‹ Le choléraChapitre 59 sur 125 · XIII. — DOUARNENEZ · texte numérisé non relu

XIII. — DOUARNENEZ

Épidémies antérieures: choléra en i84g: 54o cas, 260 décès.

— en i865 : 45 cas, 17 décès, fièvre typhoïde en 1849: a5o décès, variole en 1881 : 4oo décès.

Superficie : 69 hectares.

Population: dénombrement de 1886: totale, 10.985 (1881 : 9.809) ; agglomérée, 10.923.

Taux moyen, de 1882 à i885, de l’excédent des naissances sur les décès : 20,42 pour 1.000 habitants.

Taux moyen, de 1882 à i885, de la mortalité :24,o8 pour 1.000 habitants2.

Nombre des maisons: 83 1; des ménages: 2.322.

Spiritueux : au cours d’une année (i885), la consommation du vin, par tête d’habitant, a été de 20 litres, du cidre de 1 1 litres, de l’alcool de 8 litres.

Durée de l’épidémie : du 12 novembre i885 au 12 mars 18863.

Nombre des décès: 80 (21 enfants, dont 12 garçons, 9 filles; 26 hommes; 33 femmes).

Proportion des décès cholériques, en 1 885-86, au chiffre de la population : (80 : 10.985) 7,28 pour 1.000.

Le choléra lit son apparition dans l’importante ville de Douarnenez le 12 novembre i885. Un marin pêcheur, âgé de quarante et un ans, demeurant ruelle des Alcyons, se sentit atteint dans l’après-midi, vers trois heures. Il mourut le lendemain à huit heures du matin. D’Audierne, où il était allé à la pêche et où le choléra était alors très actif, il était rentré à Douarnenez le 1 1 , avec son bateau, ne ressentant aucun malaise. C’est le lendemain seulement que les vomissements et la diarrhée commencèrent. Son décès fut bientôt suivi de beaucoup d’autres, deux ou trois tous les jours, jusqu’au 7 décembre, où l’on en compta sept. L’épidémie ne se ralentit qu’au mois de février 1886 (10 décès dans le mois) pour finir le 10 mars (3 décès du ier au 10 mars). Le total des cas observés est de 1 43, sur lesquels il y a eu 80 décès. Les deux sexes ont fourni à peu près le même contingent: 38 hommes et 42 femmes décédés; 36 hommes et 27 femmes guéris.

1 Pour Douarnenez, je n’ai pas eu les documents établissant la répartition de la population par âges, état civil, etc.

2 Voir p. i48 comment ces chiffres ont été obtenus.

3 Voir les observations météoriques pour cette période à la planche 10, p. i44-

Un tableau placé à la suite de la présente notice donne la liste de tous les malades, dans l’ordre chronologique.il indique pour ceux qui sont morts le numéro qu’ils portent sur le tableau général des décédés et la date de leur décès, et pour chacun des malades, morts ou guéris, son numéro d’ordre chronologique; la date du commencement de la maladie ; son domicile; son sexe; son âge ; sa profession ; son état civil, de famille et de fortune ; ses habitudes de vie et sa santé; le cubage des pièces habitées; la source ou la fontaine où il prenait son eau potable ; la tenue de sa maison ; enfin, les renseignements recueillis sur les causes connues de la maladie.

Quand on examine ce tableau, l’on est frappé de ce fait que la classe pauvre ne paraît pas avoir été, comme presque partout dans le Finistère, exclusivement frappée. Sur les i43 cas il y en a 3i, et sur les 80 décès il y en a 17 de personnes notées comme étant « à l’aise ». Mais il ne faudrait pas exagérer la portée de cette remarque. La situation qui fait, à Douarnenez, considérer une personne comme à l’aise pourrait très bien la faire considérer ailleurs comme pauvre. En effet, parmi ces personnes « aisées », il y a des journaliers (n05 16, 53) ; il y a la femme d’un chiffonnier (n° 4o). Les 1 7 décès des personnes « aisées » se subdivisent ainsi : 7 hommes (3 marins, 2 journaliers, un soudeur de boîtes de sardines, un cordonnier); 6 femmes, ménagères; 3 garçons, tous trois âgés de quatre ans; une fillette de huit ans.

