Le Chevalier de Niverville
C'est un Canadien typique, un militaire, qui a servi vingt ai le régime français, ensuite quarante ans sous L'administration anglaise, tant au Canada, du côté de la Nouvelle-Angleterre, que sur l'Ohio, dans la Virginie, aux Montagnes-Rocheuses.
Pour remplir les grandes lignes de L'histoire, généraleme] tracées aujourd'hui, il nous reste à faire ressortir les caractères individuels dont les événements de première importance ont fait oublier La valeur mais qui n'en sont pas moins dignes d'attention et forment partie des gloires nationales. Je faisais ces réflexions, il y a huit ans, à la Lecture d'une lettre de la société historique du Massachusetts1 me demandant si je connaissais le général Debeline ou Debelina qui, an moia d'avril 1747, attaqua un fort près de l'endroit où est Oharlestown à présent, dans le New-Hampshire. La réponse fut que le nom et le grade étaient "Joseph Boucher de Niverville, enseigne en second des du Canada." J'ai vu, depuis, que le nom de baptême était Joseph- Claude.
Pierre Boucher de Grosbois, ancien gouverneur des Trois-Rivièree, vivait dans sa seigneurie de Boucherville, en 1673, lorsque naquit son neuvième fils, Jean-Baptiste, qui reçut le surnom de Niverville, emprunté probablement à quelque lieu du Perche ou de la Normandie, selon la coutume des Canadiens du XVIIe siècle. A Montréal, le 10 février 1710, pardevant Àdhémar, notaire, es! passé Le contrat de mariage d< Jean-Baptiste "officier dans Les troupes," avec Marguerite-Thérèse, fille de François ITertel de la Frenière, seigneur de Chambly, i rite-Josephte de Thanvenet (Papiers de la famille de Niverville.) II n'y a pas d'acte à L'église.
Une terre en seigneurie qui se trouve de nos jonrs bornée par Les rues Saint-Pierre, des Champs on Laviolette, Bonaventnre, et tean,
dans la ville des Trois-Rivières, avait et.'' to . en 1642, à Fra\
de Champfionr, gouverneur du poste, vendue par celui-ci [nés Le
Neuf de La Poterie, en L648, p Lcher de Gh
bois, en 1(>G0. Ce dernier mourut en L717 Laie ant ce fief, ap]
i Voir Colonial Bodety of Maawbus ■*!•>. 1902. - : :■ >. VI.
ville, à son fils Jean-Baptiste, connu sous ce même nom. François Hertel décéda en 1722 passant le fief de Chambly à son gendre, le mémo Jean-Baptiste. Quatre ans plus tard, celui-ci est mentionné comme seigneur de Chambly (Edits et Ordonnances, II, 518, 519, 529, 551). En 1727 de Niverville prenait part à la campagne du Wisconsin contre les Outagamis. En 1732 et 1740 on le voit enseigne dans les troupes du Canada, avec cette note à la dernière date : " Il aime le service." (Daniel: Grandes Familles, 421; Aperçu, 51, 59.) Le 23 mars 1752, au partage de la seigneurie de Chambly (ce qui suppose la mort récente de M. de Niverville) la moitié passe à Jean-Baptiste " fils aîné," et l' autre moitié, indivise, va au " puiné Joseph-Claude " et à ses sœurs.
Voyons quels étaient les enfants qui survivaient au père : — Jeanne- Marguerite, baptisée le 5 novembre 1710; Marie- Charlotte, 19 novembre 1712; Thérèse-Louise, 10 décembre 1713; François, 12 octobre 1714 (pas connu; c'est peut-être Jean-Baptiste) ; Joseph- Claude, 22 septembre 1715; Marie-Thérèse, 23 octobre 1717; Marie- Anne, 1719; Marie- Madeleine, 11 septembre 1720; Pierre-Louis, 30 avril 1722.
Puisque nous n'avons pas la date de la naissance de Jean-Baptiste, il faut la placer en 1711, à moins que ce ne soit en 1714 en! lieu de François, mais pas en 1716, car alors il ne serait plus l'aîné de Joseph-Claude.
Les trois fils survivants étaient donc 1° Jean-Baptiste Boucher de Niverville, marié depuis 1745 à Marguerite Herbin, puis en 1755 à Marie- Anne Baby; de cette dernière, il eut trois fils nés en 1758, 1759, 1760. — 2° Joseph-Claude, le puisné, dit le chevalier parce que, dans les familles nobles, le second fils était ordinairement désigné ainsi dès son enfance. — 3° Pierre-Louis Boucher de Niverville, sieur de Mont-Izambert (encore un nom de Normandie). Voyez Tanguay II. 377, 383, 384, 386, au sujet de ces trois hommes.
Pierre-Louis paraît avoir été sur l'Ohio vers 1754, alors qu'il eut connaissance du massacre d'une famille du nom de Hâte, d'origine allemande, qui demeurait à l'endroit où s'élève maintenant Pittsburgh. Les Sauvages avaient amené captive Charlotte-Caroline-Catherine Hâte, âgée d'environ quinze ans; notre Canadien la racheta, la fit instruire, elle devint catholique et, vers 1759, au Détroit, son bienfaiteur l'épousa. (Huguet-Latour: Annuaire de Ville-Marie, 1878, p. 356.)
Dans une note officielle, qui paraît être de 1740, on lit : " Chevalier de Niverville, cadet à l'aiguillette, est cle quoi faire un bon officier. Zélé pour le service. Bonne conduite. Grand sujet." (Archives Cananadiennes, supplément, 1899, p. 25.)
A Versailles, le 1er avril 1742, le roi ordonna que "le chevalier de Niverville " sera pourvu d'un poste d'enseigne en Canada à la plus prochaine vacance et, le 1er mai de l'année suivante, il signe un brevet d'en-
[sulte] LE CHEVALIER DE N1VERVILLE 46
6eigne pour cet officier, remplaçant Denys de la Konde nommé enseigne en pied. (Papiers de la famille de Niverville.)
Depuis 1713 la paix régnait entre la France et l'Angleterre, mais à partir de 1740 tout annonçait une rupture prochaine. En 1744 on apprit que la guerre était déclarée. L'été dej 1745, la forteresse de Louisbourg, au cap Breton, fut enlevée à la France.
Le 16 mars 1746, l'enseigne de Niverville, accompagné du cadet Groschêne-liaimbaut, du jeune Duplessis et de Sauvages, partit de Montréal et alla faire un coup de main du côté de Boston, où il prit lui-même un Anglais, et le 14 mai il amenait à Montréal deux prisonniers : Joseph Spafford et Isaac Parker, capturés à une trentaine de lieues de Boston. (Documents de Paris, X. 42; Documents sur la Nouvelle-France, III», 273.)
Le 4 avril 1747, à la tête de soixante Abenakis et de dix Canadiens, de Niverville attaqua un fort situé dans le township No 4, vis-à-vis la montagne Oquari ou Fall Mountain, à l'endroit où est Charlestown, New- Hampshire, et dont le commandant était le capitaine Phinehas Stevens. Après quatre jours de combats, on s'attendait à voir la garnison capituler. Stevens dit dans sa narration de l'événement : " L'ennemi demanda une suspension d'armes jusqu'au lever du jour le lendemain, ce qui fut accordé, avec l'entente qu'il entrerait en négociation. Par conséquent, le général français, Debelina, vint avec 50 ou 60 hommes de son parti portant un pavillon parlementaire qui fut planté environ ta 20 perches du fort dans un endroit découvert, et il annonça qu'il enverrait trois hommes pour rencontrer trois des nôtres, ce que nous acceptâmes." Ce nom de Debelina est resté dans l'histoire des colonies anglaisée jusqu'à 1892 où Francis Parkman écrivit que ce devait être Boucher de Niverville. Vers cette dernière date, Edmund B. O'Callaghan, dressant l'index des papiers New York Colonial Documents ou Paris Documents, rencontra des mentions de "Niverville" et y ajouta u Jean-Baptiste,*9 mais il faut mettre " Joseph-Claude " qui est le véritable nom de baptême du chevalier de Niverville, enseigne en second dans les troupes du Canada, et non pas général.
On convint que tous les défenseurs du fort déposeraient les armes et se constitueraient prisonniers de guerre, mais Btevenfl étant retourné pour faire connaître cet arrangement il révéla aussi la faiblesse des Canadiens. En même temps, quelques Sauvages se mirent à tirer sur des Anglais qui se trouvaient de l'autre côté du fort et la crainte de tomber entre les mains de ces féroces ennemis détermina la garnison à continuer sa résistance. Finalement, de Niverville se retira vers Dearfield et le bas de la montagne Blanche, où est aujourd'hui Hartford, dans le Connecticut. Stevens reçut de Boston un sabre d'honneur.
Poursuivant sa, course, de Niverville rencontra plusieurs forts et
hameaux abandonnes puis s'arrêta dans un endroit qu'il jugea propre à une (Mrduisca.de. Ses Sauvages avaient défense de tirer sans son ordre, mais dvux Anglais s'étant présentés, furent, reçus par trente coups de fusil et J'alarme se répandit au Join. Il fallut songer à la retraite, en emportant ces deux chevelures. Sur quarante lieues de pays, Les Canadiens brûlèrent les forts, les maisons et les granges, en tout plus de cent constructions, et ils tuèrent près de six cents moutons et pourceaux, sans compter trente bêtes à cornes. Cette dévastation était plus importante que la prise d'un fort ou d'un village. (Documents de Paris, X. 97, 132 ; Colonial Society of Massachusetts, 1899, 1902.)
On sait que les Acadiens transportés aux environs de Charlestown, -en 1755,1 y furent traités avec rigueur, sans doute par suite de la razzia de Niverville, car aux yeux des colons anglais, les Canadiens, les Acadiens et les Français c'était tout un.
Le registre du fort Saint-Frédéric (Société Royale, 1887, le partie, p. 102), constate que, au mois de mai 1747, "le chevalier de Niverville ayant manqué un fort" amena ses blessés à Saint-Frédéric, puis forma un nouveau parti avec lequel " il alla du côté de la Florie où il a brûlé cinq forts et environs cent maisons." (Voir aussi Documents sur la Nouvelle-France, III. 330,337.)
Le 15 février 1748, le roi nomme de Niverville enseigne en pied d'une compagnie des troupes du Canada, à la place de Lacorne de Saint- Luc qui passe lieutenant. (Papiers de la famille de Niverville.)
