‹ Le chirurgien de marineChapitre 2 sur 13 · LIJ.-.ARY · texte numérisé non relu

LIJ.-.ARY

Préface

Of ail the short taies written by Emile Souvestre none is more simple, more impressive, more intènsely dramatic than Le Chirurgien de Marine.

The principal personages are clearly and strongly delineated. Pierre Cranou, Edouard Launay, Miss Morpeth, Mr. Burns, are true and living pictures. They stand out in a vivid light as a masterpiece of veracious art. It seems incredible that so many portraits of intrinsic interest could be given iri so few pages.

Although the book is comparatively easy, it has been put into a form equally suitable for school and collège. No pains bave been spared to elucidate the difficulties of the text and the peculiarities of the Frençh construction. Explanatory notes, grammatical références and a spécial vocabulary will give the young reader ail the assistance he may require. Nothing will divert his attention from the thrilling incidents of the entertaining narrative.

Emile Souvestre

Emile Souvestre, a French novelîst of merit, was born in Morlaix (Brittany) on April 15, 1806.

He first studied law at the Faculty of Rennes, then çarried away by his taste for Uterature, he went to Paris, where he received a brilliant éducation.

Sorae reverses of fortune compelled him to seek employment. He became successively a bookseller's clerk, a journalist and a professor of rhetoric. His literary vvork, however, was his labor of love, and from 1835 until 1854, the year of his death, he won many laurels in the realm of fiction.

His best work is to be found in Les Derniers Bretons^ Le Foyer Breton^ Au Coin du Feu^ Les Derniers Paysans^ and Un Philosophe sous les Toits^ which received the honor of an académie prize in the year 1851.

Ail the books of Souvestre are written in an easy style and bear the mark of an elevated moral sentiment. For tenderness and purity of thought, for délicate sketching of characters, he stands unexcelled among the novelists of his time.

Foot-notes refer to pages in Keeters iiem^Utary French Grammar.

C'ÉTAIT une nuit grise et froide comme toutes les nuits de novembre sous le ciel de la Bretagne. Brest dormait * depuis longtemps, et Ton n'entendait dans son port d'une lieue que le craquement des câbles immenses qui retiennent ** les vaisseaux, les rugissements de la 5 rafale de mer dans les magasins déserts et les pas cadencés des sentinelles.

Au loin, sur la rive gauche, le seul édifice du bagne apparaissait ^ éclairé au milieu des masses noires qui l'environnent. Une de ses salles cependant brillait 10 de clartés moins vives et s'effaçait ^ dans la nuit : c'était l'infirmerie des forçats. A la fenêtre de cette infirmerie, un jeune homme, portant l'uniforme des chirurgiens de marine, se tenait le front appuyé contre les barreaux de fer, et plongé dans une triste méditation. Après 15 être demeuré longtemps dans la même position, il reporta les yeux sur un papier couvert de ratures, qu'il tenait à la main, comme s'il eût ® cherché à y ressaisir l'ensemble de sa rêverie, et il se ^ mit à lire ^ tout bas :

"... A quoi bon la vie sans le bonheur, et 20 comment le bonheur sans la richesse ? la richesse !

C'est donc là le but ; et, quant aux moyens de Tacquérir, il n'y * a de mauvais que ceux qui échouent. Devenir ^ riche, d'abord I tout suit^ de. là ! faites ^ une bassesse et devenez riche, c'est une lâcheté d'un jour que le 5 reste de votre vi«È fera* oublier : commettez un crime et devenez ricbe • le^^tkfte se nie lorsqu'on ne peut^ le justifier: quant aulx J'e mords, s'ils existent, tourmentent-ils plus que le besoin ? lequel des deux rend les insomnies plus cuisantes, du désir non satisfait ou du

lo repentir? En tout cas, je ne suis pas sûr des douleurs

qui viennent de la conscience révoltée, et je suis sûr

de celles que produit l'indigence. La logique m'ordonne

donc de tout faire pour cessef" d'être indigent ! . . .

" Le pauvre ne vit» pas : vivre, c'est avoir la posses-

15 sion de son être : et le pauvre ne l'a pas. En effet, de quoi est-il libre, si ce n'est de mourir ^ de faim ? J'ai vingt-sept ans, j'aime la joie, la campagne, les causeries de femmes, et je passerai ma vie à manier des mourants ; je vivrai dans un entre-pont de cinq pieds et dans

20 une salle d'hôpital, n'entendant que des plaintes et des blasphèmes ! Pourquoi une telle existence ? qu'ai- je fait pour la mériter ? et pourtant il faut* que je la supporte ! lors même que je voudrais J la changer par ce que les hommes appellent ^ un crime, où en trouver l'occa-

25 sion ? Les crimes avantageux sont rares ; il faut une faveur spéciale du ciel pour les rencontrer. La probité des trois quarts des hommes ne tient qu'à la difficulté de devenir des fripons."

Arrivé à cette phrase, le jeune homme s'arrêta comme s'il eût voulu en sonder toute la profondeur. 11 frappa sur le papier avec un geste d'affirmation ; puis, penchant la tête dans une de ses mains, il tomba de nouveau dans une méditation sérieuse. S

Pour celui qui eût pu lire alors dans sa pensée, c'eût été un singulier spectacle que le dépit de cet esprit dhagrin, s'indignant de l'impuissance du pauvre à faire fructueusement le mal, et demandant compte à Dieu des difficultés dont il avait entouré le crime. Cependant, lo en regardant bien, il est facile de voir,* dans cette étrange direction d'idées, plus d'égarement que de corruption. L'immoralité ne venait pas là de vice, mais de soif de bien-être et d'ambition, maladies ordinaires des jeunes gens aux époques fiévreuses et mouvantes. 15

Edouard Launay était, en effet, tin de ces hommes qui ne veulent point accepter une place dans le monde, mais la choisir, et qui passent à envier la fortune le temps qu'il faudrait employer à l'atteindre. Né ^ dans une condition médiocre, il pouvait se résigner à être 20 pauvre, ou travailler à ne plus l'être ; il ne voulut prendre ni l'un ni l'autre de ces partis, et il aima mieux s'indigner contre les inégalités sociales, qu'il eût désirées à son profit. Ainsi placé vis-à-vis des autres au point de vue de la jalousie, tout lui apparut sous un 25 faux jour, et son esprit se déprava au milieu de sophismes rongeurs. Absorbé d'ailleurs par la soif des jouissances, il y rapporta toutes ses actions. Le sentiment du devoir lui-même se perdit dans cette uni-

lO LE CHIRURGEN DE MARINE

que idée ; il en était arrivé à la justification de tous les moyens qui pouvaient conduire au succès. Mais, quoi qu'il eût fait, le mal était resté dans sa vie à Tétat de. système ; il avait manié le vice dans ses raisonnements, S mais sans s'y être initié par la pratique ; quoique sa volonté fût chancelante, ses répugnances existaient toujours ; il n'eût même fallu peut-être qu'un but offert à cette intelligence inquiète, un doux sentiment jeté*

• dans ce cœur vide, pour ranimer sa mourante vertu.

10 L'âme de Launay était comme le navire qui attend le vent pour orienter ses voiles, également prêt à la course, en droite ligne, ou bien au louvoiement tortueux. Périlleuse situation à laquelle arrivent la plupart des hommes chez qui la domination de l'esprit

15 sur la matière n'est pas bien établie, et qui, toujours haletants sous les aiguillons sensuels, ont toujours besoin de se ménager une révolte contre le devoir.

Il y avait déjà longtemps que Launay était livré aux réflexions dont nous avons indiqué plus haut le

20 sujet, lorsqu'un infirmier vint ^ l'en retirer, en lui annonçant^ que le numéro sept était mort. Le jeune chirurgien quitta la fenêtre nonchalamment et à regret. Il se dirigea ^ à travers les deux rangs de lits, vers le chiffre qui lui avait été désigné car dans un hôpital

25 un malade n'a point de nom ; la seule chose que Ton connaisse® et que l'on soigne, c'est le lit ; l'homme qui s'y trouve n'est qu'un accessoire passager qui change.

En arrivant au numéro sept, Launay écarta la couverture qui, selon l'usage, avait été rejetée sur la tête

du mort, et il le regarda avec curiosité. Toutes ses préoccupations avaient évidemment fait place à une sorte d'intérêt scientifique ; Tinstinct du médecin s'était réveillé chez lui à la vue du cadavre.

11 passa légèrement la main sur les protubérances S. du crâne, étudia un instant les muscles de la face ; puis, comme s'il eût résolu subitement de vérifier certaines observations ou d'éclaircir des doutes, il ordonna de transporter le corps à l'amphithéâtre.

Le mort devait * offrir, en effet, un digne sujet d'é- 'o tude pour un disciple de Gall ou de Lavater. Convaincu ^ de vols à main armée et condamné à une détention perpétuelle, Pierre Cranou avait vécu<^vingans au bagne, uniquement occupé de l'idée de fuir. Ses tentatives d'évasion, parfois heureuses, meuiqars '5 n'avaient jamais pu le soustraire longtemps au x ti cherches, montaient à soixante, et l'avaient ramené soixante fois sous le bâton de l'argousin. Ces corrections cruelles l'avaient rendu infirme et valétudinaire, sans le faire renoncer à ses projets. On eût dit que 20 ses désirs de liberté grandissaient avec l'impossibilité de les satisfaire : l'idée d'évasion devint chez Cranou une sorte de monomanie incorrigible. Il fallut avoir recours aux moyens extraordinaires. Le forçat fut** rivé à son banc, chargé de trente livres de fer, et ne 20 sortit ® plus. Cette dernière mesure lui ôta enfin tout espoir. Il parut renoncer à fuir, mais il tomba gravement malade. Il y avait environ huit jours qu'il se

trouvait à l'infirmerie au moment oU commence notre récit.

