‹ Le Christianisme et ses origines (volume 3)Chapitre 84 sur 107 · Alwv. On a francisé le mot : éon · texte numérisé non relu

Alwv. On a francisé le mot : éon

on s'est demandé si ces anges n'étaient pas des éo?is, et si les étranges généalogies des éons qu^on attribue aux gnostiques (voir les premières pages du livre d'Irénée) n'étaient pas touchées aussi en deux endroits (I Tijïi. I, 11 ; Tit. i, 9). J'ai dû avertir mes lecteurs de ces questions ; je n'ai aucune prétention de les résoudre.

Voilà tout le Nouveau Testament^ et, quand on est arrivé au bout, on se dit : « Quoi ! ce n'est que cela? c'est de cette poignée de livres, où il y a si peu de chose, que le monde chrétien a vécu * ? » On s'aperçoit bien vite que cela n'est pas possible, que cela n'est pas vrai, et le monde chrétien a vécu en réalité des riches provisions de la sagesse hellénique.

Ce qu'il y a de plus fort dans le Nouveau Testament, ce sont les Lettres authentiques de Paul. Celui qui les a écrites a émancipé le judaïsme de sa propre Loi, et lui a donné ainsi une puissance inattendue. Il a mis dans cette œuvre une grande passion et une grande vigueur. Quinze siècles plus tard, l'esprit qui avait fait ces Epîtres s'y est retrouvé vivant, pour émanciper à leur tour les églises chrétiennes de la loi de Rome, et ainsi se sont prolongées jusqu'à nous l'action de Paul et sa gloire.

Les Évangiles, sans être en tout supérieurs à Paul, sont beaucoup plus populaires. Ils ont pris les cœurs,

1. Ea comparaison des sources abondantes où nous puisons comme fils des gentils, Michelet prenait en pitié « les petits lacs de Galilée» et disait : « Je les boirais d'un coup! » {Bible de l'humanité, p. ix.)

soit par l'accent à la fois sévère et touchant de quelques paroles, où semble s'être conservée l'âme de Jésus; soit surtout par le drame de la Passion, où nous ressentons encore tout ce qu'a fait ressentir à la foule, avec l'aide du travail du temps sur les imaginations, la mort d'un juste supplicié ignominieusement par les puissants pour l'avoir aimée.

Mais l'esprit de Paul s'était formé par une éducation de barbares, qui l'avait rempli de visions chimériques, d'une dialeétique fausse, d'une exaltation déraisonnable ; il est souvent illisible pour les hommes de notre temps qui sont de leur temps. Quant aux Évangiles (et aux Actes qui n'en sont qu'une suite), ils ont des côtés bien pauvres.

Le tissu de leurs récits ne se compose que de miracles et de possessions, c'est-à-dire d'illusions maladives qui devaient fausser pour des siècles l'esprit humain et le jeter dans des voies mauvaises. Enfin Paul et les Évangiles sont également remplis de la pensée d'une fin du monde, d'une fin très prochaine, dont la perspective a pour effet inévitable de détacher le croyant de la vie et de ses devoirs, et de le rendre indifférent et hostile à ceux qui n'ont 'pas le même avenir que lui, et pour qui il n'y a pas de lendemain.

Ce sont là pourtant les parties les plus intéressantes du livre sacré. Le quatrième évangile ne présente en général, et sauf une ou deux belles paroles, qu'un mysticisme fade et vide, qui enfermait d'avance l'àme dans un cloître. Il n'y a dans Y Apocalypse qu'un pêle-mêle d'images bizarres, formant un grimoire

sans poésie, le tout animé d'un esprit de haine et de vengeance que les persécutions expliquent et excusent, mais qui n'en étouffe pas moins tout bon sens et toute humanité.

Parmi les Épîtres apocryphes, les unes sont des redites faibles et insignifiantes; les autres sont encore pleines de l'attente de la destruction du monde et de l'extermination des infidèles, et y ajoutent l'idée odieuse du sacrifice, c'est-à-dire d'un dieu altéré de sang, qui a besoin de se repaître de celui ae son Fils, puis de celui de ses serviteurs, de ses martyrs.

En résumé, la façon la plus fausse de concevoir l'homme et la nature ; un ascétisme qui nous détache de tout et nous propose une vie sans intérêt et sans famille; enfin le partage de l'humanité en deux classes, d'une part quelques élus et de l'autre l'immense foule des réprouvés, voilà les leçons que je ne sais combien de générations ont puisées dans ces livres prétendus divins.

h' Ancien Testament e?X bien supérieur au Nouveau. Il n'y a pas plus de philosophie dans ses fables ; mais elles ont l'excuse de leur antiquité, et il s'y mêle plus de poésie, avec un grand goût de simphcité populaire. Mais surtout j'ai développé ailleurs tout ce qu'on trouve, dans les prophètes et dans les psaumes, d'élévation morale et d'éloquence, expression de l'âme du peuple juif, tantôt exalté par l'affranchissement, tantôt fier encore et même encore libre dans la servitude. Dans le Nouveau Testament, la littérature juive s'est continuée et renouvelée, mais en perdant sa grandeur.

