Marc, T, 2, 8 et 14 : vi, li ; viii
Gabriel a dit à Marie aussi la grossesse de sa cousine ; de là l'idée ingénieuse de la visite qu'elle fait à Elisabeth, et de cette première rencontre de Jean et de Jésus dans le ventre de leur mère ; car, à l'approche de Marie, Elisabeth sent pour la première fois remuer son enfant, et elle la reçoit avec ces paroles : « Salut, bénie entre toutes les femmes,et béni le fruit de ton ventre! » Et Marie répond par le brillant cantique connu, d'après le premier mot de la Vulgale latine^, sous le nom de Marjnifkat.
Si on ajoute à cela le discours de Gabriel à Marie : (( Salut, femme riche de grâces; bénie es-tu entre les femmes, etc., » puis la réponse : « Yoici la servante du Seigneur; qu'il me soit fait suivant ta parole; » puis les incidents dramatiques de la naissance de Jean et le cantique de Zacharie, — voilà déjà un ensemble de scènes vives et animées, coupées par des chants comme une pièce antique, et qui amusent l'imagination.
Mais je suis particulièrement frappé, dans ce prologue de la naissance de Jésus, de la manière dont Luc a conçu le personnage de Joseph. Dans Matthieu, Joseph, en épousant Marie, reconnaît qu'elle est enceinte ; il se propo-e de se séparer d'elle sans bruit, quand un songe lui révèle que Marie a conçu de l'Esprit saint ; il la garde donc, mais ii a soin de ne pas avoir de commerce avec elle jusqu'au jour de l'accouchement. Cette netteté même et cette précision des détails a quelque chose d'indécent et qui déplaît. Dans Luc, rien de pareil : Joseph est laissé dans l'ombre ; il
LES TROIS PREMIERS ÉVANGILES. 28a
n'est pas dit qu'il reçoive ni aucune révélation d'en haut, ni aucune confidence de Marie. On a proposé qu'il fallait sous-entendre l'un ou l'autre : je ne le crois pas.
Je crois que, dans la pensée de Luc^ Joseph demeure absolument ignorant du miracle accompli en Marie. Elle a conçu vierge et avant le mariage ; mais c'est après le mariage que la grossesse a paru ; elle a donc semhlénaturelle ; car il n'est nullement dit dans Luc que Joseph n'ait usé des droits d'un mari qu'après la naissance de Jésus; cela n'est que dans Matthieu. Joseph se croit le père de l'enfant ; il en a le droit, si on suppose, comme je lo suppose en effet, que Luc admet qu'il a trouvé Marie vierge en l'épousant ; il l'est même, humainement parlant, car cette conception « qui s'opère à l'ombre de la vertu d'en haut » (i, 3.3), est chose en dehors de la nature et de notre inteUigence, qui ne regarde que Dieu et où les hommes n'ont pas à entrer. Le surnaturel se fait là aussi discret que possible, et c'est pourquoi l'évangéhste n'a aucun scrupule à appeler Joseph le père de Jésus, ce que Matthieu n'a pas fait ^ — Luc appelle d'ailleurs Jésus le premier-né de Marie (ii, 7), réservant ainsi la naissance purement naturelle des frères et sœurs de Jésus.
Luc a voulu, comme Matthieu, que Jésus naquît à Bethléem; mais il a cherché pour cela une combinaisou savante, fondée il est vrai sur une erreur histo-
l. Luc, M, 27,33, 43.
