LE CHASSEUR, REVETU DE LA PEAU DU LION, REVINT TRIOMPHANT
leurs chevaux et leurs chiens. Partout où allaient les rois, ils se faisaient suivre de leurs équipages de chasse.
Froissard admire sans restrictions le superbe cortège d'Edouard 111 traversant la France en vainqueur après la falale journée de Poitiers. « Outre plusieurs bateaux de cuir bouilli, qui lui servoient, dit l'historien, pour pescher dans les rivières lorsqu'il en rencontroit sur son passage, il avoit encore à sa suite trente fauconniers à cheval chargés d'oiseaux, soixante couples de forts chiens et autant de lévriers,
dont il alloit cliascun jour, ou en chasse ou en rivière : et y avoit plusieurs des seigneurs et des riches hommes qui avoient leurs chiens et leurs oiseaux, comme le Roi. »
A la première croisade, la plupart des grands seigneurs emmenèrent avec eux en Asie des chiens et des oiseaux dressés. Quand un gentilhomme sortait de son château pour aller dans le voisinage, il avait toujours avec lui un chien ou un oiseau, et sur leurs tombeaux les anciens nobles étaient représentés avec un lévrier sous les pieds ou un épervier sur le poing.
Les ecclésiasti(pies eux-mêmes se livraient à la chasse avec tant de passion que dans différents conciles du treizième siècle on leur défendit d'avoir des chiens de chasse sous les peines les plus sévères. Quant aux roturiers, ils ne pouvaient avoir chez eux (prun seul chien de basse-cour pour la garde de leur maison ; et jus(iu"à la (in du dix-septième siècle les braconniers étaient condamnés à mort.
La chasse étant le grand plaisir de la noblesse, nos seigneurs témoignaient mille égards à leurs chiens; c'était le présent le plus précieux qu'on put offrir. François h' disait communément, a rapporté Brantôme, qu'il n'y avait si petit gentilhomme en France qui ne pût recevoir dignement son roi, s'il avait à lui montrer un beau chien, un beau cheval et une belle femme.
L'art d'élever et de dresser les chiens devint dès le principe une chose de la plus haute imi)ortance pour les chasseurs, et tous les anciens ouvrages de vénerie sont consacrés à l'éducation des chiens dont l'homme se ht, i)0ur ses besoins, le compagnon, l'instituteur et l'ami.
« Le premier chien, a écrit Toussenel, qui chassa en compagnie de l'homme fut un lévrier fauve, ce chien qu'on voit encore en Syrie, en Algérie, en Egypte, et qui coiffe le sanglier. Le typa du chien primitif se retrouve quelquefois admirablement conservé dans le chien de berger européen.
C'est cet animal allong'é et taillé pour la course, ;ï la poitrine haute, au ventre ovale, à la démarche obli((ue, aux oreilles fines et droites, à la mine éveillée, futée, spirituelle. La nature l'a doté d'une robe à poil rude, d'une vue perçante, d'un odorat exquis, d'une mâchoire de diamant et d'un jarret d'acier ; sa queue fourrée balaye la terre, ses yeux flamboient dans les ténèbres ; il tient et au delà les i)romcsses de sa mine. »
Tous les chiens de chasse que possède l'homme aujourd'hui proviennent de cette espèce, à l'exception peut-être du chien de l'Esquimau ou de l'amphibie de Terre-Neuve.
Le rôle, ou si l'on veut la mission assignée au chien près de l'homme était multiple : il avait à le défendre contre les bêtes féroces, à lui fournir son concours pour maintenir les animaux ralliés, enfin à l'aider à conquérir sa proie.
Or (ici nous citons de nouveau M. de Cherville, le remarquable écrivain qui fait autorité en la matière), le lévrier paraît l'auxiliaire indiqué du premier chasseur, nu et sans autre arme qu'un bâton, qui, pour s'emparer des animaux sauvages, devait les atteindre à la course.
