XXV. — GUENGAT
Épidémies antérieures (?).
Superficie : a . 270 hectares.
Population: dénombrement de 1886: totale, i.3g5 (1881: 1.228); agglomérée : 167.
Taux moyen, de 1882 à i885, de l’excédent des naissances sur les décès : 22, i3 pour 1.000 habitants.
Taux moyen, de 1882 à i885, de la mortalité: 24,93 pour 1.000 habitants*. Nombre des maisons: 242 ; des ménages : 253.
Spiritueux: au cours d’une année (i885), la consommation du vin, par tête d’habitant, a été de 6 litres, du cidre de 8 litres, de l’alcool de 3 lit. 9.
Épidémie de 1 885-86.
Population exposée (le bourg et les villages de Crinquellic, Karneuf, la petite Boissière, Kernoal) : 280 habitants.
1° Division par groupes d’âge et par sexe:
De o à i5 ans { Garçons. ...
( Filles
De i5 à 60 ans.,.. \ Hommes
( Femmes
Au-dessus de 60 ans. \ Hommes
2° Division par état civil (enfants jusqu’à 15 ans non compris j :
Célibataires |
Mariés j
Veufs £
Hommes.
Femmes.
Hommes.
Femmes .
Hommes.
Femmes.
Les professions qui ont fourni des victimes au choléra se chiffraient comme suit au dénombrement de 1886 :
Hommes.
1 Ménagères
Femmes
[ Sans profession
Nomrre des maisons exposées: 4g ; des ménages : 55.
Durée de l’épidémie: du 22 décembre i885 au 11 février 1886 *.
Nombre des décès: 5 (3 hommes, 2 femmes).
Proportion des décès cholériques, en i885-86, au chiffre de la population exposée: (5: 180) 27, 85 p. 1.000.
* Voir p. 148 comment ces chiffres ont été obtenus.
3 Voiries observations météoriques pour cette période à la planche 10, p. i44*
Le premier cas de choléra signalé dans la commune de Gucngat est du 22 décembre i885. Une jeune femme qui avait assisté à un enterrement à Quimper en est revenue avec les symptômes du choléra, diarrhée et vomissements. Elle a guéri. A peine rétablie, elle est allée à Douarnenez assister encore à un enterrement. Elle est encore revenue avec une atteinte cholérique et encore elle a guéri. Ce cas paraît être resté sans succession.
Le 29 décembre, un cultivateur, homme de soixante-deux ans, revenait de Douarnenez. Il avait été soigner sa fille, atteinte par le choléra. Sa fille était morte. Il l’avait enterrée et il revenait, malade lui-même. Le 3 1 décembre il mourait.
A son enterrement assistait un ouvrier agricole qui fut si impressionné par cette mort qu’il résolut de quitter le pays. Il y était retenu par des engagements formels, mais la peur l’emporta. Il fit marché, le jour même de l’enterrement, avec un fermier du hameau de Karneuf qui était venu, lui aussi, assister à la cérémonie funèbre et qui consentit à le prendre à son service. Mais, il emportait le mal qu’il croyait fuir. Pendant quatre jours il ne ressentit aucun malaise. Le cinquième jour, les symptômes du choléra se déclarèrent. La maladie fut relativement assez longue. Il mourut le 19 janvier.
Sa mère était accourue de Guengat pour le soigner. Elle tombait malade le lendemain de la mort de son fils et mourait dans la journée même.
Le surlendemain, 2 2 janvier, le fermier de Karneuf était atteint; mais il guérissait au bout de quelques jours. Il avait été soigné par le Dr Coffec. Les trois premiers malades n’avaient vu aucun médecin.
Cette série était close, lorsque, le 7 février, un cultivateur de soixante ans environ, qui était allé, le 5, à la foire de Poul-David et le 6, à Quimper, deux endroits contaminés, rentra malade à Guengat, au hameau de la petite Boissière. Le 8, il mourait. Trois jours après, sa femme s’alitait et mourait dans les vingt-quatre heures. Une voisine, qui avait lavé les linges et les vêtements de ce ménage, était prise le 1 1 . Celle-ci ne succomba point.
