‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 11 sur 107 · Voir tome III, p. 3G · texte numérisé non relu

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ne pas offenser les Romains, tout en parlant de celui que les Juifs attendaient alors. Les Évangiles montrent que cette expression était entendue de tous à cette époque. Peut-être que d'autres s'en étaient servis déjà avant le temps de Jésus, Jean le Baptistès, par exemple. Nous n'avonsaucun témoignage à ce sujet ^ On a vu déjà combien le récit de la comparution de Jésus devant le sanhédrin dans le plus ancien évangile est peu vraisemblable ; la suite de ce récit n'étonne pas moins. Après que ce conseil suprême de la nation juive a prononcé la sentence de mort, voici que le lendemain matin grands-prêtres, docteurs, anciens, se transportent devant Pilatus et qu'ils lui remettent le condanmé, devenant accusateurs au lieu de juges. Pilatus d'ailleurs n'a pas l'air de faire la moindre attention aux accusations du sanhédrin, et comme le peuple qui entoure le tribunal veut obtenir, selon la coutume, à l'occasion de la Pàque, la grâce d'un prisonnier, Pilatus lui offre de mettre en liberté Jésus. Mais le peuple, « excité par les prêtres », réclame de préférence Barabbas. Pilatus alors demandant ce qu'on veut donc qu'il fasse de Jésus, tous crient qu'on le mette en croix, et le procurateur y

1. On remarquera encore que, dans le plus ancien évangile, Jésus n'appelle jamais Dieu « mon Père », ce qui serait encore une manière de se donner pour le Christ. Cette expression ne se trouve que dans des évangiles plus récents.

Jamais non plus, dans le plus ancien évangile, les Douze, en parlant à Jésus, ne lui disent « Seigneur », et jamais ils ne disent <■ le Seigneur », en parlant de lui. Pour ce dernier point, Texception unique de xi, 3, vient de ce qu'on applique en cet endroit à Jésus un texte de Zacharie, ix, 9.

souscrit. Il n'est plus question des grands-prêtres, des docteurs et des anciens.

Tout cela est fort extraordinaire, et on sent bien que les choses n'ont pu se passer ainsi. On ne comprend même pas que ces juges sacrés, après avoir condamné Jésus solennellement comme ayant blasphémé Dieu même, viennent en corps au pied du tribunal de l'officier romain, au milieu du tapage de la foule, le prier d'exécuter leur cwidamné, au risque d'être dédaigneusement éconduits par le mépris du procurateur ou par le caprice d'une populace.

On ne comprend pas mieux la conduite du procurateur que celle des membres du sanhédrin. Jésus s'avoue roi des Juifs devant le représentant de l'empereur, et celui-ci ne s'en émeut pas. Il parle comme si l'affaire ne le regardait en rien et était purement une affaire juive. Il prend même parti pour l'accusé ; il s'intéresse à sa défense; il s'obstine à vouloir le mettre en liberté, et aux cris des Juifs, qui s'y opposent, il répond : « Mais qu'est-ce qu'il a fait de mal? » comme si, aux yeux d'un procurateur romain, on pouvait faire pis que de prétendre être le Christ? Tout cela est absurde; il n'y a pas d'autre mot à employer.

Et pourtant, si on passe du plus ancien évangile à ceux qui suivent, l'absurdité va encore s'exagérant. Dans Matthieu, la femme du procurateur lui envoie un message pour le presser de ne rien faire contre ce « juste », et Pilatus, ayant encore une fois essayé de le sauver, mais ne pouvant résister aux cris du peuple, se lait apporter de l'eau et se lave les mains devant la

foule en disant : « Je suis innocent du sang de ce juste (car il l'appelle aussi comme cela) ; à vous d'en répondre. » Et tout le peuple crie : « Son sang sur nous et sur nos enfants ! » Yoilà un étrange procurateur, et il est clair que nous sommes encore là en pleine légende.