Au mois d'avril 1748, de Niverville, avec vingt hommes, surveille l'ennemi aux abords du lac Champlain et rentre à Montréal le 6 mai sans avoir rien vu. Le 17 juillet, il repart avec le cadet de Beaubassin, quatrevingt-dix Sauvages domiciliés et quarante-six Canadiens. Le 2 août, il attaque le fort Massachusetts sans pouvoir le prendre et tue cinq Anglais. La maladie de ses gens l'oblige à retourner à Québec où il arrive le 27 du même mois. (Documents de Paris, X. 158, 177.) En passant au fort Saint-Frédéric, on l'avait chargé d'une lettre apportée par trois députés du gouverneur de New- York envoyant copie de la déclaration de George II pour une suspension d'armes. Le 30 août, de Niverville partait de Québec pour transmettre les ordres nécessaires à M. de Ligneris qui devait se rendre de Montréal à Boston et New- York dans le but de conclure l'armistice. Le 13 septembre onze prisonniers français, renvoyés par le gouverneur de Boston, rentrent à Montréal. (Documents sur la Nouvelle-France, III. 416, 417; Société Royale, 1887, le partie, p. 104.)
i Société Royale, 1908, I, 130-180.
[sulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLE 47
Le traité d'Aix-la-Chapelle du 7 octobre 1748 mit fin aux opérations de guerre, tout en allumant un brandon de discorde entre les colonies anglaises et le Canada: la fameuse question des frontières.
La France avait eu à se défendre en Europe contre trois ou quatre couronnes, de 1744 à 1748, laissant le Canada aux soins de 11,285 miliciens sédentaires dont un petit nombre seulement suffit pour semer la terreur chez nos puissants voisins durant toute cette période. Les partie de miliciens organisés volontairement, étaient commandés non par deofficiers français comme Parkman et d'autres le prétendent, mais par des Canadiens, fils et petits-fils de Canadiens. Ceux-ci étaient attachés au . minces garnisons de Québec, Trois- Rivières, Montréal, Chambly, Cataracoui et Niagara, composées d'une sorte de milice improprement appelée troupe de la marine, qui n'avait pas le caractère ni la pratique des militaires de France, mais était soldée, équipée et employée toute Tannée dans ce service spécial. C'était un corps de tirailleurs émérites, hommes des bois, canotiers, campeurs, éclaireurs, marchant par bandes ou pelotons, tous infiniment supérieurs aux " réguliers " dans le genre de guerre que le pays exigeait. Cependant on ne les sortait pas des forts. Leurs officiers seuls paraissent avoir pris part aux opérations de 1744-1748 à la tête des miliciens sédentaires de bonne volonté. De Niverville était du nombre de ces officiers.
Si, par malheur, nous avions eu des troupes de France, avec des
officiers français, la situation eut été toute autre et les chroniques des
colonies anglaises ne raconteraient pas aujourd'hui qu'une poignée de
frenchmen a terrorisé leurs provinces durant quatre ou cinq ans au point
de laisser dans les souvenirs populaires une légende terrible qui dure
encore.
Lorsque Celoron de Blainville se rendit sur l'Ohio, en 1749, pour délimiter la frontière et préparer la défense de ce côté, de Niverville était de l'expédition. La Pennsylvanie et la Virginie ne voyaient pas cette démarche d'un bon œil. (Ferland: Cours d'Histoire, IL 1 Société Royale, 1895, le partie, pp. 41, 51 ; Bulletin des Recherches, 1908, p. 63.) H se formait là un nuage qui promettait la tempête et c'est de ce milieu en effet que partit le premier coup de carabine qui commença la guerre de Sept Ans.
Avec le retour de la paix le commerce des fourrures du nord-ouest s'était réveillé. La Vérendrye venait de mourir. Joseph Fleurimont de Noyelles, son successeur, fut remplacé en 17.r)0 par Jacques le Gardeur de Repentigny, sieur de Saint-Pierre, qui Rembarqua à Montréal, sur la rivière Ottawa, le 5 juin, avec le chevalier de NlYeirille rendit aux
forts Saint-Pierre, Saint-Charles et Maurepas, puis il envoya de Niver-
ville à la rivière l'oskoyac ( Saskatchewan ) où il pensa péril par la famine. l)e là, il partit pour aller construire un fort de traite à trois centf lieues plus loin, l'automne de la même année. Les glaces le forcèrent d'abandonner ses canots et de continuer le voyage à pied. Une maladie fort grave dont il faillit mourir, le réduisit à une telle extrémité qu'il ne pouvait plus écrire. Le 29 mai 1751 il envoya dix hommes en avant qui remontèrent la Saskatchewan jusqu'à Calgary aujourd'hui, à la rivière des Arcs, et y élevèrent le fort La Jonquière dans lequel ils amassèrent quantité de provisions. En même temps, de Niverville faisait avertir le Gardeur de l'état déplorable de sa santé, mais les hostilités entre les Sauvages empêchèrent ce dernier d'aller rejoindre son compagnon. Il fut même obligé de partir du fort la Keine pour se réfugier au fort Eouge (près Winnipeg à présent) dès le printemps de 1752. Les hommes du fort la Jonquière retournèrent sur la Saskatchewan où de Niverville les attendait dans la plus grande détresse et, au printemps de 1753, tous ensemble se dirigèrent plus bas vers le fort la Reine que les Assiniboines avaient brûlé. Etant avec le Gardeur au nord du lac Supérieur, pendant le mois de juillet, ils reprirent la route du Canada et rentrèrent à Montréal en septembre. C'est à la fourche de la Saskatchewan que de Niverville paraît avoir résidé. (Prud'homme: Société Royale, 1906, le partie, pages 71-73, 75-76. Voir aussi Archives canadiennes, 1886, p. cliï.)
Les espérances de gros profits que l'expédition de le Gardeur avaient fait concevoir ne se réalisèrent pas, toutefois on donne à entendre qu'il y eut des bénéfices et de Niverville dût raisonnablement en avoir sa part. Le 25 janvier 1754 il achetait de ses frère et sœurs la moitié indivise de la seigneurie de Chambly dont Jean-Baptiste, l'aîné, possédait l'autre moitié. (Acte de foi et hommage de 1781.)
Nous avons mentionné les sœurs. L'une d'elles, Marie- Anne, avait épousé en 1741 Louis Herbin, officier dans les troupes. C'est lui probablement qui signe " de Niverville Herbin " au registre du fort Saint- Frédéric en 1754.
Le frère du chevalier qui entrait avec ses sœurs dans la portion indivise de laj seigneurie était Pierre-Louis Boucher de Niverville, sieur de Montizambert, que l'on voit, le 2 avril 1742, cadet en garnison au fort. Saint-Frédéric et le 19 octobre 1743 encore au même poste. Le 30 mai 1748 il arrivait à Québec ramenant le parti qu'il commandait " avec deux prisonniers et une chevelure qu'il a faits près de la ville de Boston." Le 16 juin, il est à Montréal "avec son parti et apporte trois chevelures et un nègre prisonnier." (Société Royale, 1887, Ire partie, p. 98; Documents sur la Nouvelle-France, III. 409, 413.)
Au printemps de 1754 on se battait sur l'Ohio, bien que la guerre ne fût pas déclarée en Europe.
[rulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLK 49
L'été de 1755 arrivèrent deux détachements de troupes royales. On n'en avait pas vu depuis 1670. Le baron Dieskau les commandait.
Le Gardeur de Saint-Pierre fut nommé interprète des Nipissiriniens, Algonquins et le peu de Sauvages des pays d'en haut. Messieurs de Montesson et de Niverville avaient les Abenakis, le sieur Lecavalier les Iroquois, le sieur Larose les Anglais. (?) (Documents sur la Nouvelle-France, III. 548.)
On se battait en Acadie, au lac Champlain, sur l'Ohio. Au mois de septembre, Dieskau fut défait, blessé et pris au lac George. Bigot et ses associés avaient mis la main sur les ressources du pays; la disette se faisait sentir; tout se payait en monnaie de carte dépréciée. Enfin, la grande et malheureuse guerre déroulait partout ses horreurs.
Le 17 mars 1756, à Versailles, le roi nomme "l'enseigne chevalier de Niverville lieutenant à la place de Carqueville décédé." (Papiers de la famille de Niverville.) Il avait quarante et un ans et cinq mois. Le plus haut grade sous le régime français était celui de capitaine. Ceux qui méritaient davantage, recevaient la croix de Saint-Louis, moyennant protection.
Le 5 octobre 1757, aux Trois-Rivières, Joseph Boucher, écuyer, chevalier de Niverville, lieutenant des troupes de la marine,1 fils de feu Jean-Baptiste Boucher, écuyer, sieur de Niverville, lieutenant réformé,2 seigneur de Chambly, et de feue dame Marguerite-Thérèse Hertel, paroisse de Chambly — épouse Délie Josephte, fille de messire François Châtelain, écuyer, capitaine réformé, et de dame Marguerite Cardin, des Trois-Rivières. Publication a été faite dans la paroisse de Montréal où demeure le dit sieur de Niverville. Sont présents : Ilertel Cournoyer et de) Gannes pour le marié; M. son père, M. Duplessy son oncle, Pierre Philippe, des forges Saint-Maurice, pour la mariée. (Registre de la paroisse des Trois-Rivières.) Le 26 août 1758, au^ forges Saint-Maurice, sépulture de Marguerite- Josephte, âgée de deux mois, fille du sieur Joseph, écuyer, sieur de Niverville et de dame Josephte Châtelain. (Registre de l'église des forges.) Un autre enfant naissant fut inhumé à Bécancour le 12 août 1760.
i Soldées et équipées par le ministre de la marine, ces troupes n'avaient aucun autre rapport avec la marine. C'était une milice permanente exercée comme tirailleurs seulement et distribuée en compagnies franches, sans aucune organisation régimentaire. Le corps s'était formé fcn Canada. Il n'avait aucune attache avec les régiments français et n'est pas parti du Canada en 1760.
2 Dont la compagnie n'existe plus ou 'qui a laissé le service.
Sec. I., 1909. 4.
Au printemps de 1759, de Niverville approche avec un parti le fort Cumbcrland, sur l'Ohio. Il n'en peut faire L'assaut mais il s'avance dans la Virginie et capture des soldats. Le 9 août suivant, à la prise du fort William-irenry, il commande les Abenakis de Bécancour et de Saint- François-du-Lac. (Documents de Paris, X. 580, 607.)
Le 4 juillet 1759, de Niverville est détaché avec deux cents Canadiens et Sauvages pour aller camper à Sillery, à une lieue au dessus de Québec. (Mémoire de Ramsay, p. 7; Documents de Paris, X. 996.) On l'envoyé aussi à la tête des Sauvages de la baie Saint-Paul pour inquiéter et attaquer les Anglais. Il ne peut remplir sa mission à cause de la poltronnerie des Sauvages. (Mémoire de Ramsay, p. 32; Documents de Paris, X. 994, 1018, 996; L'Opinion Publique, Montréal, 1876, pp. 56,
Par voie de digression, nous allons raconter un fait assez curieux, que d'autres réduiraient à une dizaine de lignes, mais en privant le lecteur de la connaissance de certaines pratiques anciennes dont on aime assez à se rendre compte parce que l'histoire se compose souvent de détails aussi instructifs que les événements d'importance. Nous aurons un autre exemple semblable dans la Bastille expliquée plus loin. Il s'agit, pour le moment, d'une scène violente qui se passa aux Trois-Rivières en 1759. Citons les témoins:
Marguerite Cardin, âgée de 51 ans environ, épouse du sieur Chastelin, capitaine réformé des troupes dites de la marine, demeure rue des Pères. Marie-Jo^ephte Chastelin, fille de la précédente, âgée de 22 ans environ, épouse du sieur de Niverville, lieutenant d'infanterie, demeure chez sa mère. Anne (12 à 13 ans) et Marguerite (8 ans) filles de madame Chastelin, sœurs de madame de Niverville, demeurent dans la même maison.