Il est assez difficile de déterminer, d’une façon rigoureuse, les causes de la propagation de l’épidémie. L’importation réitérée d’A.udierne est certainement la principale. Il faut signaler, ici comme partout, le défaut de soins, le manque de précautions à l’égard des cholériques, de leurs déjections et de leurs effets.

L’eau que l’on boit à Douarnenez provient surtout de sources jaillissant en dehors de l’agglomération, à 1 kilomètre environ ; elle est distribuée dans la ville au moyen de tuyaux métalliques. Cependant, il existe deux puits publics dont les eaux sont sujettes à caution ; ce sont les puits dits fontaine de Stancou et fontaine de Port- Rhu. Le sol, aux environs de ces puits, est très perméable, étant surtout composé de sable. Il est donc vraisemblable que les eaux superficielles souillent ces puits. Cependant ils sont restés accessibles presque jusqu’à la fin de l’épidémie ; l’autorité municipale répugnant, là comme ailleurs, à gêner les habitudes des habitants. C’est seulement le 25 février que, sur mon ordre, le maire fit inter-

dire les deux fontaines. Je l’avais invité en même temps à faire fermer les puits privés ; mais il déclara qu’aucun cas n’ayant éclaté dans les maisons munies de ces puits, il ne croyait devoir prendre aucune mesure à leur égard. Etait-il bien informé? Il est permis d’en douter. Mais, quoi qu’il en soit des puits privés, l’examen de notre tableau des malades montre que sur les i43 malades, 32 buvaient de l’eau du puits dit fontaine de Stancou et 18 de l’eau du puits dit fontaine de Port-Rhu. Donc 5o malades, plus du tiers des personnes atteintes, buvaient une eau à bon droit suspecte. Il faut ajouter que nombre de ceux qui sont désignés comme se servant habituellement de l’eau de la fontaine commune, où l’eau est saine, préféraient se pourvoir au puits de leur maison ou au puits le plus voisin.

Les rues de Douarnenez sont moins sales que celles de bien d’autres localités. Les immondices sont enlevées tous les jours avec des tombereaux par les cultivateurs des environs ; de même les baquets de bois dans lesquels les habitants recueillent les matières fécales. Il existe, pour le lavage du linge, deux lavoirs dont les eaux s’écoulent directement dans la rivière de Poul-David.

Les logements sont relativement bons. L’encombrement y est moindre que dans d’autres localités. On peut voir au tableau des malades que la plupart des personnes décédées occupaient des chambres cubant environ 70 mètres cubes. Il est vrai que si l’habitation est grande, elle n’est pas, en général, très bien tenue. Les enfants surtout paraissent négligés. Ils sont nombreux et roulent sans surveillance dans la poussière et les ordures. Vingt et un enfants sont morts ; pour un grand nombre, on a noté le manque de soins.

Les excès de boissons paraissent avoir joué un rôle important. Sur les 80 décédés il y a 21 ivrognes avérés, dont i3 femmes; et l’on sait, par l’analyse des vins et spiritueux d’ Audierne, ce que sont les boissons alcooliques dans le Finistère.

Les causes locales de la propagation de l’épidémie étant quelque peu indistinctes, aucune mesure spéciale ne semblait indiquée. A la suite de la visite que nous fîmes à Douarnenez, M . l’inspecteur général Proust, M. le Dr Charrin et moi, et où nous vîmes tous les malades, nous ne pûmes que recommander la fermeture des puits, la désinfection des logements, des déjections et des effets des cholériques. J’envoyai trois cantonniers pour aider les agents ordinaires

dans les soins de lavage, de balayage et d’enlèvement des immondices.

