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Cher beau pays de Ville-d'Avray, Laisse-moi te dire merci pour tout le bonlicur que j'ai trouvé chez toi; tu m'as toujours souri, et, quoi qu'il advienne, sois béni pour le passé! Nous ne nous verrons plus guère : voilà l'iiiver. Je pense à toi à chaque heure du jour.
Je ne savais pas ce que c'était que d'être heureux, j'apprendrai de même à connaître la douleur ; mais je conserverai intact et pur, jusqu'à la lin, le souvenir des beaux jours dont tu as été le témoin.
Permets, cher et bon pays, que je te fasse mes confidences. A qui les ferai-je si ce n'est à toi ?
Je voudrais écrire à ta chère Kve, beau paradis, et je n'ose pas. Tu ne saurais croire combien cela devient difficile de lui écrire. Elle me trouble à me faire trembler. Je pars le cœur plein d'amour, la tête pleine de gaieté ; quand j'arrive, elle me déconcerte; je ne fais, je ne dis que des sottises. Je t'écris pour que tu lui parles et que tu lui expliques dans quel état je suis. Plaide bien ma cause, cher paradis.
J'ai essayé de lui écrire, et jamais ma plume n'a autant pesé entre mes doigts. Je ne sais que lui dire combien je l'aime ; quand il faut tracer toute autre idée que celle-là, je n'y suis plus. — Je vais lui écrire gaiement , me dis-je ; et j'y renonce : une lettre gaie l'a fâchée. — Je vais lui écrire que je l'aime, et pour cela ma plume va courir la poste ; prends garde, elle ne veut pas être trop aimée. — Je vais alors lui
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dire ce qui m'alti'iste ; délie -tui, i^arçoii , elle ne veut pas de tristesse. — Je ne vais pas lui écrire du tout, quoiqu'il m'en coûte; ne i'ais pas cela, elle veut qu'on lui écrive; elle te l'a dit.
Cher paradis, que faut-il que je fasse ? Ecrire, et n'être ni gai , ni mélancolique, ni aimant, ni banal, ni...
Il faut que je te prenne pour arbitre, mon cher paradis. 11 paraît que j'ai dit, il y a trois semaines , alors qu'elle arrivait à midi à un rendez-vous donné pour neuf heures : u Je vous ai attendue trois heures. » — Toi qui me connais, toi qui as vu notre vie, toi qui m'as entendu et n'as rien oublié, qu'aurais-tu compris? Ceci assurément : « Je vous ai attendue trois heures, chère adorée : dites-moi vite qu'il n'est rien survenu qui vous puisse contrarier, et tout est pour le mieux. Quelque longue qu'ait été l'attente, quand je vous ai vue, que vous m'avez souri, nul ne peut être aussi heureux que moi. »
Eh bien, figurc-toi qu'elle m'a encore reproché
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ces si\ mots ce matin. Elle m'a dit, le cher bourreau : ({ Depuis cette phrase je vois en vous un révolté. »
Le singulier révolté ! Dis, Ville-dAvray, qu'en penses-tu? J'entonnais, à ce qu'il paraît, une Marseillaise prohibée, la Marseillaise des caniches.
Dis-lui, qunnd tu la verras, que je ne me croyais pas si coupable. Je ne me suis pas défendu, parce que je ne pouvais pas croire à de sérieux reproches, me sentant si complètement innocent. Sois mon avocat, bon paraiis ; réunissez tous vos efforts, grands arbres, chambrette aux rideaux blancs, jardin flouri ; dites-lui que lorsqu'on aime comme j'aime, on ne « grogne » pas pour une attente de trois heures, surtout lorsqu'on se sent aimé. Car elle m'aime, n'est-ce-pas?
11 faut qu? je te conte ce qui s'est passé ce malin. Mais, pour l'amour du ciel, ne lui dis pas que je t'en ai parlé , elle ne pardonnerait pas. Elle m'a permis de me confesser; elle m'a ordonné
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de venir à elle quand j'ai quelque chose sur le cœur ; eli bien , cher pays, sois mon confessionnal. Seulemcnf.^ si je commets quelque gaucherie, toi f{ui sais bien ([iie je l'aime et ne puis vouloir lui rien din^ qui la froisse, ctoulfe ma voix, n'est-ce pas?
Elle m'a fait beaucoup de peine co matin, et, vois ce que c'est, si elle arrivait (comme mon cœur bat à cette pensée !), je ne saurais plus ni ce qu'elle a fait, ni ce qu'elle a dit; je biiiserais sa semellf" comme une patène.
Elle m'avait ordonné de l'attendre au premier étage, chez Bignon. Je n'avais pas osé entrer et j'allais et venais sur le trottoir, du boulevard au magasin de mercerie. — « Si elle ne ventiit pas? si elle s'en allait? quelle figure ferais-je? .Je ne monterai pas qu'elle ne soit arrivée,» m'étais-je dit. Je pensais à quelque répétition avancée, à quelque incident indépendant de sa volonté.
La voiture approche : je la vois pimpante, jolie, rayonnante. Ces toilettes-là me font atrocement
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peur. — « Monte, )i me dit-elle en ouvrant la portière. Puis aussitôt : « Je ne veux p.ns de vous aujourd'hui. » Et de dire au cocher : o Allez oii je vous ai dit. »
Tu comprends, beau paradis, que j'étais un peu ébahi.... et triste! triste!
« Qu'est-ce que tu as? Est-ce que tu vas prendre un air grognon ? »
Mon cœur était prêt à répondre : « J'ai , douce aimée, que je vivais de l'espoir de passer une heure près de vous et que cet espoir s'envole. il est impossible que vous ne compreniez pas mon désappointement, et vous ne pouvez pas m'en vouloir, surtout lorsque je ne vous dis pas un mot de reproche.
— Pourquoi n'as-tu pas cherché à me voir?
— Chère aimée, j'ai cherché cà vous voir, puisque je vous ai attendue à la gare hier soir et hier matin.
Et voilà que la chère adorée m'accuse de lui chercher querelle. Tu ne peux pas le croire,
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et cola est. Moi, lui chercher querelle, grand Dieu!
— Tu choisis mal ton moment pour me déplaire. Elle m'a lancé ce coup dans le cœur, et après
une menace sourde... que j'ai ouhliée, elle m'a donné une commission à faire. La voiture s'est arrêtée devant un grand hôtel; elle est descendue.
— C'est là que tu déjeunes? ai-je dit timidement.
— Oui, adieu.
— Quand nous reverrons-nous?
— Je ne sais... je te le ferai dire.
Et ce fut tout. Pas un mot de regret, pas une bonne parole.
Tu crois peut-être que je lui en veux? Non, je radoro, j'en suis fou plus que jamais. Tu penses qu'elle aurait pu me dire : « J'ai une lecture à entendre ce matin; je n'ai pas pu disposer d'une autre heure, et je t'ai sacrifié, parce que je sais que je puis te donner une belle revanche , et nous l'aurons. » — Quitte à ne pas me la donner.
.le ne m'en suis pas dit si long. En me rappelant