‹ Le chien d'or [microforme]Chapitre 2 sur 73 · CHAPITRE XXXVL LES PARQUES · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXXVL LES PARQUES

Fanchon se dirigea vers la maison pour aller voir son oncle. Alors, dès qu’elle fut seule, la Corriveau rit une expression épouvantable, et ses yeux, pleins

un feu sombre, se fixèrent sur le sol, comme pour regarder les abîmes intérieurs.

Elle demeura ainsi pendant quelques minutes, les bras croisés sur la poitrine, morne, ouvrant et fermant les doigts par une secousse nerveuse, et comme

pour accompagner le mouvement mesuré de son

po frappait la terre.

.—C’est pour tuer, ce n’est pas pour chercher des bijoux que cette fille a besoin de moi, grinça-t-elle. t l’ivoire de ses dents parut comme un éclair

livide entre ses lèvres minces et cruelles. Elle con. tinua :

—Elle a une rivale et elle veut que je l’en débar. rasse charitablement, en lui servant de la manne de l’aieul Nicolas. Angélique Des Meloises est audacieuse, fausse et rusée comme vingt femmes, et elle est discrète comme une nonne. Elle est riche, ambitieuse et elle empoisonnerait volontiers la moitié du genre humain pour arriver à ses fins. Elle est une femme selon mon cœur et mérite que je m'expose avec elle. Si elle réussit dans son projet, elle aura des richesses immenses... et moi, en possession de son secret, je la tiendrai bien! moi je serai sa maîtresse et la maitresse de toute sa fortune! de tout son or ! de tout son or! Et puis.

Elle revit d’un coup d'œil la destinée fatale de ses aieux.….

Et puis, ajouta-t-elle ; j'aurai peut-être besoin, un jour de la protection de Fiotesdnnte, qui sait ?

Un frisson étrange lui passa dans les veines, mais elle se remit aussitôt.

—Je sais ce qu’elle veut, reprit-elle, je vais en emporter! Elle connaîtra le secret de Béatrice Spara; ce sera ma sauvegarde ! Elle est digne de le savoir, tout aussi digne que la Brinvilliers !

La Corriveau entra dans sa chambre, ferma la porte sur elle, tira de son sein uu paquet de clefs et se dirigea vers un meuble de forme singulière rangé dans un coin. Ce meuble était d’un bois noir importé d’orient. Un vieil ouvrier italien fort habile, y avait sculpté des figures étranges, d’après des dessins Etrusques et l’avait muni de tiroirs secrets et de cachettes invisibles.

Il avait appartenu à Antonio Exili, qui le fit confectionner, pour y serrer, disait-il, ses formules cabalistiques et ses préparations alchimiques, quand il cherchait la pierre philosophaleet l’élixir de vie; mais en réalité, pour y cacher les drogues d’où ses

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Dans le coin le mieux dissimulé de ce meuble, se trouvaient pere petites fioles pleines d’un liquide cristallin, dont chaque goutte pouvait détruire une existence. La Corriveau prit ces floles et les plaça soigneusement dans un coffret d’ébène pas lus grand qu’une main de femme. Il y avait déjà Us ce coffret plusieurs petits flacons de pilules, semblables à de la graine de moutarde. C'étaient des essences de poisons qui, mêlés à l'aqua es donnaient au meurtre infâme toute l’apparence d’une mort naturelle.

Dans ce coffret d’ébène se trouvait aussi le sublimé d'une poussière noire mortelle, qui servait à

l tempérer les rougeurs ardentes de la fièvre et à

faire pourrir la racine de la langue. Là encore, la fétide poudre de stramonium, qui s’attache aux poumons et fait râler comme l’asthme ; la quinine qui glace et l'ait trembler comme les miasmes des marais pontins; l’essence de pavot dix fois sublimé qui tue comme l’apoplexie ; et enfin cette plante sardonique qui donne à la victime le rire douloureux de la folie.

La connaissance de toutes ces plantes, de toutes ces herbes maudites, avec le moyen de s’en servir et de pratiquer les enchantements, venaient d’abord de Médée de Colchide, qui s'enfuit avec Jason. La Grèce et Rome ensuite furent en possession de la fatale science. Puis une longue succession d’empoisonneurs et de sorciers la fit descendre, après des siècles, jusqu’à Exili, et à Béatrice Spara qui la léguèrent à la Corriveau.