Gabrielle le Gardeur de Croisy, âgée de 33 ans environ, épouse de Jean-Jacques Gorge, sieur de Saint-Martin, capitaine d'une compagnie d'infanterie du détachement dit de la marine, demeure rue Saint-Pierre.
Jean Leproust, praticien en la jurisdiction royale des Trois-Rivières, juge en cette partie, attendu le départ de M. le lieutenant-général. Joseph Godefroy, sieur de Tonnancour, procureur du roi en cette jurisdiction, demeure en son hôtel rue Notre-Dame. Louis Pillard, huissier royal et greffier de la jurisdiction, demeure rue du Coteau.
Messire Nicolas de Noyelle, âge de 60 ans environ, chevalier de l'ordre royal et militaire de Saint-Louis, lieutenant de roi en la ville et gouvernement des Trois-Rivières, demeure rue des Pères.
Charles Alavoine, âgé de 64 ans, chirurgien-major de la garnison, " seul chirurgien, quant à présent, en cette ville/' demeure rue du Coteau.
[sulte] LE CHEVALIER DE N1VER VILLE 51
Théodore Panneton, fils, âgé d'environ 25 ans, menuisier, marié, demeure en ville.
Le procès eut lieu aux Trois-Rivières, du 20 août au 11 septembre 1759. Châtelain, Niverville, Saint-Martin n'y figurent pas: ils étaient à la guerre.
Le 20 août 1759, vers une heure eFôlemie de l'après-midi, aux Trois- Rivières, en leur domicile rue des Pères, mesdames Châtelain et de Niverville ayant donné un ordre à Marie la Sauvagesse, leur esclave, celle-ci qui en ce moment passait un couteau sur une pierre à aiguiser, se jetta sur elles et les blessa de cette arme. La petite Anne Châtelain, qui était dans le parterre, accourant aux cris, aperçut sa mère et sa sœur qui luttaient contre la Sauvagesse pour lui enlever le couteau. Les blessures saignaient abondamment. Anne saisit le couteau pi es du manche mais la femme se défendit, retira son arme, blessant légèrement la main de l'enfant. Alors les deux dames se mirent à pousser la sauvagesse du côté de la cuisine, où elle se retira d'abord tenant toujours le couteau et les en menaçant. Bientôt après, elle était au jardin. Marguerite Châtelain ( 8 ans) était dans sa chambre. Madame de Niverville l'appela pour aller chercher la veuve Laroche, leur voisine, mais celle-ci était absente. I /enfant se mit à crier dans la rue: " au meurtre, etc.," ce qu'entendant M. de Noyelle, il entra dans la maison et apprit que la sauvagesse était montée au grenier. Anne alla avertir le médecin. Quatre soldats de la garnison se présentèrent en ce moment. M. de Noyelle monta au grenier avec eux. La sauvagesse était enfermée sous clef dans un cabinet. Théodore Panneton, qui passait dans la rue, apprenant qu'il y avait une bagarre, monta au grenier derrière les autres et ouvrit le cabinet avec son couteau. La Sauvagesse était pendue. Panneton coupa la corde, tâta le pouls à la malheureuse, vit qu'il ne battait pas, lui baigna la figure avec de l'eau, mais rien n'y fit. Le chirurgien Alavoine étant survenu, visita les blessures des deux dames, puis monta au grenier où il plaça la sauvagesse sur un lit improvisé, la saigna et, un quart d'heure après, elle revint à elle. Pendant tout cela, madame de Saint-Martin, avertie par son fils (6 ans) était arrivée et se tenait près des blessées qui perdaient beaucoup de sang.
Le juge Leproust, à son tour, trouva les deux dames, chacune dans son lit, écouta leur plainte, et procéda à l'arrestation de la Banvag qui fut conduite en prison. Alavoine reçut de Leproust instruction de dresser un rapport sur l'état des blessées, ee qu'il exécuta dans les ter' suivants: "Madame Châtelain frappée à la partie latéral»» gauche supérieure de la poitrine et à la partie moyenne de l'épaule gauche, le tout curable. Madame de Niverville frappée à la partie supérieure de L'épaule droite et une égratignure à l'épaule gauche, le tout curable." Soins et rapport compris, Alavoine réclame 23 francs.
A l'examen, qui eut lieu le jour suivant, sous la direction de \a proust, la sauvagesse fut interprétée par Joseph Chevalier, armurier, demeurant " rue du Coteau en sa maison." L'accusée est de la race de Panis du Nebraska, née dans un village cris. Elle ignore son âge, ne distingue pas le mensonge de la vérité, n'a qu'une faible idée de Dieu, ne sait ce que signifie un serment, ne parle que la langue des Outaouas (algonquine) et n'est parmi les Canadiens que " depuis quelque temps." Elle dit qu'elle ne savait pas que son action méritait châtiment; qu'elle était en colère et croyait faire plus de peur que de mal ; qu'elle en voulait à ses maîtresses pour certains mauvais traitements et gronderies et qu'elle n'avait pas bu. Plus tard, elle avoua avoir agi par haîne, sans savoir si elle voulait tuer, et enfin que ce jour-là elle était en boisson. L'arrestation eut lieu le 27 par Pillard, avec l'aide de Jean Hurel et Louis Langlois, soldats de la garnison. Le tribunal s'assembla le 11 septembre, composé de Leproust, J.-B. Fafard-Laframboise et Claude Poulin-Cressé. Sentence : " Marie Sauvagesse sera battue et fustigée, nue, de verges, par l'exécuteur de la haute justice, dans les carrefours et lieux accoutumés de cette ville et, à l'un d'iceux, flétrie d'un fer chaud marqué d'une fleur de lis sur l'épaule droite "et, ce fait, bannie à perpétuité de cette jurisdiction, et à elle enjoint de garder son ban sous les peines des ordonnances, et en outre condamnée à trois francs d'amende envers le roi, et aux dépens du procès." Les trois francs et les frais sont là plutôt pour la forme que pour les fonds". Tonnancour, procureur du roi, demanda appel au Conseil Supérieur concluant à ce que l'accusée fut pendue.
En ce moment, le Conseil Supérieur devait être au camp de Beauport avec Bigot et Vaudreuil. Wolfe commençait les manœuvres qui (devaient aboutir à la surprise de l'anse du Foulon. Le 13 avant midi fut livrée la bataille des plaines d'Abraham; durant l'après-midi Vaudreuil décampa avec l'armée française et prit le chemin des Trois- Rivières où Bigot reçut charge de la sauvagesse qu'il amena à Montréal. Le 28 décembre, en cette dernière ville, le sieur Perthuis, conseiller, faisant fonction de procureur général au Conseil Supérieur, ayant examiné les pièces du procès, fit rapport concluant à la pendaison " à une potence dressée sur la place du marché de Montréal, et que ses biens soient confisqués, etc." La pauvre esclave panie pouvait dire avec Coconas: "Pour ma tête, elle est entre vos mains et fort aventurée; quant à mes biens et propriétés, je défie le roi- de jamais les découvrir."
Le 29, le Conseil, en séance extraordinaire, Bigot conduisant la procédure avec Thomas Cugnet, assistés de Saint-Jean, interprète, prononce la peine de mort : " Restera pendue deux heures durant, puis le corps jeté à la voirie, ses biens confisqués, etc. Le tout sera publié au son du tambour dans les carrefours des Trois-Rivières." Il est probable que ce fut la dernière exécution capitale sous le régime français.
[sulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLE B3
L'automne de 1760, passe en France avec les troupes l'enseigne Boucher de Niverville (que je ne puis identifier).1 Sont restés en Canada: le chevalier de Niverville et Niverville de Montizambert, lieutenants. L'automne de 1761 partent pour la France: le lieutenant de Niverville et l'enseigne Niverville de Grandpré. (Daniel: Départ des troupes, pages 83, 86-88.) Grandpré de Niverville est mentionné en 1761. (Richard: Archives canadiennes, 1899, p. 30.)
Le 1er avril 1762 fut baptisée, aux T rois-Rivières, Marie-Madeleine, fille du chevalier de Niverville et de Josephte Châtelain.
Le 16 juillet 1763, à Compiègne, le roi Louis XV donne instruction de préparer le brevet qui conférera <c&u chevalier de Niverville, lieutenant, la croix de l'ordre militaire de Saint-Louis." Le lendemain, à l'hôtel des Invalides de Paris, il signe ce brevet. (Papiers de la famille de Niverville.) Dans ma jeunesse, j'ai vu cette croix, placée au-dessus de l'ostensoir de l'église paroissiale.
Le 22 novembre 1763, le colonel Haldimand, gouverneur des Troisltfivières, écrivait au général Amherst que " plusieurs officiers canadiens arrivant de France ont passé aux Trois-Rivières. Je n'en sais point encore le nombre ou les noms." Le 25 janvier suivant, il adressa au colonel Gage ce qui suit: "Les officiers canadiens, messieurs de Montizambert et Niverville, qui sont revenus dans ce pays, attendent aux Trois- Rivières le reste de leurs camarades au printemps et sont très résolus d'y perpétuer leur race. Ils se plaignent amèrement du traitement qu'ils ont reçu en France. L'argent de papier leur tiendra longtemps au cœur et je doute qu'on fasse dire beaucoup de messes dans ce pays pour le repos de l'âme de M. Bigot."
Deux mois plus tard, Montizambert commandait la compagnie des Trois-Rivières levée pour se rendre dans l'ouest avec un corps de volontaires de toutes les parties du Bas-Canada qui marchait contre Pontiac.
En 1777 Montizambert demeurait à Bécancour. Voici quelques notes sur ses filles: Louise, qui mourut en 1843, âgée de 86 an?, à Boucherville, était très pieuse. Elle avait bâtie une chapelle à côté de sa maison. Charlotte- Sophie épousa, en 1798, Joeeph-Ignace Boucher de la Broquerie et mourut en 1832. Thérèse épousa François Piedmont de la Bruère, de la famille Boucher. Marie-Anne est décédée à l'âge de 85 ans.1
Après le voyage de France sans bon résultat, sauf la croix de Saint- Louis et une note favorable de ses services pour le cas où Louis XV recommencerait la guerre contre les Anglais — en quoi il se méprenait considérablement sur son compte comme à l'égard de bien d'autres — : après
i II avait servi au cap Breton
i Huguet-Latour : Annuaire de Ville-Marie, 18T8, pp. 2SS, ?,:>C>.
avoir établi sa situation envers les nouvelles autorités du pays, il ne restait à de Niverville que le désir d'un héritier de son nom et de ses biens. Le ciel lui accorda cette grâce, le 0 mars 1765, par la naissance de son fils Joseph-Michel et, de plus, le 25 février 1767, par donation entre vifs (Pillard, notaire), Marguerite Cardin, veuve de François Châtelain, lui passa cinq-sixièmes de ses propriétés, comprenant les fiefs Sainte-Marguerite et du Sablé, aux portes des ï rois-Rivières, lesquels avaient été acquis de M. de Galifet, en 1753, par le dit François Châtelain.
