SOC P. A TE
11 y a un point dominant et parfaitement clair dans la philosophie de Socrate, par lequel on peut juger de ceux qui restent obscurs : c'est qu'il fait continuellement appel à la raison, et qu'il soumet tout à son contrôle. Il est clair dès lors qu'il n'est pas et ne peut pas être le partisan des virilité traditions, ni celui des oligarchies et des castes. Essenùellement novateur, et comme nous dirions, révolutionnaire à l'égard des croyances religieuses, il a tout ébranlé en les ébran-r lant. S'il fut victime de la révolution qui restaura à Athènes la démocratie, c'est que, sous ce nom, avec des principes permanents et éternels auxquels l'esprit socratique ne pouvait être contraire, cette révolution consacrait aussi des souvenirs, des préjugés, des abus qui redoutaient le raisonnement et la critique, et qui ont reconnu dans Socrate un ennemi. Loin qu'il soit l'homme du passé, c'est le passé qui s'élève à ce moment contre lui et qui le tue.
On sait que c'est à peine si la mort même de Socrate lui a fait trouver grâce devant Rousseau : « Si cette facile mort, dit-il, n'eût honoré sa vie... » Il en parle bien à son aise. Quelques années plus tard, les spectacles de la Terreur allaient nous apprendre à juger ces choses moins légèrement. Il n'y a que la nature qui puisse avoir quelquefois des morts faciles ; le calice
tout le reste, et il accuse de ce qui lui fait peine Voltaire et le librepenser. Étrange méprise, puisque le libre-penser était la consolation et le remède de cette défaillance, et allait produire la Révolution. Cette méprise est celle d'Aristophane. lise mêlait aussi d'autres sentiments, et de moins bons, dans les attaques de la comédie contre la philosophie ; mais celui-là ne doit pas être méconnu.
versé par les hommes est inévitablement amer. C'est dans ce même morceau que Jean-Jacques a placé In phrase célèbre : « Si la vie et la mort de Socrate sont d'un sage, la vie et la mort de Jésus sont d'un dieu. » La pure logique n'aurait aucun compte à tenir de cette phrase; car la vie d'un dieu, la mort d'un dieu, sont des expressions vides de sens; et si on veut leur en donner un, on trouvera que la vie et la mort d'un dieu seraient nécessairementsans intérêt et sans mérite, puisqu'elles seraient sanseffort etsanspéril. S'il y a quelque part, suivant l'expression de Jean-Jacques, une mort facile, c'est bien celle après Inquelle on doit ressusciter le troisième jour. Il ne faut donc pas prendre à la lettre la phrase de Rousseau; elle n'est vraiment qu'une façon oratoire d'exprimer que la vie et la mortde Jésus sont, dans les Évangiles, encore plus élevées, plus pures et plus saintes que la vie et la mort de Socrate. Ainsi réduite, elle a de la vérité, et ce n'est pas la critique historique qui peut être embarrassée de le reconnaître, car tous les principes de cette critique veulent en effet qu'il en soit ainsi.
La première raison pour cela, et la plus forte, c'est que Socrate est une personne réelle, et que Jésus est un personnage idéal. Nous connaissons Socrate par Xénophon et Platon, qui l'ont connu; ils écrivent sur lui dans Athènes, pour les Athéniens, au milieu desquels s'est passée sa vie, et ils écrivent au tende nain de sa mort. On verra au contraire que ceux qui nous ont parlé de Jésus ne le connaissaient pas, et s'adressaient à des hommes qui le connaissaient encore moins;
qu'ils ont écrit à plus d'un demi-siècle de distance, dans des pays qui n'étaient pas le sien, en une langue qui n'est pas la sienne. Ils n'ont écrit qu'une légende : Jésus est un personnage historique qui n'a uns d'histoire. J'ai déjà développé ailleurs cette idée, et je prie qu'on me permette de me répéter : « Socrateest, comme on dit, percé à jour. Nous connaissons sa figure et son nez retroussé. Nous n'ignorons ni sa femme Xanthippe, ni l'humeur de Xanthippe. Nous le suivons à Yagora, aux gymnases, à table, au lit; nous assistons à ses amusements avec ses amis, ou à ses disputes avec ses adversaires ; nous l'accompagnons dans l'atelier d'un peintre, dans la boutique d'un marchand, ou chez la belle Théodote qui pose pour un portrait. Nous l'entendons, pour ainsi dire, toutes les fois qu'il parle