‹ Le Christ; drame sacré en cinq tableaux, avec une mélodie originale de Clément LippacherChapitre 25 sur 30 · LES MÊMES, LA VIERGE, MADELEINE ET JEAN · texte numérisé non relu

LES MÊMES, LA VIERGE, MADELEINE ET JEAN

l.A VIERGE

Suis-je assez forte, héias ! pour voir ton agonie ? Je me sens défaillir devant toi, mon Jésus ! Et dans mon cœur que serre une angoisse infinie Retentissent les coups que ton corps a reçus.

Hélas! soyez bénie, ô mère bien-aimée, Mais votre désespoir est tel en me voyant Que ma pitié de fils, pour vous-même alarmée, Voudrait vous épargner ce spectacle effrayant.

LA VIERGE

Ne parlez pas de moi, Jésus, votre torture

Est plus grande à mes yeux que la terre et le ciel !

Maître, si je sanglote en humble créature

Ma faiblesse pourtant souffre un mal éternel !

O désolation de la tendresse humaine !

C'est en vain que mes yeux pleurent à vos genoux :

Je demeure inutile où la douleur m'amène ;

Après autant d'amour je ne puis rien pour vous !

JEAN

Elles coulent aussi mss pauvres larmes vaines !

Et mes yeux obscurcis se soulèvent, navrés,

Vers votre corps qui perd tout le sang de ses veines !

Je ne puis croire encor que vous nous quitterez.

Jean, ma mère est la tienne. Et vous, mère au cœur tendre,

Acceptez Jean pour fils lorsque je serai mort.

Et vous, ô Madeleine, adieu ! dans un effort

Suprême, j'ai voulu de vous me faire entendre :

Vos traits purifiés, aux mortelles pâleurs,

Me disent votre foi dans la cause servie ;

Adieu ! Tout est fini sur terre ! Vos trois cœurs.

N'ayant que mon amour pour lien dans la vie,

Sont égaux à jamais dans les mêmes douleurs !

O Jésus!

Won enfant !

MADELEINE

LA VIERGE

JEAN Mon maître !

Je veux boire !

LE CENTURION Ah ! le Dieu disparait ; l'homme seul est réel !

DEUXIÈME SOLDAT

Eh bien ! voilà pourtant où ta conduit la gloire : Tes yeux n'ont pas trouvé ton fcre dans le ciel !

Oh ! La mort qui s'approche et qui m'étreint! Je glisse

Dans l'inconnu ! Pourquoi, par un nouveau supplice,

Te vois-je tout-à-coup, jardin des Oliviers !

Tu me rends mille maux que j'avais oubliés!

Tu viens encor me mordre avec fureur, ô doute !

Je regarde, effrayé, le ciel béant, j'écoute

Dans l'infini ! I,es clous dont mes pieds sont percés

Sont moins cruels encor que mes cruels pensers !

As-tu donc tant souffert pour qu'à l'heure suprême,

Fils de Dieu, ton amour doute de Dieu lui-même ?

Mon sang a-t-il coulé plus inutilement

Que sur d'éternels rocs les eaux du firmament!

Toi, dont le souffle est là, Mort, tu vas tout me dire !

Si mon âme, par toi, bondit hors du martyre

Pourras-tu la ravir au fond du grand ciel bleu ?

Ah ! Pourquoi m'avez-vous abandonné, mon Dieu !

Mon esprit et mon corps agonisent ensemble,

Ma dernière douleur est humaine ; je tremble

Comme un enfant perdu dans la nuit des chemins.

D'horribles visions passent ; des lendemains

S'ébauchent par delà des siècles, innombrables ;

J'entends les cris confus de peuples misérables

Qu'on torture en mon nom sous des cieux restés sourds,

Et qui râlent d'horreur en cherchant mon secours !

J'ai souffert jusqu'au bout et mon regard se voile ;

C'est fini, c'est la nuit terrible et sans étoile.

C'est l'abîme insondable où mon être descend !...

Non! Non ! L'immensité du zénith frémissant

Au-dessus de mes yeux s'entr'ouvre dans un rêve !

Comme un aigle blessé mon âme se soulève

Et monte vers l'azur des célestes chemins I...

O mon Dieu ! Je remets mon âme entre vos mains !...

Ah!

(Jésus frousse un o-rand cri.)

LE CENTURION La mort de Jésus fait crouler le vieux monde ! Sentez-vous sous nos pieds le sol qui vibre et gronde?

Des spectres aux linceuls flottants se sont dressés Sur les débris épars des tombeaux fracassés ! La nuit de toutes parts tombe, surnaturelle, Les cieux crèvent en foudre et vomissent la grêle ! Nous avons tué Dieu !

MADELEINE

Le Christ est immortel !

Son esprit vit en nous et son âme est au ciel.

{Des nuages, envahissant lentement la scène, cachent le Christ et le théâtre représente ensuite le tombeau de Joseph d'Arimathie creusé dans le roc. Les soldats veillent. Il est encore nuit.)

Page 1