scène UL
JEAN, grisonnant et propre, réveillé par le chant et allumant sa lanterne.
Oh ! oh! le faubourg est en train ce soir. Allons, chiffonniers, amoureux, la nuit est notre journée, à nous, journée de plaisir pour les uns, de peine pour les outres!... à l'ouvrage! (Prenant sa hotte.) Diable! elle est un peu faite... elle en demande bientôt une autre... il y a près de vingt ans qu’elle me sert; oui, depuis le jour où j'ai promis à ce pauvre Didier de veiller 6ur sa fille... Allons travailler. (Entendant chanter encore, il endosse sa holle et descend de sa mansarde .) Quel sabbat I Ah c’est le mardi gras. Voilà mon domino, à moi... (Il montre sa holle. Prêtant l’oreille à la porte de Marie.) Chère petite voisine... elle dort sans doute, car sa journée est finie, quand la mienne commence... (Faisant signe de lui parler.) Bonsoir... bonsoir... (Il descend le grand escalier d la balustrade.) — Rideau de manceum*.
IROISIÙE TABLEAU.
l'n Cabinet de In MaUoi dorée.
Au tond, de chaque côté, fenêtres. Au milieu, une cheminée, glaces, pendules, candélabres, ganle-fcu, chaises devant ia cheminée. A droite, un divan ; une porte au premier plan, du inémeedté. A gauche, une table servie, éclairée par des bougies. Au lever du rideau, Henri est assis prés de 1a cheminée, un journal à la main, Gripart. sur le divan, Lourdois i gauche de la table, Lotseau * droite, le comte de Frinlair au bout.
scÈme iv.
Il ENRI BER VILLE, mue de bon godt-,LE COMTE DE FRINLAIR, en costume bourgeois , fort élégant; LOISEAU. LOURDOIS, GRIPART, déguisés-, UN GARÇON DE RESTAURANT.
LOISEAU, appelant.
Garçon, la carte !
lourdois, même jeu.
Garçon, du papier!
gripart, même jeu.
Garçon, des cartes!
frinlair, même jeu.
Garçon, des cigares!
lr Garçon est entré.
Voilà, voilà, messieurs! (// apporte les objets demandés.) LOISEAU.
Des huîtres, d'abord.
' LOURDOIS, d Loi seau.
C'est ça!... rédige la carie, et passe-moi le reste de la feuille, que je fasse mon journal avec le papier du restaurant.
LOISEAU
Lequel de les journaux fais-tu doue à celle heure?
lourdois, prenant du papier que lui passe Loiseau.
Le Journal des Demoiselles... J’;n deux articles à faire: l’un sur la modestie, l'autre sur les confitures. Si encore nos dames de chez Musanl étaient arrivées, ces collaboraieurs-là me donneraient des idées, du moins pour le dentier.
loiseau.
Sur la modestie?
LOURDOIS
Non, sur les confitures... (On rit.)
gripart, un jeu de cartes en main, et se levant.
En attendant, nous autres, une partie de lansquenet frinlair, faisant de t absinthe.
J’aimerais mieux une partie de cheval j il Tait nuit, il tombe du verglas; je parie cinquante louis que je vais maintenant de Paris à Saint-Cloud à recalons, en une heure et demie. Henri, pariez-vous?
gripart, allant à Henri.
Jouez-vous. Henri ?
Non.
BKNRI.
LOISEAÜ.
Quel vin veux-lu?
nciii.
Je n'ai pas soif.
LOISEAü»
Aimes-tu.-- le filet*? [Il écrit sur la carte.)
HENRI
Je n'ai pas faim.
LOL’RDOIS.
Henri, mon bonhomme, qu’as-tu donc?
Je m'ennuie.
lourdois.
Tu t'ennuies. Ali! bien, alors fuis mes articles. C'est honiceopathique, ça le guérira ; j'en suis à la modestie d'abricot et aux •confitures de Ninon... (Ônnt.)aux confitures d'abricot? vcux-jc dire... diable, je mêle tout ça...
LOISEAÜ.