riqiie, par laquelle il place à cette date le recensement de Quiriniis. Il oblient ainsi, avec le voyage de Bethléem, Finciclent de la presse dans l'Iiôlellerie, qui est cause que Marie ne trouve, pour accoucher, qu'une élable, où on place le nouveau-né dans une crèche. Mais le poêle — car on peut l'appeler ainsi — ne laisse pas pour cela obscure el solitaire la naissance de l'enfaut divin. La nuit s'éclaire, la solitude se peuple, des bergers qui gardaient leurs troupeaux dans la campagne voient le ciel s'emplir de lumière ; un ange — encore un ange — leur annonce qu'un sauveur leur est né ; puis tout un chœur céleste chante dans les airs : « Gloire à Dieu en haut et paix sur la terre ! » Les bergers viennent à la crèche, et, de tous côtés, répandent la nouvelle et la joie. Ce chant de la troupe des anges^ qui est deveuu le Gloria in cxcelsis de la messe, était alors dans le cœur de tous les chrétiens. C'était là ce qu'ils espéraient du Christ, en attendant la résurrection promise : la gloritication de Dieu et la terre en paix par la fraternité et l'amour. Et c'est parce qu'il avait ce chant dans le cœur que le poète l'a entendu retentir dans le ciel. La purification transporte la scène au Temple, et permet d'introduire des personnages plus imposants : le vieux Siméon demandant à Dieu de lui donner congé de la vie, maintenant qu'il a vu son Ciirist, et la sainte veuve Anne, la prophétesse qui, à quatrevingt quatre ans, apporte son hommage et son témoignage au nouveau-né. Puis l'écrivain nous montre celui-ci grandissant et s'emplissant de sagesse, et il
nous Tiitun récit qui ne se (rouve encore que dans ce seul évangile : celui de Jésus à douze ans, que « ses parents » ont amené à Jérusalem, qui a disparu et qu'ils recherchent en vain pendant trois jours, puis qu'ils retrouvent au Temple, assis au milieu des docteurs, que ses enseignements émerveillent.
Voilà les inventions qui ont poussé, comme une végétation riante, autour du nom de Jésus ; elles se développeront, avecle temps, en légendes, eu noëls, en mystères, en œuvres d'art de toute sorte, et donneront à la foule des fêtes dont les plus élevés ne dédaigneront pas de prendre leiu- part. S'il est vi'ai que ces contes pieux ont retenu l'humanité dans une sor^e d'enfance, cette enfance a du moins ici l'attrait de la naïveté et de la grâce.
A pai tir du chapitre m, le récit de Luc est le même que celui de Marc et de Matthieu, et il n'y a rien à en dire que ce que j'ai dit des Évangiles en général. Cependant, ses qualités de conteur se retrouvent dans quelques paraholes, telles que celle du bon Samaritain (x, 30), et surtout celle du cadet déhanché (xv, 11), qui est le chef-d'œuvre des paraboles. L'idée première en est purement théologique : l'aîné est le Juif, observateur de la Loi ; le cadet est le gentil, qui en était bien loin, et pourtant qiu est sauvé, et pour qui sont toutes les complaisances ; mais l'écrivain, en racmtant, oublie sa thèse pour son récit, et se livre tout entier à son personnage. Tous les détails sont vivants et demeurent ineffaçables *.
1. Au fond elle n'est équitable en aucun sens, ni à regard des
288 LE CHRISTIANISMii ET SES ORIGINES.
Il y a aussi, en dehors des paraboles, une ou deux narrations que Luc a faites le premier, ou qu'il a refaites à sa manière, toujours avec beaucoup d'agrément, comme celle de la femme au parfum, ou celle de la rencontre sur le chemin d'Emmaiis ; mais, en même temps qu'on goûte cet agrément, on s'aperçoit qu'il manque de grandeur. C'est ce que j'ai déjà indiqué en comparant, dans mon premier chapitre, l'histoire de la femme au parfum dans Marc et dans Luc. Celle de la rencontre d'Emmaiis n'est que dans le troisième évangile ; elle est. très touchante ; et, quand, à la fin, en rompant le pain, Jésus est reconnu tout à coup par ses disciples, et qu'au moment même il disparaît à leurs yeux, on demeure, comme eux, ébloui et pénétré : c'est la vision qui a si bien inspiré Rembrandt.
Mais qu'on revienne au commencement de la scène. Les deux disciples s'en vont à Emmaiis, causant entre eux de la mort de Jésus et de la nouvelle étonnante de sa résurrection. Jésus les aborde comme un étranger, et leur demande de quoi ils parlent. Ils sont étonnés : « Tu n'es donc pas de Jérusalem ? Tu ne sais donc pas ce qui s'est passé ? » Et il leur dit : « Quoi donc ? » Et ils répondent. Mais ils ne peuvent croire eux-mêmes
Juifs, ni à l'égard du fils aîné; mais l'habile conteur s'y prend de manière à la faire passer. Il ne parle pas de déshériter l'aîné pour le plus jeune : c'est bien, je crois, sa pensée, mais il sent que cela nous révolterait. Il se borne à faire tuer le veau gras pour le cadet repentant, et, quand l'aîné se fâche de cette réjouissance, dont après tout il aura sa part, nous trouvons que c'est lui qui n'est pas assez bon, et qu'il a tort de se plaindre.