Le garde rentra avec la civière, et le mort fut transporté à la salle de dissection.

5 L'amphithéâtre du bagne, qui servait rarement, était encore plus hideux que ne le sont ces lieux d'habitude. Çà et là étaient dispersés quelques membres tristement mutilés ; la table de marbre avait un aspect lugubre, presque sinistre ; et le pied glissait sur les

lo dalles inondées d'une eau croupissante. Au fond, un squelette incomplet, suspendu près d'une fenêtre ouverte se balançait au vent du soir, et faisait entendre son cliquetis bizarre.

Quelque habitué que fût Launay à la vue de pareils

15 objets, rheure inaccoutumée, la froide humidité de l'amphithéâtre, et cette incertitude fantastique que la nuit jette * sur toutes choses, lui causèrent une sorte de malaise. Il se hâta de préparer ' ses instruments, s'approcha de la table, et découvrit ^ le cadavre du

20 forçat.

Il était entièrement nu : le corps amaigri et replié sur lui-même, aurait paru appartenir à un vieillard, si, de loin en loin, quelques muscles tendus, quelques chairs mieux conservées n'eussent indiqué les restes

25 d'une virilité vivace ; mais ces traces de vigueur n'apparaissaient qu'éparses et rares. Les membres couverts des cicatrices qu'y avait laissées le bâton du gardechiourme, étaient en général, tellement déchiquetés, froissés, qu'on les eût crus^ composés de mille débris a 109. b 160. c j8i.

grossièrement soudés l'un à Tautre. La manille de fer emprisonnait encore la jambe gauche, et y avait imprimé une trace profonde.

Après avoir regardé un instant les restes d'un homme qui avait tant souffert pendant sa vie pour S briser une chaîne dont le bout pendait encore à son cadavre, Launay approcha la lampe et s'arma du couteau de dissection. Mais, au moment où il saisissait le bras du mort, il crut sentir de la résistance. Surpris et presque effrayé, il se pencha sur le corps et lo souleva la tête jusqu'à la lampe ; les paupières frémirent légèrement ; il approcha davantage* ... les yeux s'ouvrirent tout à fait 1

Launay se rejeta en arrière, saisi d'épouvante : alors le cadavre se redressa lentement, s'assit^ sur son séant 15 et regarda autour de lui avec inquiétude. Le jeune chirurgien était immobile ne sachant*^ que penser, lorsqu'il vit ^ Pierre Cranou se glisser lestement à terre et se .diriger vers la croisée. Ce mouvement fut un trait de lumière. Plus d'une fois déjà les forçats avaient 20 ainsi cherché, dans une mort simulée, des chances d'évasion ; il comprit ® qu'il avait été pris pour dupe, et, revenu de son premier effroi, il s'élança après Cranou, qu'il saisit par le milieu du corps, au moment où il allait franchir la fenêtre. 25

Le forçat essaya * de se dégager, mais Launay ne lâcha point prise, et une lutte acharnée commença entre eux. Elle se termina par la chute de Pierre qui, nu et affaibli, ne pouvait résister longtemps.

— Tu vois que tu n'es pas le plus fort, dit* le chirurgien en affermissant le genou avec lequel il le tenait sous lui ; tu ne te sauveras point malgré moi .

Cranou fît encore quelques efforts ; mais, reconnais- 5sant qu'ils étaient inutiles, il renonça à la résistance. — Laissez-moi m'échapper, au nom de Dieu I monsieur Launay, dit-il d'une voix suppliante ; que vous importe ma fuite ! vous n'êtes point chargé de me garder, 10 — Je le suis pendant ta maladie. Que dirait-on d'un médecin qui laisse évader ses morts ?

— On ne le saura ^ point ; et, d'ailleurs, on ne peut rien vous faire, à vous. Oh ! je vous en conjure, monsieur Launay, mon cher monsieur Launay, laissez-moi me i^ sauver, laissez-moi sortir. Quand je ne devrais que dépasser la porte ! . . . J'avais été libre une minute ; j'aurais fait un pas hors du bagne ; j'aurais respiré l'air de dehors. Car, depuis ma dernière évasion, on ne me laisse plus sortir, vous savez bien, mon cher monsieur 20 Launay ! je vous en prie.

— C'est impossible.

Le forçat fît un nouvel effort pour se dégager ; mais le chirurgien le tenait vigoureusement.

— Tu ne bougeras pas sans ma permission, dit- 2^ il, je ne veux pas qu'on dise que tu t'es moqué de

moi.

— Je veux être libre, il faut que je sois libre, cria Cranou ! O mon Dieu ! avoir souffert si longtemps inutilement ! Moi qui n'ai rien tenté pendant deux

mois ! J'ai manqué une occasion, peut-être ! moi qui suis resté trois jours sans manger, pour devenir malade et aller à l'infirmerie ! J'avais si bien réussi à paraître mort ! Vous y avez été trompés tous ! Et cela pour rien ! Toucher au but et le manquer ! Oh ! c'est trop ! 5 c'est trop ! c'est trop !

Cranou frappait sa tête avec rage contre les dalles de l'amphithéâtre; Launay fut ému* de son désespoir.

— Et pourquoi désires-tu si vivement ta liberté ? lo

— Pourquoi ? ah ! vous n'avez jamais été prisonnier, vous ; pourquoi je veux être libre ? Parce que je ne veux pas vivre ici. Je veux retourner dans mon pays avant de mourir; me chauffer au soleil de Marseille. Pensez donc ! Il y a vingt ans que je n'ai vu un olivier. 15

— Mais tu n'es plus même assez fort ni assez dispos pour 1 éprendre ton ancien métier; tu mourrais de faim si tu étais libre.

Cranou grimaça un sourire plein d'une vanité dédaigneuse. 20

— Je suis plus riche que vous tous.

— Toi, riche ?

— Moi.

— Tu es bien heureux.

Quoique ce mot eût été prononcé avec ironie, l'accent 25 du chirurgien avait sans doute quelque chose que le forçat comprit.

— Écoutez, dit-il plus bas; voulez-vous être riche aussi ? j'en ai pour deux.

l6 LE CHIRURGIEN DE MARINE

— Tu me prends pour un imbécile, Cranou.

— Je vous dis que j'ai de quoi faire votre fortune.

— Quelque vol à commettre avec toi, n'est-ce pas?

5 — Non, mais de l'argent à recevoir. Aidez-moi à fuir, et je partage.

— Garde tes contes pour quelque autre, dit Launay, honteux de prêter, malgré lui, l'oreille aux mensonges d'un forçat ; reviens à la salle, et que cela

10 finisse. *

En parlant ainsi, le jeune chirurgien s'était levé, sans ^ lâcher toutefois les deux mains de Cranou.

— Vous ne voulez pas me croire, répéta celui-ci avec désespoir; sur ma tête, monsieur Launay, je

15 vous ai dit vrai; que faut-il donc faire pour vous persuader ?

— Montre-moi ton trésor.

— Je ne l'ai pas ici ; vous savez bien que je ne puis pas l'avoir ; mais laissez-moi m'évader et je jure devant

20 Dieu que vous en aurez votre part.

— Je la regarde comme reçue. Allons, drôle, viens te faire ressouder à la chaîne.

Cranou poussa un gémissement. Un instant il parut en proie à une incertitude poignante ; enfin, se dressant 25 tout à coup :

— Ecoutez-moi, s'écria-t-il d'un accent si vrai, que le chirurgien en fut saisi ; promettez-vous de me laisser fuir si je vous prouve que je ne mens ^ pas ?

— Voyons cela.

a III. b 161.

• — Me le promettez-vous ?

— Je ne risque pas beaucoup, je suppose.

— Jurez, alors.

— Soit, je le jure.

— Eh bien ! . . . Sur la grève de Saint-Michel, dans la 5 partie nord du rocher Tlrglas, au fond d'un trou, à six pieds de terre, j'ai caché, il y a dix ans, une cassette qui contient 400,000 francs de billets de banque.

— Et d'oli te vient cette cassette ?

— D'une affaire , . , comprenez-vous ? Quatre cent 10 mille francs 1 Eh bien, si vous voulez, la moitié de la somme est à vous.

Launay secoua la tête.

— Il n'y a qu'une difficulté à ton histoire, c'est qu'il

y a dix ans tu étais déjà au bagne. . 15

— Il y a dix ans j'étais en fuite avec Martin. Nous fîmes* le coup ensemble sur la grève et nous cachâmes la cassette de peur d'être poursuivis. Le lendemain la gendarmerie nous arrêta à Plestire. Depuis, Martin est mort à la chaîne et je suis resté seul à connaître le 20 dépôt.

Malgré les efforts de Launay pour affecter l'indifférence, il était évident qu'il écoutait le forçat avec une attention avide. Quand celui-ci eut cessé de parler, il demeura quelque temps pensif, comme s'il eût discuté 25 en lui-même la vraisemblance de ce qui venait ^ de lui être raconté ; mais, sortant tout à coup de cette préoccupation, il rougit en rencontrant le regard de Cranou

l8 LE CHIRURGIEN DE MARINE

fixé sur lui et dit d'un ton qu'il essaya de rendre léger :

— Ton roman est bien inventé, mais il est vieux, on ne croit plus guère aux trésors cachés, même dans les

5 opéras-comiques. Cherche-moi une autre histoire. Le forçat tressaillit.*

— Vous ne me croyez pas ? dit-il.

— Je crois que tu es un habile coquin qui aime à exercer son imagination aux dépens des simples.

10 — Monsieur Launay, monsieur Launay, par grâce, croyez-moi ; la cassette est dans un trou de PIrglas ; je suis sûr de la trouver en la cherchant.