Des années de calme s'en suivirent, comme, du reste, pour tout le Canada. Sous le gouvernement du général Guy Carleton, la confiance des Canadiens se manifesta de plus en plus à mesure que l'on vit circuler l'argent, établir des industries, prospérer l'agriculture et s'exercer le droit de pétition — toutes choses inconnues et prohibées autrefois.
En 1767, lorsqu'eut lieu le procès des personnes accusées d'assaut et batterie dans la célèbre affaire de Thomas Walker, le grand jury se composait de Samuel McKay, M. de Saint-Ours, chevalier de Saint-Louis, Isaac Todd, François de Belestre, chevalier de Saint-Louis, Louis Mattorell, M. de Contrecœur, chevalier de Saint-Louis, M. de Niverville, chevalier de Saint-Louis, Thomas Lynch, M. de la Bruyère, John Livingston, Joseph Jordan, M. de Niverville,1 des Trois-Rivières, M. de Normanville, Moses Hazen, d'Ailleboust de Cuisy, James Porteous, John Dumas, William Grant, Samuel Mather, Augustus Bailie, John Jennisin.
Walker voulut récuser les quatre chevalier de Saint-Louis sous prétexte qu'ils n'avaient pas prêté le serment d'allégeance. Le tribunal les acceptait sur la foi du traité et leur parole d'honneur, mais,. afin de satisfaire tout le monde, les chevaliers offrirent de prêter serment, ce qui eut lieu séance tenante, et le procès reprit son cours.
Ce trait nous montre que les honneurs et dignités provenant du régime français n'étaient pas déconsidérés par le nouveau pouvoir. Sans la manière d'agir du turbulent Walker il est probable qu'aucun juge n'aurait eu l'idée de mettre en doute la parole d'un chevalier de Saint-Louis.
Nous voici en face de l'invasion américaine de 1775. De Niverville reprend les armes. Il est à Sorel, Laprairie, Saint- Jean, actif, utile et dévoué comme toujours. Le gouverneur l'emploie sous ses ordres directs sans l'attacher à aucun corps. Sa vieille expérience serait perdue dans un cadre d'action limitée. C'est un aide-de-camp tout formé qui voit l'ensemble et les détails du service. On n'improvise pas ces hommes-là.
i II avait été officier dans les troupes du cap Breton.
[sulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLE B5
Le 26 mai 1775, le général Guy Carleton, gouverneur en chef, arrivait à Montréal pour organiser la défense de cette partie du Canada contre une invasion regardée comme imminente. A défaut de soldatréguliers, il comptait sur la milice. Le 9 juin on proclamait la Loi martiale: Montgomery s'avançait par la route de Saint-Jean. Il y eut défi rencontres. Le fort de Saint-Jean résista, mais finit par être enlevé. Le 11 novembre à 5 heures de l'après-midi, Carleton s'embarqua à Montréal sur un bâtiment armé et. descendit le fleuve. Montgomery entra dans la ville le 13.
Sorel et le lac Saint-Pierre étant au pouvoir defl Américains. Le gouverneur retourna de ce point sur sa route jusqu'à Lavaltrie où se trouvèrent réunis plusieurs navires portant des troupes. Le vent contraire les retint en cet endroit jusqu'au 16. Les chaloupes canonnière^ de L'ennemi se montraient dans le voisinage. Les officiers anglais n'exprimaient plus aucune espérance. Le capitaine Bellette s'offrit alors pour conduire le gouverneur à Québec, mais il proposait de passer en combattant) ce qui fut reçu avec froideur. Alors Jean-Baptiste Bonchette,1 voyant que la tâche de sauver le gouverneur passait au^ Canadiens, soumit son plan qui était simple et téméraire à la fois — mais la fortune cède aux audacieux. Le gouverneur, Bouchette, le chevalier de Xiverville, l'aide-de-camp Charles-Louis Tarieu de Lanaudière, un sergent du nom de Bouthillier, s'embarquèrent dans une berge, la nuit du 16-17 et parvinrent aux Trois-T\ivières après avoir été dix fois sur le point d'être découverts. La ville était pleine d'Américains. Les officiers logeaient chez M. de Tonnancour. C'est dans cette maison pourtant que le gouverneur dina, costumé en habitant, et il y reçut même des visites sans éveiller aucun soupçon.
De Niverville crut prudent de rester chez lui, car son départ eut semblé suspect. Les autres n'étant pas observés retournèrent au rivage où était leur embarcation. Rendu à la Pointe-au\-Trembles ils se virent au milieu de l'armée d'Arnold qui traversait le fleuve pour se rendre suites hauteurs de Québec. Bouchette mena si bien sa barque que le gouverneur entra dans la ville sain et sauf, fit sonner les cloches et convoqua les citoyens pour organiser la défense. Tl était temps car l'ennemi occupait les plaines d'Abraham et tenta plus d'un assaut durant l'hiver. Montgomery y fut tué.
Les Américains, abandonnant le siège de Québec, au mois de mai 1776, passaient par bandes aux Trois-Rivièrea, puis, au-dessus de cette ville ils rencontraient les secours qui venaient «le Montréal, trop tard pour leur être utiles. Il s'en suivit un rassemblement à Sorel, d'où le général Thompson partit avec deux mille homme-, en calculant s.i marche
i Voir Société Royale, 190S, I. pape 72.
pour tomber sur Trois-Kivières avant l'aurore du 8 juin, mais Antoine Gauthier, cultivateur de la Pointe-du-Lac, qui servait de guide malgré lui, allongea le chemin à travers les bois, de sorte qu'il faisait grand jour lorsque la première colonne se montra à travers les broussailles qui recouvraient la moitié ouest de la commune, et le chevalier de Niverville, posté aux aguets,1 la fit entourer de ses fusiliers, de sorte qu'il n'en n'échappa aucun. L'alarme n'étant pas donnée, le gros de la troupe arriva en pleine confiance sous la mitraille des canons masqués qui couronnaient la hauteur voisine. Ceui qui voulurent forcer l'entrée du faubourg rencontrèrent un remblai de terrain fait à la hâte, derrière lequel îtirait toute Ta garnison. Il y périt plusieurs centaines d'Américains; kur général et les officiers supérieurs furent pris. Du côté de la ville, il y eut douze blessés mais point de morts. Les troupes anglaises étaient en nombre sur les lieux, des bâtiments de guerre arrivaient juste à temps pour faciliter la victoire, toutefois, le gouverneur, qui survint après Faction, ne permit pas la poursuite et c'est peut-être Fun des griefs qu'on invoqua contre lui à Londres pour faire donner le commandement des troupes au général JBurgoyne, l'année suivante.
La connaissance que de Niverville avait de la langue des Abenakis, de la manière de conduire cette nation lui valut la charge de surintendant des Sauvages du district des Trois-Kivières, incluant la rivière Saint- Maurice. Peut-être même avait-il été nommé à ce poste avant 1775; il le conserva jusqu'à 1796. On lui donna aussi la demi-solde de capitaine en retraite de l'armée anglaise.
Le 10 février 1781, M. de Niverville rendit foi et hommage, au château Saint-Louis de Québec, pour les fiefs suivant qu'U possédait: marquisat du Sablé, Sainte-Marguerite, Chamflour, un fief sans nom aux Trois-Kivières et la seigneurie (co-seigneur) de Chambly. En 1788 il était juge de paix. A cette date il signe la pétition contre le projet d'une constitution politique comprenant une chambre d'assemblée, etc.
La milice avait été méconnue depuis 1764. Par conséquent, elle n'existait que) peu ou prou, malgré la levée dey volontaires qu'occasionna la crise de Pontiac, et ensuite l'invasion de 1775. Cependant Murray, Carleton, Ducalvet et d'autres ne cessaient de proposer aux autorités de Londres un plan d'organisation militaire à peu près semblable à ce que nous avions eu sous le régime français, à savoir: des gens du pays enrôlés pour garder les forts, postes et propriétés du gouvernement. Celuici voulait former un bataillon de races mêlées, celui-là demandait deux bataillons dont un de langue anglaise et l'autre de langue française. C'était là une idée de troupe régulière et non pas de milice. Carleton, en 1787, reprit les choses où il les avait vues en 1759 et rétablit la milice
i Sur le fief Dusable" qui lui appartenait.
[sulte] LE CHEVALIER DE N1VERVILLE B7
sédentaire comme au temps de Beauharnois et de Frontenac. Une deuxième Ordonnance, en 1789, compléta cette nouvelle législation qui relevait la milice en l'appelant au dressage sous les armes. Depuis vingtcinq ans elle n'existait que sur le papier.
Le 4 mars 1790, l'adjudant général Baby annonce au chevalier de Niverville qu'il est créé colonel et ajoute : u Envoyez une liste des personnes que vous jugez devoir être recommandées pour l'établissement d'une seconde compagnie dans votre ville (Trois-Rivières) afin de remédier aux inconvénients que paraissent rencontrer quelques messieurs canadiens et anglais." (Archives de la Milice.) Le même jour Baby écrit au colonel J.-M. Godefroy de Tonnancour: " Le chevalier de Niverville est fait colonel des milices du nord du fleuve, depuis Sainte-Anne, dans le district des Trois-Rivières, M. Godefroy de Normanville, son lieutenant-colonel, et M. le chevalier de Tonnancour son major." Le colonel de Tonnancour ne sera plus colonel que du sud du fleuve " depuis Yamaska jusqu'à Saint-Pierre-les-Becquets." (Archives de la milice.)
Normanville et Tonnancour étaient des Godefroy. Louis-Joseph Godefroy de Tonnancour et le chevalier de Niverville avaient été proposés (1769) par Carleton pour être du Conseil, mais sans succès. Tonnancour fut nommé lieutenant-colonel des milices du district des Trois- Rivières et mourut dans cette charge en 1784. Son fils lui succéda comme lieutenant-colonel des milices de tout le district et, on vient de le voir, en 1790 il devint colonel de la région sud du fleuve tandis que de Niverville était nommé colonel de la rive nord.
