‹ Le chien du capitaine (volume 4)Chapitre 5 sur 24 · par un chien · texte numérisé non relu

par un chien

— Tope-là 1 dit Tautin, c'est affaire faite.* Je l'emmène. Nous allons voir le Sénégal ensemble. La trotte est bonne," et nous aurons le temps de nous accoutumer l'un à l'autre. En revenant, je l'enverrai à Grandcamp,' où je ne tarderai

30 pas à m'en aller planter mes choux. ** Ma femme aime les chiens : comme ça se trouve,' dis donc ! et si le tien lui té-

moigne un peu d'amitié, il ne sera pas à plaindre chez nous. Tout cela est bien entendu ! Maintenant, file ton câble 1 * car si tu restes ici cinq minutes de plus, au lieu d'un passager, j'en enjmène deux.

— Je suis parti ! mais encore un mot. Je vais le faire des- s cendre à fond de cale. Enferme-le, et ne le laisse remonter sur le pont que quand on ne verra plus la terre ; autrement

il sauterait par-dessus le bord, et il n'y aurait rien de fait I

— Sois tranquille ! je ne le lâcherai que de l'autre côté du Finistère.'' . . . Mais va-t-en, tonnerre de Brest 1 le flot baisse lo d'un mètre par minute ; tu vas me faire manquer ma marée.»

Pigault descendit lentement de la passerelle et s'approcha de son chien : h Ici, Zéro ! »

Zéro crut qu'on allait repartir. Il se leva comme si un ressort l'eût poussé, et, au risque de tout culbuter autour de iS lui, mais pourtant sans culbuter rien, il se mit à bondir à droite et à gauche, en avant, en arrière. Pigault calma toute cette fougue avec un mot et un geste de commandement, et le chien revint auprès de lui, calme, docile, soumis. On eût dit qu'il voulait se faire regretter 1 io

A ce moment, le mari de Lise, que les circonstances contraignaient à se conduire en homme politique, et à ne pas dire toute sa pensée, tira le mouchoir dans sa poche, le tortilla serré, en fit une pelote, et, après l'avoir montré à Zéro, le jeta à fond de cale en lui disant : « Apporte 1 » 25

Zéro n'avait pas l'habitude de céder sa part de ces jeux-là. Il se précipita à la suite du mouchoir, sauta sur une pile de sacs, rebondit sur des barils de salaisons, et glissa le bout de son museau entre deux pots de beurre où le mouchoir avait roulé. 30

Mais, pendant qu'il mettait tant d'ardeur à prouver son in-

telligente obéissance et sa bonne volonté joyeuse, sur un signe de Pigault, un matelot poussa la planche qui fermait Pécoutille, et Zéro se trouva prisonnier, non point sur parole» mais derrière une bonne et solide clôture. Il ne comprit 5 pas tout d'abord ; mais, se voyant enfermé, il poussa deux ou trois aboiements sonores, comme pour demander qu'on lui ouvrît. Puis, comme on ne lui ouvrit point, il se jeta avec une sorte de rage contre Tobstacle qu'on venait de lui opposer, s'efforçant de le repousser ou de le briser.

10 Hélas I tout fut inutile. Le navire était solide dans ses détails comme dans son ensemble. Rien ne céda. Zéro comprit qu'il était perdu, et sa douleur s'exhala dans un hurlement lamentable. Ce grand cri, où l'on eût cru reconnaître quelque chose qui ressemblait à l'accent de la voix

15 humaine, frappa l'oreille de Pigault, au moment oli, après avoir fait au capitaine de la Jeune-Alix un dernier signe d'adieu, il s'élançait sur le quai. Il lui retentit dans l'âme, comme le gémissement suprême d'un ami l'appelant à son secours.

20 Instinctivement, sans trop se rendre compte de ce qu'il faisait, Pigault s'arrêta. On eût dit que ses pieds le clouaient au sol. Il était évident qu'il hésitait encore ; mais il se fit honte à lui-même de cette faiblesse, et, d'un pas ferme, sans retourner la tête, il reprit le chemin de la Côte

25 de Grâce pour regagner au plus vite les Roches-Blanches oli on l'attendait. A peu près à moitié chemin du port et de sa maison se trouvait une petite éclaircie, habilement ménagée entre les arbres, afin de permettre au promeneur de jouir un moment d'une échappée de vue sur la mer.

30 Pigault s'était arrêté là bien souvent ; il s'y arrêta une fois encore et regarda.

LiB, /eune-A/ixy abandonnée par son remorqueur, mais entraînée par le jusant, ses voiles gonflées par un vent favorable, et le cap tourné vers le grand large, devait en ce moment filer ses dix nœuds à l'heure.

« A présent tout est fini, se dit le capitaine : Lise va être S contente, c'est toujours cela 1 * Mais moi, je ne le suis pas 1 Pauvre bête I Quel cri, quand elle a senti que je quittais le bord. . . . Ah I te cri-là, il me semble que je l'entendrai longtemps. . . . Mille tonnerres 1 je ne suis donc plus homme à présent. ... Voilà que j'ai la larme à l'œil. . . . lo Est-ce qu'on pleure pour un chien ? ))

Pigault tira sa montre et regarda l'heure. Il était midi cinquante. On dînait chez lui à une heure ; il se secoua, passa sa manche sur ses yeux, — le pauvre Zéro ne lui avait pas rapporté son mouchoir, et pour cause, — et il reprit, en 15 hâtant le pas, le chemin de la Fi7/a des Roches-Blanches,

Pigault trouva, en rentrant, le couvert mis, la soupe trempée '^ et sa femme qui l'attendait, tout en travaillant dans la salle à manger.

Son premier regard fut pour le coucou, qui marquait une 20 heure et une minute.

« Je crois qu'il avance ! dit-il, comme s'il se fût senti en faute, et qu'il eût voulu se défendre, alors même qu'on ne l'attaquait pas.

— Je ne crois pas, répondit M"*® Pigault, non sans quelque 25 vivacité ; il va comme l'église, qui va elle-même comme l'hôtel de ville, lequel va comme le soleil : il est réglé par un horloger du Havre I

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— Le soleil ?

— Eh non I le coucou 1 Mais tu n'es pas en retard. J'ai

failli attendre, mais je n'ai pas attendu ; c'est le principal. Seulement, ajouta-t-elle, en fixant sur le visage de son mari S son œil pâle, singulièrement scrutateur, je voudrais bien savoir où tu as passé ta journée.