Mais la Providence ne cesse jamais de s'élever contre les projets des méchants. Elle sait tirer le bien du mal et désire la réhabilitation de l’homme. En face des actions coupables elle place les bonnes œuvres, en face du mensonge la vérité.

Les recherches des alchimistes et des empoison-

SRE

neurs conduisirent à des découvertes chimiques importantes, et des hommes de bien utilisèrent, pour sauver leurs semblables, ces drogues redoutables qui, Lg ares n'avaient servi qu’à lestuer. L'axiome similia similibus curantur devint l’étendard ou le cri de ralliement des plus illustres écoles de médecine.

La Corriveau ouvrit un autre tiroir secret et en tira, d’une main hésitante, comme si elle n’eut pas " été tout-à-fait décidée, un petit stylet luisant, aigu, dont la seule vue faisait passer du froid dans les veines. Elle en toucha la pointe avec son pouce, nn NE par habitude, et le cacha dans sa robe.

—Cela peut servir, murmura-t-elle...... pour me défendre, ou pour achever mon œuvre. Béatrice Spara aimait mieux ce stylet que le poison.

Elle se releva satisfaite d’avoir tout prévu, plaça le coffret dans sa poitrine et sortit de sa chambre.

L'avenir lui souriait en ce moment-là. D'abord, il yavait l’appât de l’argent, puis l'honneur d'essayer son habileté et d'exercer son art sur une grande dame, comme le faisaient Exili et la La Voisin, au temps glorieux de Louis XIV.

Elle était prête et ne demandait plus qu’à partir.

Le bonhomme Dodier amena la calèche à la porte de la maison. |

C'était une lourde voiture à deux roues, portée sur des ressorts de frène. Le cheval, un vigoureux poney Normand, lisse, lustré, bien harnaché, était évidemment l’objet des prédilections de son maître, et paraissait fort sensible à ses caresses,

a Corriveau monta dans la calèche avec une agilité remarquable pour son âge, s’assit à côté de Fanchon, et donna du fouet au cheval qui partit comme une flèche.

—Pourquoi du fouet? murmura le bonhomme en branlant la tête... un cheval si vigoureux!

Bientôt les deux femmes furent hors de vue.

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Angélique ne sortit pas de la journée. Les heures lui pépeans longues et la pensée de sa conflante rivale fut sans cesse comme un fardeau pesant qui l'écrasait.

La nuit arriva. Les lampes furent allumées et la PUR de l’âtre prit une teinte de sang dans l'obscurité.

Angélique avait défendu sa porte. Pas d’exception! Elle avait donné congé à Lizette pour jusqu’au lendemain, et elle attendait la Corriveau avec anxiété.

Sa rpuique robe de bal gisait toujours là, d’un tas, sur le plancher, où la veille elle l'avait laissé tomber... comme sa robe d’innocence !

Elle était belle, mais son expression cruelle rappelait Médée jurant de se venger de Créuse. Un de ses bras était nu, ses cheveux d’or tombaïent jusqu'à terre, ses lèvres serrées indiquaient une résolution inébraniable, ses yeux flamboyaient, ses mains jointes se crispaient comme du Îer sur un brasier, et ses pieds semblaient marquer les mesu-

res du Chant de mort qui montait du fond de son

âme.

Une pensée de pitié se réveilla un instant: elle la chassa,

— Si elle ne meurt pas, se dit-elle, moi, je mourrai !.…

Nous ne pouvons plus vivre toutes deux. L'une de nous est de trop! Et je le tuerais lui aussi sil hésitait dans son choix...Mais que son sang retombe sur elle-même et sur lui!... Non, ce n'est pas moi qui l’ai vouln...

L'insensée ! elle s’aveuglait au point de rejeter sur ses victimes le crime qu’elle méditait! au point de se croire presque innocente quand elle aurait payé une main étrangère pour le perpétrer! Comme si

démons qui aiment le meurtre!

elle pouvait se mentir à elle-même, comme si elle

pouvait tromper l'œil de Dieu !... “rs —Pourquoi, se disait-elle, pourquoi cette femme q Al s’est-elle trouvée sur mon chemin? Pourquoi est. ï elle allée à Beaumanoir ?... Pourquoi Bigot m'a til AA refusé une lettre de cachet ?... je ne lui aurais pas ‘te fait de mal à cette étrangère ; je l'aurais seulement ‘a envoyée loin d’ici!… 1e Elle s’assit et demeura silencieuse. L'horloge, dans sill Fa le calme profond, faisait entendre son tic tac régu- Eu lier, presque lugubre. Le vent soufflait à la fenêtre, “Es

un grillon sous le foyer de pierre jetait son cri monotone ; dans le bois de la cloison, la vrillette invi- Et sible tintinnait comme une montre qui aurait mar.