Pour 73 cas, il n’a pas été possible de connaître avec certitude le mode de transmission de la maladie. Parmi ces 73 malades, on compte 16 marins ou pêcheurs. Or, nous savons que les pêcheurs ou marins de Douarnenez sont constamment dehors, soit à Audierne, soit à l’île de Sein. Il a été constaté que 12 marins étaient rentrés de ces deux ports avec le choléra. Il est probable que les 16 marins pour lesquels les renseignements font défaut ont également été chercher la maladie dans un port voisin. L’on n’a été exactement informé que pour ceux qui s’étaient trouvés atteints soit à Audierne, soit à l’île de Sein, soit pendant la traversée du retour. Mais ceux qui n’ont ressenti les premiers symptômes qu’après leur rentrée ont pu croire et — suivant la tendance constante des marins — ont dû affirmer qu’ils étaient revenus parfaitement sains. Il est vraisemblable qu’ils avaient rapporté les germes de la maladie.

En dehors de ces 16 marins, il y a donc 57 malades pour lesquels le mode de transmission est inconnu.

Sur ces 57 malades, 23 sont des enfants, dont 16 sont morts. Les enfants pour lesquels il existe des renseignements certains sont ceux dont les parents ont été d’abord atteints. Quant aux autres, comment savoir où ils ont pris le mal? Le logis n’est gardé que par la mère, chargée des soins du ménage. Le père est à la pêche. La porte est ouvei'te sur la voie publique, et les enfants, presque toujours au nombre d’au moins quatre ou cinq dans chaque logis, s’amusent sur le seuil, ou vagabondent par les rues. La mère ne s’en occupe qu’à l’heure de la soupe, et alors elle va les chercher, souvent fort loin. Un enfant tombe malade : quel moyen de connaître dans quelle maison il est entré, avec qui, avec quel objet il s’est trouvé en contact? Qu’un linge souillé ait été jeté dans un coin, les enfants le ramassent et en font un jouet. La population étant absolument ignorante de l’existence des germes infectieux, l’idée ne serait pas venue aux parents de surveiller de près les mains de leurs enfants; les parents ne se surveillaient pas eux-mêmes. Le plus rarement possible, ils consentaient à brûler ou à désinfecter, et encore n’était-ce que pour obéir aux injonctions de l’autorité. Que l’on ajoute que presque toutes les rues étaient atteintes ; que la curiosité conduisait les en-

fants chez les cholériques; qu’il était impossible de les empêcher soit de toucher les malades, soit de toucher à ce qui avait touché les malades, et l’on reconnaîtra qu’il est aussi facile de deviner les causes de la contagion qu’impossible de les saisir.

Restent 34 malades dont le mal a une origine demeurée inconnue. Dix-huit sont signalés pour leurs habitudes d’ivrognerie. Ces 18 malades portent à notre tableau les nos ï3, 27, 32, 44, 73, 78, 83, 87, 98, 106, 109, ni, n4, 117, 119, 122, 128, i3o. Cinq seulement de ces 18 ivrognes ne sont pas morts, et sur les i3 morts il y a 7 femmes. A Douarnenez, comme ailleurs, les ivrognes, surtout les femmes, s’en allaient de maison en maison, sous prétexte de soigner les malades, en réalité pour se faire offrir ou pour dérober quelques verres d’eau-de-vie, souvent pour boire les remèdes plus ou moins alcoolisés. Il va sans dire que lorsque les ivrognes sont atteints, ils se gardent bien de raconter où ils ont été prendre le mal. A les entendre, ils n’ont rien vu, rien bu de suspect.

Enfin, il faut noter que parmi ces 34 malades qui figurent au tableau avec la mention: « pas de renseignements », il en est 28 qui buvaient de l’eau des puits de Stancou et de Port-Rhu, puits fermés le 25 février, quelques jours seulement avant la fin de l’épidémie, ce qui autorise à croire que cette fermeture a supprimé l’une des causes de la propagation du mal.

En résumé, l’épidémie de Douarnenez a dû son intensité à une importation réitérée des germes pathogènes par les marins qui revenaient malades de leurs excursions à Audierne, à l’île de Sein et sur d’autres points de la côte. Plusieurs fois, l’épidémie, quand elle semblait en décroissance, reprit une nouvelle vigueur à la suite de l’arrivée d’un ou deux marins rentrant avec les symptômes du choléra. L’absorption de l’eau contaminée, le défaut de surveillance des enfants, la misère, l’ivrognerie, les relations avec les cholériques, la manipulation des linges et vêtements souillés ont fait le reste.

