‹ Le ChristChapitre 18 sur 27 · LESTE · texte numérisé non relu

LESTE

L'UNITE, et par lui s'accomplit Tunion des bom* mes entre eux ;

L'IDEAL, et par lui la vie humaine s'idéalise de plus en plus.

Et saint Paul dit non moins divinement : < Dieu

EST LE chef du ChRIST, LE ChRIST EST LE CHEF DK

l'homme; x> avec lui, l'humanité est un ordre; sans lui, l'humanité est une anarchie.

Enfin saint Paul le nomma le Médiateur.

Ces définitions seront justifiées; le Christ nous apparaîtra comme le point lumineux de l'histoire de notre planète, comme le fait supérieur moyennant lequel tous les faits se coordonnent, et nous découvrirons que ce qu'il y a de capital dans la révélation chrétienne, c'est la* révélation du Christ, coefficient de l'être humain en vertu d'une loi providentielle.

Sa déification fut l'expression temporaire de celte loi, telle que le passé la comportait ; sa divinité s'évanouit, la loi reste, le christianisme ne finit que pour recommencer. Yoilà le débat suprême, et c'est sur

volt^ tôle, 6 Cbrist, qiie la question dd Tavenir religieux du monde est posée, aujourd'hui comme il y a diii-buil siècles.

CHARDEVEL.

Votre unité m'offense. Je ne tolère que la pluralité des initiateurs^ la prépotenco d'un initiateur unique gênerait notre autonomie. Sans doute, vous ne sacrifiez ni Thumanité h Jésus ni Jésus à Thuma-nité, vous dites: Thumanité et Jésus, tous et un; mais je repousse dans l'unité une tyrannie qui s'appelle tour à tour Adam, Jésus, le Pape, l'Empereur. Et d'où vient, s'il vous plaît, ce mattre dont vous nous affliges à perpétuité? £st^ce un fils du limon terrestre, serait-ce le fils du limon plus pur d'une étoile ? Ârius prenait Jésus parmi les essences spirituelles; vous, vous avez une ressource dans ce genre humain qui peuple l'immensité. Me trompé-je? n'est* ce pas de l'on des mondes supérieurs à notre planète que vous tirez votre Homme-Dieu ?

ANDRIEUX

Les habitants de la terre sont Tune des populations de l'univers les plus récentes, ils ne sauraient se placer à la tête du genre humain dont tant de nations s'instruisent longtemps avant eux, et nous avons des

frères aînés, surhumains relativement à nous en raison de leur degré d'avancement, dont la fonction la plus glorieuse et la plus douce est d'élever leurs in^^ férîeurs. Une telle opinion force notre assentiment, parce qu'elle conspire avec la solidarité de ces humanités disséminées dans l'espace, séparées par de prodigieux intervalles, unies pourtant dans une œti*

vre commune, le perfectionnemenl de leurs facultés. Pourquoi donc ne voudrions-nons pas qu'entre tous ces aînés, Jésus nous eût été attribué comme notre éducateur? Les chrétiens s<Milirent qu'il n'était pas nu homme comme un aulre ; fatite do savoir que l'humanilé n'est pas conli^nue tout entière sur notre globe et qu'elle jouit d'une lacMllé asconsive indéiinie, ils le llrcnl l'égal de Diru dont la grandeiH' leur était inconnue. Aujourd'hui la science nous interdit di^ faire de Jésus un Dieu; mais, à moins de faire à l'histoire une violence brutde ou ing nieuse, nous ne saurions l'abaisser à notre niveau, il est auprès de nous le liei.îonant de la Providence. Jv'sus disait : a Avant qu" Abraham fut, moi je suis. » — « J'ai possédé (a gloire dans le sein de mon Père avant que te monde fût; » ces paroles, qu'il n'est plus permis de recevoir comme une alïirmation de sa divinité, nous les retenons connue la déclaration du rang qu'il occupait antéi^icurement a la formation de notre système stellaire. 11 a voulu dire cela ou il n'a pas dit ce qu'on lui prête. Nous nous le représentons comme l'un des habitants les plus anciens de l'univers, fils de ses œuvres, promu au gouvernei^ent de notre planète; désormais c'est sans embarras que nous nous expliquons ces mots : « Je sais d'où je viens et où je vais » . Et lorsqu'il disait à ses disciples : « Je serai avec vous jusquà la consommation des siècles, » il ne les trompait pas enceriifiaqt son immortalité comme l'un des privilèges de sa haute vertu. Ce privilège semblera une chimère aux rationalistes selon lesquels rindividu n'est

qu'un mode fugitif de l'espèce qui seule se perpé^ tue ; mais nous nous adressons à ceux qui goûtent Tbypothèse de la vie.

CHARDEVEL.

Allez-vous aussi nous montrer Dieu disposant les événements pour faire agréer son envoyé?