qué les secondes pour les morts. Dehors, la cloche Fu u couvent sonna minuit et le chien se mit à hurler M D dans la cour. sh É

Aussitôt, Angélique entendit le craquement léger D 3: d'une À ide qui s'ouvre avec précaution, et le frôle. elle 4 ment d’une robe sur les marches de l'escalier. Elle frissonna, puis, se levant comme si elle avait été poussée par un ressort, elle murmura avec terreur:

—La voici! Elle est venue! et avec elle tous les

Un coup fut aussitôt frappé dans sa porte, et d’une voix qui s’efforçait en vain de paraître assurée, elle dit d'entrer.

Fanchon ouvrit la porte, fit une révérence et introduisit la Corriveau qui s’avança d’un pas ferme et se trouva bientôt en face d’Angélique.

Les deux femmes se regardèrent instinctivement, curieusement, profondément, comme pour surprendre leurs plus intimes pensées. Elles se devinèrent et comprirent qu’elles pouvaient compter l’une sur l’autre, pour le mal sinon pour lé bien.

Ce fut un pacte entre elles, avant qu'une parole fut prononcée, et les esprits mauvais qui les possé. daient se serrèrent la main.

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Et cependant, comme ces deux créatures étaient différentes l’une de l’autre aux yeux des hommes! Mais comme elle se ressemblaient aux yeux de Dieu qui sonde les cœurs et les reins!

Angélique, rayonnante de jeunesse et de beauté, avec sa chevelure d’or comme une couronne de lumière autour de la tête, avec ses grâces parfaites,

| faisait aimer l’œuvre du Créateur et bénir sa puis-

sance ;

La Corriveau, sévère, noire, anguleuse, la figure sillonnée de lignes cruelles, perverses ; la Corriveau, sans pitié dans le regard, sans pitié sur les lèvres, sans pitié dans le cœur, de sue pour la vertu, de feu pour le mal, faisait haïr l'humanité.

Et cependant, ces deux femmes étaient comme deux esprits nés du même souffle.

L'une aurait pu être l’autre. L'orgueilleuse beauté ne possédait pas un meilleur cœur que la Corriveau, et la sorcière de Saint Valier n'aurait pas été moins séduisante, ni moins ambitieuse qu'Angélique, si elle fut née riche et belle.

La Corriveau salua mademoiselle Des Meloises. Celle-ci fit signe à Fanchon de se retirer. Fanchon sortit à regret, car elle avait espéré assister à l’entrevue de sa tante avec Angélique. Elle soupçonnait AIoUS chose de plus intéressant que la perte des

ijoux.

nsélique iavita la Corriveau à ôter son chapeau et son manteau; puis elle s’assit près d’elle dans sa chaise moelleuse, et l2 conversation commença. Une conversation barale, insignifiante, qui dura longtemps. Elles semblaient avoir peur l’une et l'autre d'aborder le sujet véritable qui les réunissait

‘à cette heure de la nuit.

—Madame est bien la plus belle que j'aie vue, toutes les femmes l’admettent, tous les hommes le jurent, commença enfin la Corriveau.

Et sa voix âpre et dure grinça comme la porte de

l'enfer qu'elle entr'ouvrait avec cette parole flat.

ajouter à la richesse et à l'éclat de votre étonnante chevelure! Permettez-moi de la toucher un peu, —

|Hl teuse.

| [UT Angélique sourit pour toute réponse. Un compli- récl [UE ment, même de la Corriveau, c'était toujours un eux jl compliment ; mais elle éprouvait une poignante ‘— pi anxiété ; elle marchait au bord de l’abime. Encore reil [l une minute et il lui faudrait s’y précipiter. L’expli- liqt (fl cation allait venir. — |! La Corriveau continua avec cette intonation cap- bon (ll tieuse qu'elle prenait pour faire des dupes : l'air fl —Vous pouvez tout espérer en ce monde, made- vou fi] moiselle, vous pouvez aspirer à la plus haute for. Æ œu

| tune: et pour cela, nul besoin de sorciers ni de sor- les jl tilèges, vos charmes incomparables suffisent ! Les Vou | plus belles perles de la mer ne pourraient rien Est- E mademoiselle, prét EL La Corriveau souleva une tresse épaisse et la mit ‘mot il en regard de la lumière ; les cheveux eurent des deS | reflets d'or. Angélique se retira vivement, comme cher

sous la morsure du feu, arracha sa tresse des mains de la sorcière, et frémit d'horreur et de honte.