— Je t'en exempte.

— Monsieur Launay, vous aurez les deux tiers, je 15 vous donnerai les deux tiers.

— C'est assez. . . .

— Et tous les bijoux, car il y en a aussi des bijoux.

— Assez, te dis-je, pas un seul mot de plus ; lèvetoi 1

20 Cranou poussa un cri de rage et se laissa retomber à terre.

— Je ne me lèverai pas, que l'on m'emporte d'ici ; je ne ferai point un pas. Oh ! il ne veut pas croire ! . . . Monsieur Launay, c'est vrai, pourtant ... mais il ne veut pas

25 croire. Et n'avoir pas la cassette là ; impossible de pouvoir prouver que je ne mens pas ! Rien que dix lieues entre elle et moi, entre le bagne et la richesse ! Monsieur Launay, monsieur Launay, vous vous en repentirez. . f . Oh ! il ne veut pas croire.

LE CHIRURGIEN DB HARINB IÇ

Le forçat se roulait à terre, fou de désespoir. Quant à Launay, il montrait une grande perplexité. Le récit de Cranou avait remué tout ce monde de mauvaises pensées qui sommeillaient en lui. D*un côté, il se sentait * près d'ajouter foi aux paroles du forçat et disposé 5 à accepter ses propositions ; tandis que, d'un autre, la crainte d'être pris pour dupe et la honte d'une pareille connivence le retenaient. Cette dernière raison l'emporta ; mais, pour en finir sur-le-champ avec la tentation, il s'approcha de Cranou, et, le prenant sous le bras, es- lo saya de le soulever pour le transporter lui-même à la salle. Voyant ses efforts inutiles, il se décida à aller chercher du secours.

Il sortit donc après avoir fermé là porte à double tour, il courut^ à la salle de garde, oU il ordonna à deux in- 15 firmiers de le suivre.

Comme ils approchaient de l'amphithéâtre un coup de feu partit ^ à côté d'eux, et, presque au même instant un homme nu et sanglant parut chancelant à l'autre extrémité de la cour. C'était Cranou qui, resté seul, était par- 20 venu à s'échapper par la fenêtre, et sur qui la sentinelle venait de tirer.

Launay arriva à temps pour le recevoir dans ses bras ; mais la balle lui avait traversé la poitrine ; il était mort. 25

Badenviller est une petite ville placée dans une fente de montagne, au pied de la forêt Noire, et dont * le site semble avoir été disposé à dessein pour le poëte qui voudrait faire une description du paradis terrestre ; enca- 5 drée de monts et de forêts, la vallée s'étend au-dessous de la ville, toute brodée de fleurs que les eaux thermales y font éclore, et pareille à une pièce de velours peint ^ que Ton aurait déroulée au soleil. Son peu d'étendue ajoute encore à sa beauté, l'œil en embrasse tous les char-

10 mes, et l'oreille en entend à la fois tous les murmures. Du reste, rien ne manque à ce coin de terre caché au fond des gorges sauvages, ni la grâce, ni la puissance, ni la fraîcheur. On dirait que Dieu a pris plaisir à concentrer dans cet étroit espace ce qu'il dissé-

15 mine ailleurs. Toute la nature est là comme le parfum de toutes les roses dans le frêle sachet que respire la sultane.

Badenviller, ainsi que son nom l'indique, est une ville de bains. Les Romains y eurent même autrefois

20 des thermes, dont on montre encore aux voyageurs les curieux débris. De nos jours, c'est là que se donnent rendez-vous les oisifs de second ordre, qui, par économie, ou par timidité bourgeoise, redoutent les mondaines réunions de Baden. On y trouve quelques Suis-

25 ses fumant à côté de leurs femmes qui tricotent, de a 78. b 180.

silencieuses Badoises et un grand nombre d'Alsaciennes, reconnaissables au son avec lequel elles parlent français devant les Allemands, et allemand devant les Français.

Au moment où nous reprenons notre histoire, les S baigneurs logés à la ville de Carlsrhue^ Tun des meilleurs hôtels de Badenviller, étaient réunis sous une petite allée d'acacias plantée près de Tauberge, et jnadame Perscof venait les rejoindre avec sa fille. Madame Perscof, bourgeoise de Mulhouse, où elle avait vo eu des parents bourgmestres^ comme elle se plaisait* à le répéter, était une de ces honnêtes mères de famille dont toutes les paroles, toutes les actions et toutes les pensées ne semblent avoir qu'un but, et sur le front desquelles on ^ pouvait \\x^^ filles à marier. Encore jeune 15 à la mort de son mari, elle avait eu l'habileté de se faire de son veuvage une sorte de position sociale ; et ses malheurs^ ainsi que ses vertus, étaient passés dans le domaine public.

Lorsque ses filles devinrent ^ grandes, elle se servit 20 habilement de la protection générale qui lui était accordée pour établir avantageusement les trois premières. Mais, quand arriva le tour de la quatrième, elle éprouva des difficultés auxquelles elle ne s'attendait pas. Sa maison était devenue pour les jeunes gens comme 25 l'antre du Lion ; ils y avaient vu entrer trois des leurs qui n'étaient point ressortis : aussi s'écartaient-ils avec terreur. Madame Perscof eut beau parcourir les bals et les thés, en parlant de son aïeul le bourgmestre, nul a 191. b 81. c 162.

ne se présenta. Enfin, voyant Timpossibilité de placer convenablement Clémence à Mulhouse, elle se décida à chercher ailleurs, et la conduisit * aux eaux de Badenviller : elle s'y trouvait déjà depuis six semaines. 5 Après avoir salué, par leurs noms, tous les baigneurs, et avoir demandé à chacun des nouvelles de ses rhumatismes ou de ses parents, madame Perscof fit asseoir sa fille, et la conversation, un instant suspendue dès son arrivée, reprit son cours.

10 — Je trouve en effet, dit une grosse dame, qui tenait à peine sur trois chaises, qu'il y a quelque chose de bien étrange dans la conduite de cette miss Morpeth. Venir ici seule, avec une espèce de gouvernante ? De quoi cela a-t-il Tair ?

15 — Cela n'est point aussi extraordinaire que vous le pensez, reprit une autre dame, qui passait pour connaître l'Angleterre, parce que son mari était abonné à la Revue Britannique^ il faut songer que miss Morpeth est Anglaise; et les Anglaises voyagent toujours seules,

20 ou avec leurs amants ; c'est dans les mœurs.

— Quelle immoralité ! dit madame Perscof.

— Au fait, qu'est-ce que ce monsieur Burns, qui suit partout la belle Anglaise } Elle prétend que c'est un ami de sa famille ; mais un ami n'a point toutes ces

25 petites attentions; il a plutôt l'air d'un amoureux.

— Cependant il est bien vieux.

— Ce sont surtout les vieux que recherchent les femmes de ce caractère. Ce monsieur Burns est riche sans doute?

Lt CHIRURGIEN DE MARINE 23

— Quelle infamie ! s'écria madame Perscof ; je ne suis qu'une pauvre veuve ; mais si j'avais une fille comme cette miss Morpeth. . . .

— Après tout, interrompit la dame qui lisait la Revue Britannique^ vous la jugez peut-être trop sévèrement. 5 L'Angleterre est un pays libre, ils ont Thabeas corpus et les hustings^ tout cela influe sur les mœurs ; il faut faire la part de l'usage.

Il n'y a pas d'usage qui tienne, cette Anglaise est une coquette. N'a-t-elle pas réussi à tourner la tête à 10 M. Launay, un homme qui aurait pu faire le bonheur de quelque demoiselle bien élevée ?

— Silence ! dit la grosse dame, le voici lui-même. Edouard Launay venait, en effet, de paraître au bout

de la terrasse d'acacias. Il s'approcha lentement, salua 15 les baigneurs et s'assit sans rien dire, sur un banc isolé. Madame Perscof, après avoir toussé, s'être détournée vers le jeune homme, et avoir dérangé sa chaise pour lui montrer une place entre elle et sa fille, se décida à une invitation directe ; mais Launay refusa 20 poliment de s'approcher. La vieille dame en fut piquée.

— Au fait, dit-elle, votre présence seule parmi nous est, en ce moment, une véritable faveur ; c'est, si je ne me trompe, l'heure de votre promenade ordinaire avec 25 miss Morpeth. Qui a pu déranger aujourd'hui vos habitudes ?

— Miss Morpeth m'avait averti hier qu'elle ne sortirait pas ce matin.

— Elle a donc changé d'avis, dit la grosse dame, car

la voilà qui revient du Blaore avec son inséparable compagnon, M. Burns.

Launay se leva vivement. La jeune Anglaise arrivait en effet, à la porte de Thôtel, montée sur un de 5 ces ânes à selles de bois qui servent aux excursions dans la forêt Noire. En apercevant Edouard, elle rougit excessivement, sauta à terre avec une vivacité effrayée, et entra dans Tauberge sans attendre son compagnon.

10 M. Burns étonné regarda autour de lui comme pour trouver l'explication de ce trouble ; mais, à la vue du jeune Français, qui se tenait à quelques pas, immobile et pâle, il parut tout comprendre, et, hochant la tête d'un air mécontent, il allait monter à son tour le per-

i5ron de Thôtel, lorsque Launay lui saisit le bras.

— Monsieur, dit-il avec agitation, je désire avoir avec vous une explication.

La figure de l'Anglais s'éclaircit comme s'il eût attendu et désiré cette demande.

20 — Je suis à vos ordres, monsieur.

Tous deux prirent le chemin du parc. Après une centaine de pas, Launay se détourna et voyant qu'ils étaient seuls.

— Monsieur, dit-il en s'arrêtant court, vous savez 25 sans doute quel motif m'amène * vers vous ?

