‹ Le Christ; drame sacré en cinq tableaux, avec une mélodie originale de Clément LippacherChapitre 10 sur 30 · JACQUES · texte numérisé non relu

JACQUES

La tourbe Ignorante se mêle à leurs cris et se courbe Sous le joug de tous ceux qu'elle devrait haïr !

Je suis ma destinée et je dois obéir

Au Très-Haut; croyez-moi, mes apôtres, c'est l'heure

Où le péril croissant dont le souffle m'effleure

Va torturer mon âme et terrasser mon corps.

PIERRE Nous sommes là pour vous défendre !

JEAN Sont à vous !

Nos efforts

JACQUES Notre vie est offerte à la vôtre !

Ne vous abusez pas sur vous-mêmes. L'apôtre

Le meilleur est sujet à faiblir lâchement.

Tout homme dans son cœur porte un impur ferment

Et, quand vient le moment de tenir sa parole,

Sa volonté s'effondre et sa ferveur s'envole.

Je le dis : Acceptez d'avance mon pardon !

Je connaîtrai par vous l'horreur de l'abandon,

Hélas! et renié bientôt par ceux que j'aime.

Je pleurerai sur vous bien plus que sur moi-même !

PIERRE

Non ! non ! Ne croyez pas !... Nous jurons...

Un serment Est téméraire. L'homme a peur, sa lèvre ment A la foi que son cœur croyait impérissable Et, pareille à la lettre écrite sur le sable, Son ivresse d'un jour s'efface au premier vent. Pendant que votre amour est encore fervent Ne vous éloignez pas de moi. Votre présence, Malgré mon haut vouloir et malgré ma puissance, M'est consolante et bonne aux heures de tourment.

PIERRE Nous resterons !

Veillez dans l'ombre, saintement.

Ma tendresse a gardé cette douce habitude D'aimer à vous sentir peupler ma solitude, Dans le vague du soir et sous la paix des cieux Vos cœurs me parleront, même silencieux. Je vais prier.

(// s'éloigne.)

PIERRE {aux disciples)

Le maître est bien triste, sa gloire A grandi ; mais souvent son âme reste noire Quand il songe aux desseins de tous ses oppresseurs.

JACQUES Oui, parfois son regard a perdu ses douceurs.

JEAN

Si divin que l'on soit au fond de ses pensées Hélas ! on reste humain par les larmes versées.

PIERRE

Jésus n'ignore pas son destin, il est prêt

A souffrir; il a dit qu'un de nous trahirait :

Est-ce possible ?

JEAN

Il rêve, il est muet, il prie En silence. Il sait Dieu près de lui. Sa patrie De là-haut apparaît sans nul doute à ses yeux. Le soir embrume au loin les champs mystérieux, Tout dort. Etendons-nous sans plus parler au maître Taisons-nous. Notre voix le troublerait peut-être. Nous serons bien heureux si, sur ce mont désert, Il peut se reposer d'avoir autant souffert !

LE CHRIST {priant à l'écart des apôtres qui s'endorment)

O mon Dieu ! Détournez de moi le noir calice!

11 faut que mon destin tout entier s'accomplisse,

Il faut que j'aille au bout du chemin redouté,

Mais aujourd'hui ma peine est sans borne, un mystère

Enveloppe en son deuil ma plainte solitaire

Et je cherche l'appui divin qui m'a quitté !

Mon Dieu ! je n'avais pas encor douté ; ma vie A la foi que j'avais en vous fut asservie, Mais je fais un stérile appel à mes efforts ; Et cependant ma main secourable et sublime, Cette main qu'une force insaisissable anime, A guéri les mourants et réveillé les morts 1

Mais quand elle a frappé ma poitrine, le doute N'a pas diminué dans mon cœur, qui redoute D'explorer à présent les bleus déserts du ciel ! O Père ! Pardonnez à votre fils qui pleure. Dites-lui qu'une vie inconnue et meilleure Attend auprès de vous son esprit immortel !

Cependant, j'ai parlé saintement de ces choses, J'ai dit les purs Edens et les apothéoses Réservés pour jamais aux justes d'ici-bas; Pourquoi faut-il alors, — exécrable faiblesse ! — Que ma conviction d'autrefois me délaisse, Et que le désespoir vienne tordre mes bras !

Oh ! Parle-moi, nuit pure ! oh ! répondez, étoiles !

Efïroyable infini, déchire-moi tes voiles

Car mon oreille écoute et mes yeux veulent voir !

J'appelle en désolé la douce certitude

Dont la clarté doit luire en cette solitude

Et réveiller en moi les fièvres du devoir !

C'est une horrible angoisse où ma raison s'égare ! Ma foi fo refroidit comme un nouveau Lazare Immobile et muet sous le marbre qui dort.

Mon Dieu ! ressuscitez ma divine pensée, Qu'un souffle de malheur et de nuit a glacée Et rendez-moi la foi, fut-ce au prix du remords !

Non ! Je regarde en vain le grand ciel que je sonde,

La désolante nuit à la splendeur profonde

Se tait cruellement devant mon désespoir !

Et vous, coteaux aimés, forêts sombres, beaux fîeuves,

Vous rêvez en silence autour de mes épreuves

Indifférents et beaux dans les parfums du soir !

Oh ! douter de soi-même et n'avoir plus de guide, Crier éperdûment sous !e bleu du ciel vide, Ouvert à mes regards comme un goufïre béant, Penser que notre vie est un horrible rêve Qui, sans avoir de but, se déroule et s'achève Entre deux infinis où plane le néant !

Mon Dieu ! Je vous implore ! Etes-vous là? Personne

Ne répond à ma lèvre où la douleur frissonne !

Le silence est partout comme un poids étouffant !

Pareil à l'exilé dont la joie est tarie.

Quand j'ai perdu mon Dieu j'ai perdu ma patrie

Et l'homme n'est plus rien sans une foi d'enfant !

O mort ! délivre-moi si la vie est un leurre, Guéris-moi pour jamais du coup qui m'a frappé! Silence du néant, reprends ton fils qui pleure ! O terre, engloutis-moi si le ciel m'a trompé !....

{Apparition de l'Ange.)

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