ANDRIEUX

Le Christ ne tombe pas des nueSj à la suite de grands coups frappés par Dieu; les événements, en suivant leur cours régulier, amènent une crise qui motive son inlerveulion. Les hommes éminents ne font jamais défaut à nos situations difficiles ; cette crise exigeait la présence de l'homme prééminent qui arrive à point. 11 n'y a rien de miraculeux en cela. Le fil de sa destinée est lié aux fils de la nôtre. Fermons les yeux pour soutenir que notre existence se poursuit tout uniment dans les limites du positif; le mystère néanmoins est à notre origine, à notre fin, rien n'est moins surprenant que de rencontrer un personnage mystérieux dans le personnage capital de notre histoire. A l'heure où notre espèce fait effort pour une palingénésie décisive, elle est assistée par son chef qu'elle ne connaissait pas encore, qui sort de l'ombre, et devient militant à visage découvert; son organisation complète se prononce suivant une loi physiologique.

CHARDEVEL.

Et pourquoi il y a dix-neuf cents ans et non pas auparavant? on veut que tout dans l'âge antique aboutisse à Jésus, que tout parte de lui dans l'âge moderne, et nous donnons les mains à cette pré-

tention lorsque nous partageons en deux âges nos annales si ridiculement écourtées par la chronologie juive. Selon les vrais érudits, cinq mille ans avant Jésus - Christ , FEgypte bâtissait ses pyramides; quatre mille deux cent quatre-vingt-six ans avant lui, TÉgypte réformait son calendrier et marquait exactement la situation des planètes ; ces deux faits nous obligent à reculer les préliminaires de la civilisation égyptienne de quelques milliers d'années. Pourquoi donc Téducateur du genre humain gardet-il rincognito durant cet âge antique dont au bas mot j'estime la durée à quinze mille ans? Pourquoi s'être fait si longtemps attendre ?

ANDRIEUX

Toutes les sociétés antérieures à Jésus se caractérisent par le pouvoir systématiquement oppressif des forts et des intelligents, et, quel que soit le nombre de siècles qui mesure ces essais de la civilisation, nous les comprenons sous le nom d'âge antique. Cependant il y eut alors une sorte d'élection de la race blanche, dont les nations diverses, retirées de leur amalgame avec les éléments inférieurs, héritières des traditions de leurs ancêtres, s'agglomèrent dans le nouveau monde de l'antiquité. Ici se forme un centre de civilisation supérieure; le Christ s'y jmanifestera lorsque tout y consentira à l'exercice de sa fonction, et le deuxième âge commencera avec des caractères nouveaux.

Non assurément qu'il soit le spectateur inerte des douloureuses épreuves de l'humanité primitive ; ce qu'il fait à l'heure où il se montre, il l'a fait après,

il le fit auparavant. Depuis le jour oii notre race prît possession de la terre, partout et toujours il entre dans les faits qui' se produisent en vertu de notre spontanéité, sans annuler notre libre-arbitre, car le Père vit dans l'humanité; mais le Père lui dévoile sa volonté plus qu'à nous. C'est lui qui coordonne tous nos mouvements afin de les diriger vers le faîte qui reste encore obscur pour nous et dont il a le secret ; il nous assiste dans ces perpé* luels labeurs de transformation par lesquels notre création se continue.

Nos docteurs se bornent à signaler Jésus figurativement à chaque page des Écritures, prophéliquement dans quelques-uns des traits des grands personnages d'Israël; nous, nous le disons réellement engagé dans lexistcnce des peuples de Tûgc antique, de tous et non pas d'un seul ; il a ses apô- Ires dans chaque région du globe. Sou inspiration visite Manou, les chantres des hymnes védiques, Osiris , Zoroastrc , Moïse qui l'entrevit au milieu des tonnerres du Sinaï, Bouddah qui l'entendit au sein des forêts profondes, Confucius, Orphée, Numa, etc.; et, depuis l'àgc moderne, il ne s'est I)as plus emprisonné dans une église qu'il ne s'était précédemment captivé dans Israël. Le jour où ses disciples crurent sentir un grand vent descendant du ciel et voir des langues de feu s'attacher à eux, où saint Pierre commença de prêcher à Jérusalem, il était avec eux ; c'est lui-même qui terrassa saint Paul sur le chemin de Damas; apôtres, missioDoaires, doetenrs, martyrs, anachorètes, prêtres, sol-

dats« capitaines, princes, rois, rérormateurs, em« perenrs, nous ne saurions compler tout ce qu'il fit penser de têtes, mouvoir de bras, tressaillir de cœurs en vue du progrès chrétien ; cependant son souffle a fait Trissonuer la chair du propliète de l'unité sous les palmiers de la Mecque.