à ce qu'ils racontent, et il faut que Jésus leur fasse tout un discours pour les affermir et les toucher. Ce détour de Jésus, sa feinte naïveté, cette surprise, cela est joli, mais n'est que joli. Ce n'est pas là l'Oint de lehova, le rédempteur d'Israël ; c'est tout au plus un dieu de V Odyssée.
En voilà assez sur la forme du troisième évangile. Uuant au fond, il est évidemment plus délaclié du judaïsme que les deux autres, soit par Feiïet du temps, soit par l'influence des lieux où il a été écrit. Il n'a aucune répugnance pour les Samaritains, dont il parle deux fois avec faveur (x, 37, et xvu, 16), et il n'en suppose aucune à Jésus, que seul il fait voyager librement à travers le pays de Samarie (xvni, 11). Il a plus de complaisance qu'aucun autre pour les publicains (xviii, 9. et xix, 2) et pour les profanes (vu, 47). Il a imaginé le bon larron, comme on l'appelle, à qui Jésus ouvre immédiatement le paradis (xvni, 39). Il emploie l'expression de Paul, « le nouveau pacte», (\ViQMarc ni Matthieu ne connaissent i. Il parle de la résurrection d'une manière particulièrement vive (xx, 36) et qui fait aussi penser à Paul. Il dit que Jésus nomma les Douze ses Apôtres (vi, 12), comme si le mot avait désormais besoin d'être expliqué.
Est-ce au milieu où il vivait, est-ce à sa nature propre, que l'auteur du troisième évangile doit l'ardeur et l'exaltation par lesquelles il dépasse ceux d'avant lui ? Il court tout d'abord à l'expression para-
1. Luc, XXII, 20 ; Paul, Corr.y I, xi, 25. Comparer Marc, xiv, 24, et Matth., XXVI, 28.
doxale et extrême. Au lieu de dire : « Celui qui aime les siens plus que m'oi n'est pas digne de moi {Matth. X, 37), » il dit : « Celui qui n'a pas en aversion tous les siens et soi-même ne peut être mon disciple [Luc, XIV, 26). » Marthe s'empresse à servir Jésus, qui est entré dans sa maison, tandis que sa sœur demeure aux pieds du maître à écouter sa parole. Marthe s'en plaint, mais Jésus lui-même déclare qu'il n'y a que cela qui soit nécessaire, et que Marie a pris la bonne part (x, 43). Ce sont des mouvements de lame que M. Renan api>elle féminins, parce que la passion et l'imagination y dominent et font fi de ce qui est simplement sensé et juste. « Il n'y a qu'une chose dont on ait besoin », ce mot est l'inspiration constante de Luc. Son mysticisme fait peu de cas même du miracle et s'en passe, peut-être parce qu'on commençait à s'apercevoir qu'il fallait bien s'en passer : « Ne mettez pas votre joie à ce que les Esprits vous obéissent; mettez votre joie à ce que vos noms soient écrits aux cieux (x, 20). » Et de même, qu'importe que le royaume de Dieu se fasse attendre ? « Le royaume de Dieu, il est en vous (xviu, 20). » Nous lisions déjà ailleurs que le péché contre l'Esprit est le seul péché irrémissible [Marc, m, 29) ; Luc accuse encore plus fortement cette idée, qui contient en germe tout le mysticisme ; il fait bon marché, en comparaison de l'Esprit^ du Christ lui-même : « Il sera pardonné à qui aura parlé contre le Fils de l'homme, mais non à qui aura blasphémé l'Esprit saint » (\n, 10). Comme un vrai disciple de Paul, il ne connaît plus la Loi et se livre sans
réserve à la grâce. Il ne s'agit pas de mériter, car, quoi que nous fassions, nous ne méritons Jamais rien (xvii, 10). Aussi la grâce est souveraine et n'a pas de compte à rendre : « Je vous le dis, à celui qui a, on donnera encore, et à celui qui n'a pas on ôtera même ce qu'il a (xiv, x6). »
L'exallation de Luc se marque particulièrement en ce qu'il outre encore l'esprit général de l'Év.ingile au sujet de la pauvreté. Dans les « béatitudes » de Matthieu, Jésus bénit seulement la pauvreté ou la bassesse spirituelle^ et ceux qui ont faim et soif de la justice. Luc dit crûment : « Heureux les pauvres ! heureux ceux qui ont faim et soif (vi,l) ! » et il ajoute tout de suite : « Malheur aux riches ! malheur aux rassassiés (vi, 24) ! »
Il revient incessamment à l'aumône, qui semble être pour lui toute la loi nouvelle (m, M ; vi, 30; xii, 20 ; XIX, 8j, et il va jusqu'à l'étrange parabole de l'économe infidèle (xvi, 1), qui, prise à la lettre, paraît enseigner que le bien mal acquis est absous, puurvu qu'on s'en serve pour faire l'aumône.