— Tu devrais dire : Ta matinée 1

— Soit 1 je ne chicane pas sur les mots I Tu es parti après le déjeuner ... et, depuis lors, on n'a plus entendu

10 parler de toi.'

— Vrai, je suis resté dehors aussi longtemps que cela ?

— Voilà une réponse qui prouve que le temps ne te paraît pas trop long loin de moi. . . . Mais cela ne me dit pas ce que tu as fait. . . .

15 — Ce que j'ai fait ?

— Oui!

— Tiens 1 laissons cela 1 J'aîme autant ne pas en parler ; je voudrais pouvoir l'oublier moi-même.

— Ah 1 tu as fait des choses dont tu n'oses pas parler, des 20 choses que tu voudrais oublier 1 dit la jeune femme, dont

l'œil bleu s'alluma, en laissant voir comme de petites paillettes d'or ^ qui rayaient le saphir pâle de sa prunelle. Prends garde, Jean 1 »

Pigault sourit de cette menace qui ne lui faisait pas

25 peur, et se sentit intérieurement flatté. L'homme est si vain, qu'il cherche partout ce qui peut caresser son amour-propre, et il est si habile, qu'il finit toujours par le trouver.

« J'ai embarqué Zéro, dit-il d'un ton bref. La maison est

30 maintenant débarrassée de ton ennemi, et tu auras demain des œufs frais à ton déjeuner ... si les poules veulent bien

LE CHIEN DU CAPITAINE 6l

ponctae. Tu vois que le procès du criminel n*a pas duré trop kmgtemps. h

Très charmée de la victoire qu'elle venait de remporter, M™« Pigault fit des frais d'amabilité.^ Pigault, de son côté, ne laissa point que d'y mettre du sien," et il s'efforça de S maintenir la conversation à une certaine hauteur. Mais nous devons avouer qu'il n'y réussit guère ; il écoutait sa femme, et c'était son chien qu'il entendait. Le cri de Zéro, au moment où il avait quitté le bord de la Jeune- Alix ^ lui retentissait encore dans la poitrine. lo

Tout semblait, du reste, se conjurer pour lui rappeler l'exilé.

Chaque fois que l'on ouvrait la porte de la cuisine, et qu'il apercevait, sur le tapis que l'on n'avait pas encore enlevé, la place inoccupée, il éprouvait quelque chose comme ï 5 un vague malaise. Le nom du pauvre animal ne fut pas prononcé une seule fois par lui ; mais s'il n'en parlait point, il y pensait.

Lise, qui, au fond, et ses emportements mis à part, n'était pas une mauvaise femme, et qui d'ailleurs avait une sincère 20 affection pour son mari, ne put fermer les yeux sur son chagrin ; elle commença par s'en irriter, lui reprochant tout bas de tant s'attacher à une bête quand il avait une femme ; mais, quand elle vit que cette tristesse augmentait, sans que pour cela son humeur s'altérât, ou qu'il cessât d'avoir pour elle 25 les mêmes prévenances délicates et les mêmes attentions gracieuses, elle éprouva quelque chose qui pouvait ressembler à un remords.

Elle se reprochait d'avoir privé cet homme excellent d'un, compagnon auquel il avait tant de raisons d'être 30 attaché.

Le capitaine ne tarda point à ressentir le contre-coup de ce qui se passait en elle, et, en voyant sa femme d'humeur plus égale et plus douce, il y eut des moments où, nous sommes bien obligé de Tavouer, il oublia complètement son

5 chien 1

Mais, souvent aussi, ce souvenir lui revenait tout à coup, avec une vivacité singulière. Il se demandait alors où était ce pauvre Zéro ; ce qu'il était devenu ; comment on le traitait ; s'il était bien malheureux ; et (lecteur, vous ne rirez

10 pas si vous avez un chien I) s'il pensait encore à lui. Il avait beau vouloir cacher cette préoccupation à M™* Pigault, il y avait des moments où, malgré ses efforts, elle se faisait jour^ sur son visage.

Dans la crainte de rouvrir cette blessure profonde et qui

15 saignait toujours, Lise ne parlait jamais de Zéro; mais, chose étrange I elle en était arrivée à y penser presque autant que son mari.

« J'irai à Cherbourg * dans six mois, se disait le capitaine, pour arrêter mon règlement de compte ' avec les Sorel ; je

20 prendrai terre à Isigny,* et je tirerai une bordée* jusqu'à Grandcamp .... pour le revoir.»

Pour peu que l'ami Tautin se fût piqué d'exactitude, Pigault était certain de recevoir bientôt la lettre, si impatiemment attendue, qu'il lui avait promise.

25 Un beau jour, elle vint, en effet, par le courrier du matin, que l'on distribuait sur la Côte de Grâce à peu près à l'heure du premier repas. Il n'eut pas besoin de regarder l'adresse à deux fois pour reconnaître la bonne grosse écriture du capitaine Tautin. Le timbre de Saint-Louis ' disait que les

30 passagers avaient atteint leur destination. Il la mit dans sa poche, pour la lire tranquillement un peu plus tard, quand il

serait sûr que personne ne viendrait Tinterrompre ou le troubler. Lise n'avait pas aperçu le facteur.

Le capitaine resta encore quelques minutes à causer indifféremment de choses et d'autres * avec sa femme, puis il alluma sa pipe, et il alla fumer au grand air, ce qui lui arrivait 5 du reste assez souvent après ses repas.

Quand il eut parcouru à peu près la moitié de la Côte de Grâce, il entra sous le couvert de la haute futaie, en se dirigeant du côté de la mer. Il gagna le banc rustique, fait d'un quartier de roche, couvert de mousse, oîi il était déjà venu lo s'asseoir pour suivre des yeux la Jeutie-Alix^ le jour ou elle avait emporté Zéro.

Certain maintenant d'être tranquille et sans témoins, il ouvrit sa lettre avec une hâte fiévreuse.

Tautin, qui n'était pas un phraseur, lui écrivait : 15

u Mon bon vieux !

