ÉCOXU.MIE EN RAPPORT AVEC L'ŒUVRE
vraie doctrine, et en lui donnant le spectacle d'une vie dont l'humilité, la douceur, le support de la pauvreté et des souffrances fussent le principal ornement.
Telle était son œuvre : œuvre d'évangélisation par la parole et par l'exemple.
Or, que lut-il advenu si, dès le début, Jésus avait déclaré, en termes clairs et manifestes, qu'il était le Messie? Non seulement il eût soulevé contre lui les préjugés de la foule, comme cela a été montré plus haut; mais immédiatement, tout le Sanhédrin, composé, en majeure partie, d'hommes vicieux et indignes, l'eiit fait arrêter pour lui ôter la vie et entraver ainsi l'exécution du plan providentiel. Nous avons révélé, dans un récent ouvrage \, ce qu'était la valeur morale des hommes qui composaient le Sanhédrin, au temps de Jésus. Nous avons fait sortir ces hommes des recoins de l'histoire, où ils se cachaient depuis des siè clés, pour les produire tels qu'ils étaient, c'est- à-dire prêtres dégénérés et intrigants, scribes infatués d'euxmêmes , sadducéens corrompus , contents de jouir des biens de cette vie, et ne se souciant ni de l'âme, ni de Dieu, ni do la résurrection. Le Talmud luimême, qui, d'ordinaire, ne tarit point en éloges sur les gens de notre nation, prenant à partie les grands prêtres, principaux chefs du Sanhédrin, au temps de Jésus, n'a pu s'empêcher de les stigmatiser : « Quel
* Valeur de V Assemblée qui pronon<;a la peine de mort contre Jésus-Christ. Paris, librairie Lecoffre, .T édit. 1881.
fléau, s'écrie- t-il, que la famille de Simon Boëlltus; malheur à leuis lances! Quel fléau que la famille d'Anne; mallieur à leurs sifflemeids de vipèrel Quel fléau que la famille de Canthère ; malheur à leurs plumes! Quel fléau que la famille d'Ismaél hen Phabi; malheur à leurs poings ! Us sont grands ^yrétres eux-mêmes, leurs fils sont tréso^ners, leurs gendres commandanls, et leurs serviteurs frappent le peuple de leurs bâtons M Et le Talmucl continue : Le par vis du sanctuaire poussa quatre cris; d'abord: Sortes d'ici, descendants d'Eli, vous souillez le temple deVÈternell Puis : Sortez d'ici, Issachar de Kcfar Barka'l, qui ne respectez que vous-même et profane:^ les victimes consacrées au ciel ! Un troisième cri retentit du parvis ; Élargissez -vous, portes du sanctuaire, laissez enl)'er Ismaèl ben Phabi, le disciple des capricieux, pour qu'd reniplisse les fonctions du pontificat ! On entendu enco/'e uncri du pai'vis : Elargissez-vous, o portes, laissez entrer Ananie ben Nébedaï, le disciple des gourmands, pour qu'il se gorge des victimes'.
Devant de pareilles mœurs, avouées par les recueils les moins suspects de notre nation, peut- on hésiter à conclure que si Jésus avait, dès le début de son ministère, publié hautement et publiquement qu'il fut le
' Talmud, traité Pesacliim ou de la fcte de Pdque, fol. 57, verso. 2 Ibid., traités Kerithouth ou des péchés qui ferment Ventrée de la vie à venir, fol. 28, verso ; et Pesachim, fol. 57, verso.
Messie, immédiatement tous ces hommes, qui V épiaient pour le surprendre dans ses paroles "^y l'eussent déclaré criminel et digne de mort. Dès lors, le ministère de Jésus se trouvait traversé; Toeuvre d'évangélisation qu'il venait accomplir restait imparfaite.
La prudence de Jésus obvia à ce danger.
