C. FONTAINE
AMHERST, Mass. July, 1898
« Où donc est Zéro? demanda Jean Pigault à sa femme, lorsqu'il eut fini de manger sa soupe; je suis si accoutumé à le voir ici quand nous dînons, que son absence me fait un vide. ù
— Je l'ai enfermé,» répondit, un peu sèchement peut-être, 5 celle à qui cette question était adressée, et qui n’était autre que M Pigault elle-même, en son nom de jeune fille* Mie Lise Lehalleux, née d’un père cultivateur dans les environs de la jolie petite ville de Honfleur, et mariée depuis environ six mois à un ancien capitaine au long cours,” Jean Pigault, 10 qui jouissait d’une honnête aisance, honorablement gagnée par son travail sur terre et sur mer.
« Eh! pourquoi l’astu enfermé? continua le mari.
— Parce que je le trouve insupportable pendant les repas! c’est bien assez de l’avoir dans les jambes ‘ le reste de la jour- 15 née. Arrangez-vous tous deux pour nous donner au moins cette heure de tranquillité.»
Mre Pigault parlait encore, quand Victoire, campagnarde haute en couleur et bien embouchée,” bonne à tout faire du petit ménage, entra dans la salle à manger, à seule fin de rem-20 placer le potage par une matelote normande.’
Au moment où elle ouvrit la porte, et il fallait qu’elle fût
assez grande pour livrer passage à son importante personne, un chien de taille moyenne, mais singulièrement vigoureux, se précipita dans la salle comme un ouragan, fit trois fois le tour de la pièce en courant comme un fou, érailla de ses s griffes d’acier la couche de cire rouge soigneusement étendue sur des carreaux de pierre dure, frottés et reluisants, renversa une chaise, mit la patte dans une assiette oubliée par terre, et attira sur sa tête les imprécations et les colères d’un énorme perroquet rouge, jaune et vert, gravement perché sur
10 le bord de sa mangeoire.
Les yeux de Mme Pigault eurerit un éclair -bleu qui les fit briiler comme deux pointes d’acier. Zéro rencontra sans doute ce regard, car il s'arrêta au milieu de ses gambades, calmé comme par enchantement, et alla s’abriter derrière la
15 chaise de son maître, craintif, rasé contre terre,' se faisant petit, tremblant qu'on ne le renvoyât à son chenil.
« Tu ne me débarrasseras donc jamais de ce sot animal ? demanda Lise à son mari, de sa voix de tête la plus provocante.
20 ——]1i m’aime tant! répondit Jean Pigault avec beaucoup de douceur, que je te serai vraiment obligé de bien vouloir me le laisser.
— Il n’a pas affaire à un ingrat! répliqua l’irascible créature, et s’il te fallait choisir entre lui et moi, je sais bien
25 lequel de nous deux tu sacrifierais |
— Ilne m’en a jamais tant dit contre toi! fit" Jean Pigault, avec une naïveté qui n'était peut-être pas exempte d’un peu de malice. Mais, grâce à Dieu, je sais bien que tu ne te crois pas toi-même. Tu me connais; tu sais que j'ai une
3° profonde affection pour toi . . . trop grande peut-être, et tu abuses de ma faiblesse,
— En attendant, dit Mme Pigault, voilà :cette horrible bête installée dans la salle à manger, c'est, je le sais, ce que vous vouliez tous deux | »
Jean Pigault se leva, et, ‘sans répondre à sa femme, il appela Zéro à voix basse. | $ Le chien comprit que, cette fois, toute résistance était inutile : il se leva -et quitta sa place, — sa ‘bonne place derrière son maître, où il était si bien, — et il le suivit. |
« Viens, mon pauvre vieux, dit Jean Pigault, en le flattant, de la mañh et de la ynix, quand ils furent sortis tous deux de 10 la salle à manger; tu sais bien que nous ne faisons plus ici ce que nous voulons ! ‘Ce n’est pas comme autrefois, quand j'étais garçon |! »
11 enferma le chien dans une sorte de buanderie, attenant à la maison, et dont :l était certain que personne n'rait 15 ouvrir la porte pendant le dîner ; puis il rentra dans la salle, la tête basse, visiblement attristé, et, sans rien dire, il alla reprendre sa place. |
Cependant la figure de Lise n'avait point l’aspect irrité que son mari avait paru craindre ; elle semblait, au contraire, > adoucie par son triomphe, ce qui ne prouvait point une maw vaise nature. Mme Pigault, en ennemie généreuse, avait désarmé après la victoire. Ilne fut pas mal aisé’ de s'apercevoir que le mari fut heureux de ces dispositions nouvelles et plus clémentes. ‘Tl se dit sans doute qu'après tout, il 25 serait bien insensé de laisser un chien troubler la paix de son ménage, et il regarda sa femme avec des yeux qui ne demandaient qu’à signer un traité de paix.
Mme Pigault était vive, mais elle n’était pas méchante ; fille d’honnêtes gens, honnête elle-même, elle aimait son mari: 30 c’est le grand point, sans doute; mais si elle l’aimait beau-
coup elle ne l’aimait pas toujours bien. Il y avait, en effet, dans son affection, un peu de légèreté, assez de caprice, et beaucoup de tyrannie. Bonne au fond, et avec des qualités plus solides qu’on n'eût peut-être été tenté de le croire: au s premier abord: telle qu’elle était, son mari l’adorait. Jean Pigault formait avec Lise Lehalleux le contraste le plus frappant : c'est peut-être pour cela qu’ils s'étaient plu. © Jean était le type du loup de mer: large d’épaules et de poitrine, le front bronzé par tous les soleils,’ l’œil bien ouvert, 10 glauque comme les vagues qu’il avait si souvent fegardées, les pommettes saillantes, la bouche large, mais avec une expression de franchise qui, tout de suite, vous prenait le cœur ; la parole sonore et le rire éclatant. Sur terre, il écartait un peu les jambes en marchant,’ comme lorsqu'il voulait prendre 15 ses aplombs sur le pont tremblant de son navire; mais il pouvait porter un sac de blé de sa cave à son grenier sans que ses reins fléchissent.
Pas un fil d'argent dans sa chevelure épaisse et rude comme la crinière d’un lion; pas un poil grisonnant dans sa 20 barbe taillée en éventail. Il avait navigué assez heureusement, et, à quarante-cinq ans, il s'était retiré des affaires avec assez de bien pour vivre tranquille. Il rencontra Lise, ? la trouva de son goût à première vue, la demanda le lendemain, et, un mois après, il se lançait sur cet océan de la vie 25 conjugale, qui ne cache peut-être pas moins d’écueils que l’autre.
Ce fut, à tout prendre, un ménage heureux.
Zéro, le chien du capitaine, avait été jusque-là le seul point noir visible à leur horizon: mais ne suffit-il pas d’un 30 grain pour contenir une tempête? — c'est du moins ce qu’assurent les marins.
Lise prétendait que Zéro lui faisait du tort dans l’affection de son mari. A force de le répéter, elle avait fini par le croire et par prendre en grippe ce malheureux chien, qui n’en pouvait mais,! qui n'avait à se reprocher aucun tort envers elle, et qui, ne se sentant point aimé, — les bêtes ne $ se trompent jamais comme les hommes à ces choses-là, — avait sagement pris le parti de ne plus s'occuper de sa maftresse. Il n’en était pas arrivé là du premier coup. Tout au contraire, dans les premiers temps, il avait essayé de la désarmer par ses regards soumis, et par mille marques de 10 déférence et de respect. Il lui avait prodigué les attentions et les égards, à son arrivée dans la maison, où il était pourtant installé avant elle, Mais il avait bientôt compris qu’il ne parviendrait jamais à conquérir les bonnes grâces de cette personne difficile, et comme il avait sa dignité de chien, 15 il se retira sous sa tente," je veux dire dans sa niche, et prit le parti de ne pas plus tenir compte du dédain de Madame que si elle n'avait jamais existé; de fait, elle n’exista plus pour lui.
Cette mésintelligence entre deux créatures qui lui étaient 20 chères, bien qu’à des titres différents,” n’avait pu échapper à Jean Pigault. Le brave capitaine en avait éprouvé une contrariété vive, car il aurait voulu voir la bonne harmonie régner toujours entre ceux qui vivaient auprès de lui, principalement entre sa femme et son chien. Ce n'était pas du 25 chien qu'était venue la résistance ; Pigault le savait bien, et comme c'était une excellente nature, il avait essayé de réparer les torts de Lise, en aimant Zéro davantage. Cette visible recrudescence de tendresse, qui partait d’un bon cœur, mais qu’il eût fallu cacher, n’était pas faite pour ramener 30 Lise à des sentiments meilleurs. Contre toute vraisemblance,
et contre toute raison, elle prétendait que la part d'affection que l’on donnait au pauvre animal était prise sur la sienne et son antipatitie contre lui s’en accrut encore. - Zéro, cause involontaire de cette regrettable mésintelhs gence, ne semblait point au premier abord mériter la faveur de l’un des époux, m1 justifier la cramte de l’autre. Comme beaucoup d'hommes de motre connaissance, il manquaït absolument de prestige. La mature lui avait refusé les qualités extérieures. Il avait reçu en partage un grand cœur .… . . 40 mais ce cœur était mal logé . . . il n'avait même pas le type bien caractérisé d'une race: un peu long, bas sur jambes, la tête énorme, avec une moustache ‘hérissée, et une sorte de toupet qui lui retombait sur les yeux, il avait du moins une physionomie originale, qui l'empêchait de ressembler à per- 15 sonne. Son poil n’était pas moins mêlé que son sang. Il était poivre et sel,” comme la barbe d’un homme -de-cinquantecinq ans; tantôt lisse et tantôt frisé, ras sur les reins et les cuisses, long dans le cou et retombant sur les épaules, ce qui lui donnait je ne sais quel * aspect léonin. Tout cela formait 20 un ensemble probablement étrange, mais ‘qui n’avait rien de flatteur. Ilne serait venu à personne l’idée qu’un pareil chien pôt être le compagnon préféré d’une jolie femme, et l’on comprenait bien qu’il eût déplu à Me Pigault. £t pourtant, si on l’avait bien connu! Jamais chez aucun 25 être les défauts visibles n’avaient été rachetés par un tel ensemble des qualités internes, les plus précieuses et les plus rares. L'intelligence pétillait dans ses yeux pleins de malice et de ruse; il avait de l’esprit à en revendre à dix chiens ;‘ quant à son cœur, M. de Buffon,* en manchettes de dentelle, 30 en aurait fait l'éloge en pleine académie. L’affection qu'il portait à son maître avait tous les caractères d’un attache.
ment passionné. Le eapitaine Pigault ne l'avait ni acheté,
ni reçu, ni élevé, ni trouvé. La façon dont il était tombé
entre ses mains avait, a contraire, un certain côté roma- ‘ nesque.
Quelque temps avant son mariage, auquel, du reste, il ne 5 pensait pas encore, le capitaine se promenait un soir sur la jetée de Honfleur, pour surveiller de loin l’entrée et la sortie des navires. Ces passe-temps sont chers aux marins retirés,
à qui la terre ferme donne la nostalgie de la mer, quittée toujours trop tôt. 19 Son attention fut attirée tout à coup par les cris. et les rires bruyants d’une douzaine de polissons, qui jetaient des pierres dans le fleuve, et poussaient des exclamations j joyeuses quand
leurs coups avaient porté.’
Pigault savait que cet âge est sans pitié” eomme a dit le 15 poète : il saupçonna quelque forfait et s'approcha de la berge pour voir quelle était la victime de ces jeux cruels.
Bientôt, à quelque distance de la rive, il aperçut un pauvre chien, luttant avec peine contre le eourant, très fort en cet endroit. Il aurait, cependant, fini par aborder, car il nageaït 20 bien et vigoureusement ; mais, chaque fois qu’il était sur le point de prendre terre, il se voyait impitoyablement repoussé par les cris, les menaces et les coups de ses féroces ennemis. Ilétait évident que ces jeunes drôles voulaient se donner le bartmare plaisir d’assister à la noyade de la 25 pauvre bête.
Ils ne paraissaient pas devoir attendre cette joie bien longtemps, car l'animal, vaincu par la fatigue, découragé peutêtre par les indignes procédés auxquels il était en butte,” s’épuisait en stériles efforts, et le moment n’était pas loin où 3 allait succomber.
Une généreuse colère et une douce compassion remplirent l’âme du capitaine. .