J'imagiue qu'il ne faut pas la prendre à la lettre ; je suppose qu'elle est d'origine sémitique et qu'elle a été construite avec ce caprice et cette incohérence dans les détails que l'esprit oriental mêle volontiers à ses iuventions. L'économe, ayant dissipé la fortune dont on lui a remis la garde, imagine de se faire des amis parmi les débiteurs de son maître, pour qu'ils le reçoivent chez eux s'il vient à être chassé de chez lui. Pour cela, il leur remet des som-
mes qu'ils doivent au maître, c'est-à-dire qu'il leur donne de l'argent qui n'est pas à lui, en autres termes de l'argent volé : cela paraît insoutenable. Mais, en y réfléchissant, on s'aperçoit que le maître, ici, c'est Dieu même, qui ne peut être volé, et à qui on ne saurait faire du tort. Il n'y a donc au fond personne dé frustré dans cette histoire. Elle revient à dire que celui qui a fait un mauvais emploi de la fortune que Dieu lui a confiée, qui, par exemple, l'a dissipée en plaisirs, rachètera ses fautes s'il en emploie beaucoup en aumônes, parce que les pauvres, qui ont leur place assurée dans le ciel, ne manqueront pas de l'y recevoir auprès d'eux. Je ne veux pas dire que plus d'un homme d'argent peu scrupuleux et plus d'un casuiste complaisant n'aient pas pu faire et n'aient pas fait de cette parabole des applications fâcheuses ; je crois seulement que ces applications n'étaient pas dans la pensée de l'écrivain.
Que les pauvres soient en effet les amis de Dieu et qu'ils puissent ouvrir le ciel, c'est une idée dominante dans cet évangile. On l'a déjà vue dans les béatitudes de Luc, et il l'a reprise sous diverses formes. Il fait dire par exemple à Jésus : « Quand tu feras un dîner ou un souper, n'y convie pas les amis ni tes frères ni d'autres riches, car ils t'inviteraient à leur tour et te rendraient la pareille. Mais, quand tu fais un festin, invite les pauvres, les inûrmes, les boiteux, les aveugles, et heureux seras-tu de ce qu'ils ne pourront te le rendre, car on te le rendra à la résurrection des justes (xiv, 12).» Dieu n'est pas seulement l'ami de
ces humbles ; il est prêt à se mettre à leurs ordres : « Heureux ces serviteurs que le maître, quand il viendra, trouvera éveillés ; il se reiroussera, il les fera mettre à table et il se tiendra là pour les servir {xii, 37). » Mais il faut citer avant tout la parabole du riche et du pauvre (xvi, 19) : le riche, magnifiquement vêtu et somptueusement servi tous les jours ; le pauvre, étendu à la porte (il s'appelle Lazare) ^ couvert d'ulcères que les chiens lèchent en passant, et réduit à envier les miettes qui tombent de la table du riche. Tous deux viennent à mourir ; alors le pauvre est transport é par les anges « dans le giron d'Abraham » ; le riche descend dans Vhadès, où, au milieu des douleurs, il voit de loin Abraham, et Lazare dans son giron. Et il s'écrie : « Abraham, notre père, permets que Lazare trempe dans l'eau le bout de son doigt et vienne rafraîchir ma langue, car je souffre dans ce feu. EtAbrabam dit : « Mon fils, souviens-toi que tu as eu les biens pour partage dans la vie, et Lazare a eu les maux; maintenant c'est à lui d'être consolé, et à loi de soutfrir, » etc. On pourrait supposer, et c'est ce que supposent en effet volontiers les lecteurs modernes, que le riche est puni pour n'avoir pas soulagé le pauvre ; mais d'abord cette idée n'est indiquée nulle part ^ ; et ce qui est décisif, c'est que pas un mot ne témoigne d'aucun mérite qu'ait eu
1. Il n'a rien de commun avec le Lazai'e ressuscité du quatrième évangile.
2. Après les mots : « Il aurait voulu rassasier sa faim avec les miettes », la Vulgate ajoute : « Et on ne lui en donnait pas » ; mais cola n'est pas dans le grec.
