‹ Le chien du capitaine (volume 2)Chapitre 2 sur 33 · C. FONTAINE · texte numérisé non relu

C. FONTAINE

AMHERST, MASs. July, 1898.

« Où donc est Zéro? demanda Jean Pigault à sa femme, lorsqu'il eut fini de manger sa soupe; je suis si accoutumé à le voir ici quand nous diînons, que son absence me fait un vide.’

— Je l’ai enfermé,» répondit, un peu sèchement peut-être, 5 celle à qui cette question était adressée, et qui n'était autre que Mn: Pigault elle-même, en son nom de jeune fille* Mie Lise Lehalleux, née d’un père cultivateur dans les environs de la jolie petite ville de Honfleur, et mariée depuis environ six mois à un ancien capitaine au long cours,” Jean Pigault, 10 qui jouissait d’une honnête aisance, honorablement gagnée par son travail sur terre et sur mer.

« Eh! pourquoi l’as-tu enfermé? continua le mari.

— Parce que je le trouve insupportable pendant les repas! c’est bien assez de l’avoir dans les jambes ‘ le reste de la jour- 15 née. Arrangez-vous tous deux pour nous donner au moins cette heure de tranquillité.»

Mre Pigault parlait encore, quand Victoire, campagnarde haute en couleur et bien embouchée,* bonne à tout faire ° du petit ménage, entra dans la salle à manger, à seule fin de rem- 20 placer le potage par une matelote normande.’

Au moment où elle ouvrit la porte, et il fallait qu’elle fût

assez grande pour livrer passage à son importante personne, un chien de taille moyenne, mais singulièrement vigoureux, se précipita dans la salle comme un ouragan, fit trois fois le tour de la pièce en courant comme un fou, érailla de ses s griffes d’acier la couche de cire rouge soigneusement étendue sur des carreaux de pierre dure, frottés et reluisants, renversa une chaise, mit la patte dans une assiette oubliée par terre, et attira sur sa tête les imprécations et les colères d’un énorme perroquet rouge, jaune et vert, gravement perché sur

10 le bord de sa mangeoire.

Les yeux de Mme Pigault eurent un éclair bleu qui les fit briller comme deux pointes d’acier. Zéro rencontra sans doute ce regard, car il s’arrêta au milieu de ses gambades, calmé comme par enchantement, et alla s’abriter derrière la

15 chaise de son maître, craintif, rasé contre terre,' se faisant petit, tremblant qu’on ne le renvoyât à son chenil.

« Tu ne me débarrasseras donc jamais de ce sot animal ? demanda: Lise à son mari, de sa voix de tête la plus provocante.

20 —Ï]] m'aime tant! répondit Jean Pigault avec beaucoup de douceur, que je te serai vraiment obligé de bien vouloir me le laisser.

— Il n’a pas affaire à un ingrat! répliqua lirascible créature, et s’il te fallait choisir entre lui et moi, je sais bien

25 lequel de nous deux tu sacrifierais !

— Ilne m’en a jamais tant dit contre toi! fit * Jean Pigaulf, avec une naïveté qui n'était peut-être pas exempte d’un peu de malice. Mais, grâce à Dieu, je sais bien que tu ne te crois pas toi-même. Tu me connais; tu sais que j'ai une

30 profonde affection pour toi . . . trop grande peut-être, et tu abuses de ma faib'esse,

— En attendant, dit Mme Pigault, voilà cette horrible bête installée dans la salle à manger, c’est, je le sais, ce que vous vouliez tous deux ! »

Jean Pigault se leva, et, sans répondre à sa femme, il appela Zéro à voix basse. 5 Le chien comprit que, cette fois, toute résistance était inutile : il se leva et quitta sa place, — sa bonne pace der-

rière son maître, où il était si bien, — et il le suivit.

« Viens, mon pauvre vieux, dit Jean Pigault, en le flattant, de la main et de la voix, quand ils furent sortis tous deux de 10 la salle à manger; tu sais bien que nous ne faisons plus ici ce que nous voulons ! Ce n’est pas comme autrefois, quand j'étais garçon»

Il enferma le chien dans une sorte de buanderie, attenant à la maison, et dont il était certain que personne n'irait 15 ouvrir la porte pendant le diner; puis il rentra dans la salle, la tête basse, visiblement attristé, et, sans rien dire, il alla reprendre sa place.