C'était le dernier avertissement de son ange gardien…

—Ne touchez pas à mes cheveux! s’écria-t-elle avec vivacité. J'ai joué mon âme et ma vie sur un coup de la fortune, mais j'ai consacré ma chevelure à Notre-Dame de Sainte Foy. Elle n’est plus à moi ; n’y touchez pas, madame Dodier.

Angélique, toute jeune, s'était en effet agenouillée devant la niche de la Madone, à Sainte Foy, pour faire le sacrifice de sa plus belle parure.

| —Je veux la garder pure, continua.t-elle ; je dois 1 la garder pure, vous le comprenez. Ainsi, bonne | dame Dodier, pardonnez-moi ce mouvement un peu . vif ; ne soyez pas fâchée.

—Bah! riposta la Corriveau avec une moue dé-

role flat.

1 complijours un oignante Encore L’expli-

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le, madeaute forni de sorsent ! Les ient rien stonnante r un peu,

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daigneuse, je ne me fâche pas pour si peu, et je suis accoutumée à ces bizarreries d'humeur. Ceux qui réclament mes services se brouillent toujours avec eux-mêmes avant de s’accorder avec moi.

: Savez-vous pourquoi je vous ai fait venir, à pareille heure, bonne dame Dodier ? demanda Angélique, brusquement.

—Appelez-moi la Corriveau; je ne suis pas la bonne dame Dodier! Mon nomest maudit et je l'aime à cause de cela ! Et vous aussi, mademoiselle, vous devriez le préférer, car ce n’est pas pour une

œuvre sainte que vous m'avez mandée. Du moins,

les gens qui prient ne l’appelleraient point ainsi. Vous voulez que je vous aide à retrouver vos bijoux ? Est-ce bien cela ?

La Corriveau n’en croyait rien, c'était visible. —C'est ce que j'ai dit à Fanchon.. Il fallait un prétexte. Je savais bien que vous devineriez un

“motif plus sérieux. On ne fait pas venir une femme

de Saint Valier à Québec, pendant la nuit, pour chercher quelques misérables joyaux.

—C'est bien ce que je persais, fit la sorcière, en montrant dans un sourire sardonique, une rangée de dents blanches aussi menaçantes que celles des fauves. C’est bien ce que je pensais ! Le joyau que vous avez perdu, C’est le cœur de votre bien aimé, et vous espérez que la Corriveau va vous le rendre au moyen de quelque charme. N'est-ce pas cela ?

Angélique se dressa soudain, puis, fixant audacieusement la vieille femme :

—Oui, exclama t-elle, c'est cela! c'est plus que cela! Ne devinez vous point? Vous êtes sagace, pourtant; et vous n’avez pas coutume d’avoir besoin qu’on vous en dise si long.

—Ah!ah! murmura la Corriveau, en la regardant à son tour avec des yeux verts où s'allumait la cupidité Ah! ah! vous avez une rivale! je comprends ! Une femme plus puissante que vous, malgré

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votre béauté et les séductions de votre esprit, a charmé les yeux et ravit le cœur de celui que vous aimez, et vous voulez que je vous aide à triompher de l’impertinente et à ramener l’infidèle. N'est-ce pas cela, cette fois ?

—Oui, c’est cela, vous dis-je, mais c'est plus encore ! Ne pouvez-vous pas deviner ? Voyons ! devinez donc!

Et, appuyant lourdement sa main gauche sur l'épaule de a méchante vieille, elle se pencha à son oreille et lui murmura quelques paroles horribles. La Corriveau l’entendit et la comprit cette fois. Elle la regarda sérieusement.

—Oui, je le sais, répondit-elle, vous voulez vous débarrasser de votre rivale. Vos yeux,votre bouche, votre cœur demandent sa mort; maïs votre main a

eur et n’ose obéir! Vous voulez que la Corriveau

asse votre ouvrage. Tuer sa rivale, c'est sans doute, pour une femme, une tâche agréable. Mais pourquoi me mêler de cela, moi? Qu'ai-je à y gagner ? que m'importent votre amoureux et vos amours, mademoiselle Des Meloises ?

