LES MÊMES, LA VIERGE, MADELEINE ET JEAN
l.A VIERGE
Suis-je assez forte, héias ! pour voir ton agonie ? Je me sens défaillir devant toi, mon Jésus ! Et dans mon cœur que serre une angoisse infinie Retentissent les coups que ton corps a reçus.
Hélas! soyez bénie, ô mère bien-aimée, Mais votre désespoir est tel en me voyant Que ma pitié de fils, pour vous-même alarmée, Voudrait vous épargner ce spectacle effrayant.
LA VIERGE
Ne parlez pas de moi, Jésus, votre torture
Est plus grande à mes yeux que la terre et le ciel !
Maître, si je sanglote en humble créature
Ma faiblesse pourtant souffre un mal éternel !
O désolation de la tendresse humaine !
C'est en vain que mes yeux pleurent à vos genoux :
Je demeure inutile où la douleur m'amène ;
Après autant d'amour je ne puis rien pour vous !
JEAN
Elles coulent aussi mss pauvres larmes vaines !
Et mes yeux obscurcis se soulèvent, navrés,
Vers votre corps qui perd tout le sang de ses veines !
Je ne puis croire encor que vous nous quitterez.
Jean, ma mère est la tienne. Et vous, mère au cœur tendre,
Acceptez Jean pour fils lorsque je serai mort.
Et vous, ô Madeleine, adieu ! dans un effort
Suprême, j'ai voulu de vous me faire entendre :
Vos traits purifiés, aux mortelles pâleurs,
Me disent votre foi dans la cause servie ;
Adieu ! Tout est fini sur terre ! Vos trois cœurs.
N'ayant que mon amour pour lien dans la vie,
Sont égaux à jamais dans les mêmes douleurs !
O Jésus!
Won enfant !
MADELEINE
LA VIERGE
JEAN Mon maître !
Je veux boire !
LE CENTURION Ah ! le Dieu disparait ; l'homme seul est réel !
DEUXIÈME SOLDAT
Eh bien ! voilà pourtant où ta conduit la gloire : Tes yeux n'ont pas trouvé ton fcre dans le ciel !
Oh ! La mort qui s'approche et qui m'étreint! Je glisse
Dans l'inconnu ! Pourquoi, par un nouveau supplice,
Te vois-je tout-à-coup, jardin des Oliviers !
Tu me rends mille maux que j'avais oubliés!
Tu viens encor me mordre avec fureur, ô doute !
Je regarde, effrayé, le ciel béant, j'écoute
Dans l'infini ! I,es clous dont mes pieds sont percés
Sont moins cruels encor que mes cruels pensers !
As-tu donc tant souffert pour qu'à l'heure suprême,
Fils de Dieu, ton amour doute de Dieu lui-même ?
Mon sang a-t-il coulé plus inutilement
Que sur d'éternels rocs les eaux du firmament!
Toi, dont le souffle est là, Mort, tu vas tout me dire !
Si mon âme, par toi, bondit hors du martyre
Pourras-tu la ravir au fond du grand ciel bleu ?
Ah ! Pourquoi m'avez-vous abandonné, mon Dieu !
Mon esprit et mon corps agonisent ensemble,
Ma dernière douleur est humaine ; je tremble
Comme un enfant perdu dans la nuit des chemins.
D'horribles visions passent ; des lendemains
S'ébauchent par delà des siècles, innombrables ;
J'entends les cris confus de peuples misérables
Qu'on torture en mon nom sous des cieux restés sourds,
Et qui râlent d'horreur en cherchant mon secours !
J'ai souffert jusqu'au bout et mon regard se voile ;
C'est fini, c'est la nuit terrible et sans étoile.
C'est l'abîme insondable où mon être descend !...
Non! Non ! L'immensité du zénith frémissant
Au-dessus de mes yeux s'entr'ouvre dans un rêve !
Comme un aigle blessé mon âme se soulève
Et monte vers l'azur des célestes chemins I...
O mon Dieu ! Je remets mon âme entre vos mains !...
Ah!
(Jésus frousse un o-rand cri.)
LE CENTURION La mort de Jésus fait crouler le vieux monde ! Sentez-vous sous nos pieds le sol qui vibre et gronde?
Des spectres aux linceuls flottants se sont dressés Sur les débris épars des tombeaux fracassés ! La nuit de toutes parts tombe, surnaturelle, Les cieux crèvent en foudre et vomissent la grêle ! Nous avons tué Dieu !
MADELEINE
Le Christ est immortel !
Son esprit vit en nous et son âme est au ciel.
{Des nuages, envahissant lentement la scène, cachent le Christ et le théâtre représente ensuite le tombeau de Joseph d'Arimathie creusé dans le roc. Les soldats veillent. Il est encore nuit.)