Cependant la figure de Lise n’avait point l’aspect irrité que son mari avait paru craindre ; elle semblait, au contraire, 20 adoucie par son triomphe, ce qui ne prouvait point une mauvaise nature. Mme Pigault, en ennemie généreuse, avait désarmé après la victoire. Ilne fut pas mal aisé de s’apercevoir que le mari fut heureux de ces dispositions nouvelles et plus clémentes. Il se dit sans doute qu'après tout, il serait bien insensé de laisser un chien troubler la paix de son ménage, et il regarda sa femme avec des yeux qui ne demandaient qu’à signer un traité de paix.

Mrne Pigault était vive, mais elle n’était pas méchante ; fille d’honnêtes gens, honnête elle-même, elle aimait son mari: 30 c’est le grand point, sans doute ; mais si elle l’aimait beau-

coup elle ne l’aimait pas toujours bien. Il y avait, en effet,

dans son affection, un peu de légèreté, assez de caprice, et

beaucoup de tyrannie. Bonne au fond, et avec des qualités

plus solides qu’on n’eût peut-être été tenté de le croire au S premier abord: telle qu’elle était, son mari l’adorait.

Jean Pigault formait avec Lise Lehalleux le contraste le plus frappant : c’est peut-être pour cela qu'ils s'étaient plu. Jean était le type du loup de mer: large d’épaules et de poitrine, le front bronzé par tous les soleils, l’œil bien ouvert,

10 plauque comme les vagues qu'il avait si souvent regardées, les pommettes saillantes, la bouche large, mais avec une expression de franchise’ qui, tout de suite, vous prenait le cœur ; la parole sonore et le rire éclatant. Sur terre, il écartait un peu les jambes en marchant,” comme lorsqu'il voulait prendre

15 ses aplombs sur le pont tremblant de son navire; mais il pouvait porter un sac de blé de sa cave à son grenier sans que ses reins fléchissent.

Pas un fil d’argent dans sa chevelure épaisse et rude comme la crinière d’un lion; pas un poil grisonnant dans sa

20 barbe taillée en éventail. Il avait navigué assez heureusement, et, à quarante-cinq ans, il s'était retiré des affaires avec assez de bien pour vivre tranquille. Il rencontra Lise, la trouva de son goût à première vue, la demanda le lendemain, et, un mois après, il se lançait sur cet océan de la vie

25 conjugale, qui ne cache peut-être pas moins d’écueils que l’autre. ’

Ce fut, à tout prendre, un ménage heureux.

Zéro, le chien du capitaine, avait été jusque-là le seul point noir visible à leur horizon : mais ne suffit-il pas d’un

30 grain pour contenir une tempête? —c’est du moins ce qu’assurent les marins.

Lise prétendait que Zéro lui faisait du tort dans l'affection de son mari. A force de le répéter, elle avait fini par le croire et par prendre en grippe ce malheureux chien, qui n’en pouvait mais, qui n’avait à se reprocher aucun tort envers elle, et qui, ne se sentant point aimé, — les bêtes ne 5 se trompent jamais comme les hommes à ces choses-là, — avait sagement pris le parti de ne plus s'occuper de sa maftresse. Il n’en était pas arrivé là du premier coup. Tout au contraire, dans les premiers temps, il avait essayé de la désarmer par ses regards soumis, et par mille marques de 10 déférence et de respect. Il lui avait prodigué les attentions et les égards, à son arrivée dans la maïson, où il était pourtant installé avant elle. Mais il avait bientôt compris qu’il ne parviendrait jamais à conquérir les bonnes grâces de cette personne difficile, et comme il avait sa dignité de chien, 15 il se retira sous sa tente,” je veux dire dans sa niche, et prit le parti de ne pas plus tenir compte du dédain de Madame que si elle n’avait jamais existé; de fait, elle n’exista plus pour lui.

