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CHAPITRE II Cette belle économie, en rapport avec l'intérêt des âmes

Dieu, qui respecte la liberté, s'accommode, dans ses œuvres, aux dispositions de la créature. C'est là une des merveilles du plan divin.

Or, quel était l'état des esprits lorsque Jésus parut ?

Tous les Juifs, excepté un très petit nombre, n'entendaient plus le vrai sens des Ecritures, et notamment les prophéties messianiques. Tandis que les Ecritures annoncent un double avènement du Messie : l'un, pour le milieu des temps, dans la pauvreté? riiurnilité et les souffrances; l'autre, pour la fin des temps, dans la puissance et la gloire : la plupart des juifs, au dernier siècle de leur histoire, s'étaient attachés uniquement aux prophéties de gloire. Epris des biens du temps, ils ne rêvaient qu'un Messie triomphant, bien décidés à n'en pas accepter d'autre. Les

prophéties qui avaient trait aux abaissements du premier avènement, avaient été jetées de côté, et la seule idée qu'on se faisait alors du Messie, était celle de Salomon dans sa magnificence' ou d'un Machabée triomphateur. L'esprit d'orgueil, très accentué chez la race juive-, et la pente vers les choses de la terre avaient été les premières causes de cette erreur. Mais l'état de servitude où se trouvait, en ce temps-là, toute la Judée, n'avait pas peu contribué à la développer. Le peuple hébreu avait perdu, sous le joug des Romains, les restes de son antique nationalité; la haine de Rome y était au comble, et, chaque jour, les déserts et les montagnes de la Judée voyaient se former des bandes libératrices, sous le commandement de quelque -patriote pourvu de hardiesse ou déconsidération. On souffrait donc impatiemment le joug de la conquête romaine; l'orgueil national était froissé ^.. Le Messie qu'on attendait, et on l'attendait avec ardeur, devait, disait-on, mettre fin à cet état de choses. Et c'est pourquoi on le voulait capable de brandir une épée, capable de refouler les légions de Rome.

1 Le chapitre x du 3« liv., des Rois, qui dépeint les magnificences de la cour de Salomon, a toujours été pour le peuple juif l'idéal du régne messianique.

2 « Putrem habemus Abraham ».

3 La prise de Jérusalem par Pompée marque le véritable terme de rindépendance juive, bien que la Judée ait conser/é encore pendant soixante-dix ans une apparence de liberté politique, Lej sentiments de liuine contre l'étranger, joints à la tradition de la gloire réservée à Israël, prirent alors un développement inconnu.

On le désirait, on l'invoquait, on le demandait. Déjà on le voyait descendre armé de foudres et de tonnerres, sur les nuées du ciel.

Tel était l'état des esprits.

Les espérances politiques l'emportaient évidemment sur les espérances religieuses, dans la masse de la nation ^

* Nous connaissons dans quel sens, :iu temps de Jésus, le peuple juif attendait un libérateur, par les restes de la littérature hébraïque du dernier siècle avant J.-C, et du premier siècle après son avènement.

Ces restes sont principalement :

Les paraphrases chaldaïques d'Onkelos et de Jonathan-ben-Vzieî,

Le Psautier de Salomon,

Le livre d'Enoch,

Le 4^ livre d'Esdras,

Le livre des Jubiles,

Les oracles sibyllins.

Pour ne citer que deux passages, voici comme s'expriment, sur la venue du Messie, le livre d'Enoch et les oracles sibyllins : En ces jours, il y aura un grand changement pour les élus, La lumière du jour brillera pour eux sans nuit ; toute majesté, tout honneur leur appartie?idra. En ces joutas, la terre leur rendra les trésors quelle renferme; le royaume de la mort, l'enfer m,éme, tout ce qui leur a été confié.,. Les élus bâtiront leur demeure sicr une terre de délices; un nouveau temple s'y élèvera pour le grand Roi, plus vaste, plus noble que le prem,ier, et toutes les brebis du m,onde y afflueront pour les sacrifices. — Le peuple du grand Dieu nagera dans des flots d'or cl d'argent; ses vêtements seront de pourpre ; la terre et les mers verseront leurs trésors à ses pieds, et les saints régneront dans des délices sans fin. Le tigre ptaitra près du chevreau ; l'olivier se coU' ronnerade fruits incorruptibles ; un lait blanc comme la neige coulera des fontaines et l'enfant jouera sans crainte avec l'aspic et le serpent. (Liv. d'Enoch , xc, xci. — Orac. Sibyl., 537 et 31). )

Mais rhistoire est là aussi pour prouver cette attente fiévreuse d'un Messie conquérant; car, comme l'a très bien fait sentir Josèphe lui-même, {De bello Jud., v, 5, k), on ne s'expliquerait pas les audacieux soulèvements des Juifs contre la domination romaine, si on ne les savait enflammés par un « oracle » qui leur prédisait l'empire de la terre. Ils se représentaient donc le royaume du Messie comme un empire, semblable à

Quelle était la conséquence cle cet état de choses ?