En France les lévriers sont proscrits, et depuis 1844 ne peuvent plus être employés à la cliasse ; mais ils sont encore en honneur dans les contrées où l'on peut parcourir librement de vastes -espaces. Les lévriers [vertagï] les plus recherchés des Romains venaient de la Gaule. Ovide a comparé Apollon poursuivant Daphné à un lévrier gaulois qui chasse un lièvre. Ces beaux animaux ont atteint autrefois une taille gigantesque; une race d'Irlande, disparue aujourd'hui, n'avait pas moins d'un mètre de hauteur.
Le lévrier n'a jamais eu l'odorat développé, mais la rapidité de sa course suppléait à ce défaut. En grand honneur dans l'antiquité, il fut au moyen âge honoré davantage encore, et possédé par les seigneurs seuls, il devint le compagnon de toutes leurs fêles et de tous leurs plaisirs.
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On en connaît plusieurs espèces originaires de la Bretagne, de l'Irlande et de l'Ecosse ; les uns chassaient à vue le loup et le sanglier cju'ils coiffaient ; les autres s'emparaient des lièvres à la course; d'autres enfin élaient admis à sommeiller sur des coussins armoriés aux pieds des indolentes châtelaines, et on se contentait, pour dégourdir leurs
jam])es, de leur donner de temps à autre à courir quelc[uc la|)in de i)arc.
Il suffit de regarder ce hel animal pour se rendre compte de la fonction à laquelle il est pro[)re et des services qu'il peut rendre. Sa tète fine et légère, l'épaisseur des muscles de son cou, ses memhres postérieurs beaucoup plus développés (jiie les extérieurs, ses jambes longues, sa (pieue
longue et mince, montrent à l'observateur le moins attentif que l'animal est bail pour la course.
Dans l'espèce canine, c'est le lévrier qui peut-être a le moins d'intelligence ; l'étroitesse de son front rindi(pie ; mais il se montre atlaché à son maître et très sensible aux caresses. Et s'il a peu de nez, en revanche l'ouïe est fine et la vue plus perçante qne chez les autres chiens.
« Si, dans nos climats tempérés, ajoute M. de Cherville, ce chien rapide est réduit au rôle d'exception, il restera, en revanche, l'instrument important de toutes les chasses dans les contrées méridionales et primera toutes les espèces qne nous serions tentés d'y introduire. Dans ces régions, le sol étant trop sec pour conserver les émanations laissées par le , gibier, la chaleur du soleil dissi])ant immédiatement ce qu'il en garde, la finesse de l'odorat du chien devient inutile. D'ailleurs cet odorat lui-même ne tardant pas à s'atrophier sous l'influence de cette température excessive, la vitesse et la force constituent les mérites essentiels de ce collaborateur. » Ainsi partout les animaux, de même que les plantes, se modifient selon les exigences des climats. Leurs organes s'accommodent en quelque sorte aux besoins.
A l'appui de son dire, l'écrivain que nous consultons si volontiers sur toutes ces matières rappelle que les cheiks arabes ont continué à se servir des lévriers, des slougids, pour attaquer le sanglier ou le chacal. Ces magnifiques animaux au pelage court et fauve gagnent de vitesse les bubales et les gazelles dans les solitudes sahariennes. En Espagne, les golgos, et, en Perse et en Syrie, les lévriers au poil long et soyeux, rendent de semblables services.
On continue d'employer le lévrier à la chasse au lièvre en Angleterre et en Hollande.
Dans ce dernier pays, un voyageur a assisté à une chasse émouvante. Quatre lévriers lancés comme des flèches et dont les bonds éiaient si raj)ides qu'on ne distinguait pas
leurs mouvements, prirent un lièvre ù la course en moins de neuf minutes. L'un d'eux, sans ralentir sa course vertigineuse, souleva le lièvre du bout de son museau, à deux ou trois pieds en l'air, et, ouvrant la gueule, le recueillit dans sa chute.
Le véridique témoin de cet exploit ajoute que le maître de l'équipage, un flegmatique Hollandais, sauta aussitôt à bas de son cheval et courut embrasser son lévrier.