39i LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

Comment donc une grande révolution a-t-elle pu naître de cette littérature médiocre? C'est qu'en effet elle n'en est pas née, et qu'elle remonte bien plus haut. Quand a paru l'homme qu'on a appelé le Christ, le monde judaisait déjà depuis un siècle.

La Bible sans doute a été pour beaucoup dans l'attrait qu'a exercé le judaïsme ; mais il vaut mieux dire que le peuple juif a gagné les autres peuples par des sentiments qui étaient en lui plus énergiques que partout ailleurs, et que sa Bible n'a fait que traduire.

^Le peuple juif, par ses épreuves et par la manière dont il les a soutenues, a eu l'honneur de représenter la liberté morale, la liberté de la conscience. Gouverné presque constamment par des étrangers, il s'était fait dans son dieu un maître intérieur, par lequel il trouvait moyen de demeurer indépendant. Ce dieu était devenu en quelque sorte sa patrie, et, quoique cette patrie eût un centre, je veux dire ce Temple dont les Juifs avaient réussi à imposer le respect au monde entier, c'était en même temps une patrie spirituelle, qui, comme telle, pouvait se transporter et se répandre sans limites. Quiconque venait à ce dieu entrait dans ce peuple, qui allait toujours ainsi s'élargissant ; mais, outre que les Juifs proprement dits se multipliaient de jour en jour, il se formait d'ailleurs autour des Juifs un second Israël, celui des judaisants, qui, sans se donner tout entiers, donnaient le meilleur de leur âme. Juifs et judaïsants constituaient au milieu de l'empire romain une grande association, qui, en réahté, ne lui appartenait plus. Elle se recrutait de tous les mécon-

tenls, de tous ceux qui étaient tentés de se dérober dans une certaine mesure aux pouvoirs qui pesaient sur eux. Ils y échappaient en etlet, puisqu'une fois engagés dans le judaïsme, ils n'avaient plus ni les mêmes dieux et le même culte, ni les mêmes habitudes, ni les mômes autorités, du moins dans l'ordre intérieur; ils goûtaient le plaisir d'être à part et de détester à leur aise, derrière le retranchement de leur affiliation, le monde de leurs maîtres.

C'était déjà un affranchissement que cet isolement moral, cette insoumission dont on avait le sentiment et la jouissance à chaque acte par lequel on communiait avec les Juifs, et par cela seul qu'on entrait dans une synagogue. Mais le judaïsme fit pour les siens bien davantage : il trouva l'idée d'un Christ; il la trouva dans son histoire. Un Christ, c'est-tà-dire un Oint, cela voulait dire simplement un chef, les chefs juifs étant des grands prêtres, consacrés par une onction. La poésie avait célébré plus d'une fois tel chef libérateur, ou restaurateur de la grandeur d'Israël. Puis, les temps étant devenus mauvais, on appUqua cette poésie à l'avenir, et on se promit que ce chef, ou ce Christ, paraîtrait un jour. Tant qu'on prit ces espérances à la lettre, et qu'on attendit une révolution telle que celles qu'on avait déjà vues, cela regardait surtout les Juifs, et pourtant les judaïsants pouvaient encore s'y intéresser ; mais, à la fin, ces espérances étant devenues tout à fait déraisonnables, l'imagination n'eut d'autre ressource que de les transporter dans l'ordre surnaturel. On en vint à croire que le Christ descendrait du ciel ; que

son avènement marquerait la fin du monde présent avec ses empires ; qu'à leur place commencerait le règne du dieu d'Israël, qui serait celui de tous les adorateurs de ce dieu, et que ce règne s'ouvrirait dans une autre vie, vie éternelle, où les morts mêmes entreraient par la résurrection. Dès lors, cela touchait tout ce qui judaïsait par toute la terre, et, dès lors aussi, par toute la terre on se tourna de plus en plus à judaïser. L'attente du règne de Dieu attira plus violemment vers les Juifs tout ce qui aspirait à une vie meilleure. Mais quand donc commencerait-t-elle? A force de la désirer et de l'espérer, ' on en arri^ a à ne pouvoir plus attendre ; il fallut absolument que le Christ parut. A la mort de Jean le Baptistès, personnage original et saisissant, qui avait ravivé et irrité l'attente universelle, plusieurs crurent déjà que c'était lui. C'est alors que Jésus prêcha en Galilée, loin du Temple et des docteurs, parmi une population simple qui fut entraînée. Un je ne sais quoi de divin, qui paraissait en lui, acheva d'ébranler les âmes, et sa mort porta le dernier coup. L'effet de celle de Jean le Baptistès fut beaucoup plus que redoublé. Celle de Jésus était plus éclatante; c'étaient les Romains qui le tuaient, assistés par des grands prêtres servîtes,, et l'ignominie du supphce ajoutait encore au tragique : ce supplice le transfigura. Cette fois, c'en est fait ; il est le Christ, et ainsi le Christ est venu ! La vie éternelle aussi va donc venir ; la voici, on y touche, c'est tout à l'heure. Dès que l'idée eut pénétré dans les esprits, elle s'en empara avec une puis-

sance irrésistible ; tout le monde attendait le royaume de Dieu : tout le monde se précipita pour y entrer.