« Je mets la main à la plume pour t'écrire ces quelques mots, ainsi que tu me l'as demandé ; tu peux m'en savoir gré, je t'assure, car les lettres ne sont pas mon fait.* Excepté à ma bourgeoise,' et encore pas bien souvent, je n'écris guère 20 que sur mon livre de bord. Mais ce qui est dit est dit ; j'ai promis et je tiens ! *

« Il faut primo que tu saches que, tant que nous avons été dans la Manche, et qu'il a senti la terre normande, le malheureux Zéro n'a fait que pleurer, crier, geindre et se lamen- 25 ter, que ça fendait le cœur de tous mes matelots, qui ne l'ont pourtant pas tendre. Espérant que ça le ferait taire, je lui ai envoyé sa ration à la même heure qu'aux hommes ; mais il n'a voulu ni boire ni manger. Le soir venu, il s'est fait un peu d'accalmie dans cette tempête, probablement parce que, 30

après avoir donné tant de voix, il ne lui en restait plus dans la gorge. Quand j'ai vu que la musique cessait, je suis descendu, à seule fin de lui parler de toi ; je suis bien certain qu'il m'a compris, car, en entendant prononcer ton nom, il a 5 tourné de l'œil et frétillé de la queue, ce qui, chez le chien, est toujours signe de quelque chose.

« En remontant, j'ai laissé l'écoutille ouverte, pour lui donner de l'air. Il a bondi comme un diable en caoutchouc, m'échappant des mains, et me filant entre les jambes, si vite

10 que je ne m'en suis aperçu qu'après I II a fait deux ou trois fois le tour du pont, comme s'il avait entièrement perdu l'esprit. J'ai eu peur un moment qu'il ne piquât une tête ^ par-dessus le bord, tant il était affolé. Ne te trouvant pas, — il était bien évident que c'était toi qu'il cherchait, — il s'est mis à

15 aller et venir comme un fou, se jetant dans les jambes d'un chacun. Enfin, il s'est trouvé acculé dans un coin ; on en a profité pour passer une corde dans l'anneau de son collier, et je l'ai confié à un mousse, avec défense de le lâcher 'line seconde. Le gamin avait beau faire, s'arc-bouter sur ses

20 reins, Se pencher en arrière, se retenir aux mâts, il en avait toujours plein la main,' tant l'autre -tirait sur la corde. € J'ai dit qu'on le laissât faire un peu, pour voir. € A ce moment-là, nous allions vent arrière, filant nos douze nœuds, le cap au grand large. Mais le gredin n'a pas perdu

25 le nord ; il a piqué, raide comme balle,* du côté du gouvernail, s'est levé tout debout, a posé ses pattes sur le bordage, si fermes qu'on aurait dit qu'elles y étaient rivées, le nez droit sur la côte normande, qu'on ne voyait pourtant plus, et reniflant l'air qui venait de chez toi. Bientôt la lame a grossi,

30 et nous avons commencé à embarquer des paquets de mer.* L'eau lui sautait chaque fois à la figure et le trempait comme

une soupe.* On le rappelait ; impossible de lui faire rien entendre. Il trouvait sans doute que c'était là sa place, car on avait beau le tirer en arrière, il y retournait toujours, en poussant de temps à autre de petits jappements plaintifs.

« Quand nous nous sommes trouvés dans le golfe de 5 Gascogne, où notre coquille de noix sautait sur le dos de ces grandes vagues qui viennent tout exprès d'Amérique sans se déranger de leur ligne,'' pour mieux nous secouer, il a commencé à comprendre qu'il perdait son temps, et que tu n'allais pas te mettre à marcher sur les eaux comme Notre- ïo Seigneur pour venir le trouver. Nous avions d'ailleurs tant de fois viré de bord sous le vent, que j'ai dans l'idée qu*il lui aurait été difficile, si malin qu'il soit, de trouver Honfleur sur la carte. Il a donc quitté son poste, et il est allé se coucher au pied du grand mât, ton mouchoir dans les dents, 15 pour avoir encore quelque chose de toi, voire même qu'il a failli dévorer un mousse qui voulait le lui prendre. Là, il s'est tenu tranquille, et n'a plus rien dit à personne.

« Mes hommes, qui ne sont pas' des brutes, se sont laissé toucher par la douleur de ce pauvre animal ; ils en ont eu 20 pitié, et se sont mis à le gâter à qui mieux mieux.' S'il les avait écoutés, il serait mort d'indigestion au bout de huit jours ; mais on aurait dit vraiment qu'il ne voulait mourir que de chagrin. Il faut que les animaux aient aussi parfois leurs idées 1 Au lieu de s'emporter sur la nourriture,* 25 comme l'auraient fait bien des gens, ton chien n'en prenait que juste ce qu'il lui fallait pour se soutenir. Il voyait bien que tout le monde voulait être bon avec lui ; mais sans faire pour cela le dédaigneux,* il avait toujours l'air de quelqu'un à qui c'est bien égal.' On le caressait : il se laissait faire ; 30 mais lui-même ne rendait la politesse à personne, et, au lieu S

que cela lui fit du tort, on lui en savait plutôt gré. On aurait été fâché qu'il ne fût pas comme cela 1 Les matelots disaient entre eux que, pour toutes les choses de bon cœur, ce chien-là en remontrerait ^ à bien des chrétiens baptisés. S On se souviendra longtemps de lui à bord de \ai Jeune- Alix. tt Nous sommes arrivés à Saint-Louis sans avaries, tout l'équipage en bonne santé. Zéro s'était beaucoup ennuyé pendant la traversée, dans ces derniers temps : * il avait beaucoup dormi et souvent aboyé en dormant, ce qui me

lo ferait croire qu'il a beaucoup rêvé. Il a paru heureux de se revoir sur le plancher des vaches,' qui est aussi celui des chiens. Il a fait trois ou quatre bonds sur la terre solide, comme pour en prendre possession ; puis il s'est mis à courir en jappant et en flairant le sol comme pour y chercher ta

15 trace. Je ne te dis pas ça pour te faire de la peine, mon vieux copain, mais uniquement parce que c'est la vraie vérité : tu avais là un chien qui t'aimait bien I

« Mais ça ne devait pas s'arrêter là I cet effronté a fait en plein port * une chose que les chiens font bien rarement, et

20 qui prouve qu'il a un fier toupet.* Il est entré dans plus de dix bateaux, sautant par-dessus le bord, quand ils étaient à quai, et, au besoin, se risquant sur les passerelles comme un vrai mousse, quand il fallait enjamber pour aller de l'un à l'autre. Je crois qu'on n'avait encore jamais vu cela. Il te

25 cherchait partout, furetant dans tous les coins. Quand il était bien certain que tu n'étais nulle part, il regagnait le pont de la Jeune- Alix pour recevoir sa pâtée et se reposer un peu. Après quoi, il recommençait ses courses comme un vrai dératé.*

30 (( Tu sais qu'une fois à terre les matelots ont la langue bien pendue.' Les miens sous ce rapport,* ne cèdent leiu: part à

personne. En quelques jours, l'histoire de Zéro a fait le tour du port ; elle a même gagné la ville. Ton chien est maintenant connu à Saint-Louis comme le loup blanc. J'ajoute qu'il est considéré, recherché, aimé partout. Un capitaine anglais m'en a offert une somme ; il la doublera si s je veux, car il s'allume sur la bête. Il dit que si le chien est jamais à lui, il en fera son ami intime, et que, lorsqu'il mourra, il lui élèvera un tombeau, avec une inscription en lettres d'or, en anglais et en français.