Angélique écoutait avec terreur, tomber de la bouche d’une étrangère, les paroles de mort qu’elle méditait elle-même et n’osait prononcer. Elle fut sur le point de nier, de se révolter; elle tremblait ; cependant elle persista dans sa résolution.

—Je comprends, reprit-elle, que mes amours vous occupent peu, mais ne négligez point vos intérêts. Ecoutez, la Corriveau, vous aimez l'or. Eh bien! je vous en donnerai tant que vous en voudrez, si vous venez à mon secours. Aidez-moi et vous ne le regretterez pas; c’est moi qui vous le dis. Votre fortune esi faite ! mais si vous refusez, vous aurez lieu de vous en repentir. Entendez-vous, la Corriveau ? vous vous en repentirez! Vous serez brülée comme sorcière et vos cendres seront répandues sur Saint Valier! par Dieu! je vous le jure!

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Li CHIEN D'OR 15

A ce serment, la Corriveau cracha sur le plancher, comme elle avait fait déjà. C'était pour dire qu’elle crachaït à la face du Seigneur.

—Vous êtes folle de me parler ainsi, Angélique Des Meloises ! répliqua-t-elle ensuite. Savez-vous bien qui je suis ? Savez-vous qui vous êtes? Vous êtes un pauvre papillon qui vient battre de l’aile contre la Corriveau. N'importe, j'aime votre audace. Les femmes de votre trempe sont rares. Le sang d'Exili n’était peut-être pas plus vaillant que le vôtre! Vous demandez la mort d’une femme qui n’a pas craint d'allumer dans votre âme l’enfer de la jalousie, et vous voulez que je vous indique le moyen de vous venger |

—Je veux que vous me vengiez vous-même !

affirma Angélique d’une voix impatientée.

Elle était fatiguée de tous ces détours ; il fallait en finir. Elle ajouta sur un ton plus conciliant :

—Et je vous récompenserai dignement, magnifiquement.

—Tuer un homme ou une femme, c’est toujours un plaisir, même quand ça ne rapporte rien, répondit la Corriveau avec cynisme; mais je ne vois pas pourquoi je me jetterais dans le danger pour vous, mademoiselle Des Meloises. Avez-vous assez d’or pour payer le risque ?

La glace était rompue, complètement rompue ; Angélique pouvaii ls maintenant, elle pouvait jouer cartes sur table.

—Dame Dodier, assura-t-elle, je vous en donnerai plus que vous ne pensez, plus que vous n’en avez Jamais vu.

—C'est possible, mademoiselle, c’est possible ; mais, voyez-vous je suis vieille, et ne me fie à personne, Donnez-moi un gage de votre sincérité, s’il vous plait, avant d'ajouter un mot de plus. Les affaires sont les affaires !

Elle tendit ses deux mains.

L date old ti L? MA td LE er affa séché he LEE EE arte Lee fief, ED Diet De Sr AN AD 1, ‘lit: Sol 3 És k Et EL * Dsl 4 ,

—Un gage? de l'or? répliqua Angélique oui, la »

Corriveau, oui! je vais vous lier à moi par une Dé] chaîne d’or Je ne compterai pas; on n’a pas compté lu avec moi. Vous allez devenir la femme la plusriche ar de Saint Valier, la plus riche paysanne de la Nou- I velle France! à —Je ne suis pas une paysanne ! riposta la Corri- dan veau avec fierté. Je suis d'une race ancienneetre- Æ Je] doutable comme les Césars de Rome. Mais, bah! que cela ne vous intéresse nullement. Donnez-moi un un gage de votre bonne foi et je suis à votre service. ma 5 me XII. mé Angélique se leva aussitôt, ouvrit un écritoire, tan pris une longue bourse de soie pleine de louis d’or s’il et la jeta à l’âpre sorcière, comme elle eut fait d’un que sou. pêc Le métal précieux étincelait entre les mailles s'él claires de la bourse. La Corriveau saisit avec la rapacité d’une harpie, l’infâme salaire du crime, le porta à ses lèvres et du bout de son doigt maigre le caressa à travers les mailles espacées. A —Ce sont en effet des arrhes magnifiques ! s’écria- èr t-elle. Maintenant, ordonnez, mademoiselle, j'obéis. est Seulement je me réserve le choix des moyens. Je mal devine suffisamment la nature de votre peine et le remède que vous désirez; mais je ne saurais égale- heu ment deviner le nom de l’infidèle qui vous délaisse vou et celui de la rivale dont le sort vient d’être scellé. gag —dJe ne vous dirai pas le nom de cet homme qui . me trahit. Non ! je ne puis pas vous le dire. écla Elle éprouvait de la répugnance à déclarer qu’elle com aimait Bigot. : —Je voudrais bien vous nommer ma rivale, Elle ajouta-t-elle, mais je ne la connais aucunement. n'es —Voilà qui est drôle ! fit la Corriveau, vous voulez mat frapper une personne que vous ne connaissez point! | bon —Je ne sais pas son nom, mais je sais où elle est ! Tenez! la Corriveau, la vie de cette créature, c’est inqi