Cette mésintelligence entre deux créatures qui lui étaient 20 chères, bien qu’à des titres différents,” n’avait pu échapper à Jean Pigault. Le brave capitaine en avait éprouvé une contrariété vive, car il aurait voulu voir la bonne harmonie régner toujours entre ceux qui vivaient auprès de lui, principalement entre sa femme et son chien. (Ce n'était pas du 25 chien qu'était venue la résistance ; Pigault le savait bien, et comme c'était une excellente nature, il avait essayé de réparer les torts de Lise, en aimant Zéro davantage. Cette visible recrudescence de tendresse, qui partait d’un bon cœur, mais qu’il eût fallu cacher, n’était pas faite pour ramener 30 Lise à des sentiments meilleurs. Contre toute vraisemblance,

et contre toute raison, elle prétendait que la part d’affection que l’on donnait au pauvre animal était prise sur la sienne; et son antipathie contre lui s’en accrut encore. Zéro, cause involontaire de cette regrettable mésintellis gence, ne semblait point au premier abord mériter la faveur de l’un des époux, ni justifier la crainte de l’autre Comme beaucoup d’hommes de notre connaissance, il manquait absolument de prestige. La nature lui avait refusé les qualités extérieures. Il avait reçu en partage un grand cœur . .. 10 mais ce cœur était mal logé . . . il n’avait même pas le type bien caractérisé d’une race: un peu long, bas sur jambes, la tête énorme, avec une moustache hérissée, et une sorte de toupet qui lui retombait sur les yeux, il avait du moins une physionomie originale, qui l’'empêchait de ressembler à per- 15 sonne. Son poil n’était pas moins mêlé que son sang. Il était poivre et sel,” comme la barbe d’un homme de cinquantecinq ans; tantôt lisse et tantôt frisé, ras sur les reins et les cuisses, long dans le cou et retomban: sur les épaules, ce qui lui donnait je ne sais quel * aspect léonin. Tout cela formait 20 un ensemble probablement étrange, mais qui n'avait rien de flatteur. Ilne serait venu à personne l’idée qu’un pareil chien pôt être le compagnon préféré d’une jolie femme, et l’on comprenait bien qu’il eût déplu à Mme Pigault. Et pourtant, si on l’avait bien connu! Jamais chez aucun 25 être les défauts visibles n'avaient été rachetés par un tel ensemble des qualités internes, les plus précieuses et les plus rares. L'intelligence pétillait dans ses yeux pleins de malice et de ruse; il avait de l’esprit à en revendre à dix chiens ; ‘ quant à son cœur, M. de Buffon,’ en manchettes de dentelle, 30 en aurait fait l’éloge en pleine académie.” L’affection qu'il portait à son maître avait tous les caractères d’un attache-

ment passionné. Le capitaine Pigault ne l’avait ni acheté, ni reçu, ni élevé, ni trouvé. La façon dont il était tombé entre ses mains avait, au contraire, un certain côté romanesque.

Quelque temps avant son mariage, auquel, du reste, il ne 5 pensait pas encore, le capitaine se promenait un soir sur la jetée de Honfleur, pour surveiller de loin l’entrée et la sortie des navires. Ces passe-temps sont chers aux marins retirés,

à qui la terre ferme donne la nostalgie de la mer, quittée toujours trop tôt. | J0 Son attention fut attirée tout à coup par les cris et les rires bruyants d’une douzaine de polissons, qui jetaient des pierres dans le fleuve, et poussaient des exclamations joyeuses quand

leurs coups avaient porté.!

Pigault savait que cet âge est sans pitié” comme a dit lers poète : il soupçonna quelque forfait et s’approcha de la berge pour voir quelle était la victime de ces jeux cruels.

Bientôt, à quelque distance de la rive, il aperçut un pauvre chien, luttant avec peine contre le courant, très fort en cet endroit. Il aurait, cependant, fini par aborder, car il nageaïit 20 bien et vigoureusement ; maïs, chaque fois qu’il était sur le point de prendre terre, il se voyait impitoyablement repoussé par les cris, les menaces et les coups de ses féroces ennemis. TIlétait évident que ces jeunes drôles voulaient se donner le barbare plaisir d’assister à la noyade de la 25 pauvre bête.

Ils ne paraissaient pas devoir attendre cette joie bien longtemps, car l’animal, vaincu par la fatigue, découragé peutêtre par les indignes procédés auxquels il était en butte,’ s’épuisait en stériles efforts, et le moment n’était pas lain où 30 il allait succomber.

Une généreuse colère et une douce compassion remplirent l’âme du capitaine.

« Tas de gamins!" s’écria-t-il, si vous ne tournez immédiatement les talons, je vous jette à l’eau, à la place de ce 5 malheureux chien, dont vous ne valez pas les quatre fers! »* Un geste énergique étant venu appuyer cette parole, la troupe barbare se dispersa, sans demander son reste,’ comme une bande de moineaux effarouchés.