et aussi longtemps qu'il parle. Celui qu'on entend causer, celui qu'on voit rire, ne sera jamais un dieu. Je ne s Jésus a jamais ri ou causé, car c'était un homme de l'Orient; mais ses biographies ne nous le diraient pas, ou plutôt il n'a pas de biographie. On ne nous parle pas de son visage; son âge même n'est pas indiqué. Il n'était pas marié sans doute, il a été de ceux qui se font eunuques pour le royaume des cicux ; mais on n'a pas seulement pris la peine de nous le marquer en termes exprès. On ne nous dit rien de ses habitudes et du détail de sa vie. On ne nous raconte de lui que des apparitions, on ne recueille de sa bouche que des oracles. Tout le reste demeure dans l'ombre ; or, l'ombre et le mystère, c'est précisément ce qui est divin. Si on aperçoit quelque chose de ses passions ou de ses
préjugés, c'est autant que ses disciples les partagent et les sanctifient; on n'entrevoit rien de ses faiblesses. En un mot, ceux qui nous racontent Socrate sont des témoins; ceux qui nous parlent de Jésus ne le connaissent pas, ils l'imaginent i. »
Mais outre que Jésusn'est qu'un idéal, de plus l'idéal de son temps était autre que celui de Socrate et de ses disciples, et se ressentait du travail qui s'était fait pendant plusieurs siècles, sous l'influence des événements et sous celle de la philosophie même de Socrate, dans la conscience de l'humanité.
Dans l'âge de Socrate, la morale est une science, et une science nouvelle ; elle est comme la découverte des intelligences les plus savantes et les plus hautes; elle suppose une finesse de raisonnement et une richesse d'observation dont tous ne sont pas capables. De là le caractère aristocratique qu'on a justement relevé dans l'enseignement du sage d'Athènes ; il s'adresse à des hommes de loisir, et c'est pourquoi il se perd souveni dans les difficultés et dans les subtilités, il s'amuse à parler des choses de l'art et aussi des choses de l'amour , car ceux avec qui le maître cause sont gens qui peuvent faire tout à leur aise le tour de l'homme ou de la nature 2.
1. Je ne veut pas dire que même dans la biographie de Socrate certaines circonstances ne [ ni enl ùl e révoquées en do ( . Ainsi on contestait qu'il eûl fait les campagnes que Platon lui fait faire; ainsi encore Isocrate niait queSocrate eût eu Alcibiade pour disciple ; mais il avait ses raisons pour n'en pas convenir, et on ne peut s'arrêter à ses paroles.
2. Tout ce qui lient à l'esprit est si complexe, qu'au moment même où j'écris ce qji'on vient de lire, cl qui est vrai certainement, je
Ces deux dispositions, la passion de l'argumentation et les goûts d'artiste, sont des traits également saillants de l'esprit athénien. Le premier ne se reconnaît pas seulement dans les discussions interminables des sophistes, ni dans la logique déliée des parleurs publics; il se trahit même au théâtre dans les raisonnements subtils que les personnages échangent entre eux sans craindre d'ennuyer leur public, et au contraire assurés évidemment qu'ils lui plaisent. La vérité est pour l'Athénien un Protée, qui se dérobe sous les prestiges de la dialectique, et dont l'oracle doit être surpris à force de patience et de souplesse. Pour ce qui est de l'idolâtrie de la beauté, elle est partout dans les mœurs d'Athènes comme dans ses arts; mais voici un exemple, moins rebattu que celui de Phryné à l'Aréopage, et qui n'est peut-être pas moins frappant. Dans un spectacle public (ou chorégie) donné par Nicias, il produisit un de ses esclaves, tout jeune et parfaitement beau, sous le costume de Dionysos. Le peuple fut charmé à cette vue, et fit entendre des applaudissements prolongés. Alors Nicias se levant dit qu'il croirait commettre une impiété s'il retenait dans la servitude cette figure sous laquelle on avait s:«lué le dieu, et il affranchit l'esclave \
m'avise qu'il est vrai aussi que c'élait une originalité de Socrate de substituer à la rhétorique brillante et apprêtée des sophistes beaux parleurs un langage familier, et même trivial, qui empruntait volontiers ses images aux détails grossiers delà vie ordinaire. Il parlait donc aussi pour le peuple, mais pour un peuple de citoyens, celui d'Euripide et d'Aristophane.