ma mort à moi! c’est l’anéantissement de toutes À cet

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ens. Je ne et le s égaledélaisse scellé.

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mes espérances, le renversement de tous mes projets !

Débarrassez-moi d’elle et je vous donnerai dix fois lus d’or que vous en avez là ! Elle est à Beaumanoir, ans une Chambre secrète. |

La Corriveau fit un mouvement de surprise.

—La dame de Beaumanoir ? murmura-t-elle..… la dame que des Abénaquis ont amenée d'Acadie ?.… Je l’ai vue dans les bois de Saint Valier, un jour que je cueillais de lamandragore. Elle me demanda un peu d’eau au nom de Dieu. Je lui donnai du lait, mais en la maudissant.. Je n’avais pas d'eau. Elle me remercia. Oh! quels remerciements! quels remerciements! Jamais personne n'avait parlé avec tant de douceur à la Corriveau! Elle me demanda de: avait loin pour aller à Beaumanoir et dans quelle direction ça se trouvait. Je ne pus m’empêcher de lui souhaiter un bon voyage quand elle s'éloigna avec ses guides indiens.

Angélique devint un peu inquiète et se sentit légesn froissée, en voyant la Corriveau mani.

ester quelque sympathie pour la récluse de Beaumanoir.

—Vous la connaissez, dit-elle ; eh bien! c’est très heureux. Elle se souviendra de vous sans doute ; vous aurez facilement accès auprès d'elle, et vous gagnerez tout de suite sa confiance.

La Corriveau battit des mains et jeta un étrange éclat de rire, un éclat de rire sinistre et caverneux comme s’il fut monté d’un abîme.

—Je la connais, dites-vous? pas plus que cela! Elle m’a remercié avec bonté. C’est ce que j'ai dit, n'est-ce pas ? Ensuite, quand elle fut partie, je la maudis dans mon cœur, parce qu’elle était belle et bonne, deux qualités que j'abhorre.

. —Dites-vous qu’elle est belle ? Sa bonté, je m'en inquiète peu; elle ne lui servira de rien auprès de cet homme... Mais estelle belle ? C’est ce que je

veux savoir, la Corriveau ! Est-elle plus belle que moi ? Qu'en pensez-vous ?

La Corriveau arrêta sur Angélique ses yeux perçants et se mit à rire.

—Plus belle que vous? Ecoutez! C’est comme une vision que j'ai eue. Elle était extrêmement belle et triste! j'ai pu me la figurer plus ravissante qu’elle n'était à cause de sa bonté. Ah ! comme elle parlait avec douceur ! jamais! depuis.que je suis au monde, personne ne m'a parlé comme cela!

Angélique Des Meloises grinça les dents de co-

ère.

—Qu'avez-vous fait ensuite ? demanda-t-elle. Ne lui avez-vous pas souhaité la mort? N’'avez-vous pas pensé que l’Intendant ou n'importe quel homme

ouvait oublier et trahir, pour l'amour d'elle, toutes es autres femmes du monde ? qu'avez-vous fait ?

—Ce que j'ai fait? j'ai continué à cueillir de la mandragore dans la forêt, et j'ai attendu que vous me fissiez ser auprès de vous. Vous voulez punir l’Intendant qui vous néglige pour une autre. une autre plus belle et meilleure que vous ?

C'était hardi de la part de la Corriveau, mais c'était juste. Elle savait toute la vérité maintenant

Ces paroles rudes mirent le comble à la haine jalouse d’Angélique et l’affermirent dans ses résoutions. Il n’y a rien pour envenimer la jalousie comme ces rapports, ces confidences d’une officieuse amitié ou d’une langue indiscrète,

—$a vie ou la mienne ! s’écria-t-elle avec véhémence ; l'une de nous deux est de trop. Tuez-la! j'ai de l'or.