Au lieu d'un Christ aux bras étroits, voyons enfin un Christ aux bras ouverts, se servant de toutes les Églises pour former peu à peu l'Église universelle dans laquelle toutes les nations commuaieront un jour, et dont il est le Pontife tantôt ip^noré, tantôt crucifié, tantôt répudié, tôt ou tard glorifié. C'est lui qui est l'initiateur universel ; les autres initiateurs sont des initiateurs particuliers qui relèvent de lui, ses précurseurs ou ses successeurs. Du commencement à la fin des siècles, son Évangile se mêle aux annales des peuples, et Matthieu, Marc, Luc, Jean n'en ont écrit que quelques pages.

Tel le Christ nous apparaît ; or, s'il est providentiellement uni à notre humanité, nous n'avons point à nous étonner de ce qu'il ait été pressenti sur plusieurs points de la terre à la fois. 11 y avait une harmonie préétablie entre la conception de ce nouvel idéal et celui qui eu est la personnification ; ce secret transpire, une foule de visions traverse la dernière période de l'antiquité. Nous disons volontiers avec vous que Tesprit humain obéit à sa propre inspiration en se promettant un Sauveur; mais il vous ptatt que Thumanité ait imposé à Jésus le masque du Sauveur attendu pour ne pas en avoir le démenti ; nous pensons qu'en lui se sont effective*

ment accomplies des espérances dont Tobjet D*était point une vaine effigie.

Lorsque les invocations de la terre l'y eurent en quelque sorte contraint, il parut dans la Judée oii il avait été appelé avec le plus de force, sans être entrevu sous ses véritables traits par les prophètes. 11 est le Messie de rhumanité et non pas le Messie spécial des Juifs, dont il ne fut point reconnu, et c'est justement quMl disait du haut deja croi.'C : «t Pardonnez^ leur y mon Père^ car ils ne savent ce qu'ils font. » 11 parut, une société se forma qui domine actuellement notre globe par Tascendant de la force, de l'intelUgence, de la charité, et qui ralliera tous les peuples à son nom afin que par lui tous soient unis en Dieu.

CHARDEVEL.

Cette esquisse de la biographie de Jésus depuis le commencement du monde m'a fort intéressé ; mais, à moins que vous n'ayez à ce sujet des documents particuliers, c'est une induction basée sur l'observation des faits durant son court passage parmi nous ; ce moment vous suffit pour apercevoir en lui la figure de l'initiateur suprême. Prouvez donc que l'unité fut prépondérante dans cette rénovation du monde ; c'est où je vous attends.

MICHAUD

Tout cela n'est qu'un arianisme contre lequel je proteste; je me sentirais humilié de devoir mon salut à un homme si grand qu'il soit; il me faut Dieu en personne. Je n'aime pas les moyens termes ;

— âi7 —

si Jésus n^est pas un bomme comme on autre, il eât Dieu tout simplement.

ANDRIEUX

Les principes d'une société et d'une religion nouvelle avaient été produits par Tantiquité : unité de Dieu, — unité du genre bumain, — amour du pro- * chain, — idéal de la vertu dans le sacrifice, — foi à rimmortalité. Cependant rien ne se renouvelait, ni la société ni la religion. La théorie de Dieu-Un, c'est-à-dire de Dieu-Esprit, n'avait qu'une vertu critique; elle détruisait les cultes matériels du polythéisme, et ne se constituait pas, en raison de la nature des rapports de l'Être abstrait avec le monde et l'homme. Ce qui dominait, c'était l'hyperbole du spiritualisme. Le platonisme était dépassé par la gnose, produit du mélange des mystères de l'Egypte, de la Perse, de l'Inde et de la iSrèce, qui niait la participation de Dieu à la création et tenait Tâme pour une égarée à travers les ténèbres de la matière. Ainsi, tandis que les philosophies du naturalisme, du fatalisme, de l'athéisme, prenaient pied au milieu de la décomposition du paganisme et de la formation des superstitions populaires, la foi à Dieu se complaisait dans le mépris des choses sensibles, dans les raffinements d'un idéalisme stérile et d'un mysticisme privilégié. L'Esprit divin n'était accessible qu'aux purs, aux spirituels, aux pneumatiques qui avaient le don do la contemplation dans la solitude. Et voyez les suites. Puisque la nature humaine était tenue pour divisée, puisque le corps était abandonné à tous les sévices de l'expiation au profit de l'ame dégradée ;

la théorie de runilédu genre Immaio demeurait pareillement à Tétat mystique, soit qu'on la fondât sur la solidarité spirituelle, soit qu'on la fondât sur la solidarité du sang que les antipathies de race, les diversités de langues, les intérêts des nationalités réduisaicut à un fait sans conséquences sociales. L'anliquc droit de la force prévalait, l'esclavage était légitime,* Tamour du prochain ne s'exerçait que dans un cercle privé. Certes, il y avait chez les Jitifs de fastueuses espérances sur l'union de tous les peuples dans Tadoratiou du Dieu unique ; mais les Juifs ne consentaient à s'humaniser qu'à la condition de judaiscr l'hiimanilé, d'imposer leur nation comme le sacerdoce du TrèS'Haut, leurs livres comme les livres par excellence, le temple de Jérusalem comme la maison de prièreS) la circoncision sanglante comme le baptême de la paix, et d'enfermer les peuples dans leur loi immuable.