Lazare, d'aucune marque de patience ou de pilié qu'il ail donnée. La morale de la parabole est seulement, comme le montrent d'ailleurs les paroles mômes d'Abraham, que chacun doit avoir son tour, que celui qui jouit ici-bas doit souffrir là-baut, et à l'inverse. Il est vrai qu'il y a lieu d'en conclure que le riche doil, pendant cette vie, s'appauvrir lui-même par l'aumône, et c'est bien la doctrine de Luc; mais cette morale demeure toujours sensiblement différente de la nôtre, puisque c'est à la privation prise en ellemême, non à autre chose, qu'elle attache la faveur de Dieu.
La Passion de Luc, dans son ensemble, est la même que celles des deux autres ; elle n'en diffère que par des détails. Quand un disciple a coupé l'oreille à un des gens du grand prêtre, Jésus guérit l'oreille blessée. Luc fait descendre un ange, car il ne peut se passer des anges, pour assister Jésus dans ce qu'il appelle son agonie. Il parle seul de ce qu'on a nommé mal à propos la sueur de sang ^ La plus remarquable de ces dilférences est l'histoire du « bon larron », mémorable exemple du faible de Luc pour les pécheurs et de son goût pour les miracles de la grâce.
Les deux premiers évangiles disent qu'au moment où Jésus allait mourir, il jeta vers le ciel la plainte amère par laquelle s'ouvre le psaume xxu : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné?» C'est, dans le psaume, la plajnte d'Israël, quand il
1. Le texte dit seulement que les gouttes de sueur étaient n comme des gouttes de sang », tant elles étaient grosses (xxii, 44).
semble que leliova lui manque. Le troisième évangélisle l'a effacée ; il paraît craindre qu'elle ne soit pas estimée assez édifiante et assez divine. Il la remplacera par un autre verset, qu'il juge plus pieux : « Père, je vais remettre mon esprit entre tes mains {Ps. XXXI : 6). » Un peu plus haut, à l'instant où on le met en croix, il lui fait dire : » Père, pardonneleur, car ils ne savent ce qu'ds font. » .J'ai signalé ailleurs le caractère philosophique et hellénique de celte parole *,
Je ne doute pas c\\\e le troisième évangile n'ait dès sa naissance charmé et touché ceux pour qui il était écrit; mais sa fortune est allée depuis-en grandissant, et, pendant longtemps, l'Église s'est de plus en plus pénétrée de son esprit, l'esprit de renoncement et d'ascétisme. Jésus n'était pas, comme Jean le Baptistès, un ascète ; les Évangiles eux-mêmes nous le disent expressément [Mafth., xi, 19, Eue, XII, 34) ; et déjà peut-être les récits les plus anciens sont infidèles, sous l'influence des temps troublés où ils ont paru, quand ils lui prêtent des discours d'un caractère qu'on pourrait appeler monacal. Mais dans Luc ce caractère devient dominant, et la vie telle qu'il la comprend, amoureuse de la pauvreté, de l'isolement, de la méditation pieuse, devait aboutir à la vie du cloître. Luc est le maître du
1. Voir mon tome I, page 177. Je l'ai rapprochée d'un texte de Sénèque. Une autre (larole célèbi-e du Nouveau-Testament : « Il vaut mieux obéir i\ Diou qu'aux hommes {Act., v, 29, et iv, 1".)), » semble un souvenir de VApoloQie de Socrafe dans Platon (p. 29).
2λ6 LE CHRISTIANISME ET SES OKIGIilES.
<3hrislianisme du moyen âge, c'est-à-dire de celui qui, durant un règne de plusieurs siècles, a le plus profondément absorbé les âmes. Son évangile a été alors par excellence celui des simples, comme le quatrième était celui des rallinés.