— En hollandais aussi, mylord, que je lui ai dit, si vous lo voulez être sûr qu'il comprenne ! Le hollandais, c'est sa langue maternelle et il n'en a jamais bien parlé d'autre.

(( Tout cela me fait craindre un malheur. Les matelots, sans leur faire de tort, sont un peu chapardeurs, comme les soldats. Parmi ces hommes de toutes les nations, il peut 15 bien s'en rencontrer quelques-uns * qui ne demanderaient pas mieux que de s'approprier le bien d'autrui.

« J'ai paré la chose de mon mieux, en faisant quitter le port à Zéro. Je l'ai emmené dans l'intérieur de la ville, à l'hôtel des Deux-Pùles, où je loge quelquefois, et que tu con- 20 nais parbleu bien 1 car nous y avons fait ensemble plus d'un bon dîner. Le chien du patron était mort : un grand danois, moucheté de noir et de blanc, qui courait si bien devant sa voiture I Zéro a hérité de sa niche. Je l'enchaîne quand je sors. Lorsque je suis seul à l'hôtel, il reste dans ma cham- 25 bre oU il se plaît mieux. Mais il est si malin que, si je tarde trop, il parvient toujours à se débarrasser de la chaîne ou du collier. Il fait tout ce qu'il veut de ses pattes ; un singe n'est pas plus adroit de ses mains. Nous sommes déjà de bons amis, parce qu'il a du cœur, et qu'il sent que je l'aime 30 bien. Mais tu n'as rien à craindre ! Je vois déjà que ce ne

sera jamais la même chose qu'avec toi. Il y a des moments oh il me regarde comme s'il voulait me demander de tes nouvelles. N'en ayant pas, il m'est bien impossible de lui en donner. Je me contente donc de lui parler de toi, et je

5 vois que ça lui fait toujours plasir.

« J'ai livré mon chargement sans perte ni déchet ; mais, comme je ne tiens pas à revenir sur lest, je m'occupe d'un petit fret que l'on me fait espérer, et que je tâcherai d'avoir aux meilleures conditions possibles. Il s'agit de bois de

10 couleur pour Caen * et pour Cherbourg. Cela m'irait assez," à cause du voisinage de la maison, que, dans ce cas, je ne quitterai plus, car j'ai de vieilles douleurs qui commencent à m'avertir que l'heure de la retraite va bientôt sonner pour moi. Si les choses tournent comme je le souhaite, je serai

15 à Grandcamp dans deux mois. Tu pourras y venir voir ton chien et ton ami.

« Jacques Tautin, « Capitaine au long cours.»''

« P, S. — Vingt mille sabords 1 * cette lettre était écrite de-

20 puis deux jours, prête à partir par le courrier de ce soir. Je

rentre ; je vais à la niche pour voir Zéro, car je suis plus bête

que lui, et j'ai fini par ne plus pouvoir m'en passer ! Plus de

chien ! ni vu ni connu ! * Je m'informe. Les gens de l'hôtel

ne peuvent rien me dire. C'est toujours comme cela ! Je ne

25 sais que faire 1 Je me donne au diable, qui ne veut pas de

moi. Je cours au bateau : Zéro n'y est pas, et il n'y est pas

venu 1 Mais le mousse^ qui a plus de malice qu'il n'est gros,

prétend qu'il l'a vu passer se dirigeant vers l'avant-port. Je

veux en avoir le cœur net,' et je m'y rends pour me ren-

30 seigner.

«J'ai là quelques amis, un entre autres, Auzoufe (du Havre), surveillant du grand bassin, qui est venu plusieurs fois à bord de la Jeune-Alix et qui connaît Zéro. Je l'interroge , il est bien persuadé qu'il a vu, en effet, passer ton chien, mon chien, notre chien ! suivant un matelot appar- S tenant à l'équipage des Deux- Amis y un sloop de Dieppe,* capitaine Franqueville, qui a fait l'an passé trois voyages à Honfleur, et qui était depuis deux jours en partance pour Marseille.

« Il paraît que 2^ro n'avait l'air ni contraint ni forcé, le lo gueux ! bien loin de là ! il marchait sur les talons du matelot, comme s'il avait suivi son maître.

« Cela m'a donné un coup 1

« Si c'était, en effet, le Hollandais, son ancien patron, Zéro serait perdu pour nous ! me suis-je dit ; mais rien n'est iS plus facile à savoir. Je vais aller trouver Franqueville et lui demander des renseignements. Entre capitaines, on se rend bien ces services-là 1

« Mais quand le malheur nous entreprend," il ne fait pas les choses à moitié ! Le sloop avait déjà levé l'ancre ; il 20 était parti depuis une heure, faisant, comme on l'avait dit, voile pour Marseille, avec escale à Cadix et à Gibraltar. . . . Tout cela m'a chiffonné,' je ne m'en cache pas ; je commençais à aimer le poil de la bête,* et je sens que ce pauvre 2^ro va me faire faute.* Quant à toi, t'en voilà débarrassé 25 ... si je ne me trompe, c'est à cela que tu tenais le plus 1 Excuse-moi si je n'ai pas fait mieux, et sois bien certain que j'ai fait du moins ce que j'ai pu.

« Saint-Louis du Sénégal, 12 mai 1878.»

yO LE CHIEN DU CAPITAINE

Le capitaine Pigault, qui avait dévoré cette lettre en un

clin d*œil, en reprit ensuite la lecture, lentement, phrase par

phrase, ligne par ligne, et presque mot par mot ! puis il la

laissa tout ouverte sur ses genoux, hocha la tête à deux ou

5 trois reprises, et dit à demi-voix :

« Du moment où je l'avais renvoyé de la maison, cela devait finir ainsi 1 »

A ce moment un léger bruit de feuilles froissées et de branches écartées derrière lui, et des pas qui se rapprochaient, 10 lui firent tourner la tête. Il se trouva face à face avec sa femme.