Les races de chiens courants se sont assez promptcment multipliées en France et les variétés en sont maintenant considérables.
Les plus anciens chiens de chasse connus en Gaule se nommaient vautres, et c'était une variété de lévriers. Ces chiens chassaient la grosse bête, mais ils étaient si agiles qu'ils forçaient le lièvre <\ la course. Il y avait aussi une espèce nommée Séguiens. Ce fut sans doute une meute de ces races que Charlemagne adressa au soudan de Perse, Aaroun al Raschild. La renommée des grandes actions de Charlemagne ayant pénétré en Asie, Aaroun lui envoya des ambassadeurs chargés de présents magnihciues, et l'empereur à son tour expédia des ambassadeurs en Perse : « Or, ceci est une anecdote rapportée par le maire de Saint-Gai, parmi les présents que portaient ceux-ci, étaient des chiens remarquables par leur force et leur agilité; car le Soudan en avait demandé (jui pussent chasser les lions et les tigres, si communs dans ses États. Quand il les vit, il demanda à quelle sorte de chasse ils étaient propres. « A toutes répondirent les ambassadeurs. — Eh bien ! nous le verrons, » reprit-il.
Le lendemain on entendit du côté de la campagne un grand bruit; c'étaient des bergers qu'un lion poursuivait. Leurs cris étant parvenus jusqu'au palais, Aaroun aussitôt monte à cheval et commande aux Français d'en faire autant et de le suivre avec leurs chiens. Arrivé dans la plaine, ù la
vue du lion, il ordonne de les lâcher sur l'animal. Ceux-ci s'élancent, ils attaquent le monstre et donnent aux ambassadeurs la faculté de le luer avec leurs épées. Cet événement, quehiue p?u important qu'il fût, inspira néanmoins au Soudan une grande estime pour le monarque français. « Je reconnais maintenant, dit-il, la vérité de tout ce qu'on m'a dit sur mon frère Charles; et je vois comment, par sa manière de chasser, par l'ardeur infatigable qu'il met sans cesse à exercer son esprit et son corps, il a appris à dompter tout ce qui est sous le ciel. »
Les lévriers de l'espèce à laquelle appartenaient ces vaillants animaux ont été connus en France, si l'on en croit Saumaise, depuis le commencement de la monarchie; mais jusqu'à saint Louis, les meutes royales n'étaient composées que de chiens au poil noir et blanc. Ce monarque chrétien introduisit en France une nouvelle race, ainsi que nous l'a appris Charles IX dans son livre sur la Chasse : « Le roi saint Louis étant allé à la conquête de la Terre sainte, fut fait prisonnier et comme, entre autres bonnes choses, il aimait le plaisir de la chasse, étant sur le point de recouvrer sa liberté et ayant su qu'il y avait une race de chiens de Tartarie qui étaient excellents pour la chasse au cerf, il fit tant qu'à son retour il en ramena une meute en France. »
Cette variété de chiens était appelée gris; elle était privilégiée et ne fut jamais atteinte de la rage. Les sujets, très rapides et très fougueux mais manquant un peu d'odorat, étaient hauts sur jambes et avaient de longues oreilles.
Parmi les chiens du moyen âge, on citait les allants-vautre-t,
pour la chasse aux ours et aux sangliers; les allants-gentils^
à la tète énorme, au corps de lévrier, qui chassaient tous les
gibiers, et enfin les allants de boucherie, dont se servaient
• les bouchers pour conduire leurs bœufs.
Louis XII acclimata une quatrième espèce nommée baux^
greffiers ou griffons, avec lesquels il chassait souvent le daim dans la forêt de Rouvray, bien connue des Parisiens aujourd'hui qu'elle est devenue le bois de Boulogne.
Cette race eut pour étalon Souillard.
Les lévriers n'étaient pas seulement employés dans la chasse à courre ; on s'en servait aussi dans la chasse au vol pour prendre et saisir certains oiseaux que les faucons pou-
vaient bien al)attre, mais qui étaient troj) forts pour que ceux-ci pussent les saisir eux-mêmes.
