Voir mon tome I", page
Un passage de V Apologie d'Apulée nous montre qu'il y avait alors des gens qui prétendaient faire preuve de bel esprit en se moquant des choses saintes. Il nous peint ainsi son adversaire, .Emilianus, comme un homme qui n'a jamais prié un dieu, jamais visité un temple ; qui ne daignait pas même, en passant devant un édifice sacré, faire la démonstration accoutumée de baiser sa main; qui, même à la campagne, ne s'acquittait d'aucune des dévotions ordinaires. On était mal vu quand on vivait ainsi, mais on était parfaitement libre de vivre ainsi ; ni la loi ni l'autorité n'avaient rien à voir dans cette conduite. Les chrétiens profitèrent de cette liberté; seulement, chez les gentils, les irréligieux avaient pour la religion du mépris plutôt que de la haine, et le mépris peut s'arrêter à rindifférence ; tandis que les Juifs et leurs héritiers détestaient les dieux helléniques comme des ennemis et des persécuteurs. Ils ajoutaient ainsi à la force de la critique la violence de la passion, qui la rendait bien plu^ menaçante.
Mais la philosophie, avec les protestations de la raison, avait fait entendre ausii celles du sentiment moral, plus énergiques chez le grand nombre et plus redoutables. Le monde avait soif de justice plus encore que de vérité. Le sentiment de la fraternité humaine s'était développé de plus en plus et elle anime tous les écrivains de cette époque, muralistes, poètes, orateurs. On s'indignait contre la guerre, contre la conquête, contre les brutalités de l'esclavage, contre les tueries de gladiateurs. On maudissait la richesse, qui, par la mons-
trueuse inégalité de la société d'alors, paraissait la forme la plus scandaleuse et la plus blessante de l'injustice. On la regardait comme étant à !a fois fille et mère de l'iniquité. On détestait dans le luxe son insolence et tout ce qu'il coûtait d'opprobre et de misère aux petits. Enfin on flétrissait la débauche, déjà méprisable, là où elle ne paraît pas avoir d'autre tort; mais qui est si vite coupable, et constitue si aisément, dans les sociétés humaines, la plus révoltante des oppressions. La débauche en grand, et prise dans Tensemble d'une cité, c'est le pauvre livré aux plaisirs du riche. Cela n'est que trop vrai dans tous les temps, mais cela était bien plus cruellement vrai dans l'antiquité; car aujourd'hui les plus faibles peuvent se défendre à force de vertu et d'énergie; autrefois ils ne le pouvaient pas; la pudicité n'était pas permise à l'esclave *. L'esclavage était en particulier la cause principale de l'espèce de \ice qui a été le grand scandale du monde grécoromain. L'impudicité amène d'ailleurs à sa suite les avortements, les infanticides, l'exposition des enfants. Je répète que tout est plein, à cette époque, dans les écrivains, des révoltes de la conscience humaine. Le christianisme n'en a pas l'honneur ; ses Pères, pour leur prédication, n'ont fait que puiser dans les écrits des philosophes, remplis d'une morale en tout sens bien autrement riche que VAncien et le Nouveau Testament 2. Mais ce qui est vrai aussi, c'est que les
1. Impuilicitia iningenuo crimen est, in servo nécessitas. Sénèque LE PÈKE, préface du livre IV, à la fin.
2. On en trouvera le développement dans mes deux premiers volumes.
Juifs, et après eux les chrétiens, trouvant cette morale autour deux, l'ont embrassée avec une ardeur que n'y portaient pas toujours au même degré ceux qui n'y avaient pas le même intérêt. Les Juifs avaient cruellement souffert, dès le temps de Pompée, de la j^uerre et de la conquête. Tous ceux qui s'étaient affiliés à eux, et qui s'enrôlèrent ensuite sous le nom du Christ, formaientune classe de gens plus durement atteints qu'aucune autre par les violences ou les scandales de la société romaine. Ils n'étaient pas loin des misérables qui recrutaient l'esclavage, les arènes, les lieux de prostitution ; ils étaient accablés par les usures. Ils haïssaient d'ailleurs le mal même qui n'allait pas jusqu'à eux, parce que les maîtres qu'ils détestaient étaient ceux qui faisaient ce mal et qui avaient à en répondre. Les mécontents sont volontiers austères, parce que les heureux sont facilement corrompus, et cela est d'autant plus vrai que la distance entre les uns et les autres est plus grande ; elle était énorme dans le monde romain. