tarentonne, sous l'inculpation d'exercice illégal de la médecine.

Ledit Portebœuf lit couramment la lettre de M. le sous-préfet.

Coustoux (dit Petitgrinche) expose que,

puisqu'il s'agit d'enquête, la chose concerne sans doute la gendarmerie, ou bien le cas du grand Canut, qui vola un licol il y a cinq ans,

Anthime Gueulard pense qu'il ne s'agit point de cela, mais bien d'un chemin. Aussi ajoute-t-il que peut-être le gouvernement est changé et qu'on va supprimer les prestations.

Gourvoisin secoue la tête et croit se souvenir qu'il a déjà entendu le mot classement au dernier comice agricole de Mannescoul, lorsque vint M. le préfet avec son bel habit d'argent et sa sousventrière à glands. La présente lettre est sans doute l'annonce d'un nouveau concours de génisses.

Grandlimas interpelle directement M. le maire et lui demande s'il ne peut donner aucun éclaircissement sur l'objet soumis à la délibération du conseil?

M. le maire Ghapotard dit qu'il n'a

jamais voulu que l'ordre et la bonne harmonie; qu'il se croit assez sur de ses inébranlables convictions pour gara ntir d'ores et déjà son entier dévouement à tous les gouvernements passés, présents et futurs quels qu'ils puissent être; qu'il a donc relu cinq fois la lettre de M. le souspréfet; que même, la veille au soir, sa femme et lui en ont conféré dans leur lil jusqu'à une heure avancée sans éteindre la chandelle; mais que, tout en vénérant le contenu de cette communication officielle, il n'en a pas très bien saisi le sens.

Filasse et Cridàne, qui ont déposé leurs surplis, viennent siéger en ce moment et s'enquièrent de l'objet en discussion.

Portebœuf lit de nouveau la lettre couramment.

Filasse déclare que c'est simple comme bonjour.

Cridàne estime également que c'est facile à saisir.

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M. le maire les presse d'expliquer ce qu'ils out compris.

Filasse dit que, puisque M. le maire est maire, c'est à lui d'avoir plus d'esprit que les autres.

Cridàne partage cette manière de voir.

M. le maire déclare que Filasse et Gridâne le lui payeront... et que deux bâtards n'ont pas d'ailleurs tant à faire les fiers!

Filasse, oublieux de toute convenance, saisit les haricots du scrutin et les jette tous à la face de M. le maire.

Coustoux (dit Petitgrinche) veut s'interposer et essaye de calmer M. le maire offensé. Mais celui-ci, se méprenant sur le sens de sa pacifique intervention, aveuglé d'ailleurs par la colère et par les haricots, jette par la fenêtre Coustoux, dit Petitgrinche.

L'assemblée, cessant par le fait même d'être au complet, se refuse à continuer

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la discussion, jusqu'à ce que Petitgrinche ou ses morceaux aient été rapportés dans la salle.

La femme Piédrap, qui a reçu en passant Petitgrinche sur la tête, demande à être admise pour présenter son nez luxé et quelques observations.

Sa demande étant irrévérencieusement formulée au moyen de coups de sabots frappés sur la porte, l'assemblée croit rester dans l'esprit de la loi en déclarant que le huis clos sera maintenu.

Petitgrinche, qui vit encore, associe ses énergiques démarches à celles de la Piédrap.

Les cinq petits Piédrap se mettent à l'unisson, et menacent l'assemblée dans sa dignité autant que dans sa sécurité, en la couvrant par la fenêtre de projectiles empruntés à

(Une inmiense tache de couleur incertaine couvre le reste du procès-verbal.)

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PIKCE XII

La marr/iilsc (le Fkimmerai/à M.deCourlnviUe.

Monsieur,

Notre entretien d'hier soir a été tronqné par les indiscrets appels du petit do Jumilly, qui, sous prétexte d'excursion nautique, a troublé notre tète-à-tête sous les bananiers de la serre. Veuillez nie |)ermettre , non de le reprendre, puisque mes intentions ont, je pense, été sutTisamment indiquées, mais de le compléter par une explication qui s'est trouvée forcément interrompue.

Ce qui m'a amené, Arthur, à l'inébranlable résolution de ne plus vous entendre, le voici :

La comtesse Diane, qui, vous l'avez vu, est arrivée à la Glanderaie, a dit étourdiment qu'il y avait un beau portrait de vous chez M. Guiderin. Je ne me suis pas arrêtée à m'enquérir comment mon

inconsidérée amie se trouvait si renseignée sur le mobilier d'un député garçon; j"ai demandé avec vivacité si vous étiez l'ami (le M. Guiderin?

— L'archi-intime! a répondu Diane.

Ainsi la chose est, elle est connue ! Vous, vous pour qui j'étais sur le point de... vous! vous donniez la main à cet homme.

Je n'ai pas à vous dire les causes de ma haine pour lui , mais elle est effrayante ; c'est mon sentiment le plus vif et le })lus constant. M. Guiderin est un misérable, un lâche, un égoïste, un menteur.

Supposez entre lui et moi ce que vous voudrez : ce que j'avoue, c'est que cet homme m'a fait souffrir; ma haine n'admet ni compromis, ni tempérament. Vous ôes l'ami de mon ennemi... Adieu pour jamais.

Marquise Élfanne de Flammeray.

Posl-scriptum. — M. de Flammeray désire causer avec vous de je ne sais quelle

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affaire de cheiiiiii; il vous aLleiid aprèsdemain pour déjeuner. Inutile de vous dire que j'aurai la migraine ce jour-là et que je ne descendrai pas.