Il est facile de s'expliquer comment cette légende s'est formée. Il faut se rappeler que les Évangiles n'ont été écrits qu'après la destruction de Jérusalem et de l'État juif. Les Juifs donc étant abattus et méprisés, et Rome victorieuse et toute-puissante, ce devait être la politique des chrétiens, et même simplement leur instinct, de représenter Jésus comme ayant été la victime des Juifs, et de faire croire qu'il n'avait en rien offensé l'autorité romaine, qui au contraire lui était plutôt favorable et ne l'avait frappé que malgré elle. Aussi bien les Juifs dans les derniers temps avaient persécuté les chrétiens et s'en étaient fait détester. Ceux-ci se figuraient volontiers que ceux dont ils étaient haïs avaient également haï leur maître, et de même que les disciples de Jean le Baptistès, on l'a vu plus haut, expliquaient par le meurtre de Jean les revers d'Hérode, ils imaginèrent que la mort de Jésus était la cause des malheurs des Juifs. De là cette exclamation dans MaWneu : « Son sang sur nous et sur nos enfants ! » qui ne pouvait, au temps de Jésus, venir à la pensée de personne, mais qui prenait, après la destruction de Jérusalem, le caractère d'une sombre et terrible prophétie.

Revenons à la réalité et à l'histoire. Elle est dans ces simples mots de Tacite sur les chrétiens {A7i7î. , xv, 44) :

(( Celui qui leur a donné son nom, Christ, sous l'empire de Tibère, et par l'ordre du procurateur PontiusPilatus, avait subi le dernier supplice. Étouffée ainsi pour un temps, cette abominable superstition s'était déchaînée de nouveau S etc. » Ce sont les Romains qui ont tué Jésus, parce que ses prédications fanatisaient la foule en Galilée et même à Jérusalem, et faisaient craindre une émotion populaire. Et il est probable que les autorités juives n'eurent d'autre part à sa mort que celle de le désavouer et de le livrer aux Romains, pour n'être pas elles-mêmes compromises.

Ainsi se trouve résolue une difficulté qui de tout temps a embarrassé ceux qui lisaient les évangiles. On se demandait comment il pouvait se faire que le sanhédrin, après avoir condamné Jésus comme blasphémateur d'après la Loi, n'eût pas prononcé contre lui la peine que la Loi prononce, c'est-à-dire la lapidation [Lévit., XXIV, 16.). 11 n'y a plus de difficulté si Jésus a été frappé par l'autorité romaine, non comme transgresseur de la loi juive, mais comme un homme qui troublait l'ordre établi, et si les autorités juives n'ont fait que le livrer à la justice du procurateur.

Il est à remarquer que le récit du quatrième évangile diffère très sensiblement des trois autres en ce qui regarde la procédure contre Jésus. Dans cet évan-

1 . On voit que Tacite prend Cliristus pour un nom propre, ce qui est tout simple,. ypiGTÔ; en grec étant très peu employé comme nom commun ; c'est moins un mot grec qu'un mot hébreu grécisé ; et ce mot ne disait rien à Tesprit des Romains, qui ne savaient ce que c'était qu'un oint.

gile, le sanhédrin ne s'assemble pas et ne prononce pas de sentence. Jésus arrêté est conduit devant Anna (ou Hanan), un des grands-prêtres, beau-père du véritable grand-prêtre Caiphe, qui lui fait subir un simple interrogatoire (xvni, 19), puis l'envoie devant Caiphe. De là, sans qu'il soit dit que Caïphe sesoitoccupé de lui le moins du monde, ceux qui l'ont arrêté le conduisent devant Pilatus, de sorte que le sanhédrin n'est pas en scène un seul instant.