Louis XII, avons-nous dit, obtint les greffiers. Ce fut grâce à l'accouplement d'une chienne braque et d'un chien de race blanche; on désigna les petits sous le nom de greffiers, parce que la lice appartenait à l'un des secrétaires du roi qu'on appelait alors des greffiers, La maison et le parc des Loges, dans la forêt de Saint-Germain, furent même bâtis pour élever et entretenir cette nouvelle race qui réunissait toutes les qualités des autres espèces de chiens courants
sans en avoir les défauts. Ils étaient ordinairement tous blancs avec des taches fauves ou marron et joignaient la finesse d'odorat du braque à la légèreté de la race blanche.
De cette race, Relais fut le chien le plus fameux. Voici sa biographie tracée par Louis XII lui -môme et citée par M. Revoit :
Relais, issu de la race des chiens C[ui, dans la vénerie, appartenaient au duc de Bourgogne, avait été donné, à l'àgc de douze mois, à Louis, duc d'Orléans, alors en Bretagne. Il le servit dans ce duché jusqu'à ce que ce prince fût parvenu à la couronne.
La France entière devait être le théâtre des exploits de ce fier animal. II fut dans toutes les provinces et dans toutes les forêts la terreur des bêtes qu'on abandonnait à sa poursuite. Affranchi de la couple cpii tient les chiens sous un joug et qu'il eût trouvée indigne de son courage, il marchait comme un général à la tête de tous les autres, leur montrant toujours la droite voie et les y ramenant lorsqu'ils s'en étaient écartés.
La nuit avait-elle dérobé un cerf à ses recherches, il couchait sur la place, se relevait avec le jour et des jambes neuves; il reprenait ses erres et ne revenait point qu'il n'eût remporté la victoire. On ne parlait que de lui; il était chéri de tout le monde et surtout de son roi, qui lui fit l'honneur d'être son biographe, pour animer les descendants d'un aussi brave chien à se rendre aussi bons que lui et encore meilleurs s'il se pouvait. Il était dans sa treizième année, lorsque, le jour même de sa mort, à la vue du roi et de tous ses courtisans, il attaqua et força un cerf dix cors jeunement. Le roi ne fut pas ingrat : il fit écrire et publier la dernière action d'un si fidèle serviteur.
Du mélange des quatre races que nous avons nommées résulta la race de chiens courants français que nous possédons encore aujourd'hui. Nous n'avons pas l'intention d'é-
numércr icitoiilcs les autres racles indiquées dans les traités des chiens de chasse; il existe de nombreux ouvrages sur ce sujet dont le développement nous entraînerait trop loin et nous placerait hors de notre cadre.
Ce que nous voulons surtout bien mettre en lumière, c'est le rôle joué par le chien dans l'existence de l'humanité, ce sont les services par lui rendus, c'est la parfaite intimité qui règne entre lui et nous, la façon dont il est associé à nos travaux et à nos joies, à nos douleurs et à nos plaisirs.
Les noms des espèces différentes sont, du reste, bien connus; ce sont les chiens de Gascogne, les chiens bleus de Fondras, les chiens de Saintonge, les chiens de Bretagne, les chiens vendéens, les chiens du Poitou, les chiens normands, les chiens d'Artois, les chiens de Saint-Hubert et enfin les chiens anglais, dont les qualités et les défauts ont donné lieu à des polémiques passionnées.
Il faut entendre là-dessus les propos des ardents disciples de saint Hubert.
