‹ Le chevalier Trumeau: comédie en un acte, en versChapitre 98 sur 143 · OCTAVE, PIERROT · texte numérisé non relu

OCTAVE, PIERROT

OCTAVE, bondissant sur ses pieds.

Maraud ! Coquin ! Pendard ! Bélitre ! Je te chasse !

PIERROT

I^ ! Monsieur, là ! tout dou.\ ! j'arrive de la chasse 1

A quelle heure vient-il ?

LE NAR GOTIQUE

PIERROT, frappant sur le panier.

Voici, sur le souper, Ce que, par préciput, j'ai pu vous attraper.

C'est Marinelte...

OCTAVE, oavraiit lo panier.

Assez ! Va-t-en fermer la porte!...

Ah! brute! Ah! maître sot! Voyez ce q[u'il m'apporte!

PIERROT, épanoui.

C'est un gigot à l'ail.

OCTAVB.

A l'ail, butor!... Enfin, Je mangerai du pain.

PIERROT

Vous avez donc bien faim

OCTAVE. Il mange.

Si j'ai faim ! Il se moque ! Une faim enragée .<• Triste afiaire. Pierrot, et bien mal engagée.

PIERROT

A oui la faute?

OCTAVE

Au ciel qui, sans se radoucir...

PIERROT. -

A TOUS qui l'empêchez. Monsieur, de riéussir.

OCTAVE

Un jour, voilà deux mois, j'avise aux Tuileries Une beauté, — Du pain 1 — je dis des plus fleuries J'en deviens fou d'abord à perdre la raison.

PIERROT

Moi, je la suis...

OCTAVE, dévorant.

Du pain 1

PIERROT lui en coupe et lui en donne tout en parlant.

Jusques à sa maison, Où j'entre et m'ingénie, et j'apprends que la belle Est femme de Gassandre et se nomme Isabelle ; Cassandre est médecin, je m'y prends de longueur; Je lui dis que mon maître est mourant de langueur ; Je propose une somme un peu plus qu'ordinaire ; Brei, il mord et vous prend comme pensionnaire.

OCTAVE

Encor du pain !

PIERROT, retournant le panier.

Ah mais, c'est que...

OCTAVE

Comment? plus rien 1

PI-ERROT, lui offrant un cure-dents.

Si Monsieur veut...

OCTAVE , le lui arrache des mains et le jette.

Maroufle !

PIERROT, plaintif et le ramassant.

Oh ! Monsieur, c'est le m'ien l

OCTAVE

Depuis deux mois Cassandre a-t-il vent de la ruse? Mais je suis son malade et le drôle en abuse. A-t-il à mes façons flairé l'homme de cour ?

Est-ce pour me guérir ou me jouer d'un tour?...

A Pierrot qui a mordu dans le gigot furUvoment.

Qu'est-ce que tu f^iis là ?

PIERROT, la bouche pleine.

Monsieur, c'est une miette.

OCTAVE

Mais depuis ces deux mois ma vie est une diète 1 Soigne-t-il le malade ou berne-t-il l'amant ? Le fait est que je jeûne abominablement.

PIERROT

Que Cassandre n'a pas de perversité telle!

Mais vous êtes. Monsieur, toute sa clientèle ; Or, il gagne sur vous ; pourtant, notez ce point, Qu'il y gagne bien plus quand vous ne mangez point.

OCTAVE

Encor si, sur ses droits permettant que j'empiète, Isabelle...

PIERROT

Oui, par là, c'est encore la diète I A qui la faute encore et qui voit, c'est le mot. Son béjaune céans ?

OCTAVE

Mais Pierrot 1...

6 LE NARCOTIQUB

"— ■ - ■ -~ - » Il I I I ■ ■ ■ ■ . , — ■■■I^^^^M, — ^

PIERROT, le contrefaisant et changeant de ton.

Mais Pierrot!...

Vous avez dix-huit ans ; ce défaut de nature Rend timide au lancer et gauche à l'aventure, Je le veux ; toutefois vos débuts sont trop doux, Je commence, achevez ! je vous aide, aidez-vous !

OCTAVE

Mais Pierrot 1...

PIERROT s'animant.