Le chien vit bien qu’on lui laissait le champ libre, et il 10 comprit que ce nouveau venu était pour lui un sauveur. Ce secours moral lui rendit des forces : il nagea avec une ardeur nouvelle, et, malgré le courant, il réussit à gagner {e bord. Ce fut à ce moment qu’il donna au capitaine la première preuve d’une intelligence dont celui-ci devait être si souvent 15 frappé par la suite. Il avait sans doute entendu dire dans le monde que rien n’était plus désagréable que le voisinage d’un chien mouillé qui se secoue. Aussi, au lieu d’aller tout de suite offrir ses remerciements à son sauveur, il commença par aller faire un bout de toilette‘ à quelque distance, et 20 Dieu sait s’il en avait besoin! Ce fut seulement alors que, timidement, comme quelqu’un qui a eu des malheurs, et que sa mauvaise fortune condamne à se défier des autres, et plus encore de lui-même, il revint à pas lents vers le marin. Comme s’il n’eût pas osé davantage, il s'arrêta discrète- 25 ment à quelques pas du capitaine, battant la terre de sa queue longue et fournie, et fixant sur lui un regard vif et brillant, qui exprimait tous ses sentiments avec plus d’éloquence que n’auraient pu le faire les discours les plus pompeux écrits en style fleuri.

30 Pigault comprit ce muet language, et il en fut aussi touché que des démonstrations les plus bruyantes, — peut-être même

davantage. Aussi, d’une voix caressante, et avec cette bonne physionomie, à l’expression de laquelle un chien ne se trompe jamais, faisant de la main un appel sur sa cuisse : 1

« Allons ! viens ici, mon pauvre vieux, lui dit-il, que nous fassions un peu connaissance, toi et moil » 5

Le chien comprit, car il se rapprocha encore ; maïs pas à pas, peu à peu, avec une crainte visible, et il s’arrêta de nouveau à quelque distance, regardant toujours l’homme avec ses grands yeux fixes, qui demandaient grâce et pitié.

« Que le pauvre diable a dû souffrir * pour montrer tant de 10 peur à quelqu’un qui ne lui veut pas de mall se dit le brave | Jean Pigault, dont l’âme était vraiment compatissante et bonne. At-il le flanc creuxl* Je crois qu’il y a longtemps qu’il n’a mangé. Allons! viens, bonhomme! ajouta-t-il avec son large rire, je veux faire un heureux aujourd’hui. Je:s vais t’offrir à souper | . . . as-tu déjeuné, seulement ! »

Le capitaine était homme d’action, et ne payait de mots ni les autres ni lui-même. Il alla droit au chien, et, bien qu’il fût encore ruisselant d’eau et souillé de vase, il le caressa doucement, en lui adressant de bonnes paroles que 20 celui-ci paraissait comprendre.

« Tu n’es pas beau! lui disait-il; mais tu n’as pas l’air méchant non plus! Il y aura peut-être moyen de nous entendre, toi et moi . . . tu remplaceras mon pauvre Black, dont la niche est encore vide. .. . Allons ! viens maintenant ! 25 il est sept heures : ‘ nous trouverons la nappe mise, et la soupe sur la table. Mais Jeanneton ne veut pas qu’on la fasse attendre, je t’en préviens |! »

Le chien resta quelques instants immobile à ia même place, comme s’il eût réfléchi et délibéré en luimême. Mais 30 bientôt, jugeant sans doute sa dette suffisamment payée, il

parut prendre un grand parti, fit demi-tour à gauche,’ et re-

tournant vers la berge, il fixa obstinément ses yeux vers

le large, du côté de l’ouest, où l’on voyait disparaître, et,

pour ainsi parler, s’évanouir la silhouette d’un navire de fort 5 tonnage, qui, ses toiles dehors, cinglait vers la haute mer.

« Ingrat ! murmura Jean Pigault, je voulais ton bonheur ... mais si tu crois que je vais le faire de force . . . non, par exemple ! tu n’es pas assez beau pour que je te loge et te nourrisse, malgré toi! . . . Bonsoir la compagnie !* tume

to dois un beau cierge ! va le brûler, si tu veux, à Notre-Damede-Grâce.® Tu ne m'y trouveras point !»