« Voulez-vous chasser? s'écrie l'un. Venez voir à l'œuvre un équipage de chiens de Saintonge ou du Haut-Poitou. Ceux-là ne portent pas le stigmate d'une honteuse mulilation destinée à cacher des vices de nature. On ne leur coupe pas les oreilles comme aux chiens anglais. Produit d'une race i)ure de mésalliance, ils compteraient leurs quartiers par centaines s'ils avaient un d'Hozier. lis se présentent donc grands et beaux; ils sont essentiellement de haut nez et ont des voix de tonnerre. Examinez un peu trente chiens de celte espèce se rabattant sur le i)ied d'un vieux loup passé depuis huit ou dix heures. Malgré la froideur d'une pareille voie, vous les verrez tous, jeunes et vieux, se coller sur le sable d'un sentier ou prendre à la branche d'un buisson voisin, puis suivre en criant à la Ibis. Ils rapprocheront leur aninuil par les chemins secs, les Carrefours, dé^
faisant exactement sa nuit, soit à la forêt, soit en plaine, et vous faisant entendre un hurlement continu auquel on ne peut rien comparer.
Entendez celte gorge :
Jamais marteau de forge A-t-il si bien cogné?
« S'ils poursuivent un cerf, ils ne tombent pas à l'improviste sur lui, ils ne l'enlèvent pas par surprise. Ils lui font bonne et loyale guerre et le préviennent par leurs cris du danger qui le menace. Ces cris, cette musique qui redoublent à l'approche du gibier forment pour nous une partie si essentielle du plaisir de la chasse, que nous ne le concevons pas sans eux.
« Nous voulons voir nos chiens le plus souvent possible, mais nous voulons les entendre toujours. Une partie n'est belle qu'à ce prix. Une meute vendéenne en chasse ne donne pas l'idée du roulement du tonnerre ; mais les voix généralement brèves et précipitées de nos cogneurs, variant depuis la basse grave jusqu'au fausset le plus aigu forment un ensemble saisissant qui vous électrise, vous enchante et vous arrache par moments ce cri d'une juste admiration : Ah! que c'est beau !
«Et puis on sent que cela court, vole à la victoire et qu'une belle chasse sera couronnée par un magnifique hallali.
«Tous les chasseurs rallient à ce concert le plus enivrant qu'on puisse entendre; ils n'ont pas besoin qu'un maigre bien-aller vienne leur apprendre que la chasse est ici ou là. Combien de fois, au contraire, ne nous est-il pas arrivé d'imposer silence aux trompes pour jouir sans trouble des accords de cent chiens bien ameutés!
«Est-ce qu'on éprouve celte joie avec les chiens anglais?»
« Croyez-moi, riposte cet autre, rien n'est plus beau que de voir chasser une bonne moule de chiens anglais dévorant
l'espace derrière un cerf; c'est une belle chasse que d'entendre les cris aigus, stridents, de ces chiens qui ont l'air de mordre de rage les branches qui font obstacle à leur course. Regardez-les arriver comme un flot sur une route que le cerf a longée, se reployer sur un arc en se rabattant sur cette route sans sur-aller la voie de dix pas. Mais votre cerf s'accompagne. Alors ces chiens si vigoureux, si ardents quelques instants auparavant, diminuent de train et de voix; ils sautent derrière la barde, chassant avec inquiétude et tàtant toutes les routes, tous les sentiers qu'ils traversent pour voir si leur cerf ne se sépare pas. Cette première harde va donner dans une seconde plus nombreuse qui s'éparpille de tous les côtés; vos bons chiens s'arrêtent, talent ces différentes voies qui vont dans tous les sens. Voyez-les ensuite les abandonner toutes pour courir au premier cri d'un des chiens de confiance. Ils repartent alors sagement, toujours en crainte, serrés les uns contre les autres de peur de s'écarter de la bonne voie. Mais tout à coup ils redoublent de cris et de jambes; c'est que votre cerf est séparé. Ils reprennent aussitôt toute leur vitesse première et ne s'arrêteront plus qu'à la prise.
« Voilà la chasse, la véritable chasse avec toutes ses jouissances. Pour être appréciés et préférés, il ne manque aux chiens anglais que d'être bien connus et bien menés en France. »
Nous ne sommes pas assez grand veneur pour qu'il nous soit permis de nous faire arbitre de la querelle, mais nous sommes assez chasseur pour affirmer que les chiens qui chassent à pleine voix sont ceux qui procurent la joie la plus grande et qui nous font battre le cœur. Or les chiens anglais crient peu; il faut les suivre de l'œil; dans nos forêts très fournies il est presque impossible de s'en servir. Leurs cris sont rares, isolés ; sans doute leurs qualités sont grandes, mais ils semblent n'avoir ({u'une préoccupation :
lutter de vitesse, se devancer, arriver premiers à la bête comme des chevaux de course au poteau.