Nous sommes en présence de la Bastille, une brochure à sensation, qu'il vaut mieux reproduire que de vouloir l'analyser parce que elle est remplie de la saveur du temps où les journaux commençaient à s'essayer dans la polémique, en imitant les feuilles de France, qui n'y allaient pas par quatre chemins, comme on dit vulgairement. Faisons connaissance avec les personnages qui vont défiler devant nous :
Samuel Sills était à Québec en 1763 occupant une maison située dans le faubourg Saint- Jean actuel. En 1775 on le trouve maître de poste aux Trois-Rivières et, dix ans plus tard, syndic de la commune de ce lieu. 11 demeurait sur le fief Pachirini, face au fleuve. L'auberge Sills est mentionnée en 1779. Son décès advint le 18 août 1800. Edouard Sills (son fils?) maître de poste des Trois-Rivières, mourut en 1823. Melle Sarah Sills succomba sous les atteintes du choléra, âgée de 72 ans, le 19 juin 1B32, dans la même ville. Je ne connais Jonathan et Joseph que par la Bastille.
Malcolm Fraser était venu en Canada avec le régiment écossais de l'armée de Wolfe. C'était un brave citoyen. Sa femme se nommait Grise]
Macintosh. Leurs enfants sont nés aux Trois- Ri vie res, comme -uit: John 1769, Jeanne 1771, James 1776, Malcolm 1777, Peter 1778. Alors " Malcolm né en ce pays" doit être l'enfant né en 1777 — il n'avait que 14 ans lorsqu'il fut embastillé! Durant la guerre de 1812-15, John, James et Malcolm servaient comme officiers.
Le major de Tonnancour, dit le chevalier, était né aux Trois- Rivières en 1755". En 1791, il était lieutenant aux Butler*ê Rangers, ce qui explique peut-être son absence du tribunal militaire qui jugea Les trois jeunes gens mentionnés ci-après.
Deui compagnies étaient autorisées dans la ville et banlieue des* Trois-Rivières. La première eut pour capitaine Louis- Joseph Le Proust. Le 5 avril 1790, l'adjudant général Baby écrivait à de Niverville que l'autre compagnie serait commandée par William Grant. Ce capitaine ne paraît pas avoir organisé aucun corps de ce genre. Il se retira en
Louis- Joseph Leproust, né aux Trois-Rivières en 1750, se maria, en 1774, avec Françoise Lefebvre de Bellefeuille. Comme il tenait pour la cause britannique, les Américains le molestèrent à plus d'une reprise durant l'hiver de 1775-1776. En 1779 on le voit lieutenant de milice de la ville; en! 1787 commandant la compagnie de ce lieu et en 1790 capitaine de cette troupe. Il était clerc du marché aux denrées, surintendant du feu, etc.
William Morris, appelé le colonel, était un notable des Trois- Rivières. Il avait épousé une veuve dont le fils, John Craig, élevé sous sa garde, était marié à la fille de Leproust.
Soulard, d'une ancienne famille des Trois-Rivières, était marguiller en 1784, syndic de la commune dix ans plus tard et très considéré. Le bureau de la commune exerçait l'autorité dans la ville, à peu près comme nos municipalités d'aujourd'hui.
Aaron Hart était aux Trois-Rivières comme payeur des troupes dès 1761. Il avait en main le principal commerce de la place. Ses quatre fils ont prospéré comme lui, surtout Ezéchiel et Moses. De plus, Ezéchiel fut représentant des Trois-Rivières à l'assemblée législative.
La Bastille Septentrionale ou les trois sujets britanniques opprimés. Epigraphe : " Quod neques monstrare et sentro tantum." Prix, 40 sous. Se vend à Montréal chez Fleury Mesplet imprimeur, à Québec chez Mr Bouthillier au bureau de poste, aux^ Trois-Rivières chez Mr Mellish, à Varennes chez Mr Alexis Lahaye, à Berthier chez Mr L. Labadie, à l'Assomption cbez Mr Faribaut notaire. 5 x 8% pouces. 32 pages.
" Préface. — L'auteur de cet imprimé a cru en le publiant payer un tribut à l'amitié et à sa patrie. Il dédie son ouvrage au public, parce que c'est à son tribunal seul qu'il veut traduire les coupables: tribunal au-
[sulte] LE CHEVALIER DE N1VERVILLE 69
guste où la faveur, les richesses, la puissance, ni la grandeur ne sauraient être de la moindre considération.
" L'auteur n'empruntera rien de l'art pour gagner ses suffrages; il laisse cette ressource à des sujets incapables d'intéresser par eux-mêmes : celui qu'il va traiter doit fixer par sa nature l'attention sérieuse du lecteur, indépendamment des facultés de l'écrivain.
" Et, en effet, il s'agit moins ici de la cause de trois individus que de celle de la communauté entière, car s'il est laissé au pouvoir arbitraire de commettre impunément des vexations, qui peut se tlatter de n'être pas exposé à perdre ce qu'il aura de plus cher? Aujourd'hui, mon voisin est chargé de chaînes et demain, compagnon malheureux de sa captivité, je gémirai avec lui sur l'injustice de notre sort. Etouffons donc l'hydre horrible de la persécution avant sa formation entière. Que l'homme de lettres consacre sa plume et ses veilles à démasquer les tyrans, ces lâches fléaux de l'humanité; qu'il les empreigne de honte; qu'il les poursuive jusque dans la tombe et au delà; afin que L'homme puissant, que L'homme élevé s'abstienne d'abuser de son autorité par la crainte d'encourir La haine et l'exécration de la postérité, châtiment le plus terrible que L'esprit humain puisse concevoir.
" L'auteur, avant toute chose, croit devoir prévenir le lecteur que Les Ordonnances des milices de cette province, passées le 23 avril 1787 et le 30 avril 1789, sont la cause médiate du désastre dont on gémit. Il «lit médiate en tant que tel désastre provient moins des différentes dispositions de ces ordonnances que des applications partiales et arbitraires qui en ont été faites. Ainsi, l'auteur ne réfléchira point sur l'esprit de ces ordonnances: il se contentera de faire remarquer qu'elles ont été passées dans un temps où les deux provinces gémissaient sous une constitution éphémère, moins faite pour régir des hommes libres que pour les déscpérer. Soyons donc reconnaissants à la mère-patrie de notre nouvelle constitution,1 et que les malheurs qu'à produits la constitution pa puisse rendre plus circonspects nos législateurs à venir. Obéissons toujours aux lois, mais faisons-en de justes si nous voulons les faire chérir et respecter par la nation. De bonnes lois forment de bons sujets.
" Jonathan Sills, Joseph Sills et Malcolm Fraser, fils, tous trois victimes de l'oppression que je décris, sont nés depuis la conquête de ce pays par l'Angleterre, de parents anglais distingués par leurs vertus privées autant que par une loyauté constante et inébranlable. Ces trois jeunes messieurs vivaient au sein de leurs familles dans la ville des Trois- Rivières, jouissant par une conduite sage et soutenue de l'estime e1 de la
i Elle était à peine connue puisqu'elle fut adoptée à Londres en même temps que la Bastille s'écrivait n Montréal.
confiance de leurs compatriotes, quand parut, en 1789, l'ordonnance def milices servant de correctif à celle passée en 1787 intitulée: "Ordonnance pour régler plus solidements les milices de la province et les rendre d'une plus grande utilité pour la conservation et sûreté* d'icel le." Comme ces deuï ordonnances sont entre les mains de tout le monde, je me dispenserai de les transcrire ici, me contentant d'observer que ni l'une ni l'autre n'enjoignait une division des anciens et des nouveaux sujets de Sa Majesté, en faisant des uns et des autres deux milices distinctes et séparées; que ce n'a été que par des instructions subséquentes, données par le lord Dorchester, que telle division a prévalue; que ces instructions ont eu tellement force de loi que les Anglais, depuis, n'ont toujours servi que dans des compagnies exprès formées et commandées par des Anglais ; comme aussi les Canadiens n'ont toujours été enrôlés que dans des compagnies exprès formées et commandées par des officiers canadiens.
" En vertu de ces ordonnances, on leva une milice canadienne dans le nord du district des Trois-Rivières, composée de deux compagnies, lune commandée par Louis Leproust, capitaine, et l'autre par William Grant, aussi capitaine, sous la direction du colonel de Niverville, assisté du mai or chevalier de Tonnancour.
"La milice canadienne, ainsi organisée, s'assembla différentes fois, sans que messieurs Sills et Fraser jugèrent jamais à propos de s'y trouver, quoique deux d'entre eux eussent été enrôlés. Outre les raisons qui les déterminèrent à en agir ainsi, et qu'ils alléguèrent devant l'état-major (comme nous verrons ci-après) il en existait d'autres non moins puissantes provenant de la conduite insolente et grossière de quelques officiers de la milice canadienne. Nous en rapporterons un trait bien «frappant : John Fraser, ci-devant de la ville des Trois-Bivières, après s'être fait enrôler conformément à l'ordonnance, parut sous les armes, à l'exercice de la milice, dans le mois d'août 1787. L'officier qui exerçait les miliciens ce jour-là leur commanda de placer leurs fusils sur l'épaule. M. Fraser, qui avait pris plusieurs leçons d'un caporal anglais, différa dans la manière de faire ce mouvement des miliciens canadiens. Le capitaine Leproust ne put souffrir inpunément cette dextérité : il s'avança immédiatement sur M. Fraser, la crosse de son fusil élevée, et lui cria d'une voix entrecoupée par la rage : " mon bougre d'Anglais, écoute-moi ; si tu ne tiens pas ton fusil d'une autre manière, je te Hambe la cervelle sur l'heure." Il n'y a pas de doute qu'un tel compliment n'était pas fait pour un jeune homme bien né, aussi M. Fraser ne crut pas à propos deservir plus longtemps sous un homme aussi peu délicat. Il sortit des rangs, suivi de dix autres miliciens anglais qu'avait alarmés l'épithète imméritée de " bougre d'anglais," et de ce nombre était John Morris, beau-frère du capitaine Leproust. Le capitaine, voyant ainsi son beau-
[sulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLE 61
frère déserter sou poste, lui cria : " va-t-eu salop, va-t-eu battre ta femme, tu n'es guère bon à autre chose/'
" Quelle ample matière cette anecdote ne fournira-t-elle pas à la réflexion? Quand Ton apprendra surtout que l'oppression du capitaine Leproust est la seule cause de l'émigration d'un citoyen anglais dans les Etats-Unis; car M. Fraser, aujourd'hui sujet du Vermont, est peut-être à jamais confisqué pour son pays. Mais revenons à notre objet principal. " En conséquence du refus de messieurs Sills et Fraser de se trouver aux exercices des milices, le capitaine Grant informa immédiatement contre eux devant Fétat-major le 4 juillet 1790. Ezéchiel Hart, fils, avait été complice de leur prétendue désobéissance. M. Grant l'avait plusieurs fois sommé, même à la face de la milice, d'entrer dans les rangs avec les miliciens canadiens, mais M. Grant avait perdu ses peines, et ses ordres étaient restés ineffectués. Cependant le capitaine Grant ne fit aucune mention de M. Hart dans son information contre messieurs Sills et Fraser. D'où procède cette partialité et quelles raisons en sont la cause? c'est sur quoi pourra peut-être nous éclairer la lettre suivante. On ne saurait trop y réfléchir pour bien connaître de quoi l'homme est capable quand il est guidé par l'intérêt personnel; cette vérité forme, j'en conviens, un tableau humiliant à l'humanité; mais enfin nous devons lui apprendre ce qu'elle est, pour la mettre à portée de se perfectionner: " Mr Aaron Hart, monsieur. — Je vous serais bien obligé de me faire savoir, sans faute par le retour de la poste, le nombre des Anglais et Allemands de la ville et paroisse des Trois-Rivières, depuis l'âge de soixante ans jusqu'à quinze. J'ai des raisons particulières de vous faire cette demande que je vous communiquerai à notre première entrevue. Ne dites à personne que vous m'avez envoyé cette liste. Il faut avouer que j'ai été mortifié de voir de jeunes messieurs anglais forcés de joindre les français quand Sa Seigneurie passa, et obligés de garder la gauche, tandis qu'à Montréal et à Québec ils gardent toujours la droite. Mes compliments à madame Hart, et je suis, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur — William Grant." Daté à Montréal, le 6 septembre 1789. " Post-scripium. — Visitez les chemins des forges et tous ceux de la Pointe-du-Lac. H y a des Anglais de l'autre côté des Chenaux (le Saint-Maurice). Tâchez d'y en lever un certain nombre et marquez à côté l'endroit où ils demeurent." (Copie certifiée par M. Hart.)