En résumé, le Dieu à l'état pratique était local, il ne pouvait devenir universel (|uc par l'imposition de la Judée et de son littéralisme improgressif; le Dica universel était à Télat théorique, il ne pouvait devenir populaire que si tous les hommes se faisaient des philosophes détachés de la terre. Tout bien observé, les éléments de la religion nouvelle préexistaient à Jésus, mais il restait à la faire. La question était d^ faire accepter les théories de l'unité de Dieu et de Tunité du genre humain comme les principes d'un ordre nouveau. Voyons si, dans ce grand travail, Jésus n'a été pour Thumanité qu'une enseigne ou s'il a assumé l'office du Médiateur.

Prenons TÉvangile, écartons le récit des miracles» les enseignemcnls moraux, les scènes de la Passion ; ce qui reste, c'est le fond même de Jésus, c'est-àdire la médiation. Dieu et IMiomme étant séparés par un abîme, c'est lui qui répond de leur nnion et s'en déclare le gage; il dit : a Je suis la voie, la vérité^ la vie ; personne ne va au Père que par mai. » — « Personne ne connaît le Fils que le Père, et personne ne connaît le Père que le Fils. — Le Père est plus grand que moi^ mais le Père et moi ne fai-sons qu'un. » — nJe suis le pain de vie, je suis le pain vivant, moi qui suis descendu du ciel. » — « PèrCj vous avez donné puissance à votre fils sur tous les hommes y afin quil donne la vie éternelle à ceux que vous lui avez donnés. » — « Père saint, conservez en voire nom ceux que vous ni avez donnés afin qu'ils soient un comme nous. » C'est sur la foi de ces paroles qu'il y a une nouvelle alliance entre Dieu et tous les hommes. Dès lors Dieu n'appartient exclusivement ni aux pneumatiques, qui savent laisser ravir l'esprit à l'esprit, ni aux Juifs qui sont en possession du Créateur par un traité régulier; grâce à l'Intercesseur, Jéhovali est livré aux gentils, l'Abstrait est mis à la portée du vulgaire. De là pour tous une obligation commune : l'amour de Dieu; un bue commun: le royaume des cieux ; une condition commune ; le perfectionnement de soi-même et l'amour du prochain. Voici donc que la théorie de l'unité du genre humain, qui reposait sur la solidarité du sang ou sur la solidarité de l'esprit, se fonde sur une solidarité morale.

Cette unité ne se personnifie plus dans Adam qui a failli et qui est mort, elle s'atteste par .Jésus qui relève de la chute et qui est toujours vivant. 11 y a ici plus qu'Adam, plus qu'Abraham, plus qu'Élie, plus que Jonas, plus que Salomon ; il y a quelqu'un qui se dit le maître du sabbat, s'attribue le pouvoir dé remettre les péchés, s'érige en dispensateur de la justice divine, qui va jusqu'à vouloir ressentir personnellement le bien et le mal que les hommes.se font entre eux : t Autant de fois que vous avez manqué d'assister l'un de ces petitSy c'est envers moi que vous avez failli ; autant de fois que vous avez assisté l'un d'eux y c'est à moi-^même que vous l'avez fait. » Rien de tout cela n'est écrit dans le rôle du Messie des prophètes. Qu'on nous pardonne ^ -i l'expression, Jésus joue le personnage du Médiateur

d'après une inspiration originale; il en notifie la présence et en accomplit les fonctions avec une simplicité souveraine, au scandale des Juifs qui l'accusent de s'égaler à Dieu, au scandale des rationalistes de nos jours qui dénoncent en lui une particu- . larîté plus étrange que la foi de Socrate à un démon privé, une perpétuelle confusion de la volonté de Dieu et de la sienne. Que ce titre ne lui soit plus

contesté; il est certifié par les Juifs qui en punissent l'audace sacrilège, par les rationalistes qui la classent parmi les cas intéressants de la pathologie religieuse.