« Toi ici ! dit-il doucement.

— De qui est cette lettre ? demanda la jolie créature, dont les sourcils se froncèrent subitement.

15 — Elle est de Zéro ! dit Jean Pigault tout à sa pensée.

— Ah I Zéro écrit donc, à présent ? répondit Lise avec un mouvement d'épaules.

— Je voulais dire du capitaine Tautin, à qui je Pavais donné. . . .

2o — Et qui t'envoie de ses nouvelles ?

— Précisément 1 Mais toi-même, par quel hasard es-tu ici ?

— C'est bien simple, dit Lise, qui tout à coup était redevenue fort douce, et qui venait de s'asseoir sur le banc rustique, à côté de son mari. Tu es sorti ce matin un peu

25 plus tôt que d'habitude, à ce qu'il m'a semblé ; je t'ai vu marcher vite; tu avais l'air préoccupé: j'ai cru qu'il y avait quelque malheur dans l'air, et je t'ai suivi. . . .

— Pas tant de malheur que cela 1 fit Pigault avec sécheresse ; Tautin a perdu Zéro, voilà tout ! »

Lise aurait pu répondre à son mari que, du moment où il ne Pavait plus, peu lui importait que son chien fût ' à celui-ci ou à celui-là ; mais elle n'osa point, tant il paraissait con- 5 trarié. Elle prit donc, sans rien répliquer, la lettre que Pigault lui tendait, et elle la lut tout bas.

({ C'est bien malheureux ! dit-elle, en la lui rendant avec une certaine émotion. Qui aurait pu prévoir cela ?

— On ne prévoit jamais I » dit Jean Pigault, sans la re- 10 garder.

Trois ou quatre mois se passèrent, et l'automne jaunit de nouveau les feuilles des hêtres, des platanes et des ormeaux qui décorent les belles pentes de la Côte de Grâce, sans qu'aucun incident vint égayer ou attrister la vie un peu 15 monotone, mais calme, et, à tout prendre, assez heureuse des deux époux. Pas une seule fois le nom de Zéro n'avait été prononcé par l'un ou par l'autre. Si le capitaine gardait du passé un souvenir pénible, il avait du moins la discrétion de n'en jamais rien laisser voir. Quant à la jeune femme, 20 comme si elle eût eu à cœur de lui faire oublier les ennuis dont elle avait été la cause, et qu'elle n'avait pas prévus si grands, elle se montrait avec le capitaine pleine de gentillesse et de grâce. Il y avait là un changement, je dirais volontiers une conversion morale, qu'il eût été injuste de mé- 25 connaître. Il suffisait qu'elle pût croire qu'une chose était agréable à son mari pour qu'elle s'empressât de la faire. Pigault avait perdu un chien, mais il avait trouvé une femme. Peut-être, parmi nos lecteurs, s'en rencontrera-t-il qui ne le plaindront pas. Lui-même ne se plaignait point. 30

Seulement il se demandait parfois ce que Zéro était

devenu ; et dans ces moments-là, une ombre assombrissait son front. Mais il essayait de chasser loin de lui cette pensée importune, et se reprochait à lui-même ce qu'il appelait une faiblesse indigne d'un homme. Lise devinait

5 alors ce qui se passait en lui, et elle restait triste jusqu'à la fin de la journée.

Cependant elle s'occupait de sa maison comme la meilleure des ménagères, et l'on pouvait dire qu'il n'y avait pas dans tout Honfleur un intérieur mieux tenu que le sien.

10 Sans avoir une grande fortune, à force d'ordre et d'économie, par un judicieux emploi de ses ressources modestes, elle arrivait à le faire mieux vivre que la plupart des riches bourgeois de la ville. Il ne faut pas croire que tous les hommes soient indifférents à ces mérites-là chez mesdames leurs épouses.

15 Mais que de peines la brave petite femme se donnait pour obtenir ces résultats I Les jours de marché, par exemple, elle se levait avec l'aurore, et suivie de Jeanneton, qui portait le panier, elle achetait de première main * ce que les paysannes apportaient de meilleur au chef-lieu de canton."

20 Un certain samedi, qu'elles revenaient ainsi toutes deux, avec une foule de bonnes choses, et charmées de faire des gâteries au capitaine, qui dormait encore. Lise, qui marchait la première, aperçut devant sa porte, couchée en travers, une forme étrange, dont tout d'abord, et à première vue, elle ne

25 distingua point la nature. On eût dit d'une masse sombre, comme d'un tas de poils noirs et gris, qui ne remuait pas.

Elle recula, avec un sentiment de crainte plus instinctif que justifié, — car cette chose sans nom semblait inoffensive, — et elle appela sa bonne.

30 « Jeanneton, Jeanneton ! qu'est-ce que cela peut bien être ? regardez donc ! »

Jeanneton, fille des champs, robuste et hardie, passa devant sa maîtresse, qui venait de faire deux pas de retraite, et toucha du pied Tobjet inconnu. On entendit un murmure plaintif, comme un gémissement. Puis lentement, péniblement, la chose se souleva, accentua ses lignes,* et les deux S femmes virent devant elles un chien.

« Dieu 1 Madame, mais c'est Zéro 1 » s*écria Jeanneton qui, dans son saisissement, faillit laisser tomber le panier aux provisions.

Zéro, car en effet c'était bien lui, Zéro, en entendant pro- lo noncer son nom, remua doucement la queue, comme pour faire voir qu'il avait compris ce que Jeanneton venait de dire. Mais, en reconnaissant M™« Pigault, le pauvre animal se ressouvint, hélas ! que la maîtresse de la maison ne l'aimait pas, et timide comme les malheureux, portant bas l'oreille, sans 15 se plaindre, mais en lui jetant un regard navré, qui semblait demander grâce, il se traîna lentement, péniblement de l'autre côté de la route, et se coucha au bord du fossé, les yeux fixés sur ce logis dans lequel peut-être il ne rentrerait jamais, mais au seuil duquel il était revenu mourir. 20

« Ah ! Madame, dit Jeanneton, dont le cœur était compatissant et l'âme tendre sous sa rude enveloppe, voyez comme il est maigre ! ses os crèvent sa peau 1

— Oui, dit Lise, on voit qu'il -a souffert. Puis elle ajouta : Je n'aurais pas cru que cela pût me faire autant de peine I m 25

Le regard de l'infortuné, si craintif et si douloureux, plus éloquent qu'aucune parole humaine, entrait comme un aiguillon dans le cœur de la jeune femme, oh il enfonçait la pointe du remords.