" L'on voit par la date de cette lettre qu'elle est très antérieure à la dénonciation faite par M. Grant de messieurs Sills et Fraser, et ne pourrait-on pas en tirer raisonnablement cette conséquence que, si le capitaine Grant n'informa pas contre Ezekiel ITart. c'est qu'il craignait que son père, en publiant cette lettre, n'exposât son inconséquence? car n'en est-ce pas une grande dans M. Cirant de témoigner d'abord, quand
il n'est que simple marchand, qu'il n'y a pas de justice que dei Anglais
soient impérieusement commandés par des Canadiens et, devenu ensuite capitaine, être le premier à sévir contre ceux des Anglais qui refusent de s'exercer avec les miliciens canadiens? Quelles surprenantes variations opère souvent un vain titre dans les sentiments de l'homme !
"L'article dixième de l'ordonnance de 1787 porte que "tous capitaines et autres officiers des milices qui seront convaincus d'avoir agi avec partialité, d'avoir exempté quelqu'un sans y avoir été pleinement autorisé, etc., encourront une amende de cinq livres et seront en outre privés de leurs commissions et obligés de servir comme simples miliciens." l>ieu me garde de vouloir suggérer une enquête contre le capitaine Grant, mais enfin ne s'est-il pas mis dans le cas de cet article?
" Quoiqu'il en soit, messieurs Sills et Fraser comparurent devant l'état-major ainsi qu'ils avaient été sommés de le faire et déduisirent chacun leurs moyens de défense. M. Jonathan Sills en avait déjà donné la substance dans une lettre envoyée au colonel de Niverville immédiatement après qu'il eut été averti de se joindre à la milice canadienne : que «on refus provenait uniquement d'une coutume suggérée par le lord Dorchester, par laquelle les Canadiens, depuis l'ordonnance, doivent servir ensemble dans des compagnies exprès formées et commandées par des officiers canadiens ; qu'il ne prétendait pas examiner si cette division des sujets pour le service d'un seul et même roi était ou n'était pp.s impolitique et injuste; qu'il lui suffisait qu'elle fût positive sur son cas, et qu'il s'y renfermait. Il ajouta que dans une instance similaire, un M. Dorion, de Québec, né de parents canadiens, avait été emprisonné et amendé pour avoir refusé de s'incorporer dans la milice canadienne; qu'il se flattait que la résolution du lord Dorchester était générale et comprenait indistinctement tout le monde, sans exception de personne en particulier ; que, si on le forçait à faire partie de la milice canadienne, lui qui était né de parents anglais, on avait eu tort, par conséquent, de punir M. Dorion, né de parents canadiens, pour avoir voulu s'incorporer dans la milice britannique; que c'était là, cependant, ce qu'il ne pouvait se persuader attendu la sagesse non suspecte du tribunal où M. Dorion avait été condamné; que si on objectait qu'il n'y avait pas un nombre suffisant d'Anglais dans le nord des Trois-Rivières pour former une compagnie anglaise, il tenait le contraire de bonnes autorités, qu'il était prêt de produire; que rien ne lui était plus agréable que de servir son roi et de soutenir partout et contre tous les intérêts de sa couronne, mais aussi qu'en retour il se croyait fondé à jouir des droits et privilèges qui lui étaient garantis par le représentant de Sa Majesté. Joseph Sills se renferma dans les défenses de son frère qu'il croyait justes, témoignant combien il était fâché de ne pouvoir accorder sa résolution avec la détermination de l'état-major.
[sulteJ LE CHEVALIER DE N1VEUVILLE 63
" Quant à Malcolm Fraser, il fit en peu de mots une très vigoureuse défense. Il dit d'abord que l'épithète de ' bougre d'anglais ' dont les miliciens canadiens traitaient les Anglais, à L'imitation de leurs officiers, lui répugnait trop fortement pour vouloir s'exposer à la recevoir en assistant auï exercices; qu'il ne pouvait d'ailleurs concilier les exercices de la milice, qu'on fixait précisément aux dimanches, avec l'obligation que lui imposait la religion de ses pères de sanctifier ces jours-là en assistant au service divin; qu'il était à l'église la dernière fois que la milice - a -sembla et qu'elle était dissoute quand il en sortit; qu'il ne prétendait pas examiner comment, dans un pays chrétien et policé, on pouvait impunément violer le jour de Dieu par des convocations de milices nullement pressantes; mais qu'elles répugnaient trop à sa conscience pour qu'il put jamais se déterminer à y souscrire.
" Il n'est pas besoin d'un examen sérieux pour s'apercevoir que ces défenses réunies formaient un ensemble persuasif et concluant. Les deux frères avaient pour eux les instructions données par le lord Dorchester aux différents colonels des milices, par lesquels ceux-ci étaient enjoints, savoir: les colonels des milices britanniques de n'enrôler que des Anglais dans leurs compagnies, et ceuï de la milice canadienne de n'admettre dans les leurs que des Canadiens. Ils arguaient de plus un jugement de la cour suprême relativement au cas de M. Dorion qui, par une conséquence des instructions ci-devant mentionnée-, avait été forcé, comme Canadien, de se joindre à la milice canadienne — d'où ils concluaient, avec raison, que comme Anglais ils ne devaient servir que dans la milice britannique et non ailleurs.
" L'autre, M. Fraser, implorait la disposition rigoureuse de la loi sur la sanctification du dimanche et il ne l'implorait pas sans fondement cas la loi criminelle d'Angleterre, en force dans ce pays par le bill de Québec, est telle que tout officier de milices qui aurait fixé un rendezvous à un jour de dimanche pourrait être poursuivi par indictment pour avoir, par cet acte public, violé la paix profonde de ce saint jour. Il n'y a qu'à voir sur ce sujet un statut du feu roi Charles 1 1, suivi de plusieurs actes du parlement, et spécialement de la proclamation royale de sa présente Majesté du 1er juin 1787.
" Nonobstant toutes ces considérations, Pétat-major qui sans doute avait préjugé le cas, rendit la sentence suivante, le 2 août 1790: "La cour ayant pris en considération les défenses de M. Jonathan Sills. d'opinion qu'elles ne sont pas valables et, conformément au 4e article i ordonnances des milices de cette province, l'a condamné à dix shellins d'amende et à quarante-huit heures pour les payer. Joseph Sills, accusé pour la même faute, n'ayant pas d'antres défenses que cellelà cour l'a condamné à dix shellins d'amende et à quarante-huit heures pour les payer." Ainsi de M. Fraser.
" Ce jugement était trop frappé au coin de l'injustice et de la partialité pour que messieurs Sills et Fraser eussent jamais dû y souscrire. Effectivement, ils continuèrent d'agir, depuis, comme s'il n'eût pas eu lieu et ils ne s'en présentèrent pas plus pour cela à l'assemblée suivante de la milice canadienne. On peut bien imaginer qu'à cette nouvelle résistance l'état-major sonna plus vivement l'alarme: il fallait, n'importe par quels moyens, soutenir l'honneur d'un arrêt martial et, pour y parvenir, l'état-major n'épargna rien, ou plutôt il abusa de tout. 11 cita une seconde fois les mutins devant son tribunal terrible (car on n'appelait pas autrement messieurs Sills et Fraser) et comme ceux-ci crurent ne devoir apporter que les mêmes raisons qu'ils avaient déjà données, il intervint, le 6 du même mois, un second jugement par lequel messieurs Jonathan Sills, Joseph Sills et Malcolm Fraser fils furent condamnés à une amende de cinq livres chacun et à un mois de prison.
" Il faut avouer que le sultan ne trancha jamais avec plus d'autorité, même dans le sérail. La ville des Trois-Rivières le sentit et en fut alarmée. Elle s'aperçut, mais trop tard, qu'il n'y a rien de si dangereux et de plus terrible que le glaive de la justice dans des mains ignorantes et cruelles. Pour la consoler, l'état-major décerna contre messieurs Sills et Fraser le warrant ou prise de corps ci-après — chef-d'œuvre du pouvoir militaire dont la singularité tyrannique doit passer d'âge en âge à la postérité la plus reculée: — " Trois-Rivières — à Jean-Baptiste Hodiene, bailli, et à Joseph Roy, geôlier des Trois-Rivières — Vu que Jonathan Sills, Joseph Sills et Malcolm Fraser fils ont été dûment convaincus par le Conseil des officiers de Pétat-major de la milice du côté du nord de la rivière Saint-Laurent et condamnés à payer la somme de cinq livres dix; shellings courant d'Halifax, pour avoir refusé de s'enrôler dans la milice et pour ne s'être pas trouvés à l'exercice de la milice conformément aux ordonnances de cette province, — ces présentes sont pour vous commander de mener les ci-devant mentionnés Jonathan Sills, Joseph Sills et Malcolm Fraser fils à la prison de cette ville et de les livrer au geôlier avec cette prise de corps. Et nous vous commandons, le dit geôlier, par ces présentes, de recevoir les dits Jonathan Sills, Joseph Sills et Malcolm Fraser fils et de les garder "enfermés dans la dite prison jusqu'à ce que notre bon plaisir vous soit signifié." Trois-Rivières, 12 août 1790 (signé) chevalier de Niverville, colonel; L.-J. Leproust, capitaine; Jean Soulard, lieutenant.
