D ORDRE
Arrivé là, il s’assit en nous regardant d’un air qui semblait dire :
« Ah çà! vous autres, est-ce que, par hasard, vous en avez pour longtemps ?* Moi, je voudrais bien m’en aller.»
s «Il me parut si drôle avec sa mine renfrognée, que je lui donnai un morceau de sucre. Alors, doucement, il vint poser sa tête sur mon genou. Il me sembla que c'était une manière comme une autre de me dire: Mera!...
— C'est à vous ce chien-là ? que je demandai au second. xo —C’est à moi et pas à moi! qu’il me répond. Il appartient à tout le monde et à personne. . . .
— Comment cela ?
— La chose est bien simple! Le jour même où nous partions du Sénégal, il avait suivi, sans qu’on ait trop su pour- F5 quoi, un matelot de Honfleur, qui était timonier en second à bord des Deux-Amis. Les Deux-Amis, c’est mon bateau. Le timonier, qui aimait les bêtes, demanda à l’emmener, ce qu'on ne lui refusa pas. Mais le pauvre diable est mort en route, par letravers de Gibraltar. Alors le chien sans maître 20 est devenu comme qui dirait” le chien de l'équipage ; il est aimé de tout le monde parce qu’il a bon caractère. Quant à lui, on voit bien qu’il n’a guère de préférences : il vatantôt avec l’un, tantôt avec l’autre, le nez au vent, l'oreille aux écoutes, l’œil au guet. Il est certain qu’il cherche quelqu’un, 25 mais que ce quelqu’un-là il ne le trouve pas. Je n’ai jamais vu un chien dévisager comme cela les nouveaux venus. Mais assez causé, capitaine |! nous partons demain pour Oran ;* je n’ai pas une minute à perdre. . . . Enchanté de vous avoir TEVU. »
3 « Le second des Deux-Amis s’en alla. Le chien le suivit, ou du moins il en eut l’air; mais il était aisé de voir qu’il
n’y mettait pas beaucoup de zèle. Une heure après, je rentre à mon bord. Je me retourne. Qu'est-ce que je vois, le barbet sur mes talons!
« Voilà, me dis-je, un chien qui aime mieux aller en Normandie qu’en Afrique! $ « Cela me paraissait si drôle de lui voir demander ainsi
son passage, tantôt sur un bateau, tantôt sur un autre, que, ma foil je voulus le lui donner sur l’Ufi/e, comme il l'avait eu sur les Deux-Amis . . . s’il promettait de n'être pas trop difficile sur la nourriture. 10
« La chose parut lui convenir, car il ne quitta plus mon bord. |
« Quatre jours après, je partais pour Caen avec un chargement d’huiles. J'étais fier de mon nouvel ami. J’en aurais assez volontiers fait parade sur le port ; mais, le lendemain de 15 notre arrivée, il désertait sans tambour ni trompette; et moi, ne sachant ce qu’il était devenu, je ne lui ai pas accordé plus de regret qu'il n’en méritait. . . . Cependant, comme il m'a fait tout à l’heure l’amitié de me reconnaître, je ne lui garde pas rancune, et je vais lui donner de bon cœur une poignée 29 de main.»°
Tout en parlant ainsi, le capitaine Pâris tendit à Zéro sa large paume, dans laquelle celui-ci mit gravement sa patte.
« À présent je comprends tout, dit Pigault; j'avais donné cette pauvre bête au capitaine Tautin. 25
— De la Jeune-Alix ?
— Précisément ! Tautin l’a emmené au Sénégal. Là il a fait la rencontre d’un matelot de Honfleur, qu’il a reconnu, et par lequel il a sans doute espéré se faire un jour rapatrier. . . . Après la mort de ce matelot, il a cherché fortune 3° ailleurs, et le hasard l’a bien servi puisqu’il vous a rencontré!
— Et si, au lieu de s’adresser À moi, il se fût butté à un autre capitaine partant pour la Chine? . .. (C'était possible après tout |
— Tout est possible ! Dans ce cas-là il aurait fait le tour
s du monde, d’une façon ou d’une autre. . .. Mais je suis convaincu, mon cher capitaine, qu’il aurait plutôt navigué dix ans que de renoncer à retrouver son maître. . .. |
— Eh bien! vrail vous savez vous faire aimer des chiens
vous ! dit le maître de l’Ufze. . . . Mais de Caen ici, com- Jo ment est-il venu ? | .