Et se mettant à chantonner, d’une jolie voix de baryton, juste et bien timbrée, une romancè jadis chère aux marins de toutes nos côtes :

15 .. . Adieu, mon beau navire, Aux grands mâts pavoisés, Je te quitte, et puis dire; Mes beaux jours sont passés!

le capitaine enfonça ses deux mains jusqu’aux coudes dans

20 les poches profondes d’un pantalon de gros drap bleu, large comme les braies des Gaulois nos pères, tourna les talons, haussa les épaules, et reprit le chemin de sa maison.

IT

« BONSOIR, capitaine! Vous causiez donc avec Zéro; qu'est-ce que vous pouviez bien lui dire? il ne parle que hol- 25 landais! demanda à Jean Pigault le vieux quartier-maître, Michel Yver, chargé de l’entretien du petit phare qui guide les pilotes, à l’entrée d’un port toujours difficile.

— Ah! dit le capitainé, le particulier s'appelle Zéro? je suis bien aise de le savoir, et je trouve que c’est tout juste ce qu’il vaut. Je ne lui fais pas compliment de sa politesse | Je le tire des mains d’une bande de vauriens qui allaient le noyer, je l'invite à souper, et il ne me fait pas l’honneur d’ac- 5 cepter. . .. Il ne me répond même pas! . . . ajouta le . capitaine en riant.

— Ah! pour ce qui est de cela, j'avoue qu’il est dans son tort,” et que je n’aurais pas fait comme lui! dit Michel Yver ; mais que voulez-vous ? * c’est fidèle en diable ;* ça ne connaît 10. que son maître!

— Et ce maître, quel est-il ?

— Un pas grand’chosel® un certain Norkind Van der Tromp, maître timonier à bord de la Reine-Sophie, gros lougre hollandais qui est venu prendre ici un chargement de pommes 15 qu'on lui a envoyées du pays de Caux. Entre nous, ce Norkind est un rien du tout" . . . pas sot, mais toujours gris,

à terre du moins; je ne sais pas comment il se comporte à la mer! Ïl passe pour donner à son chien plus de coups de bâton que de morceaux de sucre. . . . Mais, que voulez- 20 vous ? le pauvre imbécile l’aime tout de mêmel Faut le voir emboîter le pas * derrière l’autre ; il marche dans ses semelles ! Il ne paye pas de mine," si vous voulez; mais jamais une bête n’a eu plus d’esprit! Ila plus de tours qu’un sorcier dans son sac. Il fait tout ce qu’on lui commande, et même 25 davantage. . .. Il ne lui manque que la parole, et encore elle ne lui manque guère. Il est sûr et certain qu’il comprend le hollandais, et le flamand aussil car il ne se trompait jamais quand cet escogriffe de Norkind lui commandait quelque chose. Il est bien connu sur le port, allez!!! Mais 3c il a encore plus de cœur que d'esprit. . . . Il ne connaît

au monde que son maïître! . . . et il se jetterait au feu . . . et à l’eau pour lui. . ..

— On n’en fait plus sur ce gabarit 1! dit Jean Pigault, avec un gros rire, et je connais bien des gens qui ne le valent

s pas! È

— Je le crois parbleu bien! Mais regardez donc, capitaine! qu'est-ce qu’il peut avoir” à courir ainsi comme un affolé sur la berge ? »

Jean Pigault se retourna, et il aperçut Zéro qui allait et

10 venait le long du fleuve, s’arrêtant de temps à autre, pour regarder du côté de la mer, en poussant des hurlements désespérés, puis recommençant sa course insensée, et s’arrêtant de nouveau, comme s’il n’eût pu prendre, une fois pour toutes, une résolution définitive. . . .

15 Enfin, après deux ou trois minutes de délibération avec luimême, Zéro décida sans doute quelque chose, car il prit son élan, et, d’un bond vigoureux, se précipita dans la Seine, et nagea résolument vers le large.