" Suspendons un instant notre indignation et invoquons notre sangfroid, afin d'examiner avec plus d'attention ce digne échantillon du despotisme. Les ordonnances de milice de cette province sont citées dans ce warrant comme sa base et son unique fondement, tandis qu'après un
[sulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLE 65
examen le moins sérieux on s'aperçoit que ce fondement ne saurait soutenir l'édifice. Il est vrai que le 1er article de l'ordonnance de 1787 inflige une amende de cinq livres à quiconque refuse de s'enrôler. Or, deux des prétendus délinquants s'étaient enrôlés : conséquemment ils n'étaient plus sujets à la pénalité imposée par cet article. Mais, admettons le 'contraire et justifions le warrant en ce sens, je demande maintenant quel article de l'ordonnance autorise cette addition de dix shellins à La punition infligée par le 1er article à quiconque refuserait de s'enrôler. Ce ne peut pas être le 4e puisqu'il ne se rapporte qu'à la désobéissance ou au refus de se trouver aux exercices après s'être enrôlé.
" La peine d'emprisonnement qui n'excédera pas un mois, conformément à l'ordonnance, n'a pas été jugée suffisante pour punir les prétendus délinquants: il faut que cet emprisonnement soit infini s'il prend envie à l'état-major de n'y point mettre de terme. Y a-t-il ici ignorance ou malice? C'est ce que je laisse au lecteur à déterminer, mais dans l'un et l'autre cas il est très certain qu'un emprisonnement d'une durée aussi indéterminée ne peut être infligé par aucune cour civile, criminelle ou militaire dépendante de la Grande-Bretagne. Il y a plus, c'est qu'on ose dire que si un tel acte d'oppression est jamais toléré dans le pays, on en verra la force constitutionnelle s'énerver, l'affection du sujet s'aliéner et l'arrogance dominante gourmander les deux provinces avec son sceptre de fer.
" La moindre tentative contre la liberté du sujet devrait procéder immédiatement des personnes mêmes auxquelles est confié le pouvoir de disposer pour quelque temps de cette liberté. Ainsi, le 3e article de l'ordonnance de 1787 exige que " quand l'amende excédera dix shellins, " la cour de l'état-major sera composée du colonel, du lieutenant-colonel et du major et, en cas de l'absence d'aucun d'eux, de l'officier du premier grade après eux." Or, l'officier du premier grade aux Trois-Rivières, après le capitaine Leproust, est le capitaine Grant. Pourquoi donc le trouvons-nous supplanté dans le warrant sans aucune raison apparente (étant alors aux Trois-Rivières) par un lieutenant Soulard, forgeron de l'endroit? C'est afin, sans doute, que ces trois champions canadiens trouvassent plus particulièrement l'occasion de témoigner au public sous leurs seings et sceaux que l'année 1790 était la 30e de leur règne.
"De la discussion précédente, il résulte que le warrant ci-dessus est absolument contraire aux dispositions de l'ordonnance même sur laquelle on s'est efforcé de l'appuyer; qu'il est contradictoire et abusif dans ses motifs, autant qu'il est vicieux et ridicule dans sa forme. C'est pourtant en vertu d'un ordre aussi illégal que messieurs Sillfl et Fraser furent confinés dans la plus horrible des prisons, le 12 août 1790, sur les trois heures de l'après-midi.
Soc. I., 1909. 6.
Qe SOCIÉTÉ ROYALE DU CANADA
" On ne peut trop répéter que trois sujets britanniques, sous un gou verneraent britannique, ont été privés de leur liberté tane avoir pu obtenir préalablement une copie de leur warrant. C'est effectivement ce
qui a été refusé à messieurs Sills et Fraser, quoiqu'ils se fussent plui d'une fois adressés au colonel de Niverville. Si quelque bien pouvait résulter d'un aussi grand attentat contre la^ sûreté personnelle, ce serait cette importante réflexion à laquelle il donne lieu, savoir: qu'il ne doit pas y avoir moins de circonspection à observer dans le choix des personnes qu'on prépose pour l'exécution des lois, qu'il doit y avoir de précaution à prendre en faisant les lois mêmes.
" Je ne m'arrêterai point ici à décrire la construction meurtrière de la nouvelle bastille où nos trois compatriotes furent enfermés. Je ne dirai pas qu'ils ne pouvaient voir qu'un seul de leurs parents à la fois; qu'on leur avait interdit la faculté de converser avec un ami, même de recevoir de leur curé un mot de consolation ; enfin, que par un afinement de cruauté inouïe jusqu'alors et qu'on n'infligerait qu'avec répugnance à un parricide convaincu, ils étaient obligés de déposer leurs excréments dans une cuve exprès placée au milieu de leur cachot. Je ne peindrai pas non plus le changement subit et alarmant qu'on aperçut dans leur complexion; comme l'air empoisonné qu'ils respiraient avait dangereusement affecté leur constitution, enfin quel désespoir ils durent concevoir quand, s'étant adressés au colonel de Niverville pour obtenir la ration ordinaire des prisonniers, elle leur fut refusée) sous prétexte qu'étant miliciens ils doivent, conformément à l'ordonnance, pourvoir à leur subsistance, quoique le warrant même de l'état-major les désavoue pour tels, puisqu'il les condamne pour avoir refusé de s'enrôler et de paraître aux exercices de la milice, et qu'on est point censé milicien sans l'un ou l'autre de ces deux actes. Ce détail de barbarie1 n'affecte guère lorsqu'on réfléchit que tous les autres maux sont fort indifférents à quiconque est privé de la liberté.
" Mais je ne puis me dispenser de m'arrêter un moment sur la triste et pitoyable situation de messieurs Sills et Fraser pères. Trente ans de service et plus s'étaient écoulés pour eux dans la pratique de ces vertus rares qui constituent un sujet loyal et affectionné. Ils avaient même, dans quelques occasions, sacrifié leurs intérêts les plus chers à ceux de leur prince, et, quand ils sont parvenus à cet âge où le souvenir des bonnes actions passées console de la soustraction des années, voilà qu'on arrache à leurs yeux de tendres enfants, ornements et soutiens de leurs vieux jours. Un cachot s'ouvre immédiatement pour les recevoir et se referme aussitôt. Là, les parents consternés voyent dans leur douleur impuissante la récompense qui attendait leur fidélité. 0 ! horreur. 0 ! honte. Vous le} sentez mieux que personne vous qui êtes appelés du doux nom de père.
[sulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILL1 67
"Une réflexion m'arrête relativement au refus des vivres fait aux infortunés prisonniers dans leur captivité. Si ces jeunes messieurs
eussent malheureusement été des orphelins et que le hasard eut voulu
qu'ils fussent dépourvus d'amis capables de subvenir à leur subsistance,
que seraient-ils devenus? . Sans doute, ils seraienl dans les hor-
reurs du désespoir avanl d'avoir obtenu justice. Et ce désastre serait arrivé sous un gouvernement anglais — à peine puis-je soutenir cette
pensée: elle me l'ait frémir.
"Je reviens à nos trois compatriotes. Il y avait plusieurs jours qu'ils étaient dans Fêtât que nous les avons vus quand le capitaine Grant, peut-être alarmé par ses confrères officiers des conséquences de cet emprisonnement, vint les visiter, d'une manière en apparence très affectueuse et civile. Il leur témoigna combien il était mortifié de les voir ainsi traités. Jl leur dit qu'il était venu pour les servir dans la circoni tance malheureuse où il les trouvait; qu'il avait assez d'ascendant sur L'état-major pour les exempter de L'amende et les l'aire élargir, à condition, toutefois, qu'ils consentiraient à s'enrôler. Ce n'était guère le temps de l'aire de semblables propositions. Nos trois compatriotes avaient été injustement opprimés. L'on avait abusé de la loi pour effrayer les citoyens. Il fallait donc une vengeance proportionnée à L'énormité de l'offense, et cette vengeance était due autant à la nation qu'aux infortunées victimes du despotisme. Quelle voie d'accommodement, d'ailleurs, proposait le capitaine (irant? Une voie absolument contraire a la. disposition de L'ordonnance de L789. L'article II autorise, M est. vrai. L'état-major à "diminuer les peine- ci amendes," mais il ne leur permet
pas de les remettre en entier. Souscrire à L'offre du capitaine (irant eut. donc été l'exposer â une contravention à L'ordonnance. Toute- mo-
dérations déterminèrent nos troifl Compatriotes à préférer leur honneur et la cause publique à leur Liberté. Ils répondirent au capitaine (irant qu'ils lui étaient obligés de ses offres; qu'ils ne Les acceptaient point, parce qu'elles ne leur paraissaient pas satisfactoires; qu'ils souffraient patiemment leur sort présent dans l'espoir d'un meilleur avenir, persuadés que, tôt ou tard, les oppresseurs étaient rigoureusement punis.
"Nos trois compatriotes ne se flattaienl pas en vain. Déjà, de dignes enfants de Thémis préparaient a Québec le terme de Leur captivité et bientôt \\< devaient recevoir le- tendres embrassements de leurparents. Ce jour heureux Luisit enfin. Les chaînes de dos trois compatriotes tombèrent et, après une captivité de quatorze jours, -'ouvrit cette
redoutable porte d'une babille donl OD n'eût jamais soupçonné L'existence
chez des Anglais. Mais quel dernier acte do relation a'éprouvèrent-ils
pas avant de toucher à ce moment ! Y avait-il doue eu un complot formé de les désespérer en no leur donnant aucune relâche depuis le comm< ment de leur servitude jusqu'à In fin? Faites-y bien attention, lecteur,
et jugez. M. Cofïin, shérif du district des Trois-Kivières, reçut, Le L9 août, sur les huit heures du soir, les trois ordres à'Hdbeas Corpus accordés par son, honneur le juge en chef et, cependant, nos trois compatriotes étaient encore) prisonniers le 21 a onze heures du matin. Il y a plus: c'est que M. Colïin, avant de les élargir, exigea de leurs parents une certaine somme pour les frais, dit-il, de leur transport à Québec, au cas qu'ils en revinssent encore prisonniers! ! ! A défaut d'argent, la captivité de nos trois compatriotes aurait donc été infinie ? S'ils eussent été coupables, encore auraient-ils mérité quelque commisération, du moins devaient-ils jouir d'une dernière faveur accordée par la loi, et cette if aveur ne leur devait-elle pas être vendue — mais ils étaient innocents ! A cette idée, l'humanité pousse du fond du cœur un cri terrible et tendre.
" Nos trois compatriotes arrivèrent enfin à Québec, théâtre solennel où la patrie sollicitait vengeance pour trois de ses enfants; où l'universalité des citoyens attendait impatiemment un arrêt solennel qui assurât à jamais la sûreté individuelle et publique ; où, en un mot, la sagesse et l'intégrité d'un seul homme, dépositaire du glaive sacré des lois, devaient faire triompher la liberté souffrante du despotisme persécuteur — moment précieux où les fautes de quelques oppresseurs devaient cesser d'être injustement imputées au gouvernement le plus doux qui existe sur ce globe."
Le reste de la brochure se compose de redites et de plusieurs pièces justificatives. Ajoutons ici quelques observations sur l'ensemble de ce conflit qu'on peut appeler l'affaire Dreyfus de 1790.