- "a Tas de gamins!" s’écria-t-il, si vous ne tournez immé: diatement les talons, je vous jette à l’eau, À la place de ce 5 malheureux chien, dont vous ne valez pas les quatre fers 1 »° Un geste énergique étant venu appuyer cette parole, la troupe barbare se dispersa, sans demander son reste,” comme une bande de moineaux effarouchés.
Le chien vit bien qu'on lui laissait le champ libre, et il 10 comprit que ce nouveau venu était pour lui un sauveur. Ce secours moral lui rendit des forces : il nagea avec une ardeur nouvelle, et, malgré le courant, il réussit à gagner le bord. Ce fut à ce moment qu’il donna au capitaine la première preuve d’une intelligence dont celui-ci devait être si souvent 15 frappé par la suite. Il avait sans doute entendu dire dans le monde que rien n'était plus désagréable que le voisinage ‘d'un chien mouillé qui se secoue. Aussi, au lieu d’aller tout de suite offrir ses remerciements à son sauveur, il commença par aller faire un bout de toilette“ à quelque distance, et zo Dieu sait s’il en avait besoin! Ce fut seulement alors que, timidement, comme quelqu’un qui a eu des malheurs, et que sa mauvaise fortune condamne à se défier des autres, et plus encore de lui-même, il revint à pas lents vers le marin. Comme s’il n’eût pas osé davantage, il s'arrêta discrète- 25 ment à quelques pas du capitaine, battant la terre de sa queue longue et fournie, et fixant sur lui un regard vif et brillant, qui exprimait tous ses sentiments avec plus d’éloquence que n'auraient pu le faire les discours les plus pompeux écrits en style fleuri.
3 Pigault comprit ce muet language, et il en fut aussi touché que des démonstrations les plus bruyantes, — peut-être même
davantage. Aussi, d’une voix caressante, et avec cette bonne physionomie, à l'expression de laquelle un chien ne se trompe jamais, faisant de la main un appel sur sa cuisse : !
« Allons | viens ici, mon pauvre vieux, lui dit-il, que nous fassions un peu connaissance, toi et moil » $ Le chien comprit, car il se rapprocha encore ; mais pas à pas, peu à peu, avec une crainte visible, et il s'arrêta de nouveau à quelque distance, regardant toujours l’homme
avec ses grands yeux fixes, qui demandaient grâce et pitié.
« Que le pauvre diable a dû souffrir * pour montrer tant de 10 peur à quelqu’un qui ne lui veut pas de mal! se dit le brave Jean Pigault, dont l'âme était vraiment compatissante et bonne. A:t-il le flanc creux!” Je crois qu’il y a longtemps qu’il n’a mangé. Allons! viens, bonhomme! ajouta-t-il avec son large rire, je veux faire un heureux aujourd’hui. Je1s vais t’offrir à souper ! . . . as-tu déjeuné, seulement ! »
Le capitaine était homme d’action, et ne payait de mots ni les autres ni lui-même. Il alla droit au chien, et, bien qu’il fût encore ruisselant d’eau et souillé de vase, il le caressa doucement, en lui adressant de bonnes paroles que 20 celui-ci paraissait comprendre.
« Tu n’es pas beau! lui disaït-il; mais tu n’as pas l’air méchant non plus! Il y aura peut-être moyen de nous entendre, toi et moi . . . tu remplaceras mon pauvre Black, dont la niche est encore vide. .. . Allons ! viens maintenant | 25 ilest sept heures : ‘ nous trouverons la nappe mise," et la soupe sur la table. Mais Jeanneton ne veut pas qu’on la fasse attendre, je t’en préviens | »
Le chien resta quelques instants immobile à la même place, romme s’il eût réfléchi et délibéré en luimême. Mais bientôt, jugeant sans doute sa dette suffisamment payée, il
parut prendre un grand parti, fit demi-tour à gauche," et re
tournant vers la berge, il fixa obstinément ses yeux vers
le large, du côté de l'ouest, où l’on voyait disparaître, et,
pour ainsi parler, s’'évanouir la silhouette d’un navire de tort 5 tonnage, qui, ses voiles dehors, cinglait vers la haute mer.
« Ingrat | murmura Jean Pigault, je voulais ton bonheur ... mais si tu crois que je vais le faire de force . . . non, par exemple | tu n’es pas assez beau pour que je te loge et te nourrisse, malgré toil . . . Bonsoir la compagnie L* tu me
lo dois un beau cierge ! va le brûler, si tu veux, à Notre-Damede-Grâce.” Tu ne m'y trouveras point |»
Et se mettant à chantonner, d’une jolie voix de baryton, juste et bien timbrée, une romance jadis chère aux marins de toutes nos côtes:
Es .. . Adieu, mon beau navire, Aux grands mâts pavoisés, Je te quitte, et puis dire:
Mes beaux jours sont passés!
le capitaine enfonça ses deux mains jusqu'aux coudes dans
20 les. poches profondes d’un pantalon de gros drap bleu, large comme les braies des Gaulois nos pères, tourna les talons, haussa les épaules, et reprit le chemin de sa maison,
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« BanSOIR, capitaine} Vous causiez donc avec Zéro: qu'est-ce que vous pouviez bien lui dire? il ne parle que hol 25 landaisl demanda à Jean Pigault le vieux quartier-maître, Miche! Yver, chargé de l’entretien du petit phare qui guide les pilotes, à l’entrée d’un port toujours difficile.
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LE CHIEN DU CAPITAINE It
— Ah! dit le capitaine, le particulier s’appelle Zéro? je suis bien aise de le savoir, et je trouve que c’est tout juste ce qu’il vaut. Je ne lui fais pas compliment de sa politesse | Je le tire des mains d’une bande de vauriens qui allaient le noyer, je l'invite à souper, et il ne me fait pas l’honneur d’ac- 5 cepter. . .. Il ne me répond même pas! . . . ajouta le capitaine en riant. |
— Ah! pour ce qui est de cela,' j'avoue qu’il est dans son tort," et que je n’aurais pas fait comme lui! dit Michel Yver: mais que voulez-vous ? ” c’est fidèle en diable ;* ça ne connaît ro que son maïîtref
— Et ce maître, quel est-il ?
— Un pas grand’chosel® un certain Norkind Var der Tromp, maître timonier à bord de la Leëne-Sophie, gros lougre hollandais qui est venu prendre ici un chargement de pommes 15 qu’on lui a envoyées du pays de Caux.‘ Entre nous, ce Norkind est un rien du tout” . . . pas sot, mais toujours gris,
à terre du moins; je ne sais pas comment il se comporte à lamer! Il passe pour donner à son chien plus de coups de bâton que de morceaux de sucre. . . . Mais, que voulez- 20 vous ? le pauvre imbécile l’aime tout de mêmet Faut* le voir emboîter le pas * derrière l’autre ; il marche dans ses semelles! Il ne paye pas de mine," si vous voulez; mais jamais une bête n’a eu plus d’espritl Ila plus de tours qu’un sorcier dans son sac. Il fait tout ce qu’on lui commande, et même 25 davantage. . . . Il ne lui manque que la parole, et encore elle ne lui manque guère. Il est sûr et certain qu’il comprend Je hollandais, et le flamand aussi! car il ne se trompait jamais quand cet escogriffe de Norkind lui commandait quelque chose. Il est bien connu sur le port, allez! Mais 30 il a encore plus de cœur que d’esprit. . . . Il ne connaît
au monde que son maîtrel . . . et il se jetterait au fez . . . et à l’eau pour lui. . .. |
— On n’en fait plus sur ce gabarit 1! dit Jean Pigault, avec un gros rire, et je connais bien des gens qui ne le valent
s pasi
— Je le crois parbleu bien! Mais regardez donc, capitainel qu'est-ce qu’il peut avoir * à courir ainsi comme un affolé sur la berge ? »
Jean Pigault se retourna, et il aperçut Zéro qui allait et
10 venait le long du fleuve, s’arrêtant de temps à autre, pour regarder du côté de la mer, en poussant des hurlements désespérés, puis recommençant sa course insensée, et s’arrêtant de nouveau, comme s’il n’eût pu prendre, une fois pour toutes, une résolution définitive. . . .
15 Enfin, après deux ou trois minutes de délibération avec luimême, Zéro décida sans doute quelque chose, car il prit son élan, et, d’un bond vigoureux, se précipita dans la Seine, et nagea résolument vers le large.
« Je t’en souhaite l° dit l’invalide avec un geste insouciant ;
20 si tu crois qu’avec tes pattes tu vas rejoindre la Aeine-Sophie, qui marche vent arrière,‘ qui file ses douze nœuds, du train dont * elle va, et qui a deux lieues d’avancesur toi! . . . tute trompes, mon vieux! Tu vas boire un coup“ avant cinq minutes d’ici, ou je t’attache le reste de tes jours avec des
25 saucisses! Mais voyez donc, capitaine, ce satané courant l’entraine du côté du Havre: quand il voudrait revenir, il ne poürrait déjà plus! . . . N'importe!” c’est tout de même mal à Norkind de n’avoir pas voulu l’emmener . . . et c’est bien bête au toutou de risquer sa peau pour un ivrogne qui ne le
æ mérite guère. . .. Ah! tenez, le voilà qui coule! .,. Nvun | il nage encore. . . . Ahl c’est fini! voilà qu’il tourbik
lonne. . .. Non! ilreparaît! a-t-illa vie durel' Vrai, tout de même, ça me fait encore quelque chose,’ et je donnerais bien quatre sous de ma poche pour pouvoir jeter une corde à cette pauvre bête. . . . Ilest si malin, ce Zéro, qu'il en happerait le bout et reviendrait à terre certainement | 5
— Tonnerre de Brestl” je ne veux pas qu’il meure, ce satané chien! . . . dit le capitaine avec un juron énergique, que le bon Dieu lui pardonnera, parce qu'il échappait à lindignation d’un cœur chaud et généreux. J'ai sauvé des hommes qui ne lui allaient pas à la cheville“. . . je le sauverai 10 aussi, nom d’une pipe,’ ou nous boirons le dernier coup ensemble. . . .»°
Plus prompt que la parole, avec une agilité que l’on ne se serait peut-être pas attendu à rencontrer chez un homme de son âge et de sa carrure, Jean Pigault sauta dans une barque, 15 et maniant l’aviron avec la vigueur et l’habileté d’un rameur sans pareil, il gagna de vitesse sur le chien en détresse, le dépassa de cinq ou six brasses, revint sur lui en se laissant porter par le courant, et, au moment où Zéro allait disparaître pour la troisième, et probablement pour la dernière fois, il le 20 saisit par la peau du cou, l’enleva à la force du poignet, et le jeta au fond de la barque, où le malheureux chien resta un moment immobile couché sur le flanc, et rendant par la bouche et les narines Il2s torrents d’eau qu’il avait avalés. 25
Cet exploit une fois accompli, et plus vite que nous ne l'avons raconté, le capitaine fit aisément virer sa légère embarcation, et aborda en quelques coups de rames. Yver, qui Vattendait, se chargea d’amarrer la barque, et Jean Pigault, compatissant jusqu’au bout, souleva le chien encore tout 30 ftourdi, et le déposa doucement, avec toutes sortes de pré-
cautions, sur la rive, comme il eût fait d’un ñoyé sauvé par lui.
"Zéro avait du tempérament, et une certaine énergie de caractère. Aussitôt qu'il se vit de nouveau sur la terre 5 ferme, il se sentit un autre homme, — c’est un autre chien que je voulais dire. Ilse fit en lui comme une révolution soudaine, complète et inattendue. La conduite de son maître se présenta à son esprit sous son véritable jour ; ‘ il comprit qu’un particulier qui l'avait abandonné volontairement ne 10 valait vraiment pas qu'il s’exposât une troisième fois à la mort pour lui . .. d'autant plus que ce sacrifice serait complètement inutile, car il voyait bien maintenant qu’il ne parviendrait jamais à rejoindre la Xeine-Sophie, alors qu’elle courait vent arrière. Il s’assit donc sur son séant, mélan- 15 colique et rêveur, dans l'attitude qu’un peintre pourrait donner à un chien philosophe, qui connaît trop les hommes pour attendre rien d’eux, et qui a déjà trop d’expérience pour espérer quoi que ce soit de la vie et de la destinée. Il devait sans doute beaucoup de reconnaissance au généreux in- 20 connu qui venait de le sauver avec tant de dévouement ; mais celui-là même croyait sans doute avoir déjà fait assez | pour lui, et il devait être résolu"maintenant à l’abandonner à : son malheureux sort. Il n’allait donc plus être qu’un chien errant sur la terre étrangère, un vagabond sans asile et sans 25 pain, n'ayant plus ni feu ni lieu,” avec la perspective de coucher et de souper à cette auberge de la Belle-Étoile* qui n’est guère meilleure pour l’espèce canine que pour l’espèce humaine. Ces réflexions pénibles mais justes lui mettaient nécessairement de ja tristesse dans l’âme, et ses impressions 3 découragées se peignaient avec une énergie singulière dans 8a contenanre douloureuse et sur sa physionomie expressive, |
T1 avait surtout une façon d’allonger la lèvre inférieure qui ne permettait pas de douter de l’amer découragement dont son cœur de chien devait être en ce moment rempli.
