‹ Le Christianisme et ses origines (volume 2)Chapitre 15 sur 43 · Stcsichorique graves Caviœnœ, dans Horace · texte numérisé non relu

Stcsichorique graves Caviœnœ, dans Horace

Mais sur cette terre même de l'Italie grecque où Pyihagore avait remué les peuples, un autre Ionien vint s'établir et y acheva sa longue vie : c'était un très-grand esprit, Xénophane de Colophon. Des débris du poëme qui renfermait sa doctrinj sont arrivés jusqu'à nous, avec des fragments d'autres poésies. Xénophane n'est pas un inspiré ni un prophète : des vers de lui expriment le doute élevé d'un esprit supérieur. Sa théologie n'a rien de vulgaire. Ses vers proclamaient un dieu suprême, à part de tous les autres, qui ne ressemble à ï homme ni par le corps ni par V esprit. Ce dieu meut toutes choses, sans travail, par la seule forée de sa pensée. Il en mesurait la grandeur à celle de la nature même, dont il se figurait que ce dieu était Yunité. Il démontrait en forme, à ce qu'on nous dit, qu'il ne saurait y avoir plusieurs dieux suprêmes. Nous avons des vers où il prend en pitié les hommes, de se figurer des dieux qui vont et viennent, des dieux engendrés. Il disait que, si les bœufs et les chevaux savaient peindre, ils feraient des dieux qui auraient figure de bœufs ou de chevaux. Xénophane enseignait encore hardiment à l'humanité qu'elle ne doit rien qu'à elle-même et non aux dieux : « Ce ne sont pas les dieux qui au commencement ont instruit l'homme; ce sont ses recherches qui ont tout amélioré avec le temps. » Première expression nette et fière de ce que nous appelons la loi du progrès. Xénophane enfin osait nier la divination, celle de toutes les illusions religieuses qui intéressait le plus les hommes et les tenait le plus fortement. Tout cela dépasse, et le paganisme, et le Christianisme même; mais tout cela

a été accueilli avidement par les chrétiens contre la religion qu'ils combattaient, et a contribué ainsi à la révolution chrétienne.

Le poëte penseur s'élevait avec force contre la vieille poésie, pleine des croyances naïves d'autrefois. Il se moquait des dieux d'Homère et d'Hésiode, menteurs, voleurs, adultères. Il parlait déjà à peu près comme parle Polyeucte dans Corneille :

Des crimes les plus noirs vous souillez tous vos dieux;

Vous n'en punissez point qui n'ait son maître aux cieux.

La prostitution, l'adultère, l'inceste,

Le vol, l'assassinat, et tout ce qu'on déteste,

C'est l'exemple qu'à suivre offrent vos immortels.

Tel était le progrès du temps et de la réflexion, qu'au lieu d'être frappé de ce qu'il y a déjà d'élevé dans Homère, on ne l'était plus que de ce qui y était demeuré de grossier et d'enfantin. Voilà donc pour nous le premier éveil de la critique en matière de religion. C'est l'occasion de considérer comment se forme et se constitue pour ainsi dire l'erreur religieuse. L'esprit humain est naturellement droit et ne se porte pas de lui-même vers le faux, même dans les temps de simplicité et d'ignorance. On l'a vu déjà, les fables ne sont à l'origine que de vives figures ; les premiers qui ont parlé des luttes de Zeus avec son père ou de ses amours avec les déesses, n'étaient pas plus trompés qu'ils n'étaient scandalisés. On ne peut trop répéter ce qu'a si bien dit M. Louis Ménard : « On ne s'offensait pas plus des mille hymens de Zeus ou d'Aphrodite, qu'on ne

songe aujourd'hui à trouver que l'oxygène est débauché parce qu'il s'unit à tous les corps. j> Mais la poésie a fait de ces imaginations des fictions; les vers et les chants, les œuvres d'art, le culte public lui-même, les ont fixées et dénaturées tout à la fois; elles sont devenues mensonges à mesure qu'elles devenaient plus sacrées. Aphrodite ramenant Hélène dans les bras de Paris, en dépit de ses remords et de ses plaintes, n'est qu'une juste et belle image; mais du moment que les conteurs ont mis en scène Aphrodite et qu'ils l'ont jetée au milieu de leurs récits, ils la montreront qui reçoit une blessure dans la bagarre et s'en va pleurant comme un enfant, et voilà l'idée divine indécemment profanée. Un vieux livre hébreu, antérieur au livre biblique qui nous y renvoie, décrivait une grande bataille livrée par Josué ou Jésus aux Amorrhéens, et disait en style poétique : Le soleil s'arrêta dans le eiel jusqu'à ce qu'il les eût tous exterminés; et cela ne voulait dire autre chose que ce qui s'exprimerait ainsi en style ordinaire : Il les poursuivit et les tua tout le jour et tant qu'il resta quelque lumière. Et cela dura tant qu'il semblait que le jour se fùtallongé. Puis il arriva que cette poésie fut prise à la lettre, et qu'on vint à dire et à croire que le soleil s'était arrêté réellement dans le ciel à l'ordre de Josué. C'est ce miracle qui donne tant d'embarras aux théologiens depuis trois cents ans, et voilà la loi de toutes les mythologies*. Xénophane semble être aussi le premier qui ait pro-

1. Il est dit dans un Hymne de Callimaque que quand Arlémis danse avec ses Nymphes, le soleil ne peut se détourner de ce spec-

testé contre ce culte du corps dont les fêtes se célébraient dans les jeux gymniques, et qui ait mis au-dessus le culte de l'esprit : il nous reste de lui un fragment poétique sur ce thème. Tous les raisonneurs protestèrent après lui ; et, après les penseurs, le Christianisme: cela aboutit mèmeà un mépris fâcheux du corps, de la force et de la santé. Sans aller jusqu'à cet excès, un verset du Nouveau Testament est un écho de la pensée des moralistes : « Que ton exercice ait pour objet la piété; car l'exercice du corps sert à peu de chose, mais la piété est utile à tout. » C'est bien au fond la même antithèse que dans Xénophane.

Un autre fragment témoigne d'ailleurs que Xénophane acceptait le sentiment religieux, et ne prétendait qu'à l'épurer. Ce sont des vers où le sage, déjà vieux, a peint ce qu'on pourrait appeler le dessert d'un repas de fête. Nous sommes au moment où il n'y a plus soi la table que le vin, le miel, les gâteaux et le fromage; le poëte alors continue :

a Avant tout, la Divinité. Les sages doivent lui adresser d'abord des paroles pieuses et de religieuses prières. Ils demanderont, en faisant des libations, qu'il leur soit donné de se comporter raisonnablement, car cela

vaut mieux qu'une débauche insolente Quant aux

hommes, il faut louer celui qui, après boire, sait tirer de bonnes choses de sa mémoire et de son inspiration ; qui ne raconte pas les batailles des Titans ou des géants, ni

tacle ; il arrête son char pour le contempler; le jour s'allonge, et le bœuf, qui a labouré trop longtemps, rentre épuisé de fatitrue à l'utable.

les luttes des Centaures, vaines fictions de ceux d'avant nous, ni tous ces combats, amusements d'un loisir frivole, mais qui enseigne à avoir toujours de bons sentiments sur les dieux...» Des repas comme celui-là étaient des agapes philosophiques.

Le nom de Xénophane est donc vraiment grand dans l'histoire de la pensée. Voilà à quelle sagesse ferme, libre, sereine, pleine à la fois d'autorité et de grâce, la raison des Grecs s'élevait déjà au sixième siècle avant notre ère.

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