1. Il faut citer encore ce qu'on raconte de Philippe de Crotone : « C'était le plus beau des Grecs de son temps. Pour sa beauté, il recul de ceux d'Egesle des honneurs comme il n'en fut rendu à aucun
Ces applaudissements partaient surtout, je me l'imagine, des rangs de la jeunesse qui figure dans les Dialogues de Platon, partageant son temps entre fogora, la palestre et le théâtre, et toute à la vie dite libén foule même des spectateurs se composait presque entièrement d'hommes pour qui le travail était cn< de beaux loisirs. Socrate prêchait pour une élite qui aspirait à la perfection de l'esprit et à celle du corps ; car les statues parmi lesquelles ces Athéniens se promènent ne sont, pour ainsi dire, que des échantillons choisis dans la foule. Les deux principaux défauts que nous reprochons aux dialogues socratiques, la sophistique d'une part, et de l'autre ce que nos pères auraient appelé galanterie, c'est-à-dire une trop grande complaisance pour toutes les délicatesses des sens, ces deux faibles viennent également de ce que cette sagesse était une sagesse élégante et distinguée; les gens d'en bas r:e connaissent pas ces raffinements. Mais à ^époque du Christianisme, la morale, d'étage en étage, était ci due jusqu'aux gens d'en bas, et en s'élargissant ainsi, elle s'était simplifiée et purifiée. Il y avait toujours des argumentations dans les écoles, ou des curiosités païennes dans les belles conversations; mais la prédication morale proprement dite s'était dégagée des unes et des autres, et ne s'adressait guère qu'aux sentimenr les plus universels, qui sont aussi les plus sévères. Voilà encore ce qui fait que les discours de Sociale ne pas si saints que ceux qu'on prête à Jésus ; mais ceux
autre. Ils consacrèrent uneeluipelle sur son tombeau, et ils le conjurent par des sacrifiées. »
qu'on prèle à Jésus n'e pouvaient venir qu'à la suite de ceux de Socrate.
La différence enl e le Nouveau Testament et ['Ancien tient à deux choses, d'abord au progrès du temps, puis à l'influence de l'esprit grec sur les Juifs eux-mêmes. Pour tout dire en un mot, l'ensemble des sentiments qu'on appelle spiritualité est une chose grecque d'origine. En effet, pour venir à ces sentiments, il a fallu que la philosophie eût enseigné à distinguer les intérêts de l'àme de ceux du corps, et à concevoir la pure idée murale comme le vrai bien et la (in suprême. C'est ce qu'elle a appris d'abord à quelques penseurs, à travers lesquelscela est descendu avec le temps ju qu'à la foule. Socrate et. les socratiques ont lentement et laborieusement creusé les fondements; le Christianisme a posé sa croix et inscrit son nom sur leur ouvi
Cependant Socrate est Grec, et l'Évangile est juif en grande partie. Malgré les influences helléniques, le génie de la Judée éclate d'abord dans la première prédication chrétienne. Or il semble que ce génie est plus saint, comme celui de la Grèce est plus sage. Néanmoins la supériorité morale est en plus d'un point du côté des Grecs. Leur vertu agit et produit davantage, elle sait faire passer l'idée dans les choses, elle rend les hommes plus grands, plus heureux, plus libres; elle fait mieux les affaires de ceux qu'elle inspire ; elle est la vertu des forts. Ce n'est pas le judaïsme pur, c'est l'hellénisme judaïsant qui doit un jour transformer le monde. La vertu juive consistait surtout dans la patience et l'abnégation ; c'était celle des vaincus et
des opprimés. Elle n'était donc pas la meilleure, mais elle était la plus touchante; par cela même qu'elle éiait moins pratique et moins positive, elle donnait plus à l'imagination qui crée le divin. La multitude s'attache mieux encore à ceux qui la consolent qu'à ceux qui la servent, parce qu'on ne peut la servir que bien imparfaitement, tandis qu'on la console par l'imagination, qui est sans limites. C'est l'imagination qui fait les saints; c'est elle qui parle dans Jean-Jacques comme dans l'Évangile, et qui met Marthe au-dessous de Marie, ou Socrate plus bas que Jésus.