Jean Pigault le regardait avec une attention et un intérêt dont lui-même s’étonnait, mais dont il n’eût pu se défendre. $ On eût dit qu’il devinait tout ce qui se passait dans l’âme de Zéro, et qu’il se rendait compte de ses plus intimes pensées.
« Voici, se dit-il, un animal qui r’est pas le chien de tout le monde. Cela serait drôle s’il pouvait écrire, ou seulement raconter tout ce qu'il pense. . .. Mais voilà sept 10 heures et demie qui sonnent à Notre-Dame : il va me faire manger ma soupe froide . . . et Jeanneton va bien me recevoir | . . . pourtant je ne puis pas le laisser là, ce pauvre diable, qui me fait l’effet' de n’avoir plus que moi au monde | » 15
En achevant ces mots, le capitaine se tourna vers le chien, toujours immobile à la même place, toujours plongé dans ses réflexions, et s'adressant à lui, comme s’il eût été capable de le comprendre :
« Allons ! mon garçon, lui dit-il, tu dois bien voir que tout 20 est fini avec l’autre. N'y pense donc plus, et suis-moi ! »
Et, comme s’il eñt voulu appuyer cetteinjonction par une démonstration plus efficace, Jean Pigault passa son mouchoir dans le collier de Zéro, qui, cette fois, se laissa emmener sans résistance. | 25
La Côte de Grâce, au pied de laquelle Honfleur * est bâti, est certainement un des sites les plus charmants de ces beaux rivages de Normandie, qui, à chaque détour des routes capricieuses, nous montrent des paysages faits à souhait pour le plaisir des yeux. Nulle part horizon plus 30 large ne s'offre à nous sous des aspects plus grandioses;
nulle part la végétation n’étale avec plus d’orgueil et de splendeur les magnificences de sa sève plantureuse.
Né tout près de là, à Villerville,' d’une race de marins, Jean Pigault, dans ses voyages lointains, avait toujours em-
5 porté au fond de l’âme l’image de ce coin de terre où s'était passée son enfance. Nulle part il n’avait rien vu qui effaçät chez lui ce radieux souvenir. Tout lui avait paru moins beau que ce rivage où il avait ouvert pour la première fois les yeux à la lumière. Aussi s’était-il toujours dit que, plus
10 tard, si à force de travail et d'économie, il parvenait à cette précieuse aisance que l’on appelait autrefois la mé41ocrité dorée et qui est le but si légitime de tous ceux dont la vie est un long effort et un rude labeur, ce serait là qu 1 viendrait abriter ses derniers automnes.
15 Il avait eu le bonheur si rare de voir son vœu s’accomplir. A mi-chemin de cette montée un peu âpre, qui commence aux dernières maisons d’Honfleur, et qui finit au plateau même où s'élève cette chapelle de la Vierge, but sacré de tant de pèlerinages, et toute remplie des offrandes des matelots
20 reconnaissants, sauvés du naufrage par celle qu’ils implorent comme l'Étoile de la Mer, — « Ave, maris stella,»* comme chante le pieux cantique — il avait eu la bonne fortune de trouver une maison que l’on pouvait regarder comme la demeure idéale d'un sage et d’un marin. Elle était petite,
25 mais commode. La cour d’un côté, le jardin de l’autre; ici la campagne souriante, et, plus loin, la Seine, large comme un beau lac, avec le Havre‘ et les coteaux d’Ingouville * et de Sainte-Adresse,* comme fond de tableau, et sur la gauche, immense et infinie, toujours nouvelle, et toujours la même, la
30 vaste mer! la mer sans laquelle ne peut plus vivre celui qui s’est senti, pendant de longues années, bercé dans le
calme," ou ballotté dans la tempête, sur le sein large et puissant de l'Océan!
Jean Pigault en était encore à la lune de miel de sa vie de propriétaire et de rentier. Il était depuis six mois seulement dans la V//a des Roches-Blanches (ainsi s'appelait sa 5 maisonnette), écussonnant ses rosiers, cueillant ses fraises, arrosant ses laitues, et lisant le Messager du Havre ;* servi, choyé et dorloté par son unique servante, Jeanneton, dont le plus grand mérite était de savoir faire la matelote normande * et d’avoir pour son maître un profond attachement. 10
« Ah! monsieur, comme vous rentrez tard! dit la brave fille, en ouvrant la porte au capitaine; huit heures moins dix! . . . J'ai été obligée de remettre la soupe sur le feu, une soupe à la crème! si elle est tournée, ça sera votre faute et pas la mienne. . .. 1e
— C’est entendu, dit Jean Pigault; s’il y a des avaries, je les prends pour mon comptel mais servez vite. . . . Tel que me voilà, je meurs de faiml . ..
— Eh! bon Dieu! continua Jeanneton, en se penchant de côté, qu'est-ce que vous traînez donc comme cela derrière 20 vous ? . ..
— C’est un ami que j'ai invité à souperl dit le capitaine, avec un rire que l’on entendit dans toute la maison; mais pare à virer |‘ car vous me faites rester là sur le seuil de la porte, et je grelotte. » 25
Jeanneton s’effaça, et le capitaine entra, suivi de Zéro.
u Eh bien! vrail il n’est pas beau, votre invité! dit la bonne, qui avait son franc parler* avec tout le monde et avec son maître.
— C'est possible |! mais vous verrez qu'il est bon! En tout x
cas, pour sa bienvenue, vous allez lui faire une bonne pâtée.
— M'est avis' qu’il en a besoin ! » dit Jeanneton en regardant le chien, piteux, mouillé, crotté, efflanqué. Mais comme, au fond, ce n’était pas une mauvaise créature, la souffrance éveiïllait toujours la compassion chez selle: son premier mouvement la portait au secours de toutes les misères comme de toutes les douleurs. Elle prépara donc un copieux repas pour le nouveau venu.
Zéro soupa ce soir-là comme ïil n’avait pas soupé depuis longtemps. La maison lui parut bonne, et ce fut seule- 10 ment pour la forme qu’on lui passa une chaîne au cou, en le conduisant à sa niche. Il n’avait pas envie d'abandonner de sitôt ce toit hospitalier.
Que se passa<t-il alors dans cette tête de chien, à laquelle ne manquaient certes ni la lumière de l'intelligence, 1€ ni la chaleur du sentiment? C'est, en vérité, ce que personne n’aurait pu dire avec une certitude absolue, car Zéro, discret par nature, et plus réservé encore depuis qu’il avait eu des malheurs, ne fit de confidences à personne.” Il est cependant permis de croire qu’il finit par se dire qu'entre zoun maître qui l'avait abandonné et un autre qui l’avait sauvé, qui le soignait, qui le nourrissait, qui le caressait et qui l’aimait, son choix ne pouvait pas être douteux. Il reporta donc sur le capitaine toute l'affection qu’il avait eue jadis pour le matelot, et ce n’est pas peu dire! (Ce fut une vie 25 toute nouvelle qui commença pour lui. Il se donna entièrement à Jean Pigault, comme serviteur et comme ami. Tous les mcyens lui furent bons pour témoigner sa tendresse et son dévouement au propriétaire de la Vz7la des Roches-Blanches qui était aussi le sien. Il vivait avec lui, ne le quittant 30 pas d’une seconde, les yeux dans ses yeux, épiant ses pensées, et s’efforçant de deviner ses désirs, pour les sa-
tisfaire. Il l’accompagnaiïit dans toutes ses promenades, le suivait partout, et dormait sur un tapis au pied de son lit. Il n’y avait pas dans toute l’Europe un homme mieux gardé. que notre capitaine. Saint Roch et son chien, si célèbres dans la légende dorée," ne formèrent point une paire d’amis plus inséparables. ,
Mais Zéro ne bornait pas là ses attentions et ses soins: il ne négligeait rien pour faire preuve de sa bonne volomé et de son vif désir de se rendre utile et agréable. Il rapportait au logis les mouchoirs de poche que l’insouciant 14 capitaine semait * un peu à droite et à gauche, dans la cour et dans le jardin, il veillait à ce que la porte extérieure fût toujours fermée, et il déployait une véritable habileté dans la façon ingénieuse dont il soulevait la clenche pour la laisser retomber ensuite dans la gâchette ; il apprenaït la politesse 15 aux petits drôles qui se permettaient de parler à son maître sans se découvrir devant lui. Il leur mettait résolüment une patte sur chaque épaule, et avec douceur, mais avec fermeté, leur donnait une leçon de savoir-vivre en cueillant délicatement une casquette obstinée * sur une tête mal apprise. 20
Ce n'étaient point là, du reste, ses seules attentions. Il avait remarqué l’empressement avec lequel le capitaine lisait, chaque matin, le Messager du Havre, qui le mettait au courant de toutes les affaires maritimes de l’Europe et de l'Amérique. Eh bien! pour lui donner quelques minutes plus tôt la joie 25 de cette lecture favorite, Zéro allait attendre le facteur au bas de la Côte de Grâce, recevait de ses mains le précieux journal, et le rapportait au logis, en arpentant la route ‘ aussi vite que ses jambes pouvaient le porter.
.Jean Pigault, qui n'avait jamais été tant gâté, trouvait qu’il 30 était bon d’être aimé ainsi, même par un chien, et, très re-
connaissant et très touché des preuves sans fin de cette affection sans bornes, il aimait lui-même chaque jour davantage ce serviteur, ce compagnon, cet ami!
Ce fut pour Zéro une période d'existence vraiment idéale. SIl n'avait jamais désiré, jamais rêvé un bonheur plus complet que celui-là Mais hélas! un proverbe cruel l’a dit :
« Ce qui est beau est de courte durée! »
Ceci est vrai, paraît-il, pour les chiens comme pour les Jo hommes.
Le capitaine se maria et, nécessairement Zéro n’occupa plus la première place dans la Vila des Roches-Blanches, ni dans le cœur de son maître.
LA nouvelle mariée aimait les chats et n’aimait pas les 15 chiens |
Si du moins le chien du capitaine eût eu pour lui l'élégance ou la beauté, il aurait peut-être conquis, sinon mérité, ses faveurs. Maisil' n’en était point ainsi Le malheureux Zéro n'avait pour lui ni la forme ni la couleur. Il n’avait que ses + 20 qualités intimes, que l’on ne voyait point tout d'abord: son cœur chaud et loyal, et son intelligence souple et déliée. Ce n’était pas assez pour faire la conquête de sa nouvelle mattresse. Le pauvre chien avait trop de sagacité pour ne pas
se rendre un compte exact de la situation.
25 Zéro n’était pas un chien couchant: il tenait le milieu entre un caniche plein de dignité et un barbet très susceptible. Quand une fois il fut bien certain de n’être point apprécié
à sa juste valeur par la nouvelle Mn° Pigault, pour laquelle cependant il n’eût pas demandé mieux que de faire des frais, car il était naturellement galant, il se fit un point d’honneur de ne pas s’imposer ; il attendit qu’il plût à cette belle dédaigneuse de revenir à des sentiments meilleurs et 5 plus justes.
On conviendra qu'il eût été difficile à un chien de tenir une conduite plus irréprochable, et je crois que bien des gens ayant reçu une éducation plus brillante que Zéro ne se seraient point tirés plus habilement d’une position si délicate. 10 Cet étonnant personnage donna même une preuve de tact plus surprenante encore. Tout en conservant pour son maître la même affection, et il sentait bien que cette affection ne finirait qu'avec sa vie, il mit beaucoup plus de réserve et de discrétion dans l’expression de sa tendresse. IL s'était 15 montré jusqu'ici expansif à l’excès, comme on l’est naturellement dans le tête-à-tête avec un être aimé, quand on n’a rien à craindre de personne. Tous les prétextes lui paraïissaient alors bons pour témoigner ses vrais sentiments à celui qui en était l’objet. Mais à présent, comme s’il eût compris 20 qu'il y avait là quelqu'un qui avait le droit d’être jaloux, il sut se contraindre et mettre une sourdine * à son cœur. Il est vrai que, lorsqu'il avait le bonheur de se retrouver seul avec son maître, il prenait sa revanche de la longue contrainte qu’il s’était imposée, et qu’il retrouvait bien vite la 25 fougue, les ardeurs et les transports d’autrefois.