— Je crois le connaître.

— Vous ne pouvez ignorer ni mon amour pour miss Morpeth, ni l'espoir que j'ai dû concevoir un instant de voir ma recherche agréée par elle. Sans connaître les

droits que vous avez à sa confiance, je sais qu'elle vous regarde comme son conseiller. C'est donc à vous que je demanderai compte de sa conduite. Je l'ai interrogée elle-même, et elle s'est troublée; elle a mêlé votre nom à je ne sais quelle réponse que je n'ai pu 5 comprendre ; ses larmes ont arrêté mes questions. Veuillez* me faire connaître pourquoi un si grand changement s'est manifesté en elle depuis votre arrivée ici, pourquoi miss Morpeth m^évite, et enfin, pour citer un fait, pourquoi, après m'avoîr averti qu'elle ne 10 pourrait sortir ce matin, elle a changé d'avis en votre faveur }

— Vous me demandez beaucoup de choses à la fois, monsieur, répondit froidement M. Burns. Quant à cette promenade que je viens de faire avec miss Morpeth, 15 j'avais besoin de lui parler seul, et elle m'avait proposé hier de m'accompagner au Blaore.

— Ainsi elle me trompait ?

— Dites plutôt, monsieur, qu'elle a voulu adoucir un refus par ce mensonge innocent. Vous vous plaignez ^ 20 de sa jéserve depuis mon arrivée ; mais, en y réfléchissant, vous eussiez dû sentir qu'avant de se déterminer

à un choix duquel dépendra sa vie, elle doit au moins connaître ce qu'elle a à craindre ou à espérer.

— Je ne sais si je vous comprends, monsieur, répon- 25 dit Launay en rougissant ; mais s'il s'agit de détails sur moi et sur ma position, je suis prêt à les donner.

— J'écoute.

— Je suis Breton et d'une famille honorable, mon

père est mort capitaine de frégate à Brest. Resté orphelin à quinze ans, j'ai servi comme chirurgien dans la marine royale, que j'ai quittée il y a seulement dix-huit mois. Quant à ma fortune . . . — ici la voix de Launay S trembla — elle est facile à vérifier, je possède 400,000 francs placés en rentes sur l'État et je suis prêt à en fournir la preuve.

— Tous ces renseignements ont un grand intérêt pour miss Morpeth ; mais, permettez-moi de vous le dire,

'o venant de vous, ils ne peuvent suffire.*

— Monsieur, s'écria Launay, ceci est une insulte I

— C'est de la prudence.

— Et, à quel titre, après tout, me demandez-vous ces détails ! Quels sont vos droits sur miss Morpeth ?

15 Vous-même, qui êtes-vous, monsieur ?

— Un ami qui veille à son bonheur, pas autre chose.

— Ne puis-je vous dire, à mon tour : venant de vous, cette réponse ne peut suffire ?

— Monsieur, dit l'Anglais avec hauteur, c'est vous 20 qui êtes venu à moi ; je ne vous ai demandé ni de m'a-

dresser vos confidences, ni de me croire ; j'ai pu consentir à vous interroger, mais sans m'obliger à vous répondre. Dès que cette position respective ne vous convient plus, notre entretien est sans but.

25 A ces mots M. Burns salua Launay avec une froide politesse, et reprit le chemin de l'auberge.

Au moment où il entrait, miss Fanny, qui avait suivi de loin sa conversation avec le jeune Français, avança la tête pour en deviner le résultat sur ses traits ; mais a 160.

cet examen ne lui apprit, sans doute, rien de favorable, car elle joignit * les maint et baissa la tête en gémissant. M. Burns lui jeta un regard plein d'une douce compassion, et lui dit à demi-voix :

— Attendez encore, enfant, tout pourra s'arranger S peut-être.

Launay, resté seul, voulut d'abord courir après l'Anglais pour lui demander raison des dernières paroles lo qu'il lui avait adressées ; mais il fut arrêté par la crainte de rompre ainsi à jamais avec Fanny. Ce que lui avait dit cet homme ne pouvait, d'ailleurs, motiver raisonnablement une provocation ; son langage avait été orgueilleux plutôt qu'insultant, il dut ^ donc s'y 15 résigner.

Depuis qu'une opulence subite, attribuée dans le monde à un héritage inattendu et lointain, mais dont le lecteur a, sans doute, deviné la véritable source, avait permis à Edouard Launay de quitter la marine, il 20 avait cherché à se distraire par des voyages, et avait parcouru successivement l'Italie, la Suisse, l'Allemagne Ce fut en revenant de cette dernière excursion que le hasard le conduisit à Badenviller au moment même oli miss Morpeth venait d'y arriver. Frappé de la beauté 25 pure et calme de la jeune fille, il profita de l'espèce de liberté que la commensalité établit entre les baigneurs pour se rapprocher d'elle. L'anglais lui était assez familier pour qu'il put entretenir miss Fanny dans sa a 181. b iiS.

propre langue, et cette circonstance, qui devint une cause de rapprochement, eut aussi pour résultat de les isoler du reste de la foule. Entourée d'Allemands qu'elle ne comprenait pas, miss Morpeth trouva une 5 véritable joie à parler la langue de son pays. Elle se plaisait à corriger Taccent d'Edouard ; elle s'amusait de ses gallicismes et lui donnait de longues explications, que le jeune homme avait soin d'oublier, afin que son ignorance nécessitât de nouvelles leçons.

10 Tout entière à son enseignement, Fanny laissa voir ainsi son esprit sans voile. Sa supériorité accidentelle l'exemptait de toute modestie ; voulant faire le professeur en conscience, elle oublia ses réserves de jeune fille, et se montra à Launay dans toute la force et dans

15 toute la grâce de son intelligence.

Ces leçons étaient données le plus souvent en français, et cette circonstance leur prêtait un charme irrésistible. Il y a, en effet, dans l'accent inaccoutumé qu'une femme étrangère et belle donne à la langue qui

20 n'est pas la sienne, dans ce ton de doute et d'interrogation d'une voix qui hésite, dans cette espèce de prière perpétuelle d'une bouche inhabile, je ne sais quelle grâce enfantine. Les attitudes imprévues qu'elle donne à sa pensée, tous ces charmants barbarismes qui tom-

25bent de ses lèvres harmonieuses, ont quelque chose de neuf et de timide à la fois qui touche en faisant sourire.

Subjugué par cet attrait bizarre, Launay ne quitta plus miss Morpeth. Afin de justifier son assiduité, il

30 proposa de lire nos plus grands poètes et de discuter

LE CHIRURGIEN DE MARINE 2g

avec elle les difficultés de langage qu'elle pourrait remarquer. Mais ces explications ne restèrent pas long* temps dans le domaine de la grammaire» Passant de la forme à la pensée, et de celle-ci à ses déductions, les deux jeunes gens entrèrent bientôt dans la discussion S de toutes ces thèses rêveuses et tendres qu'il est si dangereux d'agiter à deux dans la solitude. Sans s'en apercevoir, Edouard et Fanny descendirent des généralités aux applications, et sortirent du roman pour entrer de plein pied dans l'histoire. Un mois avait suffi pour lo tout cela, et quand M. Burns arriva, ils s'étaient déjà fait clairement l'aveu de leur amour.

L'apparition de celui-ci troubla ce tranquille bonheur. Miss Morpeth l'avait annoncé à Launay comme un ami de sa famille qu'elle aimait et respectait à l'égal 15 d'un père, mais sans s'expliquer davantage sur les rapports qui la liaient à lui. Ce ne fut donc pas sans un certain mécontentement, mêlé de jalousie, qu'Edouard s'aperçut de l'empire exercé par le nouveau venu sur miss Fanny et de la tendresse qu'ils se témoignaient 20 réciproquement. Aussi ne répondit-il que faiblement aux avances de M. Bnrns, qui, du reste, se renfermait dans les limites d'une dignité froide et inquisitoriale qui le choqua.

Depuis son changement de situation, il éprouvait une 25 extrême répugnance à parler de son passé, et les moindres investigations relatives à sa personne ou à sa vie l'irritaient. Souvent, an milieu de la conversation la plus animée, un fait raconté, un mot jeté en passant, arrêtaient court sa gaîté, et il était évident, pour tout ob- 30

servateur attentif, qu'il y avait dans cette âme des cordes fatales que Ton ne pouvait effleurer, même par hasard, sans exciter un frémissement intérieur et douloureux.

5 On conçoit qu'il dut répondre à quelques interrogations indirectes que lui adressa M. Burns assez brusquement pour lui ôter l'envie de les renouveler. L'Anglais s'abstint, en effet, dès ce moment, de toute question ; mais, par suite, sans doute, de l'influence qu'il exerçait

lo secrètement sur miss Morpeth, celle-ci commença aussi dès lors à se montrer moins libre et moins tendre. Edouard, inquiet, voulut s'expliquer avec la jeune fille et ne put en obtenir que des mots entrecoupés et des larmes. Les choses en étaient à ce point, lorsque le

15 jeune homme eut avec M. Burns la conversation que nous avons rapportée plus haut.

20 Lorsque, le soir, Launay retrouva miss Fanny dans la salle oh se réunissaient les baigneurs, il se contenta de la saluer et alla se placer à l'autre extrémité de la table de travail près de madame Perscof.

Il ne pouvait pardonner à miss Morpeth sa soumis-

25 sion aux volontés de ce Burns qu'il détestait. Quelle était, en définitive, la cause de cette dépendance à laquelle Fanny se résignait ? Elle était trop craintive pour être fondée seulement sur l'amitié, trop tendre pour l'être sur la peur.