Dans cet élan, la distinction de Juifs et de judaïsants devint impossible. On avait pu s'avancer vers le Dieu d'Israël par degrés quand on avait du temps devant soi; mais, aujourd'hui, quand tout était consommé, quel moyen de faire faire aux gens un noviciat à la porte de la résurrection et de la vie? Que signifiait la circoncision, ou toute autre prescription de la Loi, quand le monde présent allait disparaître? Aussi des incirconcis se trouvèrent mêlés parmi les disciples du Christ avant qu'on eût eu le temps de se demander s'ils étaient appelés à en faire partie. On se le demanda plus tard et on protesta; mais, quand il y a nécessité que des portes soient ouvertes, il survient toujours quelqu'un qui en trouve les clefs et qui les fait jouer dans les serrures. C'est Paul qui exécuta cette manœuvre, avec décision et avec adresse. Tout changea sous l'action d'un homme qui avait d'abord si étonnamment changé lui-même. Ce Juif intraitable, qui dans le sein de la Loi faisait de grands rêves, pour l'amoiu' desquels il s'obstinait d'autant plus à être Juif, s'aperçut tout à coup que le champ s'ouvrait pour le rêve au delà et non en dedans du judaïsme, et que, pour y atteindre, il fallait sauter par-dessus la Loi. Il sauta intrépidement ; la plupart des siens ne le suivirent pas ; mais tous les judaïsants le suivirent, et les Juifs demeurèrent isolés au milieu de ce monde hellénique que, la veille encore, ils semblaient près de remplir. Tel fut l'achèvement du christianisme. Il était

fait quanti le Nouveau Testament commençait à peine. Celui-ci n'a fait que l'entretenir.

L'hellénisme tient assez peu de place dans le Nouveau Testament, du moins l'hellénisme voulu et réfléchi. Ces livres sont écrits en grec et leurs auteurs vivaient en pays grec ; il y a donc eu chez eux infiltration des idées et des sentiments helléniques; tjuelquefois même l'imagination hellénique y a pénétré, comme dans le troisième évangile et dans les A-ctes. Le quatrième évangile s'élève jusqu'à la métaphysique grecque, mais sans y entrer bien avant, et ce sont plutôt des inspirations que des enseignements qu'il y puise. Dans son ensemble, le Nouveau Testament garde le caractère d'un livre hébraïque. Le christianisme ne commence à avoir une Httérature et des doctrines vraiment helléniques qu'au milieu du second siècle. Mais il y avait un judaïsme, celui d'Alexandrie, qui avait fait alliance avec l'hellénisme avant même qu'il y eût des chrétiens. On a vu ailleurs (tome 111, pages 382-452), que Philon peut être considéré comme le premier des Pères de l'Église.

C'est le lieu de dire que, parmi les livres sacrés, il y en a un qui, sans être de Pliilon, comme l'a cru Basile de Césarée , se rattache à l'école que Philon représente avec tant d'éclat. C'est un livre grec, la Sagesse de Salomon, ou simplement la Sagesse; il n'appartient pas au Nouveau Testament; on le comprend àdiWàX Ancien, parce qu'en etîet il est juif et non chrétien; mais il est de l'époque chrétienne, et il exprime plusieurs fois des idées que les autres livres juifs ne

connaissent pas. Je ne dis pas cela parce qu'il y est parlé du Logos (xvin, lo) : le Logos de la Sagesse n'est que le memra des targums (t. m, p. 399); mais l'auteur distingue et oppose le corps et i'ame, la matière et l'esprit (voDçet non Trvsuizx, ix, 15). Il reproduit la division stoïque des quatre vertus, que l'Église a appelées depuis cardinales, vni, 7. Au lieu d'invectiver simplement contre l'idolâtrie, il l'analyse et en rend compte philosophiquement, distinguant celle qui s'adresse aux astres, et qui paraît moins déraisonnable, et celle qui s'attache à des figures de pierre ou de bois (xm, 2 et 10); il en recherche l'origine dans le culte des morts, dont le deuil des survivants conserve et honore l'image, XV, 17. 11 raisonne partout avec suite et avec abondance, soit dans les hommages qu'il rend à la Sagesse, vm, 1; soit sur ce thème, qu'un roi est un homme aussi misérable que les autres, vi, 1 ; soit sur celui des troubles que cause une mauvaise conscience, qui fait que le méchant a peur de tout bruit, « même du chant des oiseaux dans les branches », xvii, 17. Enfin il exprime fortement le sentiment démocratique oià la philosophie stoïque se complaisait, vi, 7. J'avais dit déjà un mot de ce livre dans mon tome 111 (pages 502- 503), mais j'ai cru devoir y revenir en achevant l'étude des livres chrétiens.

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