Ces délicatesses n’échappaient point à celui qui en était l’objet : il en devinait tout le mérite, et il en était profondément touché. Il caressait alors le pauvre animal avec une tendresse qui donnait à celui-ci du bonheur pour le reste 3a de la journée.
« Vraiment, se disait-il alors, si ma femme aimait mon chien, tous les capitaines en retraite envieraient mon sort, et moi, ne demandant plus rien au Ciel, je vivrais entre ces deux êtres sans plus me.soucier du reste du monde que de
5 la coque d’un vieux bateau! »
Mais Lise n’aimait pas Zéro; c'était un fait sur lequel il n'était pas permis de se faire la moindre illusion, et l’homme ne s’y’trompait pas plus que la bête.
L’impartialité nous oblige de reconnaître que Zéro ne
10 faisait rien pour ramener à lui son ennemie. Si, dans les premiers temps du séjour de Mme Pigault à la Via des Roches-Blanches, il s'était montré disposé à faire toutes les concessions imaginables pour vivre en bonne intelligence avec elle, quand il vit ses avances repoussées, il prit le parti
#5 de la traiter comme une étrangère, et il ne parut même plus s’apercevoir de sa présence.
A ce moment difficile de son existence, Zéro, qui était un peu porté sur sa bouche,!-— chacun a ses défauts, et celui-ci était peut-être pardommable chez un chien qui se voyait tout
20 à coup à une bonne table après avoir longtemps jeûné, — Zéro, disons-nous, eut le malheur d’être exposé à une tentation, et d'y succomber. Cette faute devait être pour lui la source de bien cruelles infortunes.
* Mre Pigault, un peu friande, avait l’habitude de déjeuner
25 d’une couple d'œufs frais, que deux poules lui pondaient chaque matin avec cette exactitude qui est la politesse des poules.*
Or il arriva qu’un jour Jeanneton, distraite ou maladraite, laissa tomber un de ces œufs sans pareils en traversant la
go cour. Inutile de dire que sa coque fragile se brisa aisément sur le pavé. Ce ne fut pas un œuf perdu pour tout le monde,
car Zéro, qui flânait dans les environs, flaira une bonne aubaine,' et, en deux coups de langue, vous * lapa promptement, sans mouillettes, et le jaune et le blanc. Le festin de Mme Pigault fut réduit de cinquante pour cent; Jeanneton confessa sa faute. Péché avoué, péché pardonné: on n’en f parla plus. Lise était bonne princesse. Mais le régal s'était trouvé du goût * de notre héros. Le lendemain, il n’eût pas demandé mieux que de se mettre en appétit avec ce fin morceau: l’œuf frais lui agréait beaucoup plus que le verre d’absinthe ou de vermouth, cher aux estomacs paresseux. 19 Il vint donc faire le quart, à l’heure précise où, la veille, Jeanneton avait laissé choir la moitié du déjeuner de sa maîtresse. Il comptait sans doute que le même accident lui vaudrait ie même bonheur. Mais tous les jours ne sont pas jours de fête. Jennneton, ce matin-là, ne fit point d’omelette‘ dans la 15 cour, et Zéro en fut pour ses frais * de convoitise. Il n’osa point réclamer. Jeanneton eût été capable de lui rire au nez.
Mais, comme il était profondément observateur, ainsi, du reste, que doit l’être tout chien qui veut faire son chemin dans le monde, il épia fort attentivement les allées et venues 20 de la bonne, et il ne tarda point à s’apercevoir que, chaque fois qu’elle rapportait les œufs à la maison, elle sortait d’un certain cellier où les poules, qu’on laissait toujours en liberté, avaient l’habitude de pondre dans de petites hottes garnies de foin, au milieu des barriques et destonneaux. Profitant d’un 25 moment où on ne le regardait pas, notre brigand en herbe y entra, sournoisement, après elle, mais trop tard! la cueillette était déjà faite ; il trouva les nids chauds, mais vides!
Il en fut fort désappointé sans doute, mais pas découragé le moins du monde. Quoiqu'il n’eût pas fait sa * philosophie, 3% il n’en avait pas moins un véritable talent d’argumentation,
et il savait tirer des prémisses les conséquences qu’elles contiennent. Il se dit que, puisqu'il ne trouvait plus d'œufs au cellier quand Jeanneton y allait avant lui, ce serait elle, au contraire, qui n’en trouverait point s’il y allait avant elle.
$ Quand un chien est aussi fort en logique, on peut dire qu’iz est déjà sur la pente du crime ; le moindre choc peut l'y faire rouler.
Bien qu’il eût navigué assez longtemps, Zéro ne savait
pas voir l’heure au soleil, et, ne pouvant se procurer un 10 chronomètre chez l’horloger de la marine, il dédaiïgnait les simples montres. Mais il avait des moyens à lui * de se rendre compte du temps; moyens sûrs, qui lui permettaient de n'’être jamais en retard. Aussi, le lendemain, devança-t-il de cinq bonnes minutes la visite de Jeanneton au cellier. Ce fut lui, 15 ce jour-là, qui arriva le premier. Il n’eut pas de peine à trouver le nid, ou, pour mieux dire,'les nids, car il y en avait deux, qui n'étaient autre chose, nous l’avons déjà dit, que deux petites hottes d’osier tapissées d’un foin moœælleux et doux, sur lequel chaque matin nos cocottes étaient assez À 20 l’aise pour déposer le déjeuner de leur maîtresse.
Zéro touchait donc le but! mais, à ce moment, il lui arriva ce qui arrive souvent, dit-on, au malheureux qui va commettre son premier crime. Il eut, par avance, le remords du mal qu’il allait faire. Sa conscience lui cria, comme jadis celle
25 de César, au moment où le futur maître de Rome allait franchir le Rubicon :
« Un pas de plus serait un crimel »
L'idée du châtiment, sous la forme d’un fouet redoutable, au bout d’un bras terrible, se présenta avec tant de force à
0 son esprit qu’il en fut vivement impressionné. Je ne sais quel bruit suspect, venu du dehors, fut aussi pour lui comme
LS
nn second avertissement qu’il ne put mépriser tout à fait. 1! alla donc jusqu’à la porte du cellier, et, de là, ses yeux perçants fouillèrent les environs. Hélas! il n'avait déjà plus son beau regard d’honnête chien, franc et loyal, sûr indice d’une conscience tranquille. Il y avait, au contraire, 5 dans sa prunelle troublée, je ne sais quoi ‘ de furtif et d’inquiet, qu’un physionomiste aurait trouvé de bien mauvais augure pour l’avenir de sa vertu. La chose n’était, en effet, que trop certaine: du moment où 1il tournerait au mal sa rare intelligence, Zéro deviendrait promptement un profond 10 scélérat : un chien comme lui, s’il faisait jamais le premier pas dans la voie du crime, irait nécessairement jusqu’au bout.
Notre voleur, car il l'était déjà d'intention, ne découvrit rien de suspect autour de lui: la porte de la cuisine était fermée, ainsi que la barrière du jardin. La cour était déserte, 15 Jamais l’heure n’ävait été plus propice ni l’occasion plus favorable pour commettre impunément un attentat contre le bien d’autrui. Il y a dans la vie des instants où tout semble conspirer pour étouffer au fond de nos âmes ce qui peut nous rester encore de sens moral. Les hommes savent cela pres- 20 que aussi bien que les chiens.
Zéro se précipita dans le cellier avec la violence du malfaiteur qui sent que l’heure des hésitations est passée, et qu'il lui faut maintenant agir, s’il veut assouvir sa passion.
Tout concourait, du reste, à exciter encore sa convoitise. 25
Les deux œufs étaient là, chacun dans sa hotte, blancs parmi le foin verdâtre, si frais qu’ils en étaient chauds! Zéro les flaira un instant, comme si, à travers leur coque éclatante et mince, il les eût déjà savourés. Il semblait réfléchir encore; mais, tout à coup, un voile passa sur ses 30 yeux, et la lumière qui éclairait peut-être encore quelque
recoin de sa conscience s’éteignit tout à fait. Il perdit la notion du bien et du mal ? . . . et, quisait ? peut-être aussi la responsabilité de ses actes, aurait dit son défenseur en cour d'assises. Il saisit un des œufs, le fit disparaître sans peine $ dans sa large gueule, et, brisant fa coque d’un seul coup de dent, le goba avec la sensualité d’un gourmet auquel il n’est pas besoin d’apprendre ce qui est bon.
Nous devons toutefois reconnaître que le remords suivit le crime de bien près. Il lui resta des fragments de la coquille 10 dans les dents. (Comme notre premier père, Adam, après la pomme fatale, il eût voulu pouvoir se cacher. Mais, au milieu même de ses iniquités, il eut un bon mouvement, dont il serait injuste de ne lui point tenir compte.” Il se dit, sans doute, que le crime a ses degrés, ainsi que la vertu, et que ce 15 n’était pas une raison parce que l’on avait commis une première faute, pour aller jusqu’au bout sur la route du mal. Peut-être aussi pensa-t-il que c'était assez d’avoir privé sa maîtresse de la moitié de son déjeuner, et qu’il n’étäit que juste de lui laisser l’autre. Son premier œuf avalé, Zéro jeta 20 au second un regard où la convoitise se mêlait au regret, mais, se rappelant à propos la maxime du sage: « Qui aime le péril périra |! » il s’éloigna rapidement du nid tentateur, et il alla faire un tour sur le port, histoire de* prendre l'air, et de digérer son forfait.
25 Jeanneton, cependant, venait de rentrer du marché avec sa provision de la journée. Elle consulta le coucou de Ia salle à manger. Il marquait huit heures moins un quart. La cuisinière n'avait donc plus que quinze minutes pour mettre son couvert et préparer le déjeuner de sa maîtresse. Exacte 3° comme le chronomètre dont le capitaine se servait jadis à son bord, Madame voulait faire son premier repas à huit heures
précises, et si les œufs n'étaient pas sur la table à ce moment-là, son humeur s’en ressentait le reste de la journée. Elle avait l’appétit intransigeant et ne pardonnait pas un retard de dix secondes: elle réglait son estomac sur son ‘coucou. Elle était d’ailleurs très frugale: une tasse de lait, 5 avec ces deux œufs, et le fruit de la saison, la conduisaient jusqu’au dîner, qui avait lieu à une heure, comme dans beaucoup de bonnes familles de la bourgeoisie normande, encore fidèles aux usages de nos pères.
Jeanneton courut donc au cellier pour y prendre les œufs 10 attendus. Inutile de dire qu'elle n’en trouva qu’un seul. Sa surprise fut grande, car on était dans la saison où les poules pondent, et Blanchette et Noiraude généreusement nourries, n'avaient pas l'habitude de faillir à leur devoir. Une catastrophe soudaine bouleversant la nature; un tremble- 15 : ment de terre transportant la Côte de Grâce de l’autre côté de la Seine, plantant la Wz//a des Roches-Blanches sur les falaises de Saïnte-Adresse, et mettant Honfleur à côté d’Harfleur, ne l’auraient pas troublée davantage. Elle n’en voulait pas croire ses yeux; elle tâta le nid de Blanchette et le 20 trouva bien réellement vide. Elle souleva et fouilla le foin odorant. Pas plus d'œuf que sur la main !!
« Voilà qui est drôle, pensa-t-elle, et c’est vraiment à n’y rien comprendre !* c’est, depuis trois mois, la première fois que pareille chose arrive. . . . Blanchette se porte bien pour- 25 tant, et ce matin, quand je suis allée prendre du charbon, je lai vue sur son nid. . . . S’il ne faut plus croire aux poules à présent, à qui croira-t-on?. . . Mais ce n’est pas tout cela * . . . qu’est-ce que Madame va dire? Elle n'était déjà pas si contente avant-hier | » 30
Naturellement, Madame fut encore moins contente ce
jour-là Elle tenait à ses habitudes, et raffolait des œufs frais. (Cette fois Jeanneton n’en fut pas quitte pour une
‘ excuse en l'air, et ce fut, au contraire, un interrogatoire en forme qu'il lui fallut subir. Interrogatoire bien inutile
$ assurément, car, ne sachant rien, la pauvre fille ne pouvait rien dire. Elle était allée au cellier à l’heure accoutumée ; seulement, au lieu d’y trouver deux œufs comme à l'ordinaire, elle n’en avait trouvé qu'un seul . . . il ne fallait pas lui en demander davantage.