Leur façon de chasser est moins passionnante, moins émouvante. On a souvent remarqué que les jours de grande chasse, à Chantilly, par exemple, la foule admise sur les bords des étangs reste froide et indilTérente lorsque la trompe seule lui annonce l'arrivée du cerf chassé par des chiens anglais. Tandis qu'elle est vivement impressionnée (juand elle entend rouler dans le lointain, puis s'approcher, puis éclater l'orage terrible d'une meute vendéenne.
11 est facile de retrouver, dans la façon dont se conduisent ces deux races de chiens, les caractères des deux peuples. Nés d'un même sol, nourris des mêmes produits, grandissant sous le même soleil, plies aux mêmes habitudes, les honnnes et les animaux dans une nation agissent de même sorte et ont, pour ainsi dire, des physionomies et des caractères semblables. Nos voisins sont plus pratiques, plus utilitaires, i)lus silencieux que nous; en toute chose ils cherchent à arriver au but aussi promptemcnt (juc possible.
Aux chasses au cerf de la reine d'Angleterre, les piqueurs ne prennent jamais la peine de faire relever les défauts par leurs chiens. Ce serait du temps perdu. Des gens apostés dans cinquante directions différentes guettent l'animal et avertissent de son passage les [)iqueurs (jui arrivent au triple galop, appellent avec une corne à bouquin les chiens accoutumés à se rallier à ce bruit, et les remettent sur la voie, abrégeant ainsi de moitié la durée de la chasse. Vite, vite, il faut [)rendre la bête.
En France, au contraire, on aime la chasse pour ellemême, le grand tapage, le hourvari, les meutes aux voix retentissantes, et nos chiens l'aiment comme nous. Leur plaisir s'accroît avec les difficultés; ils savent déjouer les ruses du gibier, ils démêlent ses traces, ils crient leurs InciuiéUldes et leurs joies, ils seraient mécontents d'une
trop faible victoire. Aussi, si nous avions à choisir, les préférerions-nous à tous les autres.
Mais les grandes chasses à courre se font rares. Elles sont, comme autrefois, le privilège de quelques seigneurs ou de quelques princes de la finance.
Les favorisés de saint Hubert sont maintenant peu nombreux ; aussi ne fête-t-on phis guère le patron des veneurs
Nous le regrettons au point de vue pittoresque.
Ce fut jadis une belle fête que la fête de saint Hubert.
Autrefois dans la campagne, dit Lcverrier de la Conterie, la chapelle du vieux manoir, ou mieux encore en fin fond de forêt, sur l'autel en ruines, élevé par la piété d'un pèlerin à saint Hubert ou à Notre-Dame des Bois, un clerc lisant dans un missel enfumé, dépêchait la messe du bienheureux l)alron ; autour se pressaient les veneurs debout et découverts, la trompe au col, le couteau de chasse à la ceinture; les valets de limiers tenant les limiers à la botte, les piqueurs contenant sous le fouet la docile impatience des chiens couplés. Plus loin, les chevaux attachés frappaient la terre en frémissant et complétaient le tableau que couvrait de son ombre religieuse la grande voûte de la futaie.
A la consécration, les trompes faisaient entendre la Saint- Hubert. A ce bruit tant aimé, les chevaux hennissaient, les chiens s'écriaient d'ardeur, et cet éclat soudain allait troubler au loin la tranquille solitude de la forêt. Cependant le clerc bénissait le pain des veneurs, qui devait pendant l'année préserver le chenil du fléau de la rage; p,uis après, quand la dernière parole de prière s'envolait des lèvres, les veneurs étaient en selle, et le gai cortège se hâtait; car les revoirs étaient beaux, la brisée bonne, le succès certain. Bientôt la forêt s'animait d'une vie nouvelle au beau langage des veneurs, aux cris plaisants des chiens
Le jour de la Saint-Hubert il était d'usage, dans la vénerie, de décorer d'une rosette rouge le plus vieux piqueur,
le plus vieux cheval et le plus vieux chien de l'équipage.