En ne se révélant, dans le début, devant les foules, que par la grande voix des miracles et Tan nonce de la venue du royaume de Dieu, et, en n'émettant qu'en particulier, et par degrés, les affirmations nettes et catégoriques, il déjoua toutes les embûches du Sanhé drin. En même temps que cette manière de procéder était appropriée à l'état des âmes, et provoquait suftisamment leur attention, leurs réflexions et leur élan, d'autre part, elle ne fnirnissait aucun prétexte à ses ennemis. Ce n'est pas que ceux-ci ne comprissent parfaitement que Jésus se présentait comme Messie; mais les miracles et les circonlocutions dont il se servait ne pouvaient suftire à constituer un vrai corps de délit. Ce qu'ils cherchaient à surprendre, c'étaient des paroles claires et directes, quelque affirmation capable de présenter un réel sujet d'accusation ; mais ces paroles, ces affirmations, Jésus les prononçait loin d'eux. En sorte que cette manière d'agir renouvelait merveilleusement, par rapport à sa personne, ce qu'avait été autrefois le voile sur le front de Moïse, lorsque, à la
1 Luc, XX, 20; vi, 7; xiv, 1 ; Marr, m, 2,
descente de riloreb, le législateur des Hébi'eux le plaça devant sou visage, sur la demande de tuut Israël. Le voile tempérait l'éclat des rayons. Mais le voile n'était pas si épais qu'il ne laissât transpercer des lueurs. Do là les soupçons des pharisiens, leurs instances auprès de Jésus pour l'obliger à se découvrir, à se déclarer d'une manière catégorique. Jusqu'à quaiid^ lui criaient-ils, en faisant cercle autour de lui, liendrcs-vous nobx chue en suspens'? Si vous éles le Messie, diies-le ouvertemeni^. Jésus leur répondait : Je vous parle, et vous ne )ne croyez- pas; pou)- tant les œuvres que f ai acconiplies au nom de mon Père rendent Uhnoifjnafje dem oi^... Mon Père etntoi nous ne sommes qu'un 'K C'était leur dire : Mes actions sont encore plus claires que des paroles ; je dis ce que je suis, mais je le dis par des miracles. Une telle preuve, en effet, n'était pas sujette à équivoque. Ils demandent où est le Christ, s'écrie Pascal.... Les miracles le montrent et sont comme un éclair. Mais les éclairs étaient insuffisants pour constituer un corps de délit. De là le dépit des pharisiens et des scribes. Ils s'en allaient, la rage au cœur, désappointés de n'avoir pu surprendre Jésus; ou bien encore, ils ramassaient des pierres pour le lapider; mais le Fils de riionnno leur échappait.
1 Joan., X, Z-i,
2 Iliid., 25.
a n.id., 31.
Le lendemain, ils revenaient à la charge. Et Jésus de leur répondre : Scrutez les Ecritures ; ce sont elles qui rendent: témoignage de moi. Car si vous croyiez à Moïse, vous croiriez sans doute à moi aussi., car c'est de moi quit a écrit. Mais si vous ne croyez point à ses écrits, comment croiriez-vous à mes jjarotcs'^2 Encore une fois, les ennemis de Jésus étaient déboutés.
Cependant les membres du vSanhédrin n'étaient pas seuls à s'efforcer d'arracher le voile de dessus le front de Jésus. Satan, débouté, lui aussi, dans le désert de la Tentation , avait deviné le plan divin et s'était promis de le traverser. L'Evangile Tindique clairement, en ces paroles : Les démons sortaient pa)' V ordre de Jésus du corps des possédés, criant et disant : Vous êtes le Messie, le Fils de Bien. Mais il les menaçait, et les enipêclMit de dire qu'il était le Messie-. Et encore : Jésus chassa plusieurs démons; mais il ne leur permettait pas de parler, parce qu'ils savaient qui il était ^.
11 ressort de ces textes que la tactique de Satan était celle-ci :
Comme il avait compris que Jésus, dans l'intérêt des âmes et dans l'intérêt de son œuvre, procédait, pour se faire reconnaître, d'une manière progressive
1 Ibid., V, 39, 4G, 47. Voy. encore vni, 23, 20-27; 56, 59.
* Luc, ]v, 41.