^Q Quant aux honteuses suppositions qui avaient été

faites par quelques femmes, Edouard n'y avait pas même songé ; miss Morpeth s'était trop librement dévoilée à lui pour qu'il pût la méconnaître à ce point. Il s'était penché sur cette âme et avait vu jusqu'au fond comme dans une limpide fontaine. Il est des puretés S si évidentes, des candeurs si saintes, que le doute même ne peut naître en leur présence ; on les aperçoit comme le soleil sans que l'idée vienne de les discuter, et l'on sent qu'elles existent par cela seul que Ton se sent exister soi-même. Il n'y a guère que les caractères dont 'o la valeur est contestable sur lesquels on éprouve de l'incertitude ; c'est alors comme un instinct de répulsion qui s'éveille dans l'âme ; aussi la possibilité du soupçon est-elle, peut-être, la première punition infligée aux douteuses vertus. 15

Cependant madame Perscof, aussi surprise que charmée d'avoir Launay entre elle et sa fille, ne négligeait rien pour être agréable au jeune homme. Elle lui parla successivement de son aïeul le bourgmestre, des beautés de la Suisse et de toiles peintes, sans pouvoir animer 20 la conversation. Pour échapper à de nouvelles tentatives, Edouard prit son album et commença à crayonner au hasard. Mais toujours ses yeux et son esprit se tournaient involontairement vers le coin obscur où se trouvait miss Morpeth. Enfin, impatienté de ne la 25 voir faire aucune tentative pour se rapprocher, il jeta son portefeuille et commença à se promener * à grands pas.

Madame Perscof, espérant le ramener, prit l'album

et s'extasia sur un paysage italien qu'elle regardait à rebours; mais, s'apercevant que ses exclamations étaient inutiles et que Launay continuait à se promener, elle passa à sa voisine le cahier, qui fit bientôt le tour du 5 cercle et arriva à miss Morpeth,

Quoique celle-ci le connût, elle recommença à le

feuilleter, moins pour les dessins que pour avoir sous

les yeux quelque chose d'Edouard. En le parcourant,

elle s'arrêta machinalement sur une étude de rochers.

lo M. Burns, qui était près d'elle et suivait des yeux les

feuillets, parut surpris à cette vue.

. — Ah ! rirglas ! s'écria-t-il.

Launay qui se trouvait à quelques pas se détourna avec un tressaillement convulsif.

15 — Qui vous a dit ce nom, monsieur ? demanda-t-il.

— Le nom est écrit au bas, répondit doucement Fanny.

— C'est une erreur, ce nest pas l'Irglas, je ne connais pas l'Irglas.

20 II reprit son album, et regardant le dessin indiqué :

— Une ridicule esquisse que j'ai faite en Suisse, ajouta-t-il ; et il déchira la feuille avec humeur.

M. Burns avait suivi tous ses mouvements d'un air étonné.

25 On eût dit que ce qui venait d'arriver réveillait en lui quelque souvenir particulier. Il sembla prêt à interroger Launay ; puis, comme s'il y eût renoncé, il s'éloigna rêveur.

Quelques jours s'écoulèrent sans rien changer à la 30 position des deux amants. Edouard, blessé dans son *

orgueil, attendait une avance de miss Fanny pour reprendre ses anciennes habitudes. La jeune fille, de son côté, semblait vouloir renouer leur intimité d'autrefois et subir malgré elle une dure nécessité qui Parrêtait, Il était clair qu'un mystère était venu se placer entre 5 les deux jeunes gens et les tenait séparés ; car si un secret possédé en commun est une sorte d'anneau qui soude à jamais deux cœurs l'un à l'autre, possédé séparément, c'est un mur que l'amour lui-même ne saurait franchir. La situation respective de miss Morpeth et 10 de Launay aurait donc pu se prolonger fort longtemps, si une circonstance inattendue n'était venue à leur secours.

Un soir qu'Edouard revenait de la montagne, fatigué et abattu, il entra dans la grande salle et alla s'accouder 'S à une fenêtre. La nuit commençait à descendre sur la coulée et les regards du jeune homme erraient sans but sur les sommets de la forêt Noire que baignaient les dernières lueurs du soleil couchant, lorsqu'une voix connue l'arracha à sa rêverie. 20

Il se détourna vivement et aperçut à l'autre extrémité de la salle, miss Fanny et M. Burns. La jeune fille était assise, tenant à la main une lettre qu'elle semblait lire avec une profonde émotion. Des larmes coulaient le long de ses joues enflammées et des exclamations 25 entrecoupées lui échappaient à chaque instant. Cette vue produisît sur Edouard un effet indicible. Oubliant tout ce qui s'était passé, il s'approcha vivement vers miss Fanny en prononçant son nom. Le regard de M. Burns l'arrêta. Mais la jeune fille avait vu son mouve* 30

34 l'S CHIRURGIEN DK MARINS

ment et Pavait compris, elle lui tendit la main. Launay, transporté saisit cette main qu'il baisa ; puis, se rappelant la présence de M. Burns, il rougit, s'inclina avec un gracieux embarras et dit :

S — Pardon, miss Morpeth; mais, voyant votre émotion, je n'ai pas été maître de mon élan ; j'ai craint qu'il ne * vous fût arrivé *» quelque chose de fâcheux.

— Oh ! non, monsieur, répondit-elle d'nne voix vibrante, cette lettre n'a rien de triste : c'est de bonheur

^^ que je pleure.

Et regardant M. Burns comme pour lire dans ses yeux l'approbation de ce qu'elle disait :

— C'est une bonne lettre, n'est-ce pas, mon ami ? L'Anglais s'inclina en souriant. Il y eut un moment

'S de silence, pendant lequel les deux amants restèrent l'un vis-à-vis de l'autre, confus et les yeux baissés. Leur compagnon parut sentir que, dans une telle circonstance, sa présence était une cruauté. Il jeta sur eux un regard plein de bonhommie compatissante, et repre-

20 nant la lettre des mains de miss Morpeth, il sortit après avoir salué amicalement Launay.

Dès qu'ils se trouvèrent seuls, par un élan commun, les amants se tendirent les deux mains et Edouard s'assit près de la jeune fille.

25 — Enfin ! dit celle-ci. Oh ! depuis combien de temps ne vous ai- je point vu ainsi près de moi ?

— Que ne m'y appeliez- vous, Fanny ! je n'attendais qu'un geste.

— Et le pouvais-je, mon Dieu !

— - Qui VOUS en empêchait ?

— Ah ! ne m'interrogez pas, ne me demandez rien ; laissez-moi aujourd'hui tout entière à ma joie ; ne vous suffit-il pas de me voir heureuse ?

— Vous avez encore des larmes suspendues à votre S sourire.

— Je ne veux pas les essuyer, Edouard ; ce sont de trop douces larmes ; j'aime à les sentir sur mon visage; je voudrais les y garder toujours. J'ai peur * que ma joîe ne sèche avec elles. lo

— Oh ! tâchez que cela ne soit pas ; ne nous brouillons plus ; je sens que je ne puis vivre ainsi.

— Et le puis-je plus que vous ?

— Pourquoi alors ne pas échapper à toutes ces contrariétés, à toutes ces bouderies dans lesquelles le cœur ^5 s'aigrit ? Fanny, vous savez combien je vous aime ; voulez-vous laisser à toujours vos mains dans les miennes comme elles sont là ?

La jeune fille était rouge et tremblante ; elle leva sur Edouard des yeux chargés de langueur ; puis, cachant 20 son visage sur l'épaule du jeune homme :

— Vous savez bien que je le voudrais, dit-elle à voix basse.

— Alors pourquoi retarder notre bonheur ?

— Savez- vous si je suis libre ? si les personnes qui 25 décident de mon sort n'avaient point conçu des projets plus ambitieux auxquels il faut d'abord les faire renoncer ?

— Voilà donc l'obstacle qui nous sépare ? Votre fa-

mille, noble et riche sans doute, méprise une alliance trop vulgaire.

— Je n'ai point dit cela, Edouard ; j'aurais dû ne rien dire. Au nom du ciel, ne me faites point parler !

5 vous voyez, je ne suis plus à moi ! . . . Oh ! je vous en conjure, ne me demandez rien.

— Eh bien ! soit, dit le jeune homme avec abandon ; aimons-nous sans réflexion et; la destinée fera de nous ce qu'elle voudra. Mais ne me délaissez jamais comme

10 vous venez de le faire, Fanny; car, seul, j'ai peur de moi-même. J'attendrai avec confiance tant que vous serez là ; mais vous êtes ma patience comme vous êtes mon bonheur. Songez que je suis triste ; restez toujours entre moi et ma pensée; faites-vous la garde-

15 malade de mon âme; c'est un rôle qui vous va bien, à vous, pâles et douces Anglaises, à qui il ne manque que des ailes pour être des anges. Voulez-vous qu'il en soit ainsi ? dites.

— Je le veux, Edouard, je le veux ; mais, vous aussi, 20 voulez-vous être serein et calme ?

— Hélas ! j'essaierai, * Fanny ; je vous promets d'essayer.

— Et vous vous rapprocherez de M. Burns ? demanda la jeune fille timidement. Il le faut, Edouard.

25 — J'essaierai aussi cela.

— Et moi, s'écria l'enfant dans une exaltation de joie et d'amour, je prierai Dieu pour que notre projet réussisse.

Launay la serra dans ses bras ; et déposant sur son front un baiser mêlé de larmes :

— Priez-le aussi pour moi, Fanny, dit-il.

Le lendemain matin, Edouard descendit au point du jour dans la vallée. L'explication qu'il avait eue la 5 veille avec miss Morpeth avait produit en lui une sorte de révolution. En voyant les larmes candides de celleci, en entendant sa voix si pleine de naïveté et de religion, il avait retrouvé toutes les sensations de son adolescence. Il s'était jugé lui-même si petit en face 10 de cette âme d'enfant, qu'il avait eu * honte de son indignité.