— Je vous avoue que je ne lui ai pas demandé . . . mais je le devine! Il est allé deux fois à Caen, et il est revenu à Honfleur avec moi. Il aura reconnu la ville, et, avec son merveilleux instinct, retrouvé son chemin tout seul. . . .
15 Il n’y a guère, après tout, qu’une vingtaine de lieues entre ces deux localités ; pour un gaiïllard comme lui c'était assurément peu de chose, presque un jeu, une véritable promenade, et il a fait bien plus fort” que cela dans sa vie. . .. Seulement, comme vous ne lui aviez sans doute pas donné
20 d’argent pour ses frais de route, il a été mal reçu dans les auberges, et, en arrivant ici, il était à moitié mort de faim ; mais vous voyez qu'il s’est assez bien remplumé I! *
— Il me paraît mieux aimer votre cuisine que celle de l’'Ufile, et je doute qu'il me demande à rembarquer de
25 sitôt.
— Je crois, en effet, dit Jean Pigault en prenant congé du capitaine Pâris, que lui et moi nous voici à terre pour le restant de nos jours | » |
Ainsi finit l’histoire véridique et merveilleuse du CAien du
3 Capitaine. Un jour viendra peut-être où elle passera à l’état de‘ légende, agrémentée de quelques détails nouveaux, mais
LE CHIEN DU CAPITAINE 8s
qui auront le tort d’être moins vrais que ceux que nous venons de raconter.
Zéro vit toujours, et nous avons l’honneur de le compter parmi nos amis.” Les baigneurs de Trouville, de Villers et d’Houlgate,' en excursion sur la Côte de Grâce, ont certaine- 5 ment vu, l’an passé, dans la cour presque toujours ouverte de la Villa des Roches-Blanches, un joli bébé de deux ans, blond, blanc, rose: c’est l’héritier de Jean Pigault. Il est encore tout petit; mais il passe déjà une partie de son temps à tirer la queue et les oreilles d’un chien, mi-parti de caniche 10 et de barbet: c’est Zéro, un peu plus gros, un peu plus gras, un peu plus gris qu’autrefois, mais toujours aussi bon. Il adore le fils de son maître, et se laisse taquiner, torturer, tourmenter par lui, avec une patience inaltérable. Parfois le jeune M. Pigault, cavalier inexpérimenté, mais intrépide, 15 sent le besoin de faire une promenade sur son chien. Il enfourche bravement Zéro, qui se laisse faire avec bonté ; le jeune brave enfonce ses maïns potelées dans la toison frisée, où elles disparaissent tout entières, ou bien encore, s’il a peur de tomber, il serre dans ses deux petits bras le cou du 20 bon chien, qui secoue paisiblement la tête, quand il sent que bébé va l’étouffer. (On commence alors une interminable chevauchée autour de la cour. Blanchette et Noiraude, qui vivent toujours, et qui pondent plus que jamais, — on a placé leurs hottes à deux mètres du sol, pour éviter à Zéro 25 de trop dangereuses tentations, — ont soin de ne pas se trouver sur le passage de leur ancien ennemi, et elles s’enfuient, traînant l’aile, tirant la patte, et poussant, à sa vue, de petits cris effarouchés, comme font souvent les pouies quand elles ont peur. Mais Zéro, qui les dédaigne, ne les 30 regarde même pas. |
86 LE CHIEN DU CAPITAINE Par une des fenêtres du premier étage, Lise se penche pour suivre les ébats de monsieur son fils, et elle sourit au capitaine, assis sous une tonnelle de clématites et de jasmins, et qui n’est pas assez complètement absorbé par le Afozuve- 5 ment du port, sa feuille préférée, ou le Messager du Æavre, pour ne pas jeter de temps en temps un coup d’œil attendri
sur les deux êtres qu’il aime le plus au monde, — après sa femme, — son fils et son chien.
Page 1. — 1. son absence me fait un vide, #is absence makes mu miss him ; lit., “ makes a void.”