Quelle... marmelade 1... (Il écrit sur la carie. On rit.) Je ne connais pas d'homme qui ait le. plaisir plus triste que cet lient i. fr in lai a, arec intention.
Ah! dame! à la veille de se marier, il y a de quoi ; vous en savez quelque chose, vous autres maris!
LOISEAÜ.
Mais non, je l'ai toujours vu... croûte aux champignons? (1/ écrit sur la carie. On rit.)
HENRI
Que voulez-vous? tous vos bals m’assomment. Ça vous amuse, vous! moi, ça me rctd triste comme un bonnet de nuit.
LOISEAÜ.
Allons bon! le voilà encore à l'état de Werther!... Il rumine quelque Charlotte... russe. (Il écrit sur la carie. On ril.)
HENRI
Oui, bals d’Opéra, bals du monde, tous vrais bazars de femmes et d'hommes à vendre, où les honnêtes filles viennent chercher un mari qu elles payent, et les autres un amant qui tes paye... C'est gai comme une foire...
LOISEAÜ.
Soit, mais le souper... Allons, mets-toi à table au moins! Avale la tristesse !
Bah! je suis dégoûté de tout... même de les bons mots... (Il jette son cigare et te lève.) Heureusement que je vais me marier, c’est une manière de se suicider J (Il s'assied à droite de la table.)
LOISEAÜ.
Hais c’est sériettx, parole d'honneur! il va mourir... Garçon ! le potage!
GRtPART.
Et à table ! ça fera venir les dames.
LOl'RDOrS.
Comment? loi si caressé, si mijoté, si bichonné des femmes et de la Providence, nui as tout pour toi, jeunesse et richesse; toi, la clef des cœurs, la fleur des pois... et des fèves... (Le garçon apporte le potage.)
LOISEAÜ.
Tiens, j'oubliais les légumes! (On rit.)
HENRI
Eh bien! oui, j'ai tout! cl je n'ai rien... J'ai vécu grandement, richement, c'est vrai, grâce à mon tuicur, qui m'a laissé mailre de nu conduite et de w0n argent... J'ai couru comme un fou, comme vous tous, après le bonheur, après l'amour!,., et je me suis trompé comme vous... j’ai pris le plaisir pour l'un, la volupté pour l'autre.. . Les femmes, le vin, le jeu, les chevaux, le possible cl l’impossible, j’ai tout épuisé, tout... jusqu'au duel, usqu'à la guerre (je me suis battu avec amis et ennemis à Paris rt à Alger)... J'ai vidé le fond du verre, cl je n’y ai trouvé enfin qu'amerlmiic et lie, ennui, dégoût, et même, riez si vous voulez. remords!... et tout blasé qu'est ce cœur, j’y sens toujours un vide, un besoin... de Tantale... Oui, j'ai faim, j'ai soif encore de cet amour, de ce bonheur dont je n'ai pu nie rassasier!
LOtKAV.
Garçon!... deux rosbifls pour un ! (On rit.)
LOURDOIS
Combien celte tirade-là pour mon journal?... On écrit ces choses-là tout au plus, mon cher, on ne les parle pas... ici surtout! Vide de cœur... allons donc!... d'estomac... bien!... Qu‘csl-ce qui a un cœur?... Soif d'amour !... faim de bonheur!... quel poète 1... ça sc calmera après souper. (Le garçon sert.)
HENRI
Non, je suis un homme mort; je peux bien manger et boire encore... autant que vous, parbleu! mais je vous le dis, c’csl un cadavre qui boit et qui mange; lu mort est au cœur... La vie, la seule cl vraie vie, c’csl l'amour... cl l'atnout n'est plus pour
nous... c’est là notre punition et sa vengeance! Nous ne pouvons plus trouver une femme qui nous donne le bonheur au lieu de nous le vendre, qui nous rende la vie que nous n'avons plus!,.. Ce n’est pas au bal, du moins, que je trouverai cette femmelà... et c’est pourquoi j'ai le bal triste.
LOURDOIS
Aussi, fais comme moi; quand j'entre au bal, je laisse toujours mon cœur au bureau avec ma canne, pour les reprendre en sortant.