Il est rare que la vue d'un être pur ne nous rappelle pas à d'honorables aspirations. Une vertu sérieuse produit sur nos dispositions morales le même effet que 15 l'Apollon sur notre attitude extérieure : par imitation, notre âme se relève ^ et prend une pose plus digne. Jamais Edouard n'avait senti aussi vivement le regret de son passé. Cet amour de miss Fanny lui causait une sorte de remords. Savait-elle à qui elle se donnait ? Ah ! 20 pourquoi, pourquoi n'était-il point resté sans reproche ? Il est donc vrai que, dans toute existence, il vient un jour, une heure, où les fautes commises se dressent autour de nous ; un jour, une heure, où l'on apprend que bonheur et devoir sont deux noms donnés à une 25 même chose. Comme alors tout se défleurit ! comme

les sources les plus fraîches s'empoisonnent ! rien ne soulage plus; les gémissements étouffent, les pleurs brûlent. Vous avez beau entasser les joies dans votre cœur, tout fuit comme du tonneau des Danaïdes. Lau- 5nay réprouvait douloureusement, car son bonheur même était devenu pour lui une source de souffrances. Il parcourut longtemps la vallée cherchant à^calmer son agitation. Enfin, lorsque cette crise fut apaisée, il revint vers Tauberge, où Fanny devait déjà Tattendre.

10 Le long du chemin, les gracieuses images dont il était entouré, et Tespoir de revoir bientôt celle qu'il aimait, dissipèrent les nuages de son front. Avec cette souplesse de toutes les natures sensibles, il passa en peu de temps du désespoir à Tallégresse. Il se mit à

15 faire un bouquet de fleurs des champs pour Fanny, et, à chaque fleur cueillie,» une triste pensée s'envolait de son cœur.

Comme il approchait de Tauberge, il aperçut devant la porte madame Perscof avec la grosse dame, et quel-

20 ques autres baigneuses qui semblaient en grande conférence. Ne pouvant ^ les éviter, il hâta le pas pour passer rapidement ; mais, au moment où il mettait le pied sur la première marche, madame Perscof l'arrêta par le bras :

25 — Nous causions de vous, monsieur Launay, ditelle.

— C'est trop de bonté, madame.

— Je racontais votre histoire.

— Je ne comprends pas

— Oh ! c'est que je suis au fait de votre vie passée. . . Vous ne vous en doutez guère, n'est-ce pas ?

— Madame^ dit Edouard troublé, c'est une plaisanterie. . . .

— Ce n'est point une plaisanterie. Je sais que vous S êtes né à Brest, que vous avez été reçu chirurgien de marine en 1816 ; je sais que vos camarades vous appelaient le dernier des Stuarts, par allusion à votre nom d'Edouard et à vos rêves ambitieux. ... Ne suis-je pas bien informée ? 10

— Si bien, madame, que je veux savoir qui vous a donné ces détails.

— Attendez, ce n'est pas tout ; je sais encore que vous êtes devenu riche subitement, en héritant d'un oncle que personne ne connaissait. i^

— Madame 1 madame 1 s'écria Launay, je veux savoir qui vous a parlé de moi. Suis-je donc soumis ici à une inquisition occulte ?

Madame Perscof fut presque effrayée.

— Mon Dieu ! dit-elle, je ne voulais point vous met- 20 tre en colère, je n'ai pas même cherché à connaître ce qui vous concerne ; mais il y a ici sans doute des gens qui sont plus intéressés que moi. Un fragment de lettre, trouvé par hasard, m'a appris ce que je viens de répéter. 25

— Oïl est-il ?

— Le voici.

Edouard reconnut la lettre qu'il avait vue la veille entre les mains de miss Fanny. En la parcourant, il

vit que c'était une réponse à des questions fort détaillées à son sujet.

La découverte de cette lettre lui causa une véritable colère. L'idée que sa vie, qu'il eût voulu cacher à tous S les yeux était ainsi souillée, et que tous pouvaient y porter un regard curieux, le transporta d'indignation. Ne pouvant maîtriser son agitation, il balbutia quelques excuses à madame Perscof, garda la lettre et entra à l'auberge.

10 Miss Morpeth, qui l'attendait, sourit en l'apercevant; mais Launay s'avança jusqu'au balcon où elle se trouvait, sans répondre à ce sourire.

— Mon Dieu 1 qu'avez-vous,* Edouard ? demandait-elle avec crainte.

15 Pour toute réponse, il lui tendit la lettre. Elle y jeta un regard, rougit et baissa les yeux. Launay froissa le papier avec emportement.

— Il y a, dit-il, des gens prudents jusqu'à n'ouvrir leur cœur que comme on ouvre un crédit, après ren-

20 seignements, et dont l'amour ne se déclare que sur un certificat de bonnes mœurs.

— Edouard ! cria Fanny en se levant.

Mais il ne l'écouta pas.

— Ceux-là ne savent pas que se défier c'est mépriser ; 25 ils aiment mieux croire l'étranger qu'ils interrogent que

l'homme dont l'âme entière leur appartient ; c'est le soupçon qui leur forge l'anneau d'alliance, et ils ne donnent leur affection que sur bonne hypothèque. Que vous semble, miss Morpeth, de pareilles gens ?

Miss Fanny avait écouté sans faire un mouvement ; seulement elle était devenue plus pâle à mesure qu'Edouard parlait. Quand il s'arrêta, elle posa doucement la main sur le bras du jeune homme, et, d'un accent indicible, tant il contenait de douleurs retenues : 5

— Je ne suis pas de ces gens-là, Edouard, vous le savez, car je vous ai aimé quand je connaissais à peine votre nom. Cette lettre qui vous blesse ne m'était point adressée ; ce n'est point moi qui Pal demandée. En la lisant, j'ai pleuré de joie, parce que j'y lisais 10 votre éloge, et qu'elle pouvait lever bien des obstacles ; mais pourquoi aurais-je songé à avoir des renseignements sur votre vie ? Avais-je pensé à vous en donner sur la mienne ? Je n'ai pu empêcher cette démarche qui vous a irrité ; j'ai eu tort, puisque vous avez souf- 15 fert ; mais vous me pardonneriez une faute, ne pouvezvous me pardonner un malheur ?

Ces mots avaient été prononcés avec une si angélique douceur ; il y avait dans le geste, dans la voix, dans le regard de miss Fanny, une vérité si saisissante par sa 20 simplicité, une douleur si sincère, et pour ainsi-dire, si modeste, qu' Edouard en demeura frappé. Son ressentiment s'amortit contre cette soumission. Il arrivait furieux, la main levée, et il trouvait un enfant à genoux, qui lui prouvait d'un mot son innocence, et lui deman- 25 dait néanmoins pardon. Quelle colère ne se serait brisée devant cette humble tendresse ? Il prit les mains de miss Fanny, et les serrant contre sa poitrine :

— C'est vrai, dit-il, je suis un fou, et vous un ange, ne m'en voulez pas. Mais l'idée d'une défiance de votre 30

part m'a mis hors de moi : j'ai été trop prompt. C'est encore cet homme que j'aurais dû accuser. Toutes les fois qu'un ennui m 'arrive, je devrais penser à lui, je le trouve partout sur mon chemin.

5 — Ne le jugez pas, au nom du ciel ! Edouard, ne le jugez pas encore ; attendez à le mieux connaître.

— Quel qu'il soit, devrais-je le remercier du mal qu'il m'a fait ?

— Peut-être, mon ami.

10 — Je ne vous comprends pas, Fanny.

— Aussi ne vous ai-je point demandé de me comprendre, mais de me croire, dit-elle, avec un irrésistible sourire.

Edouard fut entraîné.

15 — Vous avez raison,* Fanny; c'est moi qui suis un insensé de vous tourmenter ainsi. Vous voyez, je suis si peu accoutumé au bonheur, que je ne sais point m'en servir ; je le gâte et le gaspille sans raison, pardonnezmoi. Je sens combien je vous méritais peu. . , .

20 — Allez, interrompit gaiement la jeune fille, et posant sur les lèvres de Launay deux mains qu'il baisa avec amour ; je vous pardonne, mais ne péchez plus.

Les deux amants s'assirent ensuite l'un à côté de l'autre et commencèrent une de ces conversations im-

25 possibles à redire, mélange de mots sans suite, de gestes joueurs, de folies sérieuses et de lutineries caressantes. Leur amour paraissait doublé, car c'est là l'effet ordinaire de ces querelles. Il semble alors que la passion, comme un enfant qui a boudé longtemps et auquel on a 212*.

vient de pardonner, cherche à faire oublier ses fautes par mille gentillesses. Fanny et Edouard se livrèrent à toutes les puérilités ravissantes habituelles à de tels entretiens. Rêves, souvenirs, confidences, idolâtries, rien ne fut oublié ; puis il fallut savoir qui d'elle ou de 5 lui aimait le mieux ; éternel débat des amants, toujours soulevé et jamais résolu.

— J'aime plus que vous, car je vous dois plus, répétait Launay, en jouant avec Técharpe de Fanny.

— On ne peut jamais devoir plus que le bonheur. ïo

— Moi, j'aime en vous votre douceur, votre intelligence, votre beauté ; mais vous que pouvez-vous aimer en moi ?

— J'aime votre amour.

— Ah ! oui, aimez cela, Fanny, s'écria le jeune homme, 15 aimez cela, car c'est la seule chose que je sois sûr de ne perdre jamais ; vous avez raison, c'est là mon charme ; aimez mon amour, car il est immense, car c'est le premier, le seul que j'aie ressenti.