Trois ou quatre autres personnes encore, habitant divers hameaux de Guengat, furent atteintes du choléra, dans les derniers jours de février; aucune d’elles ne mourut. L’épidémie avait pris fin.
Le nombre des cas s’était élevé à 12 ; celui des morts à 5.
Dans le tableau des malades de cette commune, on remarquera qu’il y a seulement 3 ivrognes, mais qu’il y est beaucoup question
d’épileptiques et de phtisiques. Ce qui laisse entrevoir l’hypothèse que si ces malheureux n étaient pas eux-mêmes des alcooliques, ils étaient nés d’alcooliques. Dans son Avis sur les dangers de l’abus des boissons alcooliques, publié en 1871 , l’Académie de médecine a placé la tuberculose et la scrofule à côté de l’épilepsie parmi les dégénérescences alcooliques par hérédité. Et dans son livre sur La femme et l’alcoolisme, le Dr Devoisins dit: « L’alcoolique engendre des aliénés, des épileptiques, des hystériques, des scrofuleux, des phtisiques, des goutteux. ...»
A Guengat, le mode de transmission de la maladie est évident. Il y a là deux familles cholériques composées l’une de 4, l’autre de 3 personnes : les filiations ne sauraient être contestées.
Les germes infectieux, une fois introduits dans la maison, y trouvaient tous les éléments de prospérité qu’ils recherchent : eau de puits, immondices, purins, courshumides,etl’inévitable imprudence des femmes qui s’obstinent à laver le linge des cholériques, ne pouvant pas se décider à le brûler.
Un trait caractéristique de l’épidémie de Guengat et qui prouve bien cette indifférence des populations dont j’ai parlé plusieurs fois, c’est que le maire lui-même ignorait que le choléra était dans sa commune, quand déjà il y avait fait plusieurs victimes. Voici ce que j’écrivais, à ce sujet, au ministre du commerce, le 17 février 1886 :
Ce même dimanche, 11 février, je recevais du maire de Guengat,
commune située à 12 kilomètres de Quimper, une lettre m’annonçant que le 12 deux décès cholériques s’étaient produits à Guengat. Les 17, 18 et 20 janvier, 3 décès s’étaient produits dans cette commune. Mais, depuis lors, rien n’avait indiqué que l’épidémie ne fût pas terminée. Bien au contraire, le maire de Guengat m’écrivait le 3i janvier: « Il ne s’est pas produit de nouveaux cas cholériques à Guengat. L’état sanitaire de la commune ne laisse rien à désirer. » Lorsque je fus avisé des 2 décès du 12, dès le dimanche soir, mon chef de cabinet partit avec un désinfecteur pour Guengat. Il apprit alors de la bouche du maire que, depuis les cas signalés en décembre i885 et janvier 1886, le fléau avait continué son œuvre sans interruption; qu’il avait déjà fait 10 victimes dans la commune et qu’il restait plusieurs malades. L’une des maisons où avait eu lieu un des deux derniers décès fut de suite désinfectée ; il fallut remettre l’opération pour l’autre, où se trouvait un malade. Le malade est guéri et j’envoie désinfecter aujourd’hui. Le lendemain matin, qui était lundi, M. le Dr Charrin, de retour de Concarneau, se rendait à Guengat. Il prescrivit quelques mesures urgentes . Le maire vint me voir le lendemain. Il m’expliqua que s’il ne m’avait pas prévenu, c’est qu’il n’avait pas été prévenu lui-même . Sa commune est très étendue ; elle ne compte pas moins de soixante-quatre hameaux. D’autre part, les habitants n’appellent pas le médecin, ou ne se décident à l’appeler qu’après la dernière visite du prêtre. Quoi qu’il en soit, ce maire fit preuve de bonne volonté et d’énergie. Il signa l’arrêté dont je vous envoie l’ampliation et que j’approuvai
d’urgence. Il en fait imprimer en ce moment une traduction en breton ; je vous enverrai un exemplaire de son affiche. Le lendemain, accompagné d’un gendarme dont il avait demandé l’assistance, il fit le tour de sa commune et fit fermer les puits sur tous les points dont les habitants n’étaient pas trop éloignés de la seule source que possède la commune pour pouvoir y prendre de l’eau. Il est venu ce matin me rendre compte de ce qu’il avait fait. Il n’y a pas eu, dans sa commune, de cas nouveau.