Cependant, attendu que Jésus n'a point légiféré comme Moïse, dogmatisé comme Bouddah, chanté comme Orphée, etc., les connaisseurs en religion ne

tolèrent pas qu'il en ait fondé une, lui qui n'a jamais émis aucun dogme, qui n'a jamais fait qm se prêcher lui-même. Si nous ne nous trompons, le procédé de Jésus consiste précisément à se prêcher. Ce qu'il ajoute de nouveau aux théories connues, c'est que Dieu aime assez les hommes pour avoir donné à un pasteur la mission de rassembler les brebis dispersées ; faut-il donc que le pasteur se dissimule ou qu'il s'alSirme ? Il ne peut attirer à Dieu qu'en attirant à lui. S'il est le magistrat de la charité, c'est qu'il fait irrésistiblement pénétrer dans l'intimité de l'être l'amour du prochain et l'amour de Dieu enseignés avant lui, en persuadant que telle est Tordonnance de haut-lieu qu'il a charge de signifier, et il ne met Teflicacité dans les enseignements stériles, il ne plante dans les âmes la foi à la bonté divine qu'en s'accréditant comme son envoyé. C'est ainsi qu'il établit un pacte entre Dieu et tous les hommes, entre l'Infini et le fini, entre le ciel et la terre; il vivifie les deux théories de l'unité de Dieu et de l'unité du genre humain pour en faire la vie même du genre humain, et tout cela a Heu parce qu'il se porte le garant de la volonté divine qu'il identifie impertur^ bablement avec la sienne, parce qu'il agit en ambassadeur qui a les secrets de son roi, parce qu'il engage sur sa tête et jusqu'à la mort le gouvernement de la Providence. Ne vous étonnez plus de ce qu'il se prêche ; ce n'est pas une singularité psychologique, une infatuation maladive de soi-même, il fait sa tâche, il n*est pasiutervenu pour autre chose.

Oui, faute d'un lie», tout languissait; Jésus viut et

dit : JB $uid i£ LtKN, et la religion est faite* Et saint Pattl est TApolre, parce qu'il est le preniter à comw prendre que la révélation dirétienne consiste surtout dans la révélation du Médiateur par qui nous sootsieii Uésà DieUy reliés entre nous^ et il prêche le Christ eoBiine le Christ s'était prêché»

Nous demanderes^vons d*où Jésus se sait le Hé** diatemr, à quel titre^ n'étant pas Dieu, il se reirà eautiau d'infentions qu'il ignore ? If est Tun dea patriarches de runiters; si son antiquité s'aceu^ sait par les signes ordinaireSi celui que la terre tit mourir à la fieur de Tâge aurait dft apparaître^ comme dans la vision de rÂpocalypse, les chipeuat blaucs autant que la laine et la neige. Une longue etpérience lui a fait connaître antérieurenaent à nmis la loi du développement continu, les m(Mles divers de réducàtion des peuples; son rang le met eti communion avec la vie universelle et une, il ft sur les desseins de Dieu le don de rilUimination. Souffrons que les habitants des mondes supérieure soient Mtureltement & Tétat religieux, tandis que nous en sommes encore à discuter si la religion est ou n'est pds une infirmité; marque de notre infé« riorité actuelle. Quoi quMlen soit, nous ne dépassons pas les limites de Tinduction en disant qu'ayant fait acte de Médiateur, il est avant, il est aj^rès ce qu^il s'est montré.

Et nul n'est Médiateur si ce n'est lui ; seul, il en a le caractère parce que seul il détermine les vrais rapports de l'humanité et de Dieu. Youlons^nons le comparer k Moïse et à Bouddah qui^ avant sa veatie»

avaient produit les deux grands systèmes du monothéisme? Il feit mieux que Moïse qui établît la communication du Créateur et de la créature, mais en^ les séparant; pour lui, i\ communique à l'homme Dieu lui-même; il dit à ses disciples, ces prétafces de Thumanité régénérée, qu'il est dans son Père, enx en lui, lui en eux. Et il fait ihieux que Bouddab qui ne remonte au ciel que pour se confondre avec Dieu;19ont les théologiens enseignent l'anéantissement des individualités dans cet abîmer pour lui, il se nomme le fils de VHomme en même temps qu'il se nomme le Fils de Dieu^ il divinise la nature* humaine sans l'absorber dans la nature divine. L'alliance qu'il ménage est supériewre à celle de ses deux devanciers, parce qu'il associe et dislingue; c'est ainsi qu'il transforme leurs systèmes représentés alors par les Juifs et par les gnostîques, et l'Église voulut avec raison qu'en lui l'humanité frtt intégralement unie à la divinité. C'est pourquoi noire race a pris conûauce en elle ; l'espérance est devenue son pain quotidien ; elle s'est affranchie de la docfrîne de la déchéance que l'antiquité lui avait léguée; elle s'est sentie réhabilitée au point d'entrer familièrement en commerce avec Dieu ; dignifîée jusque dans le dernier des siens ; impérieusement sollicitée à réaliser en elle l'idéal qui était retourné là-haut sous k forme d'en-bas. Selon saint Jean, Jésus avait dit : « Comme Moïse éleva le serpent dans le désert, il faut que le Fils de l'homme soit élevé, afin que quiconque croit en lui ne périsse point, mais qu'il ait la vie éteroelle. » Et, en eSet, par Jésus nous sommes

entres dans la vie éternelle, c'esl-à-dlre dans le développement sans limites de nos racultés, dans la certitude d'un avenir de félicité et de gloire, et, sa religion est impérissable. Celte religion, ce n'est pas sa divinité ; c'est la divinisation progressive de la nature humaine, qui a commencé par la foi au dogme du Verbe incarné en Jésus, qui se développe par la foi au Verbe incarné en tous. Voilà le principal; la question de sa divinité n'est que secondaire.