— Le premier, le seul, répétait Fanny, en secouant 20 la tête, et cependant cette main porte une bague d'alliance.

— Cet anneau ? Ah ! n'en soyez point jalouse ; ce n'est qu'à défaut de vous, qu'il me procurera une fiancée, et alors mon infidélité ne pourra vous blesser î Mon om- 23 bre^ comme celle du poëte^ voyagera sur faile des vents^ couverte d^un nuage sombre,

— Que voulez-vous * dire ?

— Rien, rien, enfant ; ne nous occupons que du pré-

sent, parlez-moi de votre tendresse, si vous m'aimez toutefois, car vous ne me Tavez point encore dit.

— Méchant, murmura-t-elle, souriante et confuse.

— Méchant, veut dire je vous aime un peu, n'est-ce 5 pas ? Et pourtant, miss, vous êtes trop bien élevée pour

m'aimer devant le monde ; quand nous ne sommes point seuls, et que je cherche à vous parler du regard, vous baissez vos grandes paupières comme une pensionnaire en visite, et vous faites de vos longs cils une sorte d'éloventail à votre cœur. Parmi vous, cela s'appelle, je crois, décence, mais, dans le dictionnaire, ma belle miss, cela se nomme hypocrisie.

Et Fanny de se récrier.

— Hypocrisie, miss, répétait Edouard en souriant, et 15 de la moins logique; car pourquoi cacher l'amour

quand vous ne cachez point l'amitié } Vous souriez à M. Burns, et non à moi ; vous lui accordez des faveurs que vous me refusez.

— Lesquelles donc ?

20 — Mille : par exemple, cette écharpe que je tiens, c'est lui qui vous l'a donnée * ; porteriez-vous ainsi un présent de moi ?

— Quelle différence !

— Je n'en vois pas ; pourquoi ne m'accordez-vous 25 pas aussi cette joie ? Laissez-moi vous donner une

agrafe pour cette écharpe, Fanny : chaque fois que je vous la verrai, je me dirai que vous voulez établir une douce égalité entre M. Burns et moi.

— Plus tard, répondit la jeune fille prête à céder.

— Je VOUS renverrai ce ;5oir, dit Edouard.

Quelqu'un entra.

Une heure après, Launay fouillait dans un écrin richement garni et en retirait un magnifique camée que Fanny reçut le jour même, avec un billet qui ne conte- 5 nait que ces mots :

" C'est un bijou de famille, il appartenait à ma mère, c'est elle qui l'offre à sa fille."

Ainsi que le jeune homme l'avait prévu, ces deux lignes levèrent les derniers scrupules de la jeune fille, 10 et, lorsqu'il descendit le soir dans la salle commune oîi les baigneurs étaient réunis,* il aperçut miss Morpeth trop entourée pour qu'il pût lui parler, mais qui le cherchait des yeux; le camée retenait son écharpe, Edouard la remercia d'un regard plein de reconnais- 15 sance et d'amour.

Dans ce moment Burns entra. Après avoir salué tout le monde, il s'approcha de miss Morpeth ; en se penchant vers elle pour lui parler, ses yeux rencontrèrent le camée, et il s'arrêta tout court. 20

— Qu'avez-vous ? demanda Fanny étonnée.

— Je ne vous connaissais pas ce bijou, dit-il en désignant l'agrafe du regard.

Miss Morpeth devint confuse.

— Depuis quand est-il en votre possession ? 25

— D'aujourd'hui seulement.

Il s'approcha davantage, et l'examina plus attentivement.

— A qui l'avez-vous acheté ?

— Je ne Tai point acheté, murmura la jeune fille n'osant * lever les yeux.

M. Burns fit un brusque mouvement de surprise.

— On vous Ta donné ?

S Elle ne répondit pas.

Il laissa échapper un geste de mécontentement et parut près d'adresser un reproche, mais comme s'il eût senti que le lieu n'était point favorable pour une explication :

10 — Nous en reparlerons ; veuillez, dit-il, seulement me confier un instant ce camée.

Miss Morpeth tremblante le détacha et le lui remit. M. Burns le considéra longtemps avec une attention singulière ; il le retourna en tous sens, examina les moin-

iSdres détails d'un air d'incertitude, mais tout à coup un souvenir sembla l'illuminer ; il posa le doigt sur une aspérité imperceptible et le camée s'ouvrit ; il ne put retenir une exclamation. Fanny suivait tous ses mouvements avec une sorte d'épouvante. Il se tourna brus-

20 quement vers elle.

— D'oli M. Launay a-t-il eu ce bijou ?

— Il lui a été laissé par sa mère.

— Il vous a dit cela ?

— Il me l'a dit.

25 Le front de l'Anglais s'assombrit, il s'éloigna tenant toujours l'agrafe, et se mit à se promener dans le fond de la salle. Ses yeux se portaient alternativement du camée sur Launay, qui, placé à quelque distance, n'avait

rien remarqué. Enfin il parut prendre une résolution subite et se rapprocha du cercle des baigneurs.

Dans ce moment, un Français parlait de l'expédition de VEuphrate et des dangers que couraient les explorateurs au milieu de ces peuplades sauvages. S

— Les dangers auxquels on est exposé en Europe ne sont guère moins grands, fit observer M. Burns, et il est peu de voyageurs qui n'aient couru risque de la vie au moins une fois.

— Sur les routes d'Angleterre peut-être, répondit le lo Français mécontent d'avoir été interrompu.

— En France, monsieur, il n'y a pas encore douze ans que moi, qui vous parle, j'y ai été assassiné.

Les femmes poussèrent une exclamation d'effroi et de curiosité. 15

— Vous, vous ! comment cela t

Tous les sièges se rapprochèrent, et le cercle se resserra autour de M. Burns.

— C'est un événement fort simple, reprit-il, quoiqu'il ait eu pour moi des suites cruelles. Après être débar- 20 que à Brest, je parcourais la Bretagne en chaise de poste, j'étais seul et porteur de 400,000 francs, en bank-notes. Nous devions traverser une grève immense appelée grève de Saint-Michel.

Launay qui était resté à l'écart et étranger au mouve- ^5 ment qui s'était fait autour de M. Burns, tressaillit au nom que celui-ci venait de prononcer ; il leva la tête et prêta l'oreille. L'Anglais, qui avait tout vu, continua :

— Quand nous arrivâmes à ce passage, la nuit se trouvait déjà avancée, et l'obscurité était profonde. 30

La chaise de poste commença à rouler sur le sable humide sans que Ton entendit le bruit des roues, ni celui des chevaux. Il y avait quelque chose d'étrange dans cette situation, je me sentais emporté comme par S enchantement à travers les ténèbres ; à ma droite et sur une ligne immense, je voyais des formes blanches et mouvantes qui paraissaient et disparaissaient alternativement. Une rumeur confuse semblable à celle d'une multitude, venait de ce côté ; c'était le bruisse-

10 ment de la marée qui descendait. Je roulais ainsi depuis dix minutes, tout occupé du spectacle bizarre que j'avais sous les yeux, lorsque la voiture passa devant un rocher accroupi au milieu de cette plaine de sable, comme un sphinx égyptien dans le désert. — Flrglas !

15 me cria le postillon, en me montrant avec son fouet recueil énorme. Ce nom devait rester dans ma mémoire. A peine avions-nous dépassé le rocher, que la chaise de poste s'arrêta subitement, j'entendis un cri et le bruit de la chute d'un homme, je m'élançai à la

20 portière, mais je n'eus le temps de rien voir ; je retombai à l'instant dans la voiture, la tête brisée et baigné dans mon sang.

Un long murmure d'horreur interrompit M. Burns. Il tourna les yeux vers Launay, celui-ci n'avait point

25 quitté la même place, mais sa pâleur était effrayante. Il reprit :

— Lorsque je revins à moi, plusieurs jours après, je sus * que des pêcheurs m'avaient recueilli sur la grève.

oîi Ton avait trouvé ma voiture pillée et le postillon mort. Je fus trois mois à me rétablir de ma blessure.

— Et Ton ne put découvrir vos assassins ? demandèrent plusieurs personnes en même temps.

— Les recherches qui furent faites alors n'amené- S rent aucun résultat. J'avais pourtant quelque espoir, car, parmi les objets volés, se trouvait une cassette qui contenait plusieurs bijoux faciles à reconnaître, entre autres, un camée semblable à celui-ci.

M. Burns montra Tagrafe qu'il avait gardée à la main. lo On se penchait déjà pour l'examiner, lorsque miss Fanny poussa un cri : tous les yeux se tournèrent vers l'endroit qu'indiquaient ses regards ; Edouard Lâunay s'appuyait au mur, prêt à perdre connaissance.

— Qu'a-t-il ? s'écria-t-on de tous côtés. iS M. Burns se leva.

— Je puis vous l'apprendre. . . .

— Mon père ! . . . s'écria Fanny en s'élançant vers lui éperdue et les mains suppliantes.

L'Anglais s'arrêta et la reçut dans ses bras presque 20 évanouie. Mais à ce cri tous les spectateurs s'étaient détournés stupéfaits. Launay lui-même l'entendit, il se redressa comme un spectre, écarta ceux qui l'entouraient et apercevant M. Burns qui soutenait la jeune fille : 25

— Son père ! répéta-t-îl avec égarement ; mon Dieu, son père !

Il chercha un instant autour de lui d'un œil éperdu, et s'élançant vers la porte, il disparut.

Les soins que M. Burns fut oblige de faire* donner dans les premiers instants à miss Morpeth, qui venait d'être saisie de spasmes, le détournèrent de toute autre pensée. Sa fille, car nous pouvons dé-

5 sormais lui .donner ce nom, venait enfin de s'assoupir ; il Pavait quittée un instant et se promenait pensif dans la chambre qui précédait celle de Fanny, lorsque la porte s'ouvrit doucement et Edouard Launay parut sur le seuil. M. Burns recula de surprise et presque

10 d'effroi. Le jeune homme s'arrêta ; il y avait tant d'humilité dans son attitude que l'Anglais en fut rassuré.

