SCENE HUITIÈME
ANTOINETTE, tremblante.
Mais, marraine... c'est vous qui riez... ce n'est pas possible...
MADAME DE RÉNAT.
Ce n'est pas possible... mais c'est comme celai II veut t'épouserl c'est parfaitement authentique. Il m'a chargée de faire sa demande et je la fais, comme tu vois. Tu n'as qu'à dire oui pour être sa femme ! Voilà ! et maintenant j'ai fait ma commission, je m'en lave les mains... Eh bien! tu ne dis rien?...
ANTOINETTE, à part.
Sa femme!
MADAME DE RÉNAT.
Oui, oui, tu ne dis rien, mais tu trembles comme la feuille... Atteinte etconvaincue! j'en étais sûre!... Peutêtre n'est-ce pas tout à fait le mari que je t'aurais sou}iaité, ni à toi ni à d'autres, du reste. A mon avis, il n'est pas assez sérieux pour ce qu'on appelle aimer, moi! à mon avis .. Mais enfin c'est un bon garçon... il a des qualités, il est décoré... il a des qualités... On ne peut pas dire qu'il soit beau, mais il est ordinaire... C'est un homme ordinaire dans sa figure comme dans ses goûts, oh! pour cela, dans ses goûts... Eh bien! te voilà baronne de Géran?... Qu'est-ce que tu as à me regarder comme cela?... Ah! ah! elle est suffoquée!
ANTOINETTE, tendrement.
Ma chère marraine l
MADAME DE RÉNAT.
Je ne te demande pas si tu acceptes?
ANTOINETTE
Vous ne savez pas combien votre Toînon vous aime.
MADAME DE RÉNAT
Tu acceptes?
ANTOINETTE
Donnez-moi mon petit coin, là, tous savez?
MADAME DE RÉNAT.
Vous allez voir qu'elle ne dira pas plus oui pour colui-ci qu'elle n'a dit non pour l'autre.
ANTOINETTE
Mon petit coin.
MADAME DE RÉNAT.
Tu acceptes?
ANTOINETTE, après PaYoir embrassée .
Non.
Comment non? Pourquoi non?
ANTOINETTE
Parce que... parce que je ne l'aime pas,
MADAME DE RÉNAT.
Tu. . . ? Regarde-moi donc.
ANTOINETTE, ia regardant.
Je ne l'aime pas.
MADAME DE RÉNAT. i
Et pourquoi ne l'aimes-tu pas?
ANTOINETTE
Mais... parce que...
MADAME DE RÉNAT.
Parce quel... parce que!... C'est bon pour les hommes cette raison-là* Allons ! pourquoi?
SGËNE HUITIÈME 37
ANTOINETTE
Mais, marraine, peut-^tre parée que... parce qu'il n'est pas sérieux, vous Tavez dit...
IIÀDAIIE DE &ÉNÀT.
J'ai dit...
Pas beau!
MADAME DE RIÊNÀT.
Pas beau! pas beau! Je n'ai pas dit laid! J'ai dit ordinaire 1 Pas beau! Ah! mais je vous trouve difficile, mademoiselle Antoinette 1
ANTOINETTE
Ma chère marraine!
MADAME DE RlÂNAT.
Ah! non, maïs c'est que ceci devient tout à fait singulier! Gilet! passe! et encore! Mais lui! Raoul! Ah! par exemple...
ANTOINETTE
Mais lui pas plus qu'un autre... Ne soyez pas méchante, je n'aime personne. Et puis enfin, pensez donc, moi baronne!... Ah! ah ! avec mon nez en trompette et mes joues rouges... La baronne Toinon! Est-ce que
c'est possible?... (Doucement en la regardant.) YOUS, à la
bonne heure !
MADAME DE RÉNAT, sursautant.
Moi! Et pourquoi moi? je vous prie!
ANTOINETTE
Enfin, je ne l'aime pas, là, je ne l'aime pas !
MADAME DE RÉNAT.
Et pourquoi, là, et pourquoi? Oh! tu ne m'échappe-
38 L*ËTINGELLK
ras pas. Il y a dans ce que tu dis des sous-entendus...
ÀNTOIIfBTTB.
Mais enfin, marraine, franchement, voyons, franchement... vous-même, tout à Theure, vous m*en détourniez bien un j>eu de ce mariage... un petit peul
KÀDAIIB DE RÉNAT, très animée.
Je VOUS en détournais, moil
ANTOINETTE
Nonl £h bienl nonl Mais au fond, bien au fond, n'est-ce pas qu'il vous contrarie?
MADAME DE RlÊNAT, écUtaat.
U me contrarie... ce mariage... Gomment? Pourquoi? Songez-vous à ce que vous dites? Quelle pensée avez-vous donc, mademoiselle Toinon?
ANTOINETTE
Galmez-vous, marraine.
MADAME DE RlÊNAT.
Que je me... C'est celai conune l'autre à présent!... Ah çàl mais ils se sont donné le motl... Que je me calmel... £h bien! il se fera ce mariage... tu entends, tu répouseras, puisqu'il en est ainsi.
ANTOINETTE
Mais je ne voudrais pas...
MADAME DE &ÉNAT.
£t moi je veux 1
ANTOINETTE
Attendez au moins que j'aie refusé l'autre, marrai ne et vous verrez.
MADAME DE RÉNAT.
C'est tout vu, tu l'épouserad.