La façon dont cette épidémie se comportait encore dans le courant de février 1886 faisait craindre une recrudescence pour le moment où la température s’élèverait. Dans les deux premières semaines de février 1886, i5 nouveaux cas, dont cinq mortels, s’étaient produits. Je demandai au ministre du commerce une tente Tollet pour y soigner, en dehors des habitations, les malades les plus gravement atteints et ceux dont le logement laissait à désirer.

M. le ministre envoya immédiatement la tente demandée. Elle fut installée à Douarnenez le i5 février. Le 2 3 du même mois j’envoyais ces trois cantonniers chargés, sous la direction de l’agent voyer cantonal, d’assurer chaque jour la propreté des rues. Enfin, les désinfectants furent répandus à profusion. De son côté, la municipalité ne recula pas devant la dépense pour assurer l'installation des malades sous la tente, la désinfection des maisons et des effets. Elle entretenait un agent spécial pour veiller à cette désinfection.

Grâce peut-être à ces précautions, l’épidémie ne prit pas le développement redouté. Elle parut au contraire enrayée. Dans la seconde quinzaine de février, 10 cas nouveaux seulement se produisaient sur lesquels quatre mortels. En mars, 6 cas, dont trois mortels : ce furent les derniers. Le 25 mars, j’étais à Douarnenez et je m’assurais qu’il n’y avait plus à craindre de retour offensif de la maladie, si les malades de Tréboul ne l’importaient pas. Je pris donc un arrêté interdisant l’accès du port de Douarnenez et de tous les ports de la côte aux marins de Tréboul, et j’autorisai le transport dans cette dernière localité de la tente Tollet, qui n’était plus utile à Douarnenez. M. le maire de cette dernière ville voulut bien prêter à Tréboul l’agent spécial habitué aux pratiques de la désinfection. L’épidémie fut étouffée sur place à Tréboul. Ainsi, pour Douarnenez comme pour Tréboul, l’événement parut démontrer l’efficacité d’une action méthodique et vigoureuse.

Les documents qui accompagnent cette notice sont : i° un tableau contenant l’indication de la date du commencement de la maladie et du décès, si le malade est mort, du sexe, de l’âge, de la profession et du domicile des malades ; 20 les résumés des décès et des guérisons par sexe et par âge, par état civil et par profession ; 3° le plan de la ville de Douarnenez.

Douarnenez. — Tableau des

DATE

où

DATE

INDIVIDUALITÉ DU

N°* d’or

[ TABLEAU

des déci

LA MALADIE

s’est

déclarée.

DU DÉCÈS

DOMICl

de» maison plan de Doi

SEXE

AGE

PROFESSION

ÉTAT CIVIL

de famille et de fortune.

12 nov.

13 nov.

Pêcheur.

Marié. Sans enfants ni fortune.

17 nov.

18 nov.

in.

Pêcheur.

Célibataire. A l’aise.

17 nov.

Pêcheur.

Marié. Trois enfants. Très pauvre.

18 nov.

Guéri.

Marin.

Célibataire. Très pauvre.

22 nov.

23 nov.

Ménagère.

Mariée. Trois enfants.Très pauvre.

22 nov.

Guérie.

Très pauvre.

23 nov.

Guéri.

Journalier.

Marié. Trois enfants, grands mais pauvres.

23 nov.

26 nov.

Journalier.

Célibataire. Très pauvre.

24 nov.

Guéri.

Pécheur.

Assez à l’aise.

25 nov.

26 nov.

Pêcheur.

Marié. A l’aise.

25 nov.

Gnérie.

Sans profession; le mari jardinier.

Mariée. Petite aisance.

Trois enfants.

25 nov.

Guéri.

Pêcheur.

Célibataire. Sans fortune.

26 nov.

Ménagère.

Mariée. Deux enfants.

Très pauvre.

26 nov.

26 nov.

Ménagère.

Mariée. Quatre enfants.

Très pauvre.

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