« Faut-il que j'aie été mauvaise, pensa-t-elle, pour qu'il ait 30 si peur de moi ! »

Elle l'appela.

Zéro se souleva comme pour aller à elle ; mais comme s'il n'avait pas cru que ce fût vrai, il se recoucha à la même place. La jeune femme comprit ce qui se passait en lui. S « Allons ! dit-elle d'une voix affectueuse et bonne, je vais à toi, puisque tu ne veux pas venir à moi 1 »

Elle traversa rapidement la route. Zéro se rasa contre terre, craintif. Mais elle, pour le rassurer, prit dans ses deux petites mains cette grosse tête, qui n'était pas devenue plus 10 belle en voyageant, mais qui était toujours restée si intelligente, et elle la flatta, la caressa, en donnant les plus doux noms à celui qui n'avait jamais reçu d'elle que de dures rebuffades, et qui n'avait connu que ses dédains.

Le changement était si grand que, tout d'abord. Zéro, 15 rendu défiant par l'expérience amère de la vie, n'y voulut pas croire. Il regarda son ancienne maîtresse à deux fois, comme pour s'assurer qu'elle ne le trompait pas.

Peu à peu cependant il se laissa convaincre, et, tout reconnaissant, il lui lécha les mains et la regarda avec des 20 yeux qui la remerciaient et qui lui disaient clairement :

« C'est bien vrai, n'est-ce pas ? Tu ne voudrais pas tromper un pauvre chien qui ne t'a jamais fait de mal ? »

Jeanneton cependant venait d'ouvrir la porte de la cuisine, et Zéro se sentait de furieuses envies d'entrer. Mais il hési- 25 tait encore, et, toujours immobile à la même place, il regardait l'intérieur brillant de cette maison oli il avait jadis été si heureux, et dont on l'avait si cruellement chassé.

« Allons I viens ! » lui dit M™« Pigault, qui devinait toute sa pensée, et qui voulait se faire pardonner ses torts. 30 Elle entra : il la suivit.

Mais il était tellement épuisé par la fatigue et le besoin,

qu*à peine arrivé dans la cuisine, il se coucha sur la première dalle, comme s*il n'avait pas eu la force d'aller plus loin ni de se tenir debout.

« Il meurt de faim 1 » dit la compatissante Jeanneton.

Lise prit la tourte, et, elle-même, coupa une tranche de 5 pain, épaisse et large, et la divisa en très petits morceaux qu'elle lui donna l'un après l'autre. . . . L'affamé n'en faisait qu'une bouchée. Ils disparaissaient comme si on les eût jetés dans un gouffre. Il aurait dévoré la miche tout entière, et Lise était si contente du plaisir qu'elle lui faisait, qu'il lo n'aurait pas fallu la prier beaucoup pour qu'elle la lui donnât.

« C'est assez, Madame 1 dit la prudente cuisinière. Il ne faut pas qu'il mange trop, après un si long jeûne. Ce serait capable * de lui donner une indigestion. ... Je lui ferai une bonne soupe tantôt.» 15

Cependant Zéro, le cri de l'estomac apaisé, se souvint qu'il avait un cœur. Il promena autour de lui des yeux qui cherchaient partout, et ce qu'ils cherchaient, on le savait bien !

Il alla flairer les habits du capitaine que Jeanneton, la veille au soir, avait déposés sur une chaise tout près de la 20 cheminée, et son odorat si fin ne le trompa point sur leur propriétaire.

Certain désormais de la présence de son maître, il regarda tour à tour Lise et l'escalier qui conduisait à la chambre de Jean Pigault, comme s'il avait voulu lui demander la permis- 25 sion de monter.

(( Ah I Madame, fit Jeanneton, en joignant les mains, que Monsieur va donc être content, lui qui avait tant de chagrin 1

— Oui ! bien content I et je ne veux pas retarder son bonheur. . . . Allez ouvrir doucement la porte de la chambre : 30 c'est Zéro qui va le réveiller.»

j6 LE CHIEN DU CAPITAINE

Zéro avait écouté tout ce dialogue avec une telle attention que Ton eût dit vraiment qu'il en comprenait le sens. Il monta lentement derrière la bonne ; mais à peine eut-elle ouvert la porte, qu'il se jeta dans ses jupons, au risque de

S s'y empêtrer et de la culbuter, et il se précipita dans la chambre.

Il vit son maître, bondit vers le lit, et tomba comme une masse sur la poitrine du dormeur. Jamais, on peut le dire, homme ne fut réveillé plus brusquement.

lo Le capitaine poussa un léger cri, avant même d'ouvrir les yeux, et le chien, qui craignit sans doute de lui avoir fait du mal, redescendit du lit aussi vite qu'il y était monté. Jean Pigault, cependant, complètement réveillé, regarda autour de lui, et voyant dans sa chambre celui qu'il croyait à l'autre

15 bout du monde, il se demanda s'il ne dormait point encore. Mais Zéro, sautant pour la seconde fois sur son lit, put le convaincre par la réalité de son poids de la vérité de sa présence. La folle ardeur de sa joie acheva victorieusement la démonstration. Quel autre que ce pauvre Zéro l'aurait

20 donc tant aimé et se serait livré à de tels transports en le revoyant ? On ne rencontre pas deux chiens comme celui-là dans sa vie.

Le capitaine enfonça ses deux mains dans la crinière emmêlée de Zéro, qui, depuis quelques jours, avait assez visible-

25 ment négligé les soins de sa toilette, et le regardant fixement dans les yeux :

(( Oui, c'est bien toi, lui dit-il enfin, tu n'es pas plus beau qu'autrefois, mais tu as toujours l'air aussi bon. . . . Ah 1 d'où viens-tu, comme cela ? »

30 Zéro eût bien voulu répondre à toutes ces questions, mais Jean Pigault les lui faisait en français, et le chien de Norkind

Van der Tromp ne parlait aucune autre langue que le basallemand : c'est ainsi qu' à Berlin on appelle le hollandais. Il dut donc se contenter de lécher les mains de son maître, et de le regarder avec toute la tendresse qu'il est permis à un chien d'exprimer par signes. S

M™« Pigault eut la délicatesse de ne pas monter tout d'abord. Elle ne voulait point troubler par une présence importune le plaisir que les deux amis éprouvaient à se retrouver ensemble. Mais, au bout d'un moment, craignant qu'une plus longue abstention n'eût quelque chose d'affecté, elle entra, souriante lo et gaie, et d'une gaieté très sincère, en femme heureuse du bonheur de son mari.