Cependant ce ne sont pas des antichrétiens et des incrédules qui les premiers ont associé ces deux noms; ce sont les penseurs grecs qui ont embrassé la foi nouvellement préchée, et qui s'apercevaient bien que ce qui s'appelait Christianisme datait de plus loin que les Chrétiens. Un Père de l'Église, Justin de Néapolis ou Naplouse, s'exprimait ainsi dans sa célèbre Défense : « Il nous a été enseigné que le Christ est le premier-né de Dieu, et j'ai déjà montré qu'il est le Verbe, qui a été communiqué à toute race d'hommes; et ceux qui ont vécu suivant ce Verbe sont des Chrétiens, quand même ils ont passé pour athées, comme, chez les Grecs, Socrate, Heraclite et ceux qui leur ressemblent, et chez les Barbares, Abraham, etc. »
Il avait dit en effet, au commencement de son discours : « Comme Socrate s'efforçait de détourner les hommes des démons, les démons à leur tour firent si bien, au moyen des hommes qui se plaisent clans le mal, qu'ils le firent tuer comme athée et comme im-
[tic... et ils font Ja même chose aujourd'hui. Car ces vérités n'ont pas été révélées seulement aux Grecs par Socrate inspiré du Verbe, mais aussi aux Barbares par le Verbe lui-même métamorphosé en homme et appelé le Christ Jésus. » Socrate parait ici comme un précurseur du Christ; et en effet, quand Justin lisait ces paroles que Platon met dans la bouche de son maître : « Je vois d'ici que vous fâchant contre moi et me rudoyant, comme les gens bien endormis qu'on réveille, vous allez me tuer à l'instigation d'Anytos, puis vous demeurerez dans votre sommeil, à moins que le dieu, 'prenant intérêt à vous, n'envoie de nouveau quelqu'un à ma place] » quand Justin, dis-je, lisait ces paroles, il rapportait sans doute en lui-môme cette espèce de prophétie à la venue du Galiléen. Socrate avait eu aussi sa passion; à tout le moins il avait été le premier des martyrs, et sa Défense ou apologie, telle que ses disciples l'ont écrite, a déjà quelque chose des discours apologétiques par lesquels protestaient les Chrétiens persécutés. Justin lui-même, l'auteur de V apologétique à Antonin, ne pouvait lire ce que je vais transcrire sans se sentir en communion avec Socrate : « Mais quelqu'un me dira peut-être : N'as-tu pas de honte, Socrate, de t'ètre attaché à une étude qui te met présentement en danger de mourir? A cela j'ai une réponse très-juste; car je dirai à celui-là, quel qu'il soit, qu'il se trompe fort de croire qu'un homme qui a quelque vertu doive considérer les chances de vie ou de mort. L'unique chose qu'il doit regarder dans toutes ses démarches, c'est si ce qu'il fait est juste ou injuste,
et si c'est l'action d'un homme de bien on d'un méchant homme... C'est une vérité constante, athéniens, que tout homme qui a choisi un poste qu'il a jugé le plus honorable, ou qui y a été placé par ses supérieurs, doit y demeurer ferme, quelque danger qui l'environne, et ne considérer ni la mort, ni ce qu'il y a de plu- terrible, mais être entièrement occupé du soin d'éviter la honte. Je commettrais donc une étrange faute, après avoir gardé fidèlement tous les postes où j'ai été mis par nos généraux, à Potidée, à Amphipolis et à Délion, et après avoir si souvent exposé ma vie, si maintenant qu'un dieu m'ordonne, du moins telle est ma pensée et ma croyance, de passer ma vie à philosopher, en m'éprouvant moi-même et en éprouvant les autres, j'allais avoir peur de la mort ou de quoi que ce soit et abandonner mon poste. Ce 'serait bien mal agir, et c'est alors qu'on pourrait justement me citer devant le tribunal comme un homme qui ne croit pas aux dieux... Si vous me disiez donc présentement : Socrate, nous n'en croirons pas Anytos, et nous allons ('acquitter, mais c'est à condition que tu t'abstiendras dorénavant de discuter comme tu fais et de philosopher, et si tu es pris à le faire, tu mourras; si vous m'acquittiez donc à ces conditions, je vous dirais : Athéniens, je vous honore et je vous aime, mais j'obéirai plutôt au dieu qu'à vous, et tant que je serai en vie et que je le pourrai, je e cesserai de philosopher et de vous éprouver et de vous reprendre à mesure que je vous rencontrerai... Maintenant donc, Athéniens, faites ce que vous demande Anytos ou ne le faites pas; acquittez-moi ou ne m'ac-