En citant le quatrième évangile, je ne prétends pas qu'il soit par lui-même un meilleur témoin que les trois premiers ; bien au contraire : c'est un livre beaucoup plus récent que les autres et qui n'a pas d'autorité historique. Mais l'auteur, moins naïf apparemment que les anciens évangélistes, a présenté les choses d'une manière plus raisonnable, sinon plus exacte, et peut-être aussi avait-il sous les yeux des récits d'autre origine que les nôtres et plus approchants de la vérité. La valeur du récit de Jean est pour moi principalement négative : elle nous met à l'aise pour ne pas accepter ceux des autres évangélistes, et ne pas tenir pour avéré, sur leur parole, que Jésus ait été jugé et condamné par le sanhédrin assemblé.

Le quatrième évangile n'en représente pas moins les Juifs comme acharnés contrl" Jésus, et arrachant, pour ainsi dire, sa mort à Pilatus. J'ai dit comment les chrétiens avaient été amenés à se figurer ainsi les choses. Mais un autre passage du même évangile est en contradiction avec ces idées et conforme, je crois.

CRITIQUE DES RÉCITS SUR LA VIE DE JÉSUS. 2o

à la vérité : « Si nous laissons faire ainsi cet homme, tous croiront en lui, et les Romams viendront et détruiront le lieu sacré et la nation... » Et Caiphe dit : « Il nous est bon qu'un homme meure à la place du peuple, et que la nation entière ne périsse pas. « (XI, 48-50.)

Je ne crois pas, bien entendu, que Caiphe ait prophétisé en elîet la destruction de la ville sainte, et lu si clairement dans l'avenir ; mais je crois volontiers que les grands-prêtres ne se sont déclarés contre Jésus que parce que Jésus inquiétait la police romaine, et par là constituait pour eux-mêmes un danger.

Dans l'examen de cette question, on cherche d'abord, pour la décider, un témoignage de Paul; mais on ne trouve rien qu'un passage de la première épître à ceux de Corintlie, où Paul dit que la sagesse qu'il prêche « n'est pas celle de ce monde, ni des autorités de ce monde », mais celle de Dieu, et que cette sagesse, « personnp parmi les autorités de ce monde ne l'a connue ; car, s'ils l'avaient connue, ils 7i auraient pas mis en croix le Seigneur ». (ii, 8.) Parle-t-il des autorités romaines, ou des autorités juives? Il les enveloppe peut-être les unes avec les autres dans ces paroles ; mais, quand il n'aurait en vue que les grands prêtres elles docteurs, ce verset s'appliquera toujours aussi bien à la tradition suivie par le quatrième évangile qu'au récit des trois premiers; car c'était bien mettre en croix Jésus que de le livrer pour le supplice. Et ce passage est le seul, dans les épîtres authenti-

qiies, qui se rapporte à la condamnation de Jésus'.

Cependant si la critique rejette l'idée d'un procès fait par les Juifs à Jésus et de sa conipaïution devant le saniiédrin, elle est tenue d'expliquer comment cette idée a pu se produire et se répandre. Et la chose s'explique en effet, si je ne me trompe, par un autre procès qui a eu lieu environ trente ans après la mort deJésus. Il y avait alors à Jérusalem des novateurs (qui n'étaient autres que des sectateurs du Christ de Nazareth, et parmi lesquels se trouvait, dit-on, Jacques son frère) ; ils furent accusés d'avoir « transgressé la Loi ». Ils furent jugés par le sanhédrin, sur l'ordre du grandprêtre Hanan, et solennellement condamnés ; ils moururent du supplice prononcé par la Loi, c'est-à-dire la lapidation. (Joseph, Antiq., XX, ix, 1.) Il paraissait alors, du moins aux yeux d'un grand-prêtre sadducéen, c'est-à-dire très hostile aux nouveautés, que la secte était assez dangereuse et assez menaçante pour devoir être condamnée avec éclat. Plus tard, on se figura naturellement que le frère de Jésus ayant été puni par le sanhédrin, Jésus lui-même avait dû être frappé ainsi.