3 Marc, I, 34. Voy. encore ni, 12.
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et réservée, Satan, afin de traverser ce plan, criait à tiio-tètc, [)ai' la bouche des possédés : Vous ê/es le Messie. ..Jesais quivous êles; vous êtes le Saint de Dieu ^ !
Mais Jésus étouffait ces clameurs, leur commandant avec autorité.
M. Havet se trouve maintenant renseigné sur les défenses faites aux démons. Il peut apprécier que, loin d'être inconciliables avec les affirmations de Jésus, pai" rapport à lui-même, ces défenses ont eu pour fin de faire disparaître les obstacles dressés contre les affirmations, et, partant, de les faire mieux accoptei\ — Encore un peu de patience, et le membre de l'Institut (le France connaîtra les motifs des mêmes défenses, qui furent faites également aux apôtres.
Pendant ce temps, l'oeuvre d'évangélisatioa marchait. Le Sanhédrin, aux aguets, eut certainement connaissance des affirmations catégoriques de Jésus, lorsqu'elles eurent lieu. La Samaritaine avait entraîné toute la ville de Sicheni à reconnaître le Messie, qui s'était nommé à elle, au puits de Jacob ; l'aveugle-né, guéri, publiait partout le Messie, son bienfaiteur. Mais comme ces affirmations n'étaient connues du Sanhédrin (|ue })ar ouï- dire et que, d'autre part, les amis de Jésus avaient été seuls à les entendre, il s'ensuivait qu'elles ne pouvaient servir de prétexte à une arrestation L'égale, Et, d'ailleurs, les scribes et les pha-
1 Marc, 1,^3-23: Luc, iv. 33-35.
risiens conservaient toujours l'espoir d'obtenir mieux, et attendaient le moment propice.
Après trois ans de cette manière d'agir, se leva enfin le jour des Rameaux.
Nous avons déjà dit l'élan du peuple, l'agitation des palmes et les cris d'enthousiasme qui saluèrent Jésus do son vrai titre. Ce fut alors que les pharisiens, furieux et mal à l'aise, inter])ellèrent Jésus, sur le parcours du triomphe, lui criant avec aigreur : Maître, faites donc taire vos disciples. On sait la réponse : Si ceuxci se iaisaieût, les pierres elles-mêmes crieraient'^ . C'était leur faire connaître à eux-mêmes, sur un ton de triomphe, ce qu'était l'Honnne acclamé!
Et, comme les pharisiens insistaient à cause des bonds de joie et des cris des enfants, qui leur étaient plus particulièrement désagréables : Entendez -vous ce qu''ils disent? — Oui, leur répondit Jésus; mais n^avez-vous jamais lu cette parole: « Vous avez tiré la louange la plus par faite de la bouche des petits enfants^. » — Pauvres enfants! aujourdliui, en France, on s'efforce d'étouffer leurs cris et leur amour, comme on le tentait autrefois dans les rues de Jérusalem !
Puisque l'œuvre d'évangélisalion touchait à son terme, Jésus pouvait, en face du Sanhédrin, commencer à soulever le voih;. Aus^i voyons-n ais qu'à partir du jour des Rameaux jusqu'à rheurede la tiahison,
1 Luc, XIX, 39, 40.
• MatLh., XXI, ICilG.
il fait connaîti'c oncoro plus ouvertement qui il est. Durant les quatre jours qu'il passa alors à Jérusalem', on le vit chaque matin se rendre régulièrement au Temple. Là, dans des discours publics, entouré d'une foule immense, on l'entendit affirmer nettement sa mission de Libérateur, et la nécessité de croire en sa Personne pour être sauvé. La seule précaution qu'il prit, ce fut de ne rien dire et de ne rien faire qui pût fournir à ses ennemis un sujet do Laccuser et de le rendre criminel auprès du gouverneur romain^.