MICHAUD

Secondaire.... la question de sa divinité ? Qu'osez-vous dire ?

ANDRIEUX

Le but du christianisme, c'est l'homme divinisé; Jésus-Dieu est le moyen — l'incident et non le fond — la condition provisoire et non essentielle ; sa divinité passe, son intercession demeure. Celui-là est chrétien qui, pour avoir conscience de la solidarité de tous et de la liberté de chacun, veut sentir l'humanilé vivifiée par Dieu ; il procède du Christ, quand il le renierait. Et les vieux chrétiens n'ont rien à regretter de l'orthodoxie, si, d'une part, la pérennité •de la mission du Christ est respectée, si, de l'autre, lia divinisation de l'homme est en progrès. Voilà la question simplifiée. De croyants à philosophes les voies sont aplanies.

LE DUC

Doucement. Le Médiateur fut consacré par son exaltation en Dieu; séparé de Dieu, ne sera-l-il pas déchu?

ANDRIEUX

La médiation est la vérité qui persiste, quoique la

formule se modifie. Jésus, h moins d*être Dieu autant qu'il était homme, ne pouvait réunir la nature humaine et la nature divine profondément séparées par l'ancienne théologie ; l'humanité le fit Dieu, afin d'être pénétrée de part en part du rayon céleste, et, comme le Père était alors réputé le dieu spécial de notre globe, il n'y eut rien d'exorbitant n ce que le Fils fût déclaré son égal. Aujourd'hui que nous croyons à la vie universelle et une, il est clair que nous devions faire par Jésus le premier acte de foi à notre consubstantialité avec Dieu, parce que Jésus est l'archétype de notre espèce; c'est par lui que nous inaugurâmes l'incorporation de l'essence divine à l'humanité; il n'y eut point en cela de honteuse idolâtrie. La tradition est justifiée et conlinne. Oui, Dieu est incarné en. tous, mais il s'incarne de plus en plus dans les innombrables fractions de l'humanité par l'intervention d'innombrables Verbes en qui sa vie s'est déployée, et qui, au besoin, revêtent la forme des populations qu'ils visitent; outre l'Incar nation universelle, il y a les incarnations particulières des Médiateurs. Voilà l'induction générale que nous tirons des faits observés ; la médiation est confirmée, elle est l'une des lois constitutives du régime de l'univers.

Rien n'est donc changé dans les fonctions du Christ. Vieux chrétiens, nous avons dit qu'il venait nous libérer de notre solidarité coupable avec Adam en rétablissant notre solidarité avec Dieu ; chrétiens nouveaux, nous disons qu'il est venu éclairer, rectifier, compléter notre solidarité primitive avec

Dieu, truBsCoruier une commauloa passive et la'^ tente eu communion active et manireste. Vieux cbrétienst nous avons aimé Dieu le Père comme le principe de toute vie, Dieu le Fils comme l'appropriation de la vie divine à notre salut; chrétiens nouveaux, nous participous de Dieu par nature san§ cesser de participer de Dieu par grâce ; il nous plaît d'avoir en Dieu même les racines de notre être et de fructifier par l'irradiation du Christ en nous. Vieux chrétiens* nous avons mangé le pain et bu le vin en commémoration du sacrifice de sa chair et de son sang ; chrétiens nouveaux , nous croyons à une perpétuelle assimilation entre lui et nous ; la cène est de tous les jours, les signes matériels n*y sont plus nécessaires, il demeure en noifô, nous en lui, tous en Dieu.