C'est que le Messie des Écritures n'avait la chance d'être accepté qu'autant qu'il arriverait orné du prestip'e de la puissance.

Or, voici que Jésus, loin de faire son entrée en Judée par l'arc de triomphe des grandeurs humaines, se présente, selon les prophéties relatives au premier avènement, avec les humbles livrées de la pauvreté et de la souffrance. On attendait un conquérant superbe, un prince dominateur des nations, et Jésus est le fils d'un artisan, un pauvre né dans une étable et qui va passer sa vie avec les pauvres.

Eh bien ! que fùt-il advenu si cet étrange Messie s'était, sans tenir compte des préjugés, brusquement proposé à la reconnai^ssance et à l'acceptation de la foule? Il eût certainement provoqué une inévitable et immédiate contradiction de la part d'un peuple universellement disposé à le méconnaître. Aucun des Juifs, pas même ses disciples, heurtés dans leur attente, n'auraient pu le souffrir. Car qui ne connaît ou n'a entendu parler de la puissance des préjugés ? Elles sont rares, les personnes capables de passer subitement de l'erreur à la vérité ; et ce trésorier de la reine d'Ethiopie, qui n'eut besoin que d'un seul entretien avec le diacre Philippe pour arriver à la foi, restera toujours

celui des Césars, qui aurait Jérusalem pour capitale, et pour mouarque le Fils de David, homme de Dieu comme sou aïeul, et comme lui un héros. Il y a égaleuient l'épisode tragique des faux messies. On ne courait après eux que parce' qu'ils s'annonçaient comme des libérateurs.

comme un exemple à part, qui atteste l'efficacité de la grâce divine, bien plus encore que la docilité d'un esprit droit et loyal.

Que fit alors Jésus ?

Il commença, avec une prudence vraiment divine, à ne se révéler d'abord, comme Messie, que par l'éclat de ses miracles et l'annonce du royaume de Dieu. <( Les aveugles recouvraient la vue; les boiteux, l'usage de leurs jambes ; les lépreux étaient purifiés ; les sourds retrouvaient l'ouïe ; les affamés étaient miraculeusement nourris ; les pauvres évangélisés ! ))(S. Matlh . XI, 5). Et tandis que les mains de Jésus opéraient ces prodiges, ses lèvres annonçaient en même temps qu'il était lui-même ][)ain de rie;. . . qu'il était la lumière du monde;... qu'il était la résurrection et la vie;... qu^il donnait la vie à qui il lui 'plaisait;... que les Écritures lui rendaient témoignage;... qu'Abraham avait souhaité de voir son jour^ ... A la vue de ces prodiges et à l'audition de ces annonces, voici que les foules de la Judée, déjà mises en éveil par les circonstances de la naissance de Jean-Baptiste, par les merveilles de la nuit de Noël, par la venue des rois mages à Jérusalem, par le massacre des Innocents, par les témoignages de Siméon et d'Anne la prophétesse, enfin et surtout, par la prédication et. le ministère du Précurseur, dont l'office spécial était de désigner le

i Joan., VI, 33; viii, 12; v, 21, 39; viii, 50.

Messie, de le mouh-er du doigl , les foules de la Judée, iiiipressionnées par ces souvenirs d'un passé qui n'était pas éloigné, plus encore par les prodiges et ces annonces du présent, se mettent à courir à la suite de Jésus; elles se pressent sur les pas de cet homme extraordinaire ; elles raccompagnent dans tous les lieux de son pèlerinage : au bord des lacs, au haut des montagnes, dans les sentiers des vallées, sous l'ombre des oliviers, dans le secret des déserts; et, l'accompagnant, elles se demandaient : N'c'si-ce pas lu Je Fils de David ? — Le Messie, quand il sera venu, fera-i-il plus de miracles que celui-ci n'en fait ? — C'est là vraiment le Prophète que nous attendons. — Jamais homme n'a parlé comme cet hoînme. — Serait-ce lui le Messie^ ?

Mais poser ces questions, c'était commencera revenir soi-même de l'erreur qui, depuis si longtemps, enchaînait les âmes à l'idée d'un Messie conquérant.