Mais Pierrot !... Enfin de quelle glace Êtes-vous fait? Comment! Je vous mets dans la place; Vous voyez, grâce à moi, la belle tous les jours ; Pour qu'on vous laisse seuls j'imagine cent tours, Enfin tout ce qu'il faut pour lui dire qu'on l'aime... Je ne puis pourtant pas en faire plus... moi-même

OCTAVE

Drôle !

PIERROT

Et rien jusqu'ici que des lanternements.

Et des yeux en coulisse et de beaux sentiments I...

Vous poussez des soupirs à rouiller les étoiles,

Et vous voilà tous deux, là-haut, pris dans vos toiles,

Accrochés dans le bleu, n'osant dans votre vol,

De peur de vous crotter, descendre sur le sol...

Et cela, quand, tous deux, vous en crevez d'envie!...

Oui ! tous deux ! Elle aussi ! Tous deux ! Mort de ma vie!

Êtes-vous un malade? Êtes-vous un amant?

Car c'est à s'y tromper. Monsieur, réellement...

Vous ! un marquis ! deux mois devant cette bourgeoise !

OCTAVE

Eh 1 lorsque là-dessus tu me chercheras noise !

Peut-être, si c'était une femme de cour,

Que je serais moins gauche à lui faire ma cour;

Elle est naïve au point que j'en suis ridicule ;

Devant cette candeur, mon audace recule.

Loin d'elle, je lui tiens des discours insensés ;

Mais quand elle est là, seule, avec ses yeux baissés,

Et la placidité sereine d'une amie...

J'ai honte de frapper à cette âme endormie,

La rougeur de son front charmant gagne le mien,

Et je bats la campagne et je n'avance à rien,

8 tt NARCOTIQUE

Tant à parler d'amour, j'aurais peur de sa haine I

PIERROT

Vous me faites, yraiment, Monsieur, beaucoup de peine.

OCTAVE

G'e^t une fleur, Pierrot.

PIERROT

Il faut donc la cueillir.

Vous parlez trop. Monsieur : bavarder c'est vieillir. Je ne parle pas, moi, consultez Marinette.

Dès mon entrée ici, son affaire était nette.

Vos soins et vos soupirs vous retardent d'autant. . , Moi, j'embrasse d'abord, et vais en augmentant!

Mar^tud ! oses^tu bien comparer cette b9lle?...

PIERROT

Oh 1 Monsieur, que ce soit Marinette, Isabelle, Voyez-vous, à part l'âge et la forme et le nom, Une femme est toujours une femme.

$ OCTAVE

Oh ! que non 1 Isabelle n'est pas...

PIERROT

On n'aurait pas la paire, D'accord, et son mari n'est pour elle qu'un père.

OCTAVE

Pourquoi pas?

PIERROT

Ah ! jeunesse I Et moi je vous redis Que telle qu'elle était au temps du Paradis, La femme est toujours femme et, pour être bourgeoise Ni plus ni moins, au fond, curieuse et matoise. Je vous dis qu'elle enrage à vous voir aussi lent... En amour, le respect est parfois insolent î Vous vous déshonorez ! Fi ! vous, un homme jeune... Mais vous n'avez donc pas encore assez du jeûne 1

OCTAVE, «yçc énergie.

Corle!

PIERROT

Alors vous voulez en sortir à tout prix ?

Comme aussi du pathos où vous vous êtes pris ?

OCTAVE

Ab ! si j'osais... oser !

PIERROT

Eh bien, laissez-moi faire, Et me chargez, Monsieur, de cette double afiaire.

OCTAVE

Pierrot I je te défends !...

PIERROT

Non ! par la sambreguoi Vous oserez, Monsieur, où vous direz pourquoi I

OCTAVE

Mais...

PIERROT

Vous serez repu dès ce soir, ou je meure!

Mais Pierrot...

PIERROT

Non, Monsieur 1 Vous allez tout à l'heure Perdre ce haut-de-chausse à force de maigrir ; Non, Monsieur! ma pudeur ne peut pas le souffrir!

OCTAVB.

Songe...

PIERROT

Mon siège est fait !

OCTAVE

Pourtant...

PIERROT

Chut! Marinelte

Vite! Tair abattu d'un amant à la diète !

Pierrot recouche OctaTO sur le canapé et l'enfouit sons

couYertures.

i> LE NARCOTIQUB

SCÈNJi II

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