Et la gloire du Christ s'accroît autant que la conception de Dieu. Il n'est pas l'éducateur des habitants de la terre seulement; la terre fait partie d'uqe région dont nous avons compris toutes 1^ tribus sous le nom d'humanité solaire. Déjà, dans nos entretiens sur la vie éternelle, nous avons in<diqué de mystérieuses relations entre les diverses colonies de celte humanité; aujourd'hui nous en sommes plus assurés. C'est le Christ que n<ms connaissons, c'est lui que nos concitoyens éloignés connaissent aussi, c'est par lui qae nous nous re^ connaissons. Non, ce n'est pas vainement que nos vieux chrétiens le surnommèrent le soleil des &me&; il est une source de lumière pour toute cette famille dont les planètes décrivent des ellipses cpn-»

eeatriqms autour da même astre ; tous, nous tefions de la bonté divine le même initiateur ; tous notts relerons d'un Homme*Dieu unique qui s*est sans doute révélé à chacune de ces terres comme à la nôtre ; ctiaque planète a son Évangile et travaille à rétablissement du règne de Dieu. Un jour, nous saurons comment nos histoires Turent mêlées par les migrations alternatives de nos populations, comment les événements majeurs de chacun de nos globes eurent lettrs contre*Goaps les uns sur les autres, com* bien s^échangèrent d'influences du centre à la cir-* conférence et de la circonférence au centre. Donc, le Clirist transfiguré nous apparaît plus grand que le Dieu des vieux chrétiens, qui n*avait d'autres sujets que tes races de notre Ilot ; il est le prince d'un vaste archipel, l'ami, le maître, le frère de toutes les nations qui se partagent ce domaine ; c'est lui qui nous provoque à nous élever de plus en plus dans Taxe des aspirations supérieures, sans nous prescrire le sacrifice des choses transitoires aux choses éter« nelles ; il ne nous gouverne qu'avec une science des lois de Dieu dont la sublimité passe la nôtre, qu'avec la. connaissance de leurs applications. Cependant, chaque groupe de populations a son roi, son révélateur, son grand'prétre ; par eux, de tous les pmnts de l'immensité, se répondent les uns aux autres, en un concert dont ils dirigent T harmonie, des cantiques^ des prières, des actions de grâces à Dieu par*^ tout présent et partout caché dont ils personnifient la Providence, et tous ces hommes-dieux, dans lesquels se retrouvent les Immortels du polythéisme ou les ar-

changes, concourent à une même fin sous Finspiration de l'Être des êtres. La visite du Médiateur à noire humanité a été la date de sa promotion parmi . les peuples de l'uoivers, de son accession à la reli* gion qui se propage dans les espaces infinis.

MICHAUP.

Comment? Vous attribuez au Christ tant de puissance, et il vous en coûte de le déclarer Dieu? Voyons ; est-ce que jamais un homme pourrait avoir assez profité de son éducation pour gouverner un système solaire ?| Je vivrais cent millions d'années que j'en serais totalement incapable.

CHARDEVEL.

Si vous vous interdisez le miracle , mon cher Andrieux, vous ne vous faites pas faute du merveilleux, du poétique, de l'hypothétique, afin démettre le christianisme partout et la république nulle part. Vous abusez du peuplement conjectural des mondes pour eu faire venir des tyrans étrangers qui nous oppriment de leur civilisation avancée, comme si nous étions des sauvages à la merci des Européens. Permettez-*n)oi de tenir au principe de non-intervention. Vous voulez que Jésus ait concouru à la fondation du christianisme , soit ; mais Tâge viril doit-il rester soumis au pédagogue dé TenfanceîNous nous sommes approprié tous ses enseignements moraux; nous sommes en possession de la loi du progrès ; le sceptre de notre planète nous a été livré par notre génie des découvertes et par notre faculté créatrice qui n'en sont encore qu'à leur début; quels services nouveaux attendrions-nous de lui? Sans doute, afin de le rendre

agréable à nos contemporains, vous liti 6tez ses traits d^ascète du mpyen âge, sa mélancolie de cruciflé et sa douceur larmoyante de consolateur ; vous en faites un Titan qui entend la grande industrie, la haute science; il y a en lui de rÂrcbimède, du Dédale, du Phœbus Apollo. Avouez donc que votre Christ est, aujourd'hui comme autrefois, le reQet de notre humanité.

ANDRIEUX

La théologie tend à se renouveler par la science et la philosophie, Tindustrie et la politique, les beauxarts et la morale; mais la philosophie nie toute religion ; Thomme doit prendre plaisir à s'aimer eu soi comme la fleur de la vie divine, et toute nation de Tunivers se reti*ancher de la communion avec Dieu. Selon nous, il s'agit encore une ibis de lier les hommes et Dieu par le Médiateur éprouvé. Qu'est-ce qiii nous arrêterait ? Jamais l'homme n'a plus fière* «lent conçu sa destinée, et c'est le Christ qui dénonce ce à quoi l'homme peut parvenir; c'est lui qui atteste qu*il n'y a pas dans le ciel de plus noble créature que l'homme, dont les chérubins ni les séraphins n'auront jamais égalé le pouvoir ni le savoir. Il n'y a rien en tout cela qui soit pour vous déplaire; et nous aussi nous voulons que l'humanité se régisse, soit sa Providence, soit son Verbe, soit son Rédempteur; tout cela est vrai de l'humanité avec son Christ qui est de la même race qu'elle; en reprenant sa couronne vivante, elle se confirme dans sa destinée, consacre son avènement, légitime ses aQ)litions. Nous supprimons le dieu qui ne nous aide