Ce fut alors, et alors seulement, le préjugé national commençant à s'ébranler dans les esprits, que Jésus commença, lui aussi, à ajouter peu à peu, et toujours d'une manière discrète, à la preuve des miracles et à Tannonco du royaume de Dieu, la preuve jusqu'alors réservée des affirmations nettes et catégoriques,

11 commença donc à affirmer de lui-même, en diverses circonstances, qu'il était le Messie attendu ; il le pouvait, à l'égard de plusieurs, sans crainte de trop

1 Math., xii, 23. — Joau , vu, 31 ; vi, IT); vu, 'iG; iv, 29.

heurter leur âme. Nous le voyons donc faire cette affirmation, ici, à Nicodème, prince de la Synagogue : (( Dieu a tellement aimé le monde, qiCil a donné son Fils unique, afin que tout homme qui croit en lui ne pelisse pas, mais qu'il ait la vie éternelle'^ : » là, à la Samaritaine : « Je suis le Messie, moi qui te parle ^. » un autre jour à l'aveugle -né : « Crois- tu au Fils de Z)/^w ? L'aveugle guéri répondit : Qui est-il, Seigneur, afin que je croie en lui'? Jésus lui dit: Celui qui le parle, &est lui-même'^ y) ; puis, à Marthe: a Je suis la l'ésuj-reetion et la vie; celui qui croit en moi, quand 77iême il serait niorl, vivra. Crois-tu cela? Elle lui dit : Oui, Seif/neuj-, je crois que vous êtes le Messie, le Fils du Dieu vivant, qui êtes venu en ce monde'' yy] et encore à d'autres, ainsi que le marque l'Evangile. Ce ne sont, il est vrai, que des affirmations particulières et discrètes, en vue de l'intérêt des âmes. Mais ces affirmations, émises eu particulier, sont communiquées par ceux qui ont eu le bonheur de les entendre. La rumeur publique s'en empare; elles sont divulguées sur les montagnes de Samarie, dans les vallées delà Judée et jusqu'aux confins de la Palestine. Le peuple est de plus en plus excité â rechercher Jésus, à l'examiner, à l'étudier, à pénétrer le secret de sa personne. Desdis-

* Joaii., Jii, l(j.

2 Ibid., IV, 2Q.

■^ Ibid., IX, 35-38.

» Ibid.", XI, 25-27.

eussions publiques s'établissent à son sujet jusque sur les places de Jérusalem. « L"s uns disaient : C'est vrai- )nent nn p)'opliète. Les antres rèponcfaient : Celui-ci est le Messie. Mais quelques-uns objectaient: Est-ce de la Galilée que le Messie peut venir '^. U Ecriture ne dit-elle pas que c'est de la race de David, et du bourg de Bethléem que doit venir le Messie^"? Les membres du Sanhédrin sont informés de ces discussions. Ils font publier que quiconque osera émettre que Jésus est le Messie, sera ininiédiatement retranché de la Synagogue^. Alors on n'ose plus parler de Jésus qu'en secret, à cause de la crainte des Juifs ^ ; jusqu'à ce qu'enlin, au jour des Rameaux, le peuple, laissé encore à ses bons instincts, déchire lui-même tous les voiles, et sacre Jésus de cette acclamation : Hosanna au Fils de David l Béni celui qui vient an nom du Seigneur ; béni le Bagne qui ar/-ivede notre père David ! Hosanna au plus haut des cieuoo^l

C'est ainsi que, dans l'intérêt des âmes, Jésus n*a aftirmé que par degrés qu'il était le Messie.

Pour peindre et exprimer la délicatesse de cette manière d'agir, j'ai on vain cherché un mot dans les langues humaines; ce n'est que dans l'Ecnture, mais sous une forme ravissante, que je l'ai rencontré. Lors-

1 Joaii., vil, 40-43.

2 Ibid., IX, 22.

^ Ibid., vu, 13,

•' Math., XXI, U; Marc, xi, lU.

que Moïse, avant que de moui'ir, résuma, au pied du Nébo, toutes les tendresses de Dieu à l'égard de son peuple, voici les paroles qu'il lit entendre à Israël, de la part du Seigneur : « Couinie un aigle, afin de provoquer ses petits à volet', étend ses ailes et voltige doucement sur euoc : ainsi le Seigneur a étendu ses ailes sur son peuple * . )) C'est de la même manière qu'a procédé Jésus. Toutes ses précautions de lumière et d'amour ont eu pour but de provoquer son peuple, un peuple éloigné de ses ailes, à le reconnaitre : Jérusalem, Jérusalem, combien de fois jai voulu rasse)nhler tes enfants, comme une 'poule rassemble ses petits sous ses ailes ! Qui ne reconnaîtrait, dans les tendres avertissements répandus sur Jérusalem, les suaves accents entendus par les sommets du Nébo? Ce sont, des deux côtés, les mêmes tendresses, les mêmes procédés, les mêmes précautions. La poule a agi comme l'aigle : elle a provoqué son peuple à la reconnaître et à revenir sous ses ailes!

1 Deulércn., xxxii, 11.

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