— Vous ne m'attendiez guère, sans doute, monsieur, dit Edouard à voix basse.

15 — Il est vrai : les assassins ont d'habitude plus de prudence.

— Aussi en aurais- je davantage, si j'étais un assassin, mais je tiens à vous détromper, monsieur.

M. Burns secoua la tête.

20 — ^ Ah ! ne vous pressez point de juger ; ce que je vais vous dire me laisse assez coupable pour qu'on me croie. Du reste, monsieur, la preuve que je n'ai point trempé dans ce crime est facile ; à l'époque oli il fut commis, je me trouvais, depuis un an, dans les mers

25 du Sud. Ces actes de services en font foi.

L^Anglais jeta les yeux sur le papier que Launay lui présenta.

— D'où vient donc alors ce camée? demanda-t-il, pourquoi votre trouble en écoutant tout à l'heure mon récit ? Il est évident que vous avez eu connaissance s du crime, si vous n'y avez pris part.

— J'en ai eu connaissance.

— Vous avez remis une agrafe à miss Morpeth comme un héritage de famille ; est-ce votre famille que je dois accuser ? lo

Launay frémit ; une justification à laquelle il n'avait point songé lui était indiquée ! . . . Mais il eut honte de cette pensée.

— Non, non ! dit-il, ma famille fut toujours respectée et digne de l'être. • 15

— Quelle part avez-vous donc eue au crime, malheureux }

— J'en ai accepté l'héritage, voilà ma faute. Écoutez-moi, monsieur, mes instants sont précieux et je n'ai point de temps à perdre. 20

M. Burns lui fit signe qu'il l'écoutait. Alors Launay lui. raconta tout ce qui s'était passé. La révélation de Pierre Cranou, sa mort, les recherches qu'il avait faites d'après ses indications dans l'Irglas ; enfin, leur succès. Quand il eut achevé cette longue confession dans 25 laquelle il ne négligea aucun détail, il préisenta à M. Burns un portefeuille et un écrin.

— Vos quatre cent mille francs ont été placés sur l'État, continua-t-il, vous en trouverez là les reçus avec un acte de ma main qui vous en confère la propri- 3^

été. L'écrin renferme le reste de ce qui vous avait été enlevé.

M. Burns examina les papiers et Técrin. Lorsqu'il se fut assuré que rien ne manquait :

5 — Monsieur, dit-il à Launay avec un certain embarras, ce que vous venez de me raconter est si étrange, cette restitution est pour moi si imprévue, que je ne sais quels sentiments vous témoigner, et si je dois vous adresser des remerciements ou des reproches ; vous avez

10 commis une faute grave.

— Un crime, monsieur, interrompit Edouard, un crime. Ah ! je ne cherche point à farder la vérité. Après la confidence de Cranou, j'ai lutté quelque temps, mais sans succès ; je ne pensais qu'au trésor caché.

15 Chaque nuit 'je voyais Tlrglas dans mes rêves, j'y apercevais la cassette et le portefeuille. Quand un chef brodé d'or me rendait à peine mon salut, quand une femme élégante passait près de mon humble uniforme sans se détourner, j'entendais en moi une voix

20 qui criait : Plrglas I Plrglas / Là était tout ; les saluts polis, les équipages, les sourires de femmes ! Pour devenir riche, il me suffisait, comme dans les contes de fées, de dire : Je veux ! Je n'avais, nouveau Moïse, qu'à frapper le rocher, j'en faisais couler un ruisseau

25 d'or ! et pour cela, il ne fallait ni tuer, ni parjurer son nom, mais seulement essuyer le sang dont un autre avait taché Ifi trésor et l'emporter sans rien dire. Je succombai. Mais avec ma pauvreté je perdis mon repos ; une ombre me suivait partout ! A chaque instant il

30 me semblait qu'une voix allait me dire : Rends-moi

ce que tu as volé. Je ne marchais plus qu'avec du poison, résolu de ne pas survivre à ma honte, si j'étais découvert. Je me répétais en vain que mes craintes étaient insensées, que le propriétaire de ces richesses ne vivait plus ; malgré tout, j'avais peur comme les en- S fants ont peur la nuit, par instinct et sans savoir pourquoi.

Launay s'arrêta. Depuis quelques instants il semblait éprouver de vives souffrances, et sa main se portait fréquemment à sa poitrine. Après un court lo silence, il reprit :

— Mais que vous importent tous ces détails, monsieur ? le récit de mes tentations ne peut intéresser que moi. Pardon, je me retire.

Il fit un pas vers la porte, puis s'arrêta comme s'il 15 eût désiré quelque chose qu'il n'osait demander.

— Nous ne nous reverrons plus, dit-il d'une voix entrecoupée^ et sans lever les yeux . . . l'adieu que je vous fais peut être considéré comme celui d'un mourant Monsieur, j'aurais voulu . . .j 'avais espéré qu'il 20

ne serait point entendu de vous seul . . . monsieur . . . Oh ! qu'elle me jette un dernier coup d'oeil, que je l'entende parler encore une fois.

Il s'arrêta et regarda M. Burns ; mais celui-ci avait baissé les yeux à son tour. 25

— Je comprends, dit Edouard accablé, vous méjugez indigne de cette dernière faveur ; je n'ai point droit de me plaindre, il n'y a que ceux qui sont purs qui peuvent exiger la pitié.

Il s'inclina profondément et se disposait à sortir, 30

lorsque Fanny parut tout à coup. Elle était vêtue de blanc, ses cheveux étaient épars et ses yeux étin celaient du feu de la fièvre. En la voyant, Launay ne put retenir un cri ; les deux amants restèrent vis-à-vis S l'un de l'autre, immobiles et palpitants. M. Burns courut à sa fille.

— Que cherchez-vous ici, miss Fanny ? s'écria-t-il, rentrez, je le veux

— Ah ! monsieur ! ne m'enviez point cette triste et 10 dernière joie, dit Launay d'un accent si doux que la

jeune fille fondit en larmes.

Il se retourna vers elle.

— Miss Fanny, soyez bénie pour ces larmes, soyez bénie pour être venue ; je n'espérais plus vous voir.

15 — J'ai tout entendu, balbutia-t-elle, au milieu de ses sanglots.

— Vous me méprisez bien, alors ?

Pour toute réponse, miss Morpeth se jeta dans ses bras. Launay s'attendait si peu à cet élan, qu'il resta

20 comme étourdi de bonheur ; mais bientôt, revenant au sentiment de sa joie, il serra la jeune fille contre son cœur en couvrant sa tête de baisers. Pendant quelques minutes ce ne furent que sanglots, caresses, noms répétés ; enfin, les deux amants semblèrent

25 succomber à leur émotion ; ils s'affaissèrent sur euxmêmes et glissèrent à genoux sur le parquet en se tenant entrelacés. M. Burns qui jusqu'alors était resté muet de stupeur, saisit enfin le bras de sa fille avec violence et chercha à l'arracher aux étreintes d'Édou-

30 ard ; mais Fanny résista.

— Laissez-moi, mon père, dit-elle avec une exclamation délirante, j'ai promis d'être à lui.

— Fanny, vous êtes insensée.

— J'ai promis d'être à lui, je ne le quitterai plus.

— Monsieur, dit l'Anglais qui tremblait de colère, 5 sur votre tête, laissez cette jeune fille.

— Écoutez-moi, mon père, dit tout à coup Fanny en se dressant sur ses genoux ; abandonnez-moi et laissez moi le suivre, je ne ferai point de honte à votre nom illustre, car la tache qui couvre ma naissance ne m'a 10 jamais permis de le porter ; je ne ferai point de vide dans votre vie, car je n'ai jamais été pour vous qu'un remords ou un embarras. Je veux vous en délivrer, mon père. Dites-vous qu'aujourd'hui je suis morte : cette robe blanche est mon linceul. Adieu, mon père, 15 je ne suis plus la fille d'un prince, mais la femme d'Edouard ; adieu jusqu'au ciel.

En parlant ainsi, miss Fanny entoura, de ses bras Launay et cacha contre son sein sa tête échevelée. M. Burns ne put supporter plus longtemps ce spectacle. 20 Au comble de l'emportement, il saisit Fanny d'une main et leva l'autre, avec menace, sur Edouard.

— Point de violence, monsieur, dit celui-ci avec effort ; ne craignez rien, je n'accepterai pas le sacrifice de cet ange, je ne puis l'accepter. Je n'ai pas voulu 25 vivre pauvre ; avez-vous pensé que je me résignerais

à vivre pauvre et déshonoré ? Eloignez votre fille, monsieur, ne voyez-vous donc pas que le poison était sûr et que je meurs ?

Fanny jeta un cri, elle se pencha vers le jeune homme qui chancelait et le reçut dans ses bras. Alors, Edouard sourit, chercha le cœur de la jeune fille, y posa doucement sa tête et expira.

Notes

The heavy-faced figures refer to pages ; ordinary figures to the Unes in which the words construed occur.

7. — 2. Bretagne^ Brittania, Minor-Brittany ; a province of ancient France, bounded on the w. by the océan, on the n. by the Knglish Channel and Normandy, on the e. by Anjou and Touraine, on the s. by Poitou. Capital, Rennes.

2. Bresty Gesocribate ; one of the five great military ports o^ France, 6io kil. west of Paris. Population about 75,000.

8. — 2. il n*y a de mauvais que ceux qui échouent^ none are bad but those that fail.

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