plus a mofilm*. ttous do supprimws pas le eMpéra* teur (fui ne gène que notre superbe. C/est alors que rÉgtisc se reconciliera avec le monde, dont, autre-^ ment, elle Fcstci^ séparée ; sa force est éaas son fiUacbe au Médiateur, sa faiblesse dans le iBode jl*auache. Quoique l' Église réprouve amèrement i'orgtieU tiupiain, qui vent tout devoir à lui^miine ; cependant elle fait profession de croire que le Christ est éternellement uni par sa chair à Thumanité en inème temps qu'au Père; lui sera-t-il impossible de renoncera Dieu fait homme pour retrouver ce qui lui est eber dans notre étemet divinisateur?

Tout cela n'est qu'une hypothèse, mais inoffensive pour la science et nécessaire à notre dignité. Si donc cette hypothèse r^ausse notre tradition que vous abaissez ; si elle se fonde sur rhistoire du christia* rnsmee dont il nous semble niai aisé de travestir le fondateur en un pieuic liallucinc; si elle concorde avec la tendance de nos développements en nous montrant dans le Christ une incomparable person-ttificaUon et l'idéal humain ; si elle nous ouvre des perspectives loistaines dans ce eiel dont nous sommes encore novices à nous approprier la demeure ; si elie amis a^ioile ia satisfaction de l'ordre dans l'inini dont lûctites ks parties sont sympatii^nement asso* laées et si elle exalte beoreusement n&s facultés ; si enia elle rétablit la religion par le retour au lifêdia«teur, unit^ stq^me de l'humanité de ce quartier de l'univers, travaittant avec nous à notre régénéraitiofl eli notre onionen Dieu ; nous vouions croire à cette hypothèse comme à une loi physiologique de notre

espèce, mise en lumière il y a dix-ueuf siècles pour élre définitivemeut adoptée.

Ce Christ est nôtre; stirbumain, mais co-humain ; un père, mais un ami et un frère ; il nous devance, mais MUS le suivons; où il va, nous allons; ce qu*U p0Ut, nous le pourrons ; il est le Clurist, mais nous ne aommes faits chrétiens qu'aûn de devenir à notre totir des Christ ; il est Uen la gloire de Dira «ous la forme humaine, mais Thumanité deviendra aussi Tune des gloires visibles de Dieu; parfait rela^ilivraient à nous, il ne cesse de se perfectionner lui* même; il s'élève en nous élevant, et il n'atteiiidr^ son plein développement qu'à Theure où nous an^ irons atteint le ndtre ; nous nous transformions» il ^ transfigurera ; Dîen nous mène*

MICHAUD

Votre Christ est progressif? il n'y a de stabilité nulle part. Confesses votre liéi^ésie, vous êtes tou* jours arien.

ANDRIËUX.

Non, mon cli^ Monsieur; notre nouveau chris<* iianisiBe (ermine toutes les querdies de l'ancien» dont la plus radicale fut celle, d' Athanase et d' AriM» Ce qu'il y avait de vrai dans Arius, c'était l'im* possibilité pour Dian de s'iofiMmer dans ua seul homme; ce qu'il y ayaic de vrai dans Athanase, it'iSl^it Ja divlnisatioa de ia vie humaine; ces deux vérités s'aecordevt dans la foi à Dieu tnearné daas loiis, au Clirist commuaiqaant la vie diviae dont il ÎMiit plus que nous. L'hérésie el l'orthodoxie font leur paix»

MICHAUD

Concilier n*est pas répondre.

LE DUC

Ah! le prix de celte conciliation, c*est le sacrifice irrévocable de la divinité de Jésus ; la certitude est pour vous dans le point d'intersection de deux opinions divergentes. Cen est donc Tait ! vous ne nous permettez pas de proclamer Timmcnsité de Dieu et d'inclure dans notre enveloppe Dieu, qui contient tout et que rien ne contient ; qui soutient tout, modifie tout, anime tout, mais qui n'est nulle part tout entier; Dieu dont les étincelles jaillissent à chaque instant sur tous les points de l'univers, mais que nous ne pouvons saisir comme un flambeau ; Dieu dont les eaux vives pénètrent toute chose, mais dont la source se dérobe ; Dieu dont la parole retentit de note en note par toutes les voix de T univers, mais n'éclate comme un concert par aucune voix. Pourtant, vous lirez de votre foi à la vie universelle et une la glorification de notre dogme du Verbe incarné ; vous relevez notre tradition par une transfiguration du Médiateur qui ne pâlit point devant les splendeurs de l'image orthodoxe. . •

MICHAUD

Mais vous devenez arien, Monsieur le Duc !

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