Je dois ajouter aux faits constatés dans cette lettre que le maire n’avait pas été mieux informé au début de l'épidémie que dans la suite. En effet, comme l’indique le tableau des malades qui suit, les prétendus décès cholériques du 12 décembre étaient imaginaires. Il n’y avait eu aucun décès ce jour-là.
Voici le texte français de l’arrêté, en date du 16 février 1886, que prit le maire de Guengat et dont il est question dans le rapport cidessus :
Le Maire de Guengat,
Vu la loi du 3 mars 1822 ;
Vu l’article 97 de la loi du 5 avril i884,
Arrête :
Article premier. — Il est interdit, jusqu’à nouvel ordre, de prendre de l’eau dans les puits de la commune. Les habitants qui ne sont pas éloignés de plus d’un kilomètre de la fontaine Saint-Fiacre devront venir y chercher leur eau.
Art. 2. — Il est interdit de laver dans le lavoir ou les cours d’eau aucun objet provenant de maisons dans lesquelles se trouve un malade.
Art. 3. — Tout cas de maladie quelconque survenant devra nous être immédiatement signalé, ainsi que tout cas de décès. Tous les habitants de la maison où se serait déclarée la maladie ou la mort sont rendus solidairement responsables de l’exécution de la présente prescription.
Art. 4- — U est interdit de jeter sur le sol aucune déjection provenant d’une maison dans laquelle il y a un malade. Les déjections seront recueillies dans des vases fournis par nous et portées à la fosse que nous aurons désignée lorsque le cas de maladie nous aura été signalé.
Art. 5. — Les habitations occupées par des malades, que ces malades aient guéri ou soient morts, seront désinfectées par nos soins immédiatement après la guérison ou après la mort. Il est interdit de sortir de ces habitations les linges, vêtements ou autres objets qui auraient été en contact avec des malades et qui seront également désinfectés par nos soins.
Le 23 février, j’envoyai à Guengat deux hommes chargés d’y nettoyer les rues et de les maintenir en état de propreté.
Si l’épidémie n’a pas fait un plus grand nombre de victimes avant la fermeture des puits et les mesures d’assainissement, cela provient sans aucun doute de l’isolement des maisons où le choléra a éclaté.
Peut-être d’ailleurs tous les décès cholériques ne nous ont-ils pas été déclarés.
Guengat. — Tableau
SS
N" d'ordre du tableau général des décès.
DATE
du commencement delà
MALADIE
DATE
INDIVIDUALITÉ DU
PROFESSION
et
domicile.
ÂGE
ÉTAT CIVIL
de famille et de fortune.
22 décembre.
Guérie.
Sans profession à Guengat.
29 décembre.
31 décembre.
Cultivateur à Crinquellic.
5 ou 600 fr. de rente. Marié.
17 janvier.
19 janvier.
Aide cultivateur à Karneuf.
Célibataire.
20 janvier.
20 janvier.
Cultivatrice à Guengat.
Possédait la maison qu’elle habitait. Veuve.
22 janvier.
Guéri.
Cultivateur à Karneuf.
Petite aisance; le produit de sa ferme.
7 février.
8 février.
Cultivateur à la petite Boissière.
Un peu de fortune. Marié.
11 février.
12 février.
Cultivatrice a la petite Boissière .
Un peu de fortune. Veuve.
11 février.
Guérie.
Ménagère à la petite Boissière.
12 février.
Guérie.
Ménagère à Kmoal.
21 février.
Guérie.
Sans profession à Guengat.
Guéri.
Cultivateur à Guengat.
Guéri.
Cultivateur à Guengat.