« Je t’en souhaite l* dit l’invalide avec un geste insouciant ;

20 si tu crois qu'avec tes pattes tu vas rejoindre la Æerne-Sophie, qui marche vent arrière, qui file ses douze nœuds, du train dont " elle va, et qui a deux lieues d’avance sur toi! . . . tu te trompes, mon vieux! Tu vas boire un coup° avant cinq minutes d’ici, ou je t’attache le reste de tes jours avec des

25 saucisses! Maïs voyez donc, capitaine, ce satané courant l’entraîne du côté du Havre : quand il voudrait revenir, il ne pourrait déjà plus! . . . N'importe!" c’est tout de même mal à Norkind de n’avoir pas voulu l’emmener . . . et c’est bien bête au toutou de risquer sa peau * pour un ivrogne qui ne le

30 mérite guère. . .. Ah! tenez, le voilà qui coulel ... Non! ilnage encore. . .. Ah! c’est fini! voilà qu’il tourbil-

lonne. . .. Non! il reparaît! a-t-il la vie durel' Vrai, tout de même, ça me fait encore quelque chose, et je donnerais bien quatre sous de ma poche pour pouvoir jeter une corde à cette pauvre bête. . . . Il est si malin, ce Zéro, qu’il en happerait le bout et reviendrait à terre certainement | .S

— Tonnerre de Brest!” je ne veux pas qu’il meure, ce satané chien! . . . dit le capitaine avec un juron énergique, que le bon Dieu lui pardonnera, parce qu’il échappait à lindignation d’un cœur chaud et généreux. J'ai sauvé des hommes qui ne lui allaient pas à la cheville . . . je le sauverai 10 aussi, nom d’une pipe,” ou nous boirons le dernier coup ensemble. . . .»°

Plus prompt que la parole, avec une agilité que l’on ne se serait peut-être pas attendu à rencontrer chez un homme de son âge et de sa carrure, Jean Pigault sauta dans une barque, 15 et maniant l’aviron avec la vigueur et l’habileté d’un rameur sans pareil, il gagna de vitesse sur le chien en détresse, le dépassa de cinq ou six brasses, revint sur lui en se laissant porter par le courant, et, au moment où Zéro allait disparaître pour la troisième, et probablement pour la dernière fois, il le 20 saisit par la peau du cou, l’enleva à la force du poignet, et le jeta au fond de la barque, où le malheureux chien resta un moment immobile couché sur le flanc, et rendant par la bouche et les narines les torrents d’eau qu’il avait avalés. 25

Cet exploit une fois accompli, et plus vite que nous ne l'avons raconté, le capitaine fit aisément virer sa légère embarcation, et aborda en quelques coups de rames. Yver, qui l’attendait, se chargea d’amarrer la barque, et Jean Pigault, compatissant jusqu’au bout, souleva le chien encore tout 36 étourdi, et le déposa doucement, avec toutes sortes de pré-

cautions, sur la rive, comme il eût fait d’un noyé sauvé par Jui.

Zéro avait du tempérament, et une certaine énergie de caractère. Aussitôt qu’il se vit de nouveau sur la terre 5 ferme, il se sentit un autre homme, — c’est un autre chien que je voulais dire. Ilse fit en lui comme une révolution soudaine, complète et inattendue. La conduite de son maître se présenta à son esprit sous son véritable jour ; ‘ il comprit qu'un particulier qui l’avait abandonné volontairement ne 10 valait vraiment pas qu’il s’exposât une troisième fois à la mort pour lui . .. d’autant plus que ce sacrifice serait complètement inutile, car il voyait bien maintenant qu'il ne parviendrait jamais à rejoindre la Xerëne-Sophie, alors qu’elle courait vent arrière. Il s’assit donc sur son séant, mélan- 15 colique et rêveur, dans l’attitude qu’un peintre pourrait donner à un chien philosophe, qui connaît trop les hommes pour attendre rien d’eux, et qui a déjà trop d’expérience pour espérer quoi que ce soit de la vie et de la destinée. Il devait sans doute beaucoup de reconnaissance au généreux in- 20 connu qui venait de le sauver avec tant de dévouement ; mais celui-là même croyait sans doute avoir déjà fait assez pour lui, et il devait être résolu maintenant à l’abandonner à son malheureux sort. Il n’allait donc plus être qu’un chien errant sur la terre étrangère, un vagabond sans asile et sans 25 pain, n'ayant plus ni feu ni lieu,’ avec la perspective de coucher et de souper à cette auberge de la Belle-Étoile * qui n’est guère meilleure pour l’espèce canine que pour l’espèce humaine. Ces réflexions pénibles mais justes lui mettaient nécessairement de la tristesse dans l’âme, et ses impressions 30 découragées se peignaient avec une énergie singulière dans sa contenance douloureuse et sur sa physionomie expressive.

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