S OC RATE. va
quittez pas; mais jamais je ne me conduirai autrement, quand je devrais mourir mille fois. »
Quand on lit ce morceau dans le texte même, avec son lent et doux développement, et sa grâce qui semble laisser voir un sourire, on ne distingue pas toujours, non plus qu'ailleurs dans Platon, ce qui est dit tout de bon et ce qui n'est qu'un tour et une image ; on se demande par exemple si ce dieu auquel Socrate obéit ne serait pas simplement, son génie ; s'il n'est pas un artiste possédé de son art autant que ce que nous appelons un apôtre. Je le veux bien, en ce sens qu'il y a de l'artiste en effet dans tout apôtre et dans tout prophète ; mais il ne faut pas que la poésie de Platon nous voile la vérité sérieuse qui y est enfermée. Oui, si on veut, le dieu qui inspire Socrate, c'est son génie ; mais ce génie, Socrate le rapporte à une source plus haute que lui-même, à un dieu qui n'est pas le dieu de Delphes, mais le principe de toute raison et de toute vertu. C'est précisément en Socrate, par la puissance contagieuse de sa parole, par les ressentiments même qu'il a soulevés, et par la mort qu'il a subie, que la philosophie a eu pour la première fois la pleine conscience de sa grandeur, et pour ainsi dire de sa sainteté. Ce sentiment est encore si nouveau, qu'au lieu de s'imposer aux esprits, il s'insinue en quelque sorte, et ne se produit que comme étonné de lui-même. Plus tard les révélateurs seront plus hardis et plus francs. L'inspiration exigera des hommes ce qu'elle n'avait fait d'abord que solliciter. Elle ne dira plus : Ppenez garde s'il n'y aurait pas quelque chose de divin en moi ; elle dira : Je suis de Dieu.
Mais après tout, quand Pierre et ses compagnons, dans le livre des Actes, étant traduits devant le Conseil des Juifs, qui leur enjoint de se taire, répondent par ces mots : « Il faut obéir à Dieu plutôt qu'aux hommes », les paroles que l'écrivain leur prête sont les paroles même de Socrate, répétées sur un ton plus décidé ; et c'est Socrate qui le premier avait proclamé ce devoir nouveau, dont personne ne s'était préoccupé avant lui, le devoir de dire la vérité, jusqu'à mourir, s'il le faut, pour l'avoir dite.
Xénôphon, dans son roman sur la vie de Cyrus, a rendu un hommage imprévu et très-touchant à la mémoire de son maître. Il nous montre, en Arménie, un père qui a fait tuer un sage, dont la conversation charmait son fils et l'instruisait. Il l'accusait de le corrompre; dans la vérité, il était jaloux de le voir plus aimé de ce fils que lui-même. Rien de plus transparent que cette histoire : ce fils, c'est la jeunesse d'Athènes, et ce père, c'est le gouvernement athénien ; cette accusation est celle même de Mélitos. Et voici ce que le jeune homme dit à Cyrus en lui parlant de son maître : <r C'était une àme si excellente, qu'au moment de mourir il me dit : Tigrane, si ton père me tue, ne lui en garde pas rancune, car il n'y a pas chez lui mauvaise intention, mais mauvais jugement ; et les fautes que les hommes commettent par là ne doivent pas, à mon avis, leur être imputées. » Et Cyrus dit : « Ah! que je le plains ! » Ainsi les disciples de Socrate accordent aux Athéniens leur pardon, et ne leur demandent que ce regret qui sort de la bouche de Cyrus. Cela est triste et doux tout
ensemble. C'est le même ton que dans Y Apologie platonique : une leçon donnée d'un esprit calme et paisible, avec la sagesse souriante que les Athéniens appelaient ironia. Dans un temps où l'humanité avait plus vécu, et où elle souffrait davantage, le même sentiment a été rendu dans une langue plus vive. Il se traduit par le cri de Jésus, dans le troisième évangéliste (celui-ci était Grec et nourri des lettres grecques) : « Pardonneleur, mon Père, car ils ne savent ce qu'ils font l ».
i. /gnosce Mis; omnes insaniunt, dans Scnêque, Benef., V, 17.