10 « Voilà, dit Lise, quelque chose d’assez étrange, et à quoi, certes, je ne me serais pas attendue. . .. Des poules si bien nourries! ... en pleine saison, c’est à ne plus croire à rien!*... Mais voyons, toi, monsieur Pigault! au lieu de rester la bouche close pendant que je m’exténue à parler,
15 il me semble que tu pourrais bien dire quelque chose. |
— Je crois que ce me serait assez difficile, car tu ne m’en laisses guère le temps, ma chère mignonne! fit le capitaine, avec sa bonhomie paisible.
— Enfin, je n’ai qu’un œuf aujourd’hui, qu'est-ce que tu
20 penses de cela ?
— Je pense que les poules se dérangent ! » fit Pigault toujours placide et serein.
Lise, que cette réponse ne satisfaisait point, regarda son mari à deux fois pour savoir s’il parlait sincèrement, ou s’il
25 se moquait d'elle. Maïs, dans les grands * moments, le capitaine avait un masque aussi impénétrable que celui du Sphinx. Mre Pigault en fut réduite aux conjectures. Elle se montra, du reste, d'assez méchante humeur jusqu’au soir. On devait s’y attendre un peu.
x «Cela s’enira en dormant ln‘ se dit le bon Pigault, à qui la vie ayait fini par donner une bonne dose de philosophie pratique,
CEPENDANT Jeanneton, peu désireuse de s’exposer à une nouvelle scène, qui serait peut-être plus dangereuse que la première, eut soin le lendemain d’aller de meilleure heure au cellier ; elle voulait prendre ses poules au nid. Elle arriva trop tard encore, et un visiteur plus. matinal avait déjà fait 5 la cueillette. Ce n’était pas seulement un œuf qui manquait à l’appel ; cette fois ils étaient partis tous les deux! Décidément Zéro s'était affermi dans le crime, et le scélérat avalait maintenant l’iniquité comme l’eau’ . . . et les œufs aussi. 10
« Quel malheur! se dit Jeanneton ; deux jours de suite! Madame va faire une vie!” Hier ce n’était qu’un nuage, aujourd’hui ce sera une tempête. Je vais tâcher de me mettre à l’abril »
Elle appela Zéro. 15
Celui-ci était allé à sa niche, où il digérait tranquillement son crime dans la paresse d’un demi-sommeil plein de charme. Il rêvait que le capitaine avait maintenant cent poules, et qu’elles pondaient pour lui toute la journée. | 20
La voix de Jeanneton le troubla bien un peu. Il était comme tous ceux dont la conscience n’est pas nette: il craignait de se voir demander des explications. Il fit pourtant bonne contenance. et se présenta le front calme devant la cuisinière, qu’il prenait pour un juge d'instruction. Il est 25 vrai que, sans en avoir l'air, il l’observait de loin, tout en se rendant à ses ordres. Il fut bientôt rassuré. Un seul re-
gard lui donna la certitude que la brave Normande ne se doutait de rien.
« Tout va bien ! pensa le monstre : elle n'a pas le moindre soupçon. »
5 Il la regarda déjà avec plus d’assurance, tout en cherchant à deviner ce qu’elle pouvait bien lui vouloir si matin.
« Attends, mon bonhomme, dit-elle, en passant doucement la main sur la tête frisée de Zéro, tu vas me faire une course | »
10 Zéro, depuis quelque temps, était le commissionnaire, je dirais volontiers le facfotum, des Æoches-Blanches. On l’envoyait chercher les provisions chez les fournisseurs, et jusqu'ici il les avait toujours rapportées intactes à la maison, avec la plus louable fidélité.
15 Jeanneton prit donc un morceau de papier, et, elle écrivit en caractères irréguliers, mais très lisibles, ces quelques mots que Zéro, avec son intelligence accoutumée, devait porter à leur adresse pour lui épargner une descente en ville :
«a Deux œufs frais s’il vous plait !»
20 Jeanneton attacha le billet sur une serviette, mit la serviette dans un petit panier d’osier, dont l’anse était garnie d’un morceau d’étoffe, ajouta trois décimes, enveloppés dans un morceau de journal, et mettant ensuite l’anse du panier entre les dents du chien :
25 «Chez l’épicierl » lui dit-elle, en prononçant ces deux mots très lentement et très distinctement.
L'épicier, le débitant de tabac et le facteur de la poste étaient trois personnages bien connus de Zéro, qui entrete- : nait avec eux de bonnes et constantes relations. Sa rare
30 perspicacité l’empêchait de se tromper d’adresse, et il n’allait jamais chez l’un quand on l’envoyait chez l’autre.
Il partit sur-lechamp, bien décidé à ne pas flâner en route ; heureux peut-être, au fond de l’âme, de pouvoir effacer par un service rendu la nouvelle faute dont il venait encore de charger sa conscience, et son estomac.
L’épicier, accoutumé à voir venir chez lui ce singulier $ commissionnaire, qui ne marchandait jamais, le pria poliment d'entrer, acheva de:servir deux autres clients, arrivés avant lui, car il faut que chacun passe à son tour, regarda ensuite le papier, prit les trente centimes, choisit deux œufs dans une caisse, les mira au jour, pour que Zéro fût bien 10 certain qu’on le servait en conscience, les plaça délicatement sur un petit lit de varech, les recouvrit de la serviette, puis, entraîné sans doute par la force -de l’habitude :
« Et avec cela?»' dit-il à ce chaland d’une nouvelle espèce. 16 Zéro, qui était de bonne maison, trouva la question sotte
et déplacée ; il savait ce dont il avait besoin, le demandait du premier coup, et ne tenait point qu’on l’excitât à la dé. pense. Cependant, comme il n’aimait point à être désagréable aux gens, il garda cette réflexion pour lui, tourna les 20 talons comme un serviteur consciencieux (l’espèce en est rare |), qui n’aime pas à perdre son temps quand il est attendu par ses maîtres, et remonta la Côte de Grâce d’un pas assez rapide, sans courir toutefois, car il savait mieux que personne que les œufs sont casuels. ... 25
Charger de porter des œufs un chien qui les aimait tant, c'était donner la brebis à garder au loup. Bien que le billet par lequel Jeanneton faisait sa commande fût resté tout ouvert, Zéro, qui était la discrétion même, ne s’était pas permis de le lire: il ne savait donc point ce qu’il allait chercher. Mais 3 quand il vit ce que l’on mettait dans son panier, l’eau lui vint
à la bouche, ettoutes sortes de mauvaises pensées se prée sentèrent à son esprit. Les désirs coupables prirent unè intensité plus grande à mesure qu’il montait la côte, et la ten. tation emprunta pour le perdre les insinuations les plus
5 corruptrices. . . . Le démon de la gourmandise lui soufflait tout bas que peut-être Jeanneton ne savait pas le compte de ses œufs, et qu’elle devrait se trouver bien contente s’il lui en rapportait un sur les deux. . . . Et l’occasion était si tentante, et le péché si facile! . . . N'’étaient-ils point Jà, à
jo portée de sa dent, ces œufs fascinateurs ? Il n’avait vraiment qu’à se baisser pour en prendre! . . . Ilrésista cependant, comme s’il eût compris qu’un dépôt confié est chose sacrée pour les chiens honnêtes. Cette victoire remportée sur luimême prouvera peut-être qu’il n’était pas encore tombé au
15 dernier degré de la perversité : elle faisait espérer que la vertu trouverait encore en lui quelques ressources.
Jeanneton lui épargna, du reste, l'angoisse des dernières luttes ; car, un peu inquiète de ne pas le voir arriver, et déjà talonnée par l'heure, elle ne craïignit point d’aller à sa
20 rencontre sur la route.
En soulevant délicatement la serviette, et en apercevant les deux œufs, que le chien apportait intacts, comme on ies lui avait donnés, la bonne cuisinière fut ravie.
« Sauvée ! » s’écriat-elle. Si elle avait eu un peu plus de*
25 littérature, elle eût ajouté, comme dans les drames à la mode,
« Merci, mon Dieulll» |
La brave créature se faisait illusion, et elle n’était pas sauvée tant que celal Mme Pigault, qui avait le goût fin, n'eut pas plutôt trempé la première mouillette dans le pre
30 mier œuf, qu’elle s’écria :
u Ces œufs-là ne sont pas les œufs de mes poules
— Pas possible! dit le capitaine, avec un étonnement sincère.
— Ce n'est peut-être pas possible, mais c’est vrai!
— Îl faut avouer, dit Jean Pigault, que tu as le goût | singulièrement délicat. F — Est-ce que, par hasard, tu t’en plaindraiïis? demanda Madame, en prenant une voix de tête qui n’annonçait jamais
rien de bon.
— Tu sais, ma chère enfant, qu'avec toi je ne me plains jamais de rien. J’admirais la délicatesse de ton palais, qui 1 te permet de reconnaître si un œuf a été pondu par telle poule ou par telle autre. Voilà tout
— Et cela t’étonnait sans doute ?
— Étonner n’est pas le mot dont je m'étais servi,n dit Pigault, décidé à marcher de plus en plus résolûment dans 15 cette voie des concessions, qui, dit-on, a souvent perdu les gouvernements, mais qui, souvent aussi, a sauvé la paix des ménages, «c'est celui d’admiration qui-s’était présenté tout d’abord à mon esprit.»
Lise, en entendant ces mots, releva vivement la tête, et fixa 20 sur son mari le regard clair et perçant de ses jolis yeux bleus. On eût dit qu’elle n’était pas bien certaine qu’il fût sérieux en s'exprimant ainsi, et qu’elle voulait s’assurer de la sincérité de ses paroles.
Maïs son examen, attentif jusqu’à la sévérité, ne lui fit 2€ découvrir aucune expression suspecte sur ce visage loyal et franc. Aussi ce fut d’une voix promptement radoucie qu’elle reprit : « C’est égall cela ne se passera pas ainsi en conversation ; je veux en avoir le cœur net,' et savoir au juste l’histoire de ces œufs!» 3e
Le capitaine eut de fâcheux pressentiments, et il eût bien
voulu pouvoir changer un peu le cours des idées de sa moitié ;’ mais il savait à quel point Lise était obstinée et tenace. Il ne se permit donc point de hasarder la moindre objection. Il fallait laisser-passer * la justice de Me Pigault, s comme on laissait passer jadis la justice du roi.
Lise agita d’une main fiévreuse la sonnette qui se trouvait à sa portée, et Jeanneton parut aussitôt sur le seuil de la salle à manger.
La violence du coup” qui l’appelait ne lui permit point de
10 douter qu’il ne s’agît d’une chose grave, et nous devons rendre cette justice à sa perspicacité, qu’elle devina tout de suite que l’on allait traiter à fond la délicate question des œufs. Cependant, comme elle aimait mieux « voir venir » ‘ que de se compromettre par quelque parole imprudente, elle at-
iStendit, non sans un peu d’émotion, les questions que sa maîtresse voudrait bien lui adresser.
Elle ne les attendit pas longtemps.
” L'impétueuse jeune femme était, en effet, assez malhabile à se contenir, et elle voulait obtenir tout de suite les satis-
20 factions qu’elle se croyait en droit d'exiger.
« D'où viennent ces œufs ? » demanda-t-elle à la cuisinière, en essayant de la percer à jour° avec l'éclair de ses yeux bleus.
Jeanneton était une honnête Normande qui ne mentait
25 jamais, quand le mensonge était inutile ou impossible.
«Ils viennent de chez l’épicier, Madame, répondit-elle avec beaucoup de sang-froid.
— Eh! depuis quand, s’il vous plaît, va-t-on acheter mes œufs chez l’épicier ?
9 — Madame, depuis qu’il n’y en a plus chez vous! — Ah! iln’y a plus d'œufs chez moi ? fit Lise en s’animant;
je voudrais bien alors savoir un peu ce que font mes poules. ...
— I] faudrait le leur demander, car ce n’est pas moi qui pourrai le dire à Madame. Tout ce que je sais, c’est qu’elles ne font pas d'œufs! $
— Ah! tenez, je suis la femme la plus mal servie de tout Honfleur ! dit Lise, en froissant violemment l’une contre l’autre ses deux petites mains blanches.
— Si Madame croit cela, fit Jeanneton, en faisant le geste de dénouer les cordons de son tablier, elle n’a plus qu’à nous 10 donner nos huit jours ‘ à ses poules et à moil »
Cette réponse impertinente étant le dernier terme de l’audace que la cuisinière pouvait se permettre sans être immédiatement chassée, Jeanneton crut prudent de sortir, ce qu’elle fit sans demander son reste.” 15
Lise était tellement bouleversée, si hors d’elle-même, que son mari craignit un moment qu’elle n’eût une attaque de nerfs. Mais 1l la connaissait assez pour savoir que ce qu’il y avait de mieux à faire en pareil cas, c'était de l’abandonner à elle-même, sans essayer de la consoler ni de la calmer. 2a Elle ressemblait un peu à ces chevaux emportés, auxquels il faut bien se garder de faire sentir le mors, parce qu'ils prennent alors un point d’appui sur la main, et la résistance qu’on leur oppose ne fait que les exciter davantage.