Il est vrai que, dans cette occasion, le procurateur Albinus trouva mauvais que le graird-prêtre eijt

l . On lit encore dans la même épître ces mots : « La nuit qu'il fut livré, TrapEStÔETo, » xi, 23. Quant à un verset qui reproche aux Juifs, sur le même ton que les évangiles, « d'avoir tué Jésus comme ils ont tué les prophètes », il appartient à une épître apocryphe. (I Thessal., u, 15.) Le vrai Paul ne traite jamais les Juifs comme on les traite dans ce passage. Et dans le verset authentique, ce n'est pas à la nation qu'il impute la mort de Jésus, mais à ses chefs.

CRITIQUlî DES «ÉGITS SUR LA VIE DE JESUS. 27

convoqué le sanhédrin sans son aveu', et il le 111 destituer par Ilérode Agrippa, que les Romains avaient établi roi à Jérusalem. C'est peut-être le souvenir de cet acte d'autorité qui fait que le quatrième évangile représente les Juifs répondant à Pilatus, qui leur dit de juger eux-mêmes Jésus : « Nous n'avons pas le droit de mettre à mort. » (xvni, 31.) Mais je crois qu'il ne se figure que d'une manière confuse et inexacte les rapports entre les autorités juives et les Romains. Le récit de Josèphe suppose que les Juifs ne pouvaient pas faire jager pour crime capital un des leurs, c'est-à-dire un sujet romain, sans l'agrément du procurateur, et cela se comprend à merveille : il leur fallait donc sa permission pour convoquer le sanhédrin. Mais, une fois cette permission donnée et le tribunal convoqué, il jugeait dès lors souverainement et faisait librement exécuter sa sentence : ce n'est pas sur la condamnation ni sur l'exécution que porte la protestation d'Albinus. Et certainement il ne se passait en pareil cas rien de semblable aux scènes indécentes où les évangélistes font figurer ces juges suprêmes au pied du tribunal de Pilatus.

On a cru trouver dans un passage du Talmud un témoignage qui confirmerait la supposition d'un procès fait à Jésus devant le sanhédrin et dans les formes. Mais il a été reconnu que ce passage ne se rapporte pas à Jésus, et ne lui a été appliqué que par une évidente

1 . Le grand-prêtre avait profité de ce qu'Albinus, nouvellement nommé, n'était pas encore arrivé à Jérusalem.

aUération, qui date sans doute d'un temps où la tradition des Évangiles s'était accréditée jusque chez les Juifs 1.

Enfin ce qui achève de faire croire que Jésus n'a pas été condamné par le sanhédrin juif en vertu de la lui juive, c'est qu'on ne voit rien dans les Evangiles qui indique qu'il ait jamaistrangressé la Loi. lien a observé fidèlement tous les préceptes ; car ses paroles au sujet du sabbat n'attaquent jamais la Loi elle-même; il n'en veut qu'à une certaine observance superstitieuse du sabbat, qu'il n'était pas le seulà combattre. Des docteurs de la Loi disaient : » Le sabbat a été fait pour toi, et non pas toi pour le sabbat. » Et même : « Fais du sabbat un jour ordinaire, plutôt que d'avoir besoin de recourir à autrui^. » Il était bon Juif au point de traiter de chiens les infidèles et de faire un détour pour aller de Galilée en Judée par la rive gauche du Jourdain, afin sans doute de ne pas passer par la terre maudite de Samarie. Pour expliquer sa condamnation, il a fallu supposer qu'il avait osé déclarer, devant le tribunal et le grandprêtre, qu'il était le Fils de Dieu, étrange accusé qui attend pour tenir ce langage, qu'il n'avait jamais tenu jusque-là, qu'il soit en face de ses juges, tout prêts à l'envoyer au supplice. On voit assez qu'il est impossible de croire que Jésus ait parlé ainsi.

Au contraire, aux yeux de l'autorité romaine, toute la prédication de Jésus était coupable. Annoncer « que

1. Derenbourg, Essai sir l'idstoire de la Palestine, note ix, paSe 468.

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