Second post-scripluin . — Non, cette absence serait remarquée et commentée:

Décidément je descendrai : mais mon silence ne vous surprendra })as.

Troisième post-scriptiim. — Je rouvre ma lettre parce que je suis faible. S'il arrivait. Arthur, que votre cœur s'émùt en apprenant comme saigne le mien, et que vous prissiez le parti (je ne vous le suggère pas) de rompre, pour me plaire, avec M. Guiderin,de rompre loyalement, radicalement, sincèrement, j'aurais à me demander si ce sacritice ne mérite pas quelque retour. Ce sacrifice, au cas où vous prendriez... spontanément la résolution de le faire à notre... amitié, vous l'annoncerez après-demain, entre les petits pois et les beignets, par une phrase in-

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différente et convenue, celle-ci, par exemple, qui me vient subitement à l'esprit, et qui paraîtra naturelle dans votre bouche : « Cher marquis, ce ridicule classement n'aura pas lieu, je vous en donne ma parole d'honneur. » Vous amènerez, bien entendu, et encadrerez cette formule comme il vous plaira. Mais, si vous y changez un iota, j'en conclurai que vous me préférez M. Guiderin, et tout sera fini entre nous. Vous déciderez, Arthur!

PIÈCE XIll

M. Gennuiierà M. le Sous-Préfet de Tarenlonne.

Monsieur le Sous-Préfet, Membre titulaire de la Société sémitique de Brenne-et-Mor taise ; membre de l'Académie étrusco-céramique de Sailly-le-Yicomte ; membre honoraire de l'Association des Inscriptions phéniciennes de Saint-Martin-du-Trône ; fondateur du Musée celtique et du Bulletin préhisto-^

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rùjue (Paris, chez Déroul, 57, rue Montmartre, 22 francs les 52 fascicules, 27 francs avec planches coloriées; tout abonnement se paye n l'avance); directeur adjoint du groupe tarentonnais des antiquaires historiphiles ; médaillé du Congrès international des recherches calaclystiques ; auteur d'une note remarquée sur la chaussure de l'homme à la deuxième époque, note publiée dans le numéro 7 du journal le Néo-Oniide (six mois, 6 francs, avec hachette en silex de Fépoque tertiaire comme prime); secrétaire temporaire de la Société [lour la propagation des dialectes éteints, etc., etc. ; j'ose me croire quelque titre à venir plaider dcAant vous la cause de la science géologique à laquelle j'ai consacré ma vie. Monsieur le Sous-Préfet, on vous induit en ce moment à commettre Tun de CCS forfaits devant lesquels eussent reculé les Cimbres, les Vandales, les Saxons I

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Est-il vrai qu'il soit queslion de classer le vieux chemin de Saint-Marcel de la Guénerie à Bocé , c'est-à-dire l'antique voie celtique reliant Guenerium à Boceïa ! voie qui suit évidemment le tracé d'un chemin encore plus ancien, d'un chemin "primitif ! Ainsi donc, la pioche d'un barbare entrepreneur fouillerait ce soi vierge, briserait dans le sein de la terre les vestiges des civilisations disparues, et transformerait en macadam les IVagments de poteries préadamiques, les détritus d'animaux tripèdes, les coquillages de la septième révolution océanique ! Vous ne pouvez l'ignorer, Monsieur le Sous-Préfet, puisque je l'ai clairement démontré en cinq colonnes, dans le numéro 103 de C Indépendant de Tarentonm (voir le supplément du 15 octobre), une seule fouille a été opérée sur ce chemin, que l'antiquaire salue avec respect; la tranchée que je dirigeais en personne a

laissé voir, uu-dessous de l'humus moderne, une couche épaisse de terre sablonneuse mêlée de petits blocs de pierre de formes irrégulières. A un mètre cinquante centimètres de profondeur, je trouvai la terre de mes rêves, la cendre des Troglodytes, le sol primaire, facilement reconnaissable aux caractères incontestés quej'ai mentionnés dans le troisième volume de mon Spéculum physicum (inédit). C'est à cette profondeur que je fis la découverte merveilleuse dont l'Europe savante s'est émue et qui a illustré mon nom.

Oui, Monsieur le Sous-Préfet, devant mes yeux ravis, les ouvriers mirent au jour, mêlée à des fragments de poteries rudimentaires, cette rondelle de métal, cette pièce unique que j'ai étudiée et décrite dans le fascicule 43 du Bulletin préhistorique (tout abonnement se paye à l'avance).

Avec le précieux concours de M. Jaucondier, mon maître et mon ami, sourd et aveugle, il est vrai, mais universellement réputé comme l'un des flambeaux de la science actuelle, j'ai pu établir, grâce à cette rondelle, que, contrairenient aux théories paradoxales trop légèrement adoptées par des personnalités inférieures, l'usage et la fabrication des métaux remontent à l'époque primaire, à Tàge improprement réputé jusqu'à présent âge de pierre.

Assurément, je n'entends pas soutenir que nos premiers aïeux aient su utiliser pour leur armement ou pour la prépal'ation de leur grossière nourriture des métaux manufacturés; mais la découverte que j'ai faite entre Guenerium et Boceïa prouve jusqu'à l'évidence ([ue le métal servait au moins à leurs jeux.

Qu'est-ce, en effet, que cette rondelle contemporaine du mammouth et de la gi-

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