Au bout de quelques minutes, Mme Pigault se leva de 33 table, repoussa sa chaise, jeta sa serviette dans un coin, et sortit de la salle à manger, où elle laissait son mari consterné, en disant: « Je ne me laisserai pas tromper comme cela Je veux voir clair dans mes affaires, et savoir un peu ce qui se trame contre moi dans ma propre maison!n 3%
Décidée à faire une enquête, à laquelle un juge d’instruc-
tion aurait dû rendre des points, la femme du capitaine pra:
tiqua d’abord une descente de lieux." C’est le début obligé
de toute bonne procédure criminelle. Elle se dirigea tout
d'abord vers le cellier, où, depuis un temps immémorial, les s poules avaient l’habitude de pondre.
Elles étaient là toutes les deux: l’une grimpée sur un tonneau, et faisant entendre ce petit gloussement satisfait qui indique chez les femelles des gallinacés qu’elles viennent de s'acquitter d’une ennuyeuse corvée; l’autre, au contraire,
10 perchée sur une poutre transversale, au-dessous des chevrons du toit — elle n'aurait pu monter plus haut. — Celle-ci avait l'œil hagard, le bout de la crête rouge comme du sang, les plumes ébouriffées et froissées, enfin, un je ne sais quoi * de troublé dans toute sa personne, comme si elle eût été l’objet
15 de quelque tentative criminelle. Bien qu’elles fussent depuis longtemps accoutumées à leur maîtresse, et familières avec elle jusqu’à lui manger dans la main les miettes de son pain, Blanchette et Noiraude, en la voyant, poussèrent des cris effarouchés ; puis elles essayèrent de prendre ce vol lourd et
20 Jent, qui ne conduit jamais les poules ni bien loin ni bien haut.
« Voilà qui est vraiment singulier ! se dit Mme Pigault, en paraissant réfléchir profondément. Voyons maintenant les nids ! »
Elle se dirigea aussitôt vers les deux hottes. Là encore
2$elle trouva des traces de désordre. On sait quelle est la netteté habituelle du nid où la pondeuse a laissé son œuf: tout est lisse, égal et comme passé au rouleau.‘ Ce jour-là, au contraire, la paille paraissait soulevée, fouillée, tourmentée,
« Tout cela n’est point naturel! pensa Mre Pigault. Je
30 suis bien certaine à présent que mes poules ont pondu, et que l’on a pris mes œufs. Il y a un coupable tout près d'ici.
Quel est-il? C'est à moi de le trouver, de le surprendre .. . et de le punir!n
Comme tous les êtres essentiellement nerveux, Lise était entièrement, absolument sous l’empire de l’idée présente, dominée par elle d’une façon exclusive. Quand elle voulait 5 une chose, elle la voulait si fortement qu’il fallait bien que cette chose-là finît par arriver. Elle eut pourtant le courage de ne point ouvrir la boucfe de toute la journée pour dire . un seul mot de ce qui faisait l’objet de son unique préoccupation. Elle médita longuement ses plans, et finit par 10 s'arrêter à la résolution qui lui semblait le plus propre’ à la conduire au résultat désiré. Il n’y avait absolument rien à faire pour le moment. C'était le matin seulement que les poules pondaient ; c'était le matin aussi que le voleur enlevait les œufs: c'était donc le matin qu’il fallait ouvrir l’œil 15
. et agir.
Mne Pigault avait habituellement le sommeil léger. Son oreille inquiète, toujours aux écoutes, saisissait les moindres bruits. qui troublaient le silence de la maison. Un trésor n'eût pas trouvé de gardienne plus vigilante. Mais cette 20 nuit-là elle dormit moins encore. Elle se leva dès l’aube, s’habilla promptement, silencieusement, pour ne pas réveiller le capitaine, plongé dans un sommeil de plomb, et sortit de la chambre, après lui avoir jeté un regard indéfinissable — le regard de la femme qui ne dort pas assez au mari qui dort tropl 25
Elle descendit, fit le tour de son rez-de-chaussée, et, ne trouvant rien de suspect dans les appartements, continua son inspection dans la cour et dans le jardin. Toutes les portes étaient hermétiquement closes. Nulle part, rien qui révélât J’escalade ou l’effraction; elle examina avec non 3 moins d’attention les allées, sablées d’une sorte de tangue,
grise et pâle, que l’on retirait de l'embouchure de la rivière, et sur laquelle l'empreinte des pas se gravait profondément. Ni la cour ni les allées ne lui offraient aucun indice accusant les ennemis du dehors. Il n’y avait plus moyen d’en
5 douter . . . elle était victime d'un vol domestique. . .. Le coupable, en pareil cas, serait plus facile à trouver, puis qu’on l'avait sous la main, et qu’il ne s’échapperait pas. Il faut bien l’avouer: la pensée de Jeanneton se présenta un moment à l'esprit soupçonneux de Lise; mais elle ne voulut
10 pas s'y arrêter. Jeanneton était honnête, incapable d’une action mauvaise . . . et, d’ailleurs, n’avait-elle point les clefs de tout? Ne pouvait-elle point prendre ce qu’elle voulait dans la maison? N'était-elle pas nourrie comme les maîtres eux-mêmes ?
15 « Que je suis sottel se dit Mme Pigault avec un mouve-
ment d’épaules, c’est bien certainement quelque rat qui est
mon voleur! J’achèterai un piège, et tout sera dit! Ilya
maintenant des chiens qui prennent admirablement les rats; mais le nôtre est un fainéant, un propre à rien,' dont il ne
20 faut attendre aucun bon office ! Ce n’est pas lui qui viendra à mon aide dans cette circonstance.» .
Tout en faisant sa ronde matinale, Lise avait passé devant
la loge de Zéro. Celui-ci l’avait bien vue ; mais, reconnais-
sant en elle la maïîtresse du logis, libre d’aller et de venir
25 chez elle comme bon lui semblait, il avait considéré toute
démonstration hostile comme une inconvenance et une gros:
sièreté qu’il ne pouvait point se permettre. Si Madame avait
professé d’autres sentiments pour lui, il n’aurait pas manqué d'aller à sa rencontre, car on ne l’enchaïnait jamais, et de 30 lui témoigner une surprise joyeuse, en la voyant si matinale: mäis Zéro n’appartenait point à la race des vils flatteurs, et
A n’était pas chien à faire deux fois des avances à qui les méritait si peu. Aussi refermat-il bientôt son œil intelligent et malicieux, et, après avoir étiré ses membres et bâillé largement,
il se retourna sur sa paille fraiche, en se disant, avec une volupté de paresseux, qu’il avait encore le temps de faire un 5 somme.
Lise, cependant, était allée s'asseoir dans sa salle à manger, pièce un peu froide, d’une propreté sévère, où elle se tenait plutôt que dans son salon, parce qu’elle pouvait de là surveiller plus aisément sa maison. Elle prit son ouvrage, car elle 10, connaissait le prix du temps et ne perdait jamais une minute, et elle tira consciencieusement son aiguille, en attendant les événements. L
Jeanneton descendit à six heures et demie, ne parut point trop étonnée de voir Madame déjà debout, — Jeanneton ne15 s’'étonnait de rien, — lui demanda ses ordres, prit son panier, et s’en alla en ville, car c'était le jour du marché. Lise continua une tapisserie de Pénélope,? commencée le lendemain de son mariage, destinée au meuble de son salon, mais qui devait bien lui demander une dizaine d’années, tant elle 20 était considérable, difficile et compliquée. Cependant, tout en travaillant consciencieusement, elle jetait bien souvent les yeux dans la cour, et surveillait surtout la porte du cellier, théâtre supposé du drame qui lintéressait si fort, toute prête à se précipiter au secours de Blanchette ou de Noiraude, dès 25 qu’elles pousseraient le premier cri d’alarme.
Un peu avant sept heures, son attention fut attirée par un léger bruit qui se fit dans la cour. Elle regarda, et vit Zéro, cet abominable Zéro, son ennemi intime, qui sortait
furtivement de sa loge, et qui se dirigeait avec précaution 30 vers le cellier.
Un soupçon terrible traversa son esprit, avec une promp: titude d’éclair, et se formula tout aussitôt en ces mots ac cusateurs, qui s’échappèrent de ses lèvres serrées : |
« Ah! le misérable . . . c'était donc luil Je vais le
5 prendre en flagrant délit, et lui dire son fait ! » !
IMPÉTUEUSE par caractère, impatiente par nature, et malhabile à se contenir, Lise se leva, ou plutôt bondit de sa chaise, et voulut s’élancer sur les traces du chien. Pourtant une réflexion l’arrêta. Si elle arrivait trop vite, elle em-
10 pêcherait Zéro de fournir lui-même la preuve de son crime. Il fallait lui laisser le temps de montrer jusqu’à quel point il était scélérat, et, en le prenant la patte dans le sac,” le mettre dans l’impossibilité de plaider « non coupable ! »
Mre Pigault resta donc quelques minutes encore dans la
15 salle, puis, retenant son souffle, et marchant sur la pointe du pied, elle alla doucement jusqu’à la porte du cellier. Mais ce Cartouche et ce Mandrin* de la race canine, Zéro, qui avait véritablement plus de malice qu’une personne raisonnable, avait eu la précaution de la refermer, pour vaquer
20 plus tranquillement à ses affaires.
Malheureusement pour lui, il n’avait pu boucher les fentes de la porte, déjà vieille, et qui avait joué sous l’effort des ans. Ce fut là ce qui le perdit.
Lise regarda par la plus large de ces fentes, et le spectacle
85 le plus étrange frappa ses yeux indignés.
Zéro, le criminel Zéro, rasé contre terre,‘ les jambes de der-
rière ramassées sous lui, sa longue queue frétillant de plaisir
et battant le sol, maintenait immobile entre ses pattes de devant l’infortunée Blanchette.
Lise se retint à quatre’ pour ne pas ouvrir brusquement la porte. Elle voulait se précipiter sur le coupable, le saisir en plein crime,’ la chose était bien facile, et lui infliger im- $ médiatement le châtiment dû à ses forfaits. Mais une curiosité plus forte encore que la colère la retint un moment sur le seuil.
Elle n'eut pas longtemps à attendre.
Le coupable Zéro guettait l’œuf; un coup de dent brisa la 10 coque, qui fut engloutie à son tour comme un corps de délit compromettant.
Mre Pigault était furieuse, et vraiment elle avait quelques raisons de l’être. Mais nous devons avouer, cependant, que sa colère n'allait point sans un certain mélange de plaisir. 16 Elle s’indignait, sans doute, à la pensée que, ce matin encore, elle n’aurait pas d'œufs frais à son déjeuner. Mais, du moment où il y avait un coupable, elle était charmée de pouvoir se dire que ce coupable était le chien maudit, qu’elle avait toujours æbhorré, alors même qu’elle ne savait pas encore 20 à quel point il méritait de Fêtre. Sa haiïne, à présent, se colorait ainsi d’un prétexte de justice.
Elle eût bien voulu, avant toute espèce de jugement, administrer au délinquant une punition sommaire et préalable, quitte à s'expliquer après.” Mais Zéro, qui était physionomiste, 25 lut sans doute cette intention charitable dans les yeux de sa maîtresse, car, en l’apercevant, il éprouva une envie démesurée de gagner le large.‘ Il fila, comme une balle, par la porte que sa maîtresse venait d’entr’ouvrir, et, trouvant la cour fermée, entra dans la cuisine, et, de là, sauta dans la 30 rue par la fenêtre, au grand ébahissement de Jeanneton,
rentrant tout juste de son marché et qui ne lui connaissait point ces habitudes de chien mal élevé. Une fois dehors, il défila sans attendre aucune explication, et arpenta ‘ la Côte de Grâce, aussi vite que ses jambes pouvaient aller.
s Depuis qu’il s'était retiré des affaires et de la vie active, un peu prématurément peut-être, et en se condamnant, trop jeune, à une oisiveté pour laquelle il n’était pas fait, le capitaine, qui trouvait le temps long, rognait sa journée par les deux bouts, la commençant le plus tard et la finissant le plus tôt
10 possible. Il avait d’ailleurs la conscience tranquille et l’estomac excellent, ce qui lui assurait un sommeil facile. Il en profitait : le lit est la grande ressource des gens inoccupés. |
Lise, qui avait toutes les qualités de la femme d'intérieur,
15 lui en laissait prendre à son aise, et veillait à ce que la maison fût en ordre avant qu’il ne parût à l'horizon. Maïs, ce jour-là, elle avait trop de choses à lui dire pour lui permettre de faire ainsi la grasse matinée.” Il fallait qu’elle donnât un libre cours à la colère excitée en elle par la découverte du
20 crime de Zéro ; il fallait aussi qu’elle soulageît le dépit que lui avait causé sa faute impunie.