Angélique aurait préféré mourir mille fois plutôt ue de vivre pour n'avoir que les miettes du festin

e l'amour où serait assise une rivale.

—La tuer | c’est aisé à dire, mademoiselle. N'impa je ne vous ferai pas défaut; fut-elle a Ma-

one même, je la hais pour sa bonté, comme vous,

lle que aux per-

comme mement vissante ime elle suis au

s de Co-

lle. Ne vez-vOous homme e, toutes fait ?

ir de la jue vous s voulez autre.

Lu, Mais intenant

la haine ses rés0jalousie cieuse

ec véhé- Tuez-la !

Dis plutôt

du festin

pour sa beauté... Tiens ! encore une bourse comme celle-ci, et dans trois fois trois jours il y aura deuil au château de Beaumanoir, et personne ne saura comment est morte la concubine du chevalier Bigot.

Angélique s’élança avec l'ardeur d’une panthère sur sa proie, et, poussant un cri de triomphe, elle serra la Corrivéau dans ses bras et l’embrassa sur les joues,

—Oui, c’est bien comme cela qu’il faut l'appeler, dit-elle, sa concubine ! Sa femme, elle ne l’est point, elle ne le sera jamais! Merci! un million de fois merci ! la Corriveau ! si votre prédiction s’accomplit ! Dans trois fois trois jours, à compter de ce moment, vous avez dit?

La Corriveau ne tenait guère aux caresses et chercha’’ à se débarrasser ; mais Angélique lui entoura le cou avec une de ses longues tresses blondes :

—Tout à l'heure, je ne voulais pas vous permettre de toucher à mes cheveux, fit-elle, mais à présent je vous enchaîne avec, pour vous prouver que je vous aime et que je veux à jamais vous attacher à ma fortune !

Fi donc! votre amour ! est-ce que j'en ai besoin, moi ? gardez-le pour les hommes, répliqua la vieille malfaisante, en repoussant Angélique eten dépliant 2 boucles de la chevelure qui lui faisait un collier

or.

—Gomprenez-moi bien, continua-t-elle, je vous sers pour de l'argent et non pour votre amitié ; mais j'ai du plaisir quand même à faire peser ma main

sur un monde qui me déteste et que je hais.

Puis elle leva les deux mains en les recourbant, comme pour laisser dégoutter, du bout de ses doigts, le poison mortel.

—La mort, reprit-elle, la mort tombe sur qui je veux la faire tomber. Elle tombe si mystérieusement, si subitement, que les esprits de l'air ne savent point d’où elle vient; l'aqua tofana ne laisse jamais de trace !

Angélique écoutait avec terreur. Elle tremblait et cependant désirait en entendre davantage.

—Quoi! la Corriveau, exclama t-elle, vous possédez le secret de l’aqua tofana ?.… de l’aqua tofana ‘que le monde croyait perdue avec les cendres de ses possesseurs, qui furent brûlés sur la place de Grève, il y a deux générations !

—De pareils secrets ne se perdent jamais ! uit l’empoisonneuse, ils sont trop précieux. eu d'hommes, encore moins de femmes refuseraient d'aller écouter aux portes de l’enfer pour les sur prendre. Ecrivez le secret de la confection de l’aqua tofana sur les lambris des palais, les panneaux des boudoirs, les murs des cloitres, les planches de la rue, et, pour le lire, le roisu erhe, la grande dame, la nonne pieuse, le vil mendiant, monteront s’il le faut, sur un tréteau de feu! Montrez-moi votre main, Angélique, acheva-t-elle brusquement.

Angélique tendit sa main. Elle la saisit, regarda attentivement ses Goigts effilés et sa paume ovale.

—J'’en vois assez, reprit la Corriveau, j'en vois assez dans ces splendides mains, pour perdre tout le monde. Vous êtes digne de devenir mon héritière ! de recueillir ma succession maudite! toute ma science ! toutes mes connaissances ! Ces doigts sont faits pour cueillir le fruit défendu et le présenter aux hommes pour leur malheur. L'occasion seule manque, mais le tentateur n'est jamais loin. Angélique Des Meloises, je vous révèlerai peut-être un jour le grand secret, en attendant, je vais vous prouver que je le possède,

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