LOISEAÜ.
Et moi, je mets mon cœur dan» mon verre, j'aime mieux les vieux vins que les jeunes filles! Garçon, le bordeaux 1
FRINLAIR.
L’un n’empêche pas l'autre... ça va bien de front, mais ç.i ne vaut pas le cheval !... Ah çi, mais vous, monsieur [Henri Berville... (Avec une intention très-marquée.) est-ce que vous n’aimez pas au moins votre riche fiancée, mademoiselle Claire Hoffmann?... (Le garçon apporte le bordeaux.)
Je l’épouse!... C’est une belle cl aimable femme, sans doute, pour ceux qui veulent, comme vous, comte d« Friolair, les grands airs et la fierté; je conçois, sans le ressentir, l’amour platonique qu’elle vous inspire, dit-on. Oh ! ne soyez pas jaloux!.. Pour moi, c'est ce que le négociant Griparl appelle un capital; c’est une affaire, ou plutôt c’est une fin; oui, c’est pour en finir que je me marie... Apres le mardi gras, le mercredi des cendres! Désormais je ne vivrai plus que pour l’argent... Je vais devenir Hoffmann et compagnie, je serai la compagnie... avec du ventre... j’engraisserai, je traiterai les gens comme des chiffres... je serai électeur, éligible, député, homme à cordons et à bandelettes, décoré et embaumé! Dites, dites sur moi la prière des morts et versez le vin engui«e d’eau lustrale; enterrez-moi.mariez-moi!... C’est pour me rendre les derniers devoirs que je vous ai réunis. Buvons ! buvons ! à mort! c'est le souper des funérailles antiques, mon dernier souper de garçon !
TOUS, trinquant.
A ses funérailles !
8CZBTE V.
LES MÊMES, MAZAGRAN, gmi MARIE masquée, PAULINE, LOUISE, TURLURETTE.
TOUS
Ah ! Mazagran! enfin!
MAZAGRAN
A table déjà!... sans nous attendre!... c'est du propre... Entrez, mesdames!... et vitel (Marie et les jeunes filles entrent, et s - asseyent à table. Mazagran, regardant sur la table.) Les monstres ont déjà avalé le potage!... C'est une horreur! réparons le temps perdu ! raltrapons-les avant le champagne. ( Loiseau sur le devant tournant le dos au public, Marie à sa droite faisant face au oublie ; Frinlair, Mazagran à sa droite ; Lourdois dans
le bout, Turlur'tle à sa droite ; puis Griparl, Louise à sa droite ; Henri sur le devant tenant le tournai.
LOUISE, d .Mazagran.
J'ai une soif I
J'ai une faim !
J'ai soif et faim...
TURLURETTE
PAULINE
MAZAGRAN
Et moi donc, j’ai les talons dans l’estomac.
lourdois, d Mazagran.
Oui, mange et bois, ma chère, tu as besoin de l étourdir; décidément ce scélérat d'Henri le trompe, il te quitte.
MAZAGRAN
Il m'aurait bien plus trompée s’il ne m’eût pas quittée. (On ril.) Il passe, il trépasse à l’état de mari, quoi ! Je suis veuve, cl qui dit veuve, dit libre I... après mon deuil, dans un mois, je tue renchaine... pour un bonheur de trois, six, neuf, à volonté... Passez-moi les cornichons !
PAULINE
Trois, six, neuf, c'est un peu long, ma chère!
LOUISB.
Oh I c’est résiliable I
Et sans frais.
TURLURETTE
He! là-bas, Henri, venez donc nous verser à boire. Parce que vous êtes défunt, mon citer, ce n'est pas une raison pour faire mourir les autres de soif! (Elle passe près d'Henri, qui ne lui répond pas.) Quel catafalque !... (A Marie.) Qu'csl-ce que tu dis de ce souper-là, Marie?...
MARIE
Oh f chut, tais-toi, je suis éblouie, étourdie ; ces lumières, cc bruit, le bal I Oh ! ne m'interroge pas I