Elle entra comme un ouragan, poussa la porte avec une certaine violence, et culbuta un fauteuil et deux chaises qui se trouvaient sur son chemin. Le dormeur fut réveillé en sur-
25saut. Il ne fit qu’entr'ouvrir un œil; mais ce fut assez pour qu’il aperçût sa femme, et qu’à l’expression de sa physionomie il devinât tout de suite qu’il y avait de l’orage dans l’air. Il fit comme Zéro; il feignit de n’avoir rien vu, referma la paupière et parut continuer son somme. Mais Lise ne fut
0 pas dupe de ce petit manège. Elle avait surpris le tressail. lement des muscles sur le visage de son mari; elle avait vu
la lueur inquiète du regard dans sa prunelle.. C’en était assez pour que la ruse fût éventée, et par conséquent inutile.
« Il a peur, pensa-t-elle ; il fera tout ce que je voudrai.» Elle s’approcha du lit, et, sans lui donner le temps de se reprendre, posant sur l’épaule du capitaine sa petite main $
fine et nerveuse :
« Allons! réveille-toi tout à fait, lui dit-elle; c’est assez dormir comme cela. Tu as bientôt fait le tour du cadran.! .-.. Tâche de m’écouter un peu: j'ai des choses graves à te dire. 10
— Et tu ne pouvais pas remettre cela jusqu’à huit heures ?
— Non!»
Jean Pigault vit bien qu’il ne lui serait pas facile d’éviter la scène inattendue que sa femme venait lui faire, à un moment où la fuite lui était absolument impossible. 15
Il se souleva un peu, mit son coude sur l’oreiller, sa tête dans sa maïn, et d’un air résigné :
« Eh bien! parle, dit-il, je t’écoute |
— J'ai vu le voleur de mes œufs.
— Ah, bah! tuenes sûre? Eh bien! il fallait le faire 20 arrêter |
— Ce n’est pas l’envie qui m’a manqué . . . mais il a pris la fuite. . . .
— Tu le connais?
— Je ne connais que lui! 25
— Alors préviens le maire et les deux adjoints, le garde champêtre et la gendarmerie! Veux-tu que j'écrive la chose au procureur de la République, qui réside à Pontl'Evêque ?*
— Nous n’avons pas besoin de tant de monde que cela, fit 3 Lise, qui regardait fixement son mari, ne sachant trop s’il était
sérieux, ou s’il n’entendait point se rire d'elle, ce qui lui arrivait quelquefois. . . . Situ le veux bien, tu suffiras à toi seul à me faire rendre justice.
— Certes que je le veux! Mais dis-moi comment!
5 D'abord, le nom du coupable ?
— Le coupable est ton chien, répondit Mm° Pigault avec une assurance qui ne periaettait pas de douter.
— Zéro ?
— Lui-même |!
10 —— Zéro voleur ? . . . Eh bien! non, voilà ce que je ne puis pas croire. C’est impossible . . . tu te seras” trompée! Qu'est-ce qu’il en pourrait donc bien faire, de tes œufs! Estce que, par hasard, il espère les vendre au marché ?
— Non; mais il les mange.
15 — Illes mange! répéta Pigault comme un écho ; et à quelle sauce, je te prie? En omelettes, farcis, brouillés, au jus, aux pointes d’asperges ? n°
L’œil de Lise s’anima : un petit frémissement fit trembler ses lèvres.
20 «Je t’avertis, monsieur Pigault, que ces plaisanteries me semblent déplacées et de mauvais goût, dit-elle de cette voix grêle que Jean n'aimait pas. Quand je prends si à cœur les intérêts de la maison, je mérite de trouver chez toi autre chose que de la raillerie ou de l'indifférence.»
25 Pigault aimait trop sa femme pour vouloir la fâcher sérieusement. Ilne jugea donc pas à propos de continuer plus longtemps cette petite guerre, dont il savait bien qu’il payerait les frais, lors de la signature dutraité. Il fit donc une retraite prudente, et ce fut d’un ton très grave qu’il répondit :
32 « Ainsi tu es bien sûre que c’est ce misérable Zéro qui avalait tes œufs, et qui déjeunait à ta place ?
— Puisque je te dis que je l’ai vu ! » fit Lise, qui raconta par le menu la petite scène à laquelle, un moment auparavant, elle avait assisté, protégée par la porte du cellier qui lui permettait de tout voir sans attirer l’attention du coupable, Nous devons dire qu’au grand étonnement de sa femme, & le capitaine ne témoigna, en entendant son récit, ni colère ni indignation. On eût dit plutôt qu'il admirait l'exploit surprenant accompli par son chien.
« Je savais bien, dit-il, que ce coquin de Zéro avait beaucoup d'esprit, mais je n’aurais jamais cru qu’il en eût10 tant que cela |! »
Cet éloge du criminel dans la bouche de celui auquel Lise venait de dénoncer ses attentats, en criant vengeance, eut pour effet immédiat de jeter la jeune femme dans une véritable exaspération. La patience n’était pas sa qualité 15 dominante, et elle épuisait assez promptement la dose, d’ailleurs très modérée, que le Ciel lui avait départie de cette | précieuse vertu.
En pareil cas, son unique ressource, c'était de faire une scène à son mari. 20 «a Vraiment, dit-elle, je crois que tu saisis avec empressement toutes les occasions que tu peux trouver de m'être désagréable |
— Chère amie . . . comment peux-tu supposer ?
— S'il en était autrement, tu ne t’obstinerais pas, malgré 25 mes prières, à garder près de toi, chez nous, entre nous. . .. . — Î n’y a rien, il n’y aura jamais rien enfre nous, ma chère Lise, sache-le bien ! dit le capitzine avec un peu d'émotion.
— Oui, à garder entre nous, reprit la jeune femme avec
| plus de force, un misérable chien, laid, presque difforme . .,.%
sans race,
— Dame! cela, vois-tu, ce n’est pas sa faute . . . ce serait à ses parents. ...
— Un chien qui n’a que des défauts. . ..
, — Oh! pardon! chérie, ici je t’arrête; car ce pauvre Zéro S possède au moins une qualité. . ..
— Laquelle ?
— La plus grande de toutes à mes yeux |
—— Lui!
— Oui, luil il m'aime!
10 —— Tous les chiens aiment leurs maîtres |
— Tu crois ?
— J'en suis sûre! Tu en aurais un autre que ce serait la même chose! Qui sait ? peut-être t’aimerait-il encore davantage! et il serait jeune, beau, docile... et il ne mangerait
15 pas mes œufsi..,.n
Quand Lise était une fois lancée, il devenait difficile de l'arrêter. Le capitaine le savait bien ; aussi prenait-il le parti le plus sage, qui était de la laisser aller jusqu’au bout. Ainsi fit-il ce jour-là.
20 La jeune femme profita de la licence qu’on lui donnait, pour prononcer contre Zéro un véritable réquisitoire, dans lequel se trouvèrent exposés tous les torts et tous les crimes de son ennemi. Elle ne parla pas seulement du mal qu'il avait fait, mais de celui qu'il ferait encore, maintenant qu'il
25 était lancé dans la voie du crime, où les chiens vont parfois aussi loin que les hommes. Elle savait bien, pour son compte! que si on ne la débarrassait pas d’un pareil voisinage, elle n'aurait plus un seul moment de repos.
Et tout cela fut dit comme les femmes savent dire, tour à tour
30 avec emportement et avec douceur, avec des colères insensées et des câlineries irrésistibles, et d’une voix qui prenait
tous les tons, et qui mariait habilement le reproche à la prière.
Nous devons rendre cette justice au capitaine que, même devant cette attaque véhémente, il résista longtemps sans lâcher pied, continuant à défendre courageusement son ami. $ Mais il le défendait de plus en plus mollement, un peu à la façon de ces avocats, nommés d'office,' qui savent que leur client est coupable, qui n’espèrent plus d’acquittement, et qui s'estimeraient heureux d'obtenir des circonstances atténuantes. 10
Lise était trop fine pour ne pas s’apercevoir qu’elle gagnait peu à peu du terrain, et elle avait trop de tact pour ne pas vouloir profiter de ces premiers avantages. Elle fit donner ses réserves.”
« Ah! s’écria-elle, en essuyant une larme qui vint à propos 15 mouiller ses yeux, je vois bien que tu n’as plus d'affection pour moi! . . . Qui sait ? peut-être n’en as-tu jamais eu. . . . Suis-je assez humiliée ! ... suis-je assez malheureuse ! tu me préfères un chien . . . tu me sacrifies à un caniche . .. qui n’est qu’un barbet |! moi, moi ta femme . . . et nous ne 20 sommes pas mariés depuis six mois |
— Ah! Lise, si tu peux dire!
— Tenez! je le hais votre chien, ïe le hais, je l’exècrel et vous me forcez à le garder, à le voir tous les jours . . . à vivre avec luil et si l’un de nous deux devait quitter la 25 maison, et céder la place à l’autre . . . ce qui arrivera peut-être un jour . . . ah! je le vois bien . . . ce sera moi qu’on renverra | » s’écria la jeune femme avec une explosion passionnée.
Ici, Lise s'arrêta comme si elle eût été suffoquée par æ j'émotion, et qu’il’ lui eût été impossible d’en dire davantage.
Mne Pigault pleurait bien.
Sa douleur, qui venait surtout de ses nerfs surexcités, n'était pas assez grande pour la défigurer. . . . C'était là le point essentiel, et l’on avait envie de recueillir, comme des 5 perles fines, les pleurs coulant sur ses joues, qui avaient la
couleur des roses blanches.
Comme tous les hommes d’action qui ont dépensé beaucoup de leur énergie avec les hommes, et contre eux, le capitaine n’en avait plus beaucoup à son service dans ses petites luttes
10 intimes avec sa femme. Ilse souleva à demi de son lit, et bien doucement :
« Tu sais bien, Lisette, que tu feras toujours tout ce que tu voudras de ton pauvre Jean Pigault.»
On déjeuna gaiement aux Æoches-Blanches ce jour-là, bien 15 qu’un peu plus tard qu’à l'ordinaire, et l’on ne parla point de Zéro. Les deux époux semblaient être en parfaite intelligence. Madame ne se plaignit point des œufs, bien qu'ils vinssent encore de chez l’épicier. Il est vrai que Monsieur redoublait de grâce et d’amabilité pour ,lui faire oublier ce 20 petit désagrément « qui ne se renouvellerait plus »—il lui en donnait sa parole.
Cependant, chaque fois que l’on ouvrait la porte de Ja salle à manger, le capitaine jetait un coup d’œil furtif dans la cuisine, comme s’il se fût attendu à voir paraître son chien. Mais
25 cette attente fut trompée : il n’apercut de Zéro ni la queue ni les oreilles. Il est vrai que le pauvre diable n’entrait plus guère dans cette pièce dont les rebuffades de Lise l’avaient exilé
peu à peu; mais on pouvait être sûr qu’au moment du déjeuner il n’était jamais bien loin. Il avait même choisi, avec le discernement qu’il mettait à toutes choses, une place dans la cuisine, d’où il pouvait apercevoir son maître.
Pour qui connaissait le cœur des chiens en général,et 5 celui de Zéro en particulier, il était bien certain que l’intelligent animal, éclairé par le regard indigné que lui avait jeté sa maîtressse au moment où 1l perpétrait son attentat, commençait à se rendre compte de l’énormité de sa faute, et qu’il jugeait à propos de laisser aux autres le temps de l’oublier. 10 Ce révolté n’osait pas encore demander l’amnistie.
Pigault ne s’en disait point aussi long.” Seulement, comme son chien n’avait pas l'habitude de s’absenter aux heures de repas, qui lui valaient toujours quelque bonne aubaine, il se demandait où il pouvait bien être maintenant. Mais, comme 15 il se sentait observé de très près, il se le demandait tout bas, tout bas.
A la fin du déjeuner, Lise s’approcha de son mari, et comme elle savait qu’il faut battre le fer pendant qu'il est chaud : ” 20
« N'est-ce pas que tu vas t’occuper de ce mauvais chien ? lui demanda-t-lle, en lui pinçant délicatement le bout de l'oreille, petite marque de faveur à laquelle le loup de mer, que l'on n'avait pas trop gâté jusque-là, ne se montrait jamais insensible. 25
— Puisque c’est promis { dit-il avec une nuance d’embarras.