Aujourd'hui encore, certains veneurs fidèles à la tradition assistent le matin de la fête du saint à une messe, après laciuelle le prêtre donne sa bénédiction aux chasseurs et aux chiens.
Léon Gozlan a décrit de sa plume brillante une des dernières messes de chiens à 'Chantilly. Les écrivains cynégétiques se complaisent dans les récits des grandes chasses à courre, spectacles merveilleux dont nous n'entreprendrons pas la narration à notre tour. Sans doute l'admirable instinct du chien, son intelligence, son courage s'affirment dans ces héroïques poursuites; sans le chien, l'homme ne pourrait s'emparer que par la ruse des cerfs aux pieds agiles et des biches craintives ; mais peut-être nos lecteurs ont-ils quelque pitié pour ces jolis animaux qui pleurent au montent de mourir. Tout le monde ne les saurait considérer comme ce veneur croyant qui affirmait qu'elles sont données par la Providence aux chasseurs pour la joie de l'hallali.
Contentons-nous donc de constater que les chiens de chasse à courre ont accompli des exploits et que l'histoire a conservé les noms des plus célèbres d'entre eux, Bélus, Néreslan, etc.
Jadis on entendit des gentilshommes s'écrier :
Si je perdais mes chiens je perdrais mon honneur!
Ils croyaient cela, ces robustes seigneurs. L'homme encore imparfaitement civilisé ne savait que combattre et chasser, penchant commun à tous les animaux qui aiment la chair (cette remarque est de Buiïon), lorsque ces animaux ont des armes ou la force nécessaire. On s'explique donc qu'à une époque moins civilisée l'honneur des uns se soit confondu avec l'honneur des autres.
Si do nos jours [il n'y a plus guère de grandes chasses et par conséquent de grandes meutes, à cause de la division des terres, du petit nombre de forêts et de la rareté des gros animaux, la chasse au chien courant n'est cependant pas abandonnée.
Elle se fait sur une plus petite échelle, avec un petit nombre de chiens, quelquefois avec un seul ; mais elle offre encore un vif attrait à ceux qui la pratiquent.
Le chien courant, moins fidèle, moins soumis à son maître que le chien d'arrêt, donne plus de preuves de son intelligence, ou du moins de son esprit d'initiative. Il ne rapporte pas le gibier, il le dévore quand il peut, il chasse en quelque sorte pour lui ; il sait que si le lièvre poursuivi n'est que blessé par le coup de fusil de son maître, il pourra l'atteindre dans le bois, et il faut pour découvrir la .piste, pour la suivre, faire preuve d'une sagacité extraordinaire et combiner des idées.
Les ruses du gibier ne sont pas toujours faciles à deviner; aussi les jeunes chiens sont souvent en défaut : embarrassés sur la voie, ils s'arrêtent gueule béante, incertains, ne sachant de quel côté se diriger. Si soudain éclate dans le bois la voix d'un vieux sachant son métier, ils n'hésitent pas à se Irallier à lui, comme des écoliers qui aiment à recevoir les leçons du maître.
Quant aux chiens expérimentés, c'est merveille de les voir défaire la nuit d'un animal sauvage, et, le nez collé sur la piste, débrouiller les allées et venues du gibier comme s'il s'agissait d'un écheveau de fil entortillé; puis, lorsqu'ils ont mis la bête debout, ils s'élancent, ils aboient à pleine gorge. Parfois, emportés par leur ardeur, ils perdent la trace ; ils reviennent alors sur leurs pas, ils font leurs retours, sagement, habilement, décrivant des cercles de plus en plus étroits autour de l'endroit où ils ont perdu; enfin, certains de leur affaire, ayant de nouveau déjoué