Le capitaine, en l'apercevant, remarqua pour la première fois que Zéro était monté sur le lit et qu'il n'avait pas pris un bain de pieds ce matin-là. Aussi, pour éviter un orage is qui pouvait assombrir si tristement les premières heures du retour et du revoir :

« Veux-tu bien descendre, malheureux ! dit-il, en prenant le chien par la peau du cou ; tu ne vois donc pas que nous avons des draps blancs d'hier ? 20

— Laisse-le, va 1 dit Lise, involontairement attendrie ; vous êtes si contents tous deux que cela vaut bien un blanchissage. »

Ces paroles contrastaient si fort avec la première manière de sa femme, que le capitaine, enchanté mais non moins sur- 25 pris, la regarda à deux fois, pour s'assurer qu'elle était sincère.

Lise comprit ce regard, et, répondant à ce que son mari pensait mais ne disait pas :

« C'est moi qui l'ai retrouvé et qui te l'ai envoyé, fit-elle ; ne t'occupe pas de ces misères-là. ... Je ne veux pas 30 qu'elles troublent notre bonheur à tous trois I

— A tous trois 1 dis-tu vrai ? demanda le capitaine, qui n'en pouvait croire ses oreilles.

— Oui, à tous trois ! répéta M™<^ Pigault avec une certaine fermeté. J'ai été bien dure parfois pour ce pauvre chien,

5 ajouta-t-elle, en passant -sa jolie main blanche et fine sur la tête de Zéro, qui ne s*était jamais vu à pareille fête. . . . Mais, que veux-tu, mon ami ? ce n'est pas ma faute 1 je trouvais que tu t'en occupais trop 1

— Chère enfant 1 certainement que j'aime bien cette 10 pauvre bête ! mais cette affection peut-elle se comparer à

celle que j'ai pour toi 1 »

Les jolies joues de marbre blanc de M°*<^ Pigault prirent une teinte rosée, et ses yeux bleus se relevèrent sur son mari, puis se baissèrent de nouveau.

15 « S'il faut tout dire, continua Lise, autrefois je ne le trouvais pas beau ; à présent, il me semble superbe 1

— Ce qui prouve que l'amour est aveugle ! fit le capitaine, en riant de son large rire, car le pauvre diable est plus laid que jamais I

20 — Enfin, s'il me paraît beau, à moi, tu n'y peux rien, j'imagine ! je ne suis pas une mauvaise, va ! poursuivit la jeune femme, et tu sais que j'ai de l'affection pour toi, mon cher Jean ! . . . Aussi, quand j'ai été bien certaine que tu ne me préférais pas ce pauvre toutou. . . .

25 — Encore, Lisette !

— Et que tu avais bien voulu le renvoyer à cause de moi, vrai I cela m'a changé tout à fait les idées ! .... Je m'en suis voulu de l'avoir fait chasser de la maison pour une couple d'oeufs . . . d'autant plus que ceux de l'épicier ne

30 sont pas si mauvais que cela ! . . . . Puis, quand j'ai été témoin de la peine que te faisait son absence, quand j'ai vu

avec quelle douceur tu portais ton chagrin, évitant même de me le faire voir, j'ai eu de véritables remords ! . . . Vrai I si j'avais su où le trouver, je serais allée le chercher moimême, et je te l'aurais ramené par l'oreille. ... Et, maintenant qu'il nous est rendu, tu peux être bien certain que je s ne lui ferai jamais plus de misères. ... Je veux qu'il m'aime aussi, moi ! Crois-tu qu'il voudra bien ?

— Il t'adorera 1 garde-toi d'en douter I fit Pigault en riant ; je suis sûr, à présent, que c'est moi qui vais être jaloux 1

— Alors, nous allons mener une bonne petite vie tous en- lo semble 1 » dit Lise en frappant joyeusement ses deux mains mignonnes l'une contre l'autre !

Elle avait dit vrai. Rien ne gâta plus les joies innocentes, rien ne troubla désormais la paix heureuse de ce trio d'amis. 2^ro, qui n'avait pâti que pendant quelques jours, reprit bien is vite son embonpoint respectable, et par son affection, sa gentillesse et son intelligence, il fit le bonheur des deux, qu'il aima à peu près également. Il affectait même parfois une certaine préférence pour Madame ; mais on a tout lieu de croire que ce n'était là qu'une simple galanterie, car il 20 jetait parfois du côté du mari un regard très fin, qui lui disait clairement :

« N'en crois rien ! tu sais qu'au fond c'est toujours toi que j'aime le mieux ; mais il faut flatter un peu les femmes ! »

Jean Pigault trouvait que son chien avait raison, et n'avait 25 garde de se plaindre.

Arrivé là, it s'assit en nous regardant d'un air qui semblait dire:

« Ah çà 1 vous autres, est-ce que, par hassard, vous en avez pour longtemps ? * Moi, je voudrais bien m'en aller.» 5 « Il me parut si drôle avec sa mine renfrognée, que je lui donnai un morceau de sucre. Alors, doucement, il vint poser sa tête sur mon genou. Il me sembla que c'était une manière comme une autre de me dire : Merci / . . .

— C'est à vous ce chien-là ? que je demandai au second. 10 — C'est à moi et pas à moi ! qu'il me répond. Il appartient à tout le monde et à personne. . . .

— Comment cela ?

— La chose est bien simple ! Le jour même oh nous partions du Sénégal, il avait suivi, sans qu'on ait trop su pour-

iS quoi, un matelot de Ronfleur, qui était timonier en second à bord des Deux-Amis, Les Deux-Amis^ c'est mon bateau. Le timonier, qui aimait les bêtes, demanda à l'emmener, ce qu'on ne lui refusa pas. Mais le pauvre diable est mort en route, par le travers de Gibraltar. Alors le chien sans maître

20 est devenu comme qui dirait * le chien de l'équipage ; il est aimé de tout le monde parce qu'il a bon caractère. Quant à lui, on voit bien qu'il n'a guère de préférences : il va tantôt avec l'un, tantôt avec l'autre, le nez au vent, l'oreille aux écoutes, l'œil au guet. Il est certain qu'il cherche quelqu'un,

25 mais que ce quelqu'un-là il ne le trouve pas. Je n'ai jamais vu un chien dévisager comme cela les nouveaux venus. Mais assez causé, capitaine 1 nous partons demain pour Oran ; ' je n'ai pas une minute à perdre. . . . Enchanté de vous avoir revu.»