— Oh { oui, et bien promis encore | répliqua la jeune femme, en le regardant dans les yeux. Je sais bien qu'il m'en veut maintenant, et je n’aurais plus une minute de 3% tranquillité s’il restait ici
— Tu le calomnies, dit Pigault avec un léger mouvement d’épaules. Je puis t’assurer que le pauvre animal est bien incapable de faire du mal à personne . . . à toi moins encore; pour peu que’ tu t’en fusses donné la peine, ajouta-
S t-il avec une nuance de mélancolie, tu l’aurais réduit aussi aisément que moi. . . »
Lise ne répliqua point à cette dernière assertion, et, ne voulant ni l’admettre n1 la combattre, elle fit comme si elle ue l’avait pas entendue. |
10 Jean Pigault comprit bien qu'il ne lui restait plus qu’à s’exécuter. Il prit son chapeau, et sans trop savoir ce qu’il allait faire, enfonçant ses fortes mains dans les poches profondes de sa veste ronde en drap bleu, laissant derrière lui cette pittoresque Côte de Grâce, avec sa magnifique avenue
15 de grands ormeaux, de hêtres et de platanes, il descendit rapidement vers le port : habitude de marin! Dans les moments embarrassants, c’était toujours là qu’il allait chercher ses inspirations.
Il n'avait point encore fait cent pas sous ces grands arbres
20 aux rameaux séculaires, quand Zéro, qui se livrait en ce moment au plaisir de la maraude dans les contre-allées, l'ayant reconnu, vint à lui, et se précipita dans ses jambes avec une telle impétuosité, qu’il faillit le renverser . . .. Mais il s’arrêta tout à coup au milieu de ses expansions par
25 trop turbulentes, et jeta un regard en arrière pour s’assurer qu'il n’était pas suivi. Puis, quand il fut certain qu’ils étaient bien seuls, il se livra de nouveau aux folles ardeurs de sa tendresse, enlaçant, pour ainsi parler, le capitaine dans les bonds joyeux qu’il décrivait autour de lui, lui sautant presque
3 jusqu’au visage, ou lui léchant doucement les mains.
uLe moment est bien choisi, pauvre bête! dit Jean
Pigault en lui posant sur la tête une maïn caressarte. Jouis de ton reste, malheureux, car nous allons être longtemps sans nous revoir.»
On eût dit vraiment que le chien comprit ce qu’on lui disait, car sa physionomie — et vraiment, il en avait une, — 5 changea tout à coup d’expression : on eût dit un autre chien.
Il regarda son maître avec une certaine hésitation, comme s’il se fût demandé s’il devait le suivre.
« Allons ! viens, puisque te voilà! lui dit le capitaine ; mais je te préviens que tu aurais mieux fait de ne pas me 10 rencontrer ce matin.»
Le chien baiïssa le nez et emboîta le pas” derrière son maître. Il se doutait de quelque chose. . . .
Nous avons dit que Pigault descendait versle port. Zéro avait vécu assez longtemps dans ces parages, avec Norkind 15 Van der Tromp, à bord de la Rerne-Sophie, et il n’y avait pas été fort heureux. Cette partie de la ville ne lui rappelait donc que de pénibles souvenirs, et il n’y était jamais revenu. Il regarda les bateaux d’un œil défiant. Il n’avait pas eu le mal de mer ; mais il s’en fallait que ses traversées 20 eussent été * exemptes d’ennuis. Il se trouvait à l’étroit dans ces maisons flottantes ; l’ordinaire des matelots lui paraissait insuffisant, et il regrettait de n’y pouvoir ajouter les suppléments que, sur la terre ferme, d’une manière ou d’une autre, son industrie parvenait toujours à lui procurer. 26
Cependant le capitaine marchait vite, comme un homme chargé d’une ennuyeuse besogne, et qui veut s’en tirer le plus tôt possible.
De temps en temps il se retournait pour voir si son chien le suivait toujours, précaution qui, dans toute autre circonstance, 34 lui aurait paru fort inutile, car Zéro n'était pas capable de le
perdre en chemin. Mais, comme s’il eût eu le remords de ce qu’il allait faire, et qu’il eût rougi de lui donner en ce moment des preuves d'affection qui n’eussent été qu’une sorte d’hypocrisie, il n’eut point avec lui l'abandon et la
s familiarité qui faisaient le charme de leurs relations dans l'intimité.
Zéro lui en voulut un peu de cette réserve, dont les vrais motifs lui échappaient. Il lui semblait que, du moment où personne ne le gênait, son maître aurait pu revenir à leurs
10 habitudes d’autrefois, et se montrer un peu plus expansif. Mais, en chien bien appris qu’il était," il garda cette réflexion pour lui, et continua de suivre le capitaine en observant ses distances.*
Celui-ci, laissant à sa droite le bassin où les navires vien-
1snent se mettre à quai pour prendre ou déposer leur chargement, se dirigea vers l’avant-port où se trouvaient trois ou quatre bateaux en partance. Parmi ces derniers, il y en avait un, encore tout près du bord, mais auquel s’amarrait déjà le remorqueur qui devait le mettre au large.”
20 Ce fut vers celui-là que Jean Pigault tourna ses pas tout d'abord. Il n’avait pas eu besoin, pour le reconnaître, de lire son nom « LA JEUNE-ALIx,» écrit en grandes lettres rouges sur une bande blanche, à l'arrière. Sa forme générale, ses mâts, ses agrès, dont aucun détail n’échap-
25 pait à l'œil exercé du marin, le lui auraient fait distinguer entre mille.
Il enjamba lestement la muraille du bateau qui ne s'élevait pas à un mètre au-dessus du quai, puis il se retourna vers son chien. Dans toute auire circonstance un
30 obstacle aussi insignifiant n’aurait pas arrêté bien longtemps Zéro: il l’eût franchi d’un bond joyeux, et fût
arrivé avant son maître: mais, ce jour-là, il manquait dé. cidément d’entrain. Il n’avait pas osé s'enfuir bien qu'il en eût fortement envie; mais, craignant quelque fâcheuse aventure, et ne voulant pas qu’on pôût lui demander un jour «ce qu’il était allé faire dans cette galère, n! il s'était 5 assis tranquillement sur son séant, dans une attitude assez mélancolique, et il regardait vaguement autour de lui, attendant de nouveaux ordres. Il semblait croire que son maître était en visite, et qu’il n’avait pas besoin d’entrer, puisqu'on ne l’en priait point. 10 Le capitaine connaissait trop bien son chien pour ne pas se douter de ce qui se passait en lui. Il comprit donc ses préoccupations, ses soucis et ses craintes. Il ne put pas douter que le condamné ne devinât parfaitement de quoi il retournait ” pour lui, et cette seule idée lui fit gros cœur.” 15 « S'il n’obéissait qu’à son instinct, se dit-il, comme il aurait vite fait de retourner à la maïson. Il ne reste ici que pour m'être fidèle jusqu’au bout — jusqu’à la mort peut-être ! » Cependant il n’était pas venu si loin pour reculer au dernier moment. D'ailleurs sa parole était donnée ! ce qu'il ne za ferait pas aujourd’hui, il faudrait le faire demain . . . autant en finir ‘ tout de suite « Ici, Zéro! » fit-il de sa voix de commandement.
Le chien prit son élan, sauta lestement par-dessus le bord, et vint tomber aux pieds de son maître. 2$ « Couche! »° dit Jean Pigault, qui ne voulut ni le regarder —
il n’en avait pas le courage — ni le caresser, car une caresse en
un pareil moment, lui eût semblé odieuse comme une trahison. De son côté le chien fixait sur lui son grand œil clair, doux
et profond, qui semblait dire : za u Tu m’as appelé, me voici; maintenant que faut-il faire ?
— Couche! » répéta Jean Pigault pour la seconde fois, en faisant de la main un geste qui ordonnait le repos absolu et l’immobilité parfaite.
Zéro tourna deux fois sur lui-même, comme s’il eût voulu
s choisir sa place; puis il se coucha, ferma un œil, ouvrit l’autre et attendit.
« J'aime mieux cela! se dit Pigault. J'aurais redouté une scène de sentiment ; les scènes sont inutiles . . . et puis ça fait du mal! . . .»
io Le capitaine de la /eune-A/ix était debout sur sa passerelle, surveillant les derniers apprêts de son appareillage, car on allait partir. Comme Jean Pigault, Tautin était de la race des loups de mer. Dans leur jeunesse, ils avaient navigué ensemble; mais Tautin avait fait sa pelote moins vite
15 que Pigault, et celui-là devait travailler encore, quand déjà l’autre avait le droit de se reposer. Ils n’en étaient pas moins restés d'excellents amis, se revoyant toujours avec plaisir.
« Bonjour, vieux! dit Tautin, en tendant la main à Pi-
20 gault. Quel bon vent t’amène ?
— Un service que je viens te demander.
— Merci! c’est fait l' mais parle vite! tu vois que nous n’allons pas coucher ici!
— Je viens te demander un passage.
25 —— Pour toi?
— Non, pour un ami.
— Tu sais où nous allons!
— Au Sénégal; m’a-t-on dit ?
— Justel c’est là que veut se rendre ton monsieur ?
® — Oui... c’est-à-dire non!
— Oui, non ! lequel des deux ?
— Eh bien! il ne tient pas précisément à faire un aussi long voyage . . . mais il faut qu’il le fasse |
— Ah! je comprends! c’est un indiscipliné, à qui l’on ménage un tour du monde . . . de correction.
— Non! reprit vivement Jean Pigault, c’est au contraire un 5 très bon enfant. Mais il est la cause de grandes divisions dans la famille.
— Entre le père et la mère ?
— Pas précisément, mais entre le mari et la femme, et on Je sacrifie pour avoir la paix! 10
— Pauvre diable |
— Il est à plaindre, en effet, et je te demanderai tes bontés pour lui.
— I] les aura, cela va sans dire! Mais je te préviens que nous ne sommes pas trop bien outillés du côté de la:s cambuse ; je ne m’attendais pas à l’honneur d’avoir des passagers, et notre ordinaire n’est pas riche . . . tu connais ça, toi ?
— Ceci n’est qu’un détail auquel je ne m’arrête pas. Le particulier auquel je m'intéresse n’est pas difficile! 20 — Ça se trouve bien! mais va le chercher! ilest dans les
environs, j'imagine ? nous démarrons dans cinq minutes. Ce port est difficile en diable! tu le sais mieux que personne. Si je ne profite pas du jusant pour sortir, il faudra que je me fasse trainer * jusqu’en pleine mer. Cours donc et reviens vite | 75
— C'est inutile! le passager est déjà à ton bord.
— Tiens! je n’ai vu entrer que toil
— Et mon chien! fit Pigault en riant.
— Quelles bourdes me contes-tu là ?
— Pas la moindre bourde! c’est le voyageur que je t’a- 30 mène! Écoute-moi.
— Je ne fais que cela |! »
En termes éloquents, parce qu’il était sous l’empire d’une émotion réelle, Pigault raconta l’histoire de son chien . .. et celle de sa femme. Elles étaient si étroitement mêlées
5 l’une à l’autre, qu'il était vraiment impossible de les séparer. Il dit comment il avait sauvé Zéro, et comment il l’avait aimé. Il peignit toute la tendresse de son chien pour lui, et ne cacha point l’antipathie de sa femme pour son chien. La vie à trois’ devenait insupportable ; il fallait donc que
10 l’infortuné Zéro quittât la maison.
« C’est toujours comme cela, dit Tautin, avec un gros rire qui élargit la patte d'oie* autour de ses yeux; c’est toujours comme cela, quand, à nos âges, on épouse des jeunesses. Il vaut encore mieux blanchir ensemble ; ce n’est peut-être pas
15 aussi amusant, mais c’est plus sûr! | |
— Cela se peut bien! répliqua Pigault avec un peu de brusquerie ; mais ce qui est fait est fait, et il n’y a plus à y revenir.” Il faut donc que le chien s’en aille! Mais, vois-tu, c’est plus fort que moi! en me séparant de lui, je ne
20 cesse pas de l’aimer. C’est bon, c’est affectueux, c’est intelligent, cet animal-là! ça m'est un crèvecœur de le voir, et j'aurais encore plus de chagrin si je le savais malheureux. Je viens te l’offrirl en veux-tu?‘ c’est un cadeau que je te fais. Il t’aimera, il te servira comme tu ne l’as jamais été