Les termes " Canadiens " et " Habitants " depuis l'époque de Champlain jusque vers 1860, c'est-à-dire durant deux siècles et demi, ont toujours qualifié ceux qui demeuraient en Canada, tandis que, avant 1760, on appelait " Français " tous les autres dont le séjour dans la colonie pouvait durer plus ou moins longtemps. De même, après 1760, ceux qui parlaient anglais se disaient " Anglais," ou " Ecossais," selon le cas. A la longue, les enfants de ces derniers, nés en Canada, ont pris le nom de " Canadiens " et il a fallu, pour mieux se comprendre, il y a quarante ans, dire : " Canadiens-français " pour désigner les anciens habitants du sol.
Leproust parlait sous les armes le langage poétique des officiers de l'ancien régime. Il n'en est pas plus excusable.
Les deui frères Sills n'étaient pas enrôlés. Pourquoi les ranger sous la même accusation que Fraser qui était enrôlé, avait fait l'exercice, s'était disputé sous les armes avec son commandant et était sorti des rangs d'une façon cavalière. Ezéchiel Hart n'était pas enrôlé; il refusait de, le faire ; on le laissa tranquille. Morris et d'autres Anglais déposèrent le fusil en entendant les apostrophes de Leproust ; la cour martiale laissa passer comme si de rien n'était. Et, pour mettre le comble à
[bulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLE (59
cette comédie, le jugement prononcé à Québec est vague, sauf en ce sens que les trois prisonniers sont libérés. Là encore on les regarde comme inculpés des mêmes faits, tandis que les chefs d'accusation ne devaient pas se ressembler. Doit-on voir dans tout cela des passions politiques, ou " nos trois compatriotes " étaient-ils des meneurs qu'on cherchait à frapper pour effrayer le reste de ceux qui s'abstenaient de paraître à l'exercice ?
John Fraser, enrôlé et placé à son rang à l'exercice, devait obéir aux ordres et " se taire sans murmurer " comme dans le mélodrame si connu, quitte, après la parade, à faire valoir ses raisons, mais il résiste à l'instructeur et veut le corriger. Le cas le menait tout droit à la cour martiale. Cependant, on ne l'accuse de rien sous ce rapport, à ce qu'il nous 6emble; il est puni pour avoir refusé de reprendre son rang dans la compagnie. Puisque Leproust siégeait comme juge en cette circonstance, il n'aimait pas, je suppose, à revenir sur son altercation avec le soldat: on s'en tint au refus de servir. En sommes, au lieu de trois actes d'accusation ayant chacun son caractère spécial, on avait bâclé une plainte sans consistance dans un ou deux des cas sur trois.
Le plaidoyer des trois récalcitrants aurait pu s'adresser aux auteurs des ordonnances de milice puisqu'il .tendait à démontrer que ces lois n'étaient pas sans défaut, mais le tribunal n'avait rien à y voir. Il s'agissait de juger un cas de rqrfista»ce à l'autorité. La Bastille frappe tout le temps à côté du sujet. JLa persistance des inculpés à méconnaître la juridiction de la cour martiale amena l'emprisonnement, ce qui était régulier.
La prison des Trois-Rivières, ou nouvelle bastille, selon la brochure, mérite plus qu'une mention banale. Voici une pièce du 15 août 1790: "Je soussigné, Jean-Baptiste Rieutord, chirurgien, certifie à tous à qui il appartiendra qu'ayant été appelé de la part de monsieur Malcolm Fraser pour faire une visite aux prisonniers Jonathan Sills, Joseph Sills et Malcolm Fraser fils, renfermés dans les prisons des Trois-Rivières par ordre de l'état-major, je me suis rendu aux dites prisons et, les avant examinées, je suis d'opinion qu'elles sont très malsaines,1 par la grande humidité qui y existe provenant des murailles qui sont récemment achevées; en conséquence de cette humidité, et la défense (que le geôlier dit avoir reçue du shérif) de permettre aux dits prisonniers de prendre l'air, mon avis est que les suites pourraient être très préjudiciables à la santé des dits prisonniers — en foi de quoi je Bigne le présent — J.-B. Rieutord."
Cette prison était la résidence des Récollets " du temps des Français." Elle est bâtie en pierre. La chapelle forme un autre corps de
i Sur l'état déplorable dos prisons de Québec et d.> Montréal, on 17!>ù. voir Archivée Canadiennes, 1882, p. XXV.
bâtiment annexé à La partie sud; c'était l'église dee protestante. .John
Lambert disait, en 1806, que celle-ci n'était séparée de la Balle des audiences de la justice que par une cloison de planches. Dana une autre pièce de lar maison on trouvait les bureaux du protonotaire, et plus Lois la prison, dans le même corps de logis. A l'étage supérieur il y avait les bureaux du shérif et une table de billard tenue par souscription. Lambert fait cette remarque: la chapelle a besoin d'une horloge pour empêcher la coutume qui s'est établie de régler les montres durant l'office du dimanche, car aussitôt que les cloches de l'église catholique sonnent midi, au moment où le ministre récite les litanies, on tire les montres, en répondant : Délivrez-nous, Seigneur, ou : Seigneur, secourez-nous, si bien que chacun s'occupe à la fois de fixer l'heure et de prier pour le salut de son âme. . . La communauté protestante ne se compose que d'une dizaine de citoyens, à part les troupes.
En 1811 la somme de quatre cents louis fut affectée) par le gouvernement pour l'achat d'un terrain destiné à une nouvelle prison, et dixneuf cent quarante-trois louis pour la bâtisse à ériger. La construction eut lieu en 1817, à l'endroit où elle est encore à présent, rue Saint- François-Xavier, entre les rues Saint-Charles et des Prisons.
La Bastille Septentrionale a dû paraître durant l'automne de 1791. Son titre est emprunté au souvenir alors récent de la prise de la Bastille de Paris, célèbre prison d'Etat dont on ne parlait jamais que pour flétrir les oppressions du pouvoir absolu.
Comment découvrir l'auteur de cette brochure? Le style en est facile à reconnaître par son emphase et ses exagérations de mots : c'était la mode du temps. Je dirai même que le langage parlé imitait ces formes pompeuses et qu'on y mêlait une certaine énonciation empoulée, toute à fait amusante pour ceux qui ont connu les derniers représentants de cette école de faui rhétoriciens. Cependant, il y a une touche particulière dans la Bastille qui' ne me paraît pas être du terroir canadien — c'est une plume de France qui se révèle ici. Ne serait-ce pas Valentin Jautard, compagnon de Mesplet, avocat, politicien, qui aurait fini par qualifier les Anglais de " compatriotes " et le régime de son temps en Canada comme le " gouvernement le plus doux qui existe sur le globe," oubliant ses anciens articles de la Gazette Littéraire. Nous ne savons pas ce qu'il devint après 1785, mais en 1787 il était encore à Montréal, demeurant au faubourg Saint- Joseph, où il signe une procuration autorisant Augustin Dubuque à disposer en son nom d'une propriété qu'il avait achetée en 1765, à Cahokia aux Illinois.
Le 27 juin 1791 l'adjudant général Baby écrit à de Niverville: A l'égard des menaces des sieurs Sills et Fraser, je suis autorisé de
[sulte] LE CHEVALIER DE NIVERVILLE 71
vous dire de n'en prendre aucune inquiétude." Le 1er août suivant — le même au même — mention du procès intenté a de Niverville par Sill Fraser. (Archives de la Milice.) Cette nouvelle difficulté a dû être le résultat de ce qui précède — je n'en connais rien.
Vers cette époque M. de Niverville subissait «les revers de fortune et sa femme décédait (1795), ce qui devait contribuer à attrister ses vieux jours. Il y eut aussi (1796) des troubles de milices à Batiscan qu'il finit par régler avec l'aide de M. Coffin.
Le 11 avril 1798, Baby écrit à de Niverville que, vu son âge, il est dispensé d'exercer sa charge de juge de paix, s'il le veut. De Niverville avait demandé que son fils eût la moitié de sa pension, mais on ne put lui accorder cette faveur. (Archives de la Milice.)
Le 5 juin 1800, Baby transmet à de Niverville la commission d'enseigne aide-major de Benjamin Doucet, charge devenue nécessaire par les infirmités du colonel de Niverville et l'absence du lieutenant-colonel Thomas Coffin qui, en 1798, avait succédé à de Tonnancour.
Le 24 novembre 1800 Baby écrit au colonel de Niverville lui annonçant qu'il recevra un octroi de terre. Il fait mention de la mort récente du frère de Niverville. Quatre jours plus tard, il dit' que les terres en question consistent en 1,200 arpents.
Le 27 mai 1802, Baby informe de Niverville que le lieutenantcolonel Thomas Coffin sera chargé, à l'avenir, du détail de sa division et que les ordres seront en conséquence adressées à celui-ci.
Le 23 septembre 1800, Joseph et Joseph de Niverville, père et fils, laissent vendre par le shérif le marquisat du Sablé, en ville, contenant à peu près dix arpents en superficie. Aaron Hart, marchand des Trois- Eivières l'achète au prix de $84 du shérif Blackstone. (Archives municipales.)
Lie 15 juin 1803, Baby envoyé au juge Foucher une commission de lieutenant-colonel pour la ville et les campagnes du district des Trois- Eivières en lieu et place de Niverville. Le même écrit à de Niverville lui annonçant qu'il est mis à la retraite; que " le lieut.-gouverneur sera bien flatté de rendre service à vos chers enfants, connaissant votre fâcheuse situation et le droit que vous avez aux faveurs du gouvernement. . . rendez-moi la justice de croire que je ne négligerai rien. . ."
A cette date, Lcprou>t est nommé 1er major. La commission de 2e major est envoyée à Nicolas Saint-Martin de la. Rivière-du-Loup (en haut). Leproust se montrait mécontent de voir Foucher passer pardessus sa tête et le 17 juin il signa sa démission. Une lettre du 7 juillet. le plaça sur la liste de retraite. Alors, il demanda de er le banc
d'honneur à l'église qu'il avait obtenu en 1786 n'étant que capitaine, puis qu'on lui avait laissé occuper en 179-1 à sa nomination de Becond major,
mais la réponse qu'il reçut, le 24 juin 1804 fut qu'il devait céder la place à l'ancien colonel de Niverville. (Archives de la Milice.)
Celui-ci fut inhumé quelques semaines plus tard, le 31 août 1804, laissant un seul enfant, Joseph-Michel, capitaine en 1799, qui prit part à la guerre de 1812, et que j'ai connu. Des deui fils de ce dernier, Joseph et Charles, il ne reste aucun garçon.
La Bibliothèque Université d'Ottawa
Echéance
Celui qui rapporte un volume après la dernière date timbrée ci-dessous devra payer une amende de cinq sous, plus un sou pour chaque jour de retard.
The Library University of Ottawa
Date due
For failure to relurn a book on or before the last date stamped below there will be a fine of five cents, and an extra charge of one cent for each additional day.