30 « Le second des Deux-Amis s'en alla. Le chien le suivit, ou du moins il en eut l'air ; mais il était aisé de voir qu'il

n'y mettait pas beaucoup de zèle. Une heure après, je rentre à mon bord. Je me retourne. Qu'est-ce que je vois, le barbet sur mes talons 1

« Voilà, me dis-je, un chien qui aime mieux aller en Normandie qu'en Afrique 1 S

« Cela me paraissait si drôle de lui voir demander ainsi son passage, tantôt sur un bateau, tantôt sur un autre, que, ma foi ! je voulus le lui donner sur l' Utiky comme il l'avait eu sur les Deux- Amis . . . s'il promettait de n'être pas trop difficile sur la nourriture. lo

(( La chose parut lui convenir, car il ne quitta plus mon bord.

« Quatre jours après, je partais pour Caen avec un chargement d'huiles. J'étais fier de mon nouvel ami. J'en aurais assez volontiers fait parade sur le port ; mais, le lendemain de 15 notre arrivée, il désertait sans tambour ni trompette,* et moi, ne sachant ce qu'il était devenu, je ne lui ai pas accordé plus de regret qu'il n'en méritait. . . . Cependant, comme il m'a fait tout à l'heure l'amitié de me reconnaître, je ne lui garde pas rancune, et je vais lui donner de bon cœur une poignée 20 de main.»'

Tout en parlant ainsi, le capitaine Paris tendit à Zéro sa large paume, dans laquelle celui-ci mit gravement sa patte.

« A présent je comprends tout, dit Pigault ; j'avais donné cette pauvre bête au capitaine Tautin. 25

— De la Jeune- Alix 1

— Précisément 1 Tautin l'a emmené au Sénégal. Là il a fait la rencontre d'un matelot de Honfleur, qu'il a reconnu, et par lequel il a sans doute espéré se faire un jour rapatrier. . . . Après la mort de ce matelot, il a cherché fortune 3^ ailleurs, et le hasard l'a bien servi puisqu'il vous a rencontré I

— Et si, au lieu de s'adresser à moi, il se fût butté à un autre capitaine partant pour la Chine? . . . C'était possible après tout !

— Tout est possible ! Dans ce cas-là il aurait fait le tour 5 du monde, d'une façon ou d'une autre. . . . Mais je suis

convaincu, mon cher capitaine, qu'il aurait plutôt navigué dix ans que de renoncer à retrouver son maître. . . .

— Eh bien ! vrai 1 vous savez vous faire aimer des chiens» vous ! dit le maître de V Utile, . . . Mais de Caen ici, com-

10 ment est-il venu ?

— Je vous avoue que je ne lui ai pas demandé . . . mais je le devine ! Il est allé deux fois à Caen, et il est revenu à Honfleur avec moi. Il aura reconnu la ville, et, avec son merveilleux instinct, retrouvé son chemin tout seul. . . .

15 II n'y a guère, après tout, qu'une vingtaine de lieues entre ces deux localités ; pour un gaillard comme lui c'était assurément peu de chose, presque un jeu, une véritable promenade, et il a fait bien plus fort * que cela dans sa vie. . . . Seulement, comme vous ne lui aviez sans doute pas donné

20 d'argent pour ses frais de route, il a été mal reçu dans les auberges, et, en arrivant ici, il était à moitié mort de faim ; mais vous voyez qu'il s'est assez bien remplumé ! *

— Il me paraît mieux aimer votre cuisine que celle de VUtile^ et je doute qu'il me demande à rembarquer de

25 sitôt.

— Je crois, en effet, dit Jean Pigault en prenant congé du capitaine Paris, que lui et moi nous voici à terre pour le restant de nos jours ! »

Ainsi finit l'histoire véridique et merveilleuse du Chien du

30 Capitaine, Un jour viendra peut-être oîi elle passera à Pétat

de ■ légende, agrémentée de quelques détails nouveaux, mais

qui auront le tort d'être moins vrais que ceux que nous venons de raconter.

Zéro vit toujours, et nous avons Phonneur de le compter parmi nos amis. Les baigneurs de Trouville, de Villers et d'Houlgate,^ en excursion sur la Côte de Grâce, ont certaine- 5 ment vu, Tan passé, dans la cour presque toujours ouverte de la Villa des Roches- Blanches^ un joli bébé de deux ans, blond, blanc, rose : c'est Théritier de Jean Pigault. Il est encore tout petit ; mais il passe déjà une partie de son temps à tirer la queue et les oreilles d'un chien, mi-parti de caniche lo et de barbet : c'est Zéro, un peu plus gros, un peu plus gras, un peu plus gris qu'autrefois, mais toujours aussi bon. Il adore le fils de son maître, et se laisse taquiner, torturer, tourmenter par lui, avec une patience inaltérable. Parfois le jeune M. Pigault, cavalier inexpérimenté, mais intrépide, 15 sent le besoin de faire une promenade sur son chien. Il enfourche bravement Zéro, qui se laisse faire avec bonté ; le jeune brave enfonce ses mains potelées dans la toison frisée, où elles disparaissent tout entières, ou bien encore, s'il a peur de tomber, il serre dans ses deux petits bras le cou du 20 bon chien, qui secoue paisiblement la tête, quand il sent que bébé va l'étouffer. On commence alors une interminable chevauchée autour de la cour. Blanchette et Noiraude, qui vivent toujours, et qui pondent plus que jamais, — on a placé leurs hottes à deux mètres du sol, pour éviter à Zéro 25 de trop dangereuses tentations, — ont soin de ne pas se trouver sur le passage de leur ancien ennemi, et elles s'enfuient, traînant l'aile, tirant la patte, et poussant, à sa vue, de petits cris effarouchés, comme font souvent les poules quand elles ont peur. Mais Zéro, qui les dédaigne ne les 30 regarde même pas.

Par une des fenêtres du premier étage, Lise se penche pour suivre les ébats de monsieur son fils, et elle sourit au capitaine, assis sous une tonnelle de clématites et de jasmins, et qui n'est pas assez complètement absorbé par le Mouve- 5 ment du port^ sa feuille préférée, ou le Messager du Havre^ pour ne pas jeter de temps en temps un coup d*œil attendri sur les deux êtres qu'il aime le plus au monde, — après sa femme, — son fils et son chien.

Page 1. — I. son absence me fait nn vide, his absence makes me tniss htm ; Ut., " makes a void."

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