Le lundi saint, marquant d'avance de quelle manière il devait mourir, il dit à la foule : Quand f aurai été êlevê de la terre, f attirerai ioul à moi. Le peuple lui répondit : Nous aidons appris ^xtr la loi que le Messie deineure éte}'nellement ; comment donc ditesvous qu'il faut que le Fils de riiornme soit èlevê'l Qui est ce fds de riiorame ? Jésus leur dit donc : Pour un peu de temps encore la lumière est avec vous. Marchez pendant que vous avez la lumière, afin que les ténèbres ne vous surprenneid pa'<. Pendant que vous avez la lumière, O'oi/ez en la lumière, afin que vous soi/cz des enfants de lumière'^,,
1 A partir du jour de son entrée Iriouiphale à Jérusalem, Jésus ne j)assa plus la nuit dans l'intérieur de la ville; il évitait les embûches des sanhédrites, qui n'auraient pas osé mettre la main sur lui tandis qu'ils le voyaient entouré d'une Ibule de peuple qui l'aimait. Il retournait donc chaque soir à Bélhanie ou dans les environs de Jérusalem.
2 Ce fut dans l'intervalle de ces quatre jours que les ]iharisiens, pour surprendre de nouveau Jésus, lui proposèrent l.i question du tribut û César, (Math., xxii , Marc, xii ; Luc, xx.)
3 Joan., xii, 32-3').
Ce jour-là encore, il ne fît pas seulement entendre, mais il cria ces autres paroles (c'est la remarque de l'Evangéliste), Jésus aiUem claniavif : a Moi, la lumière, je suis venu dans le monde, afin que quiconque croil en moi, ne soil point dans les iênèbres. Celui qui me méprise et ne garde pas mes paroles, a qui le juge. La parole que j^ ai annoncée sera elle-même son juge au dernier jour : parce que je n^ai point parlé de moi-même, mais mon Père qui m'' a envoyé, lui-même m^a prescrit ce que je dois dire^.
Le mardi saint, il reprocha aux pharisiens leur obstination à ne pas croire, en leur développant la parabole « des invités au festin des noces, » et celle « des vignerons liomicides. )) Les pharisiens comprirent très bien que c'étaient eux-mêmes qui se trouvaient visés par ces comparaisons ; car, lorsque Jésus termina par ces paroles : Le maître de la vigne viendra, il perdra ces vignerons et donnera sa vigne à d''autres, ils s'écrièrent tous : A Dieu ne plaise! Mais Jésus, les regardant, précisa la prédiction : LJji vérité, je vous le dis, le royaume de Dieu vous sera été, et sera donné à un peuple qui en produira les fruits ^.
Ce fut après cette prédication, et le soir du même jour, que Jésus, en présence d'un grand nombre de pharisiens, de scribes et d'anciens, laissa tomber sur eux et sur Jérusalem ce sang-lot d'ineffable amour :
1 Joan., XII, 45-59.
2 Math., XXI, XXII.
Jèrusdh'iji^ Jèjuisalem, loi qui lues les Ih'ophètes et lapides ceux qui le sont ei'voyês, combien de fois (li-je couht rassemble)' les enfants comme une poule rassemble ses petits sous ses ailes; et la }he l'as pas voulu! Le temps approclie oh votre demeure sera déso'te. Car je vous le dis, vous ne me verre:: plus désormais, jusquà ce que vous disiez : Béni soit Celui qui vient aie nom du Seigneur ^ !
Le me7'credi saint, la fui du premier avènement appiochant do plus en plus, Jésus, pour établii- que le second avènement aurait aussi son jour, annonça et décrivit d'avance de quelle manière il se produira : Quand le Fils de V homme viendra dans sa majesté^ accompagné de tous ses anges, il s'assiéra sur le trône de sa gloire. Alors toutes les nations étant assemblées devant lui, il séparera les uns d'avec les autres, comme le pasteur sépare les brebis d'avec les boucs ; il placera les brebis à sa droite et les boucs à sa gaucJie. Puis le Roi de gloire dii'^a à ceux qui seront à sa droite : Venez, les bénis de mon Père ; possédez le royaume qui vous est préparé depuisle conDuencemenl du monde... Il dira ensuite à ceux qui sei'ont à sa gaucJie : Retirez-vous de moi, maudits; allez au feu éternel qui a été préparé au démon, et à ses anges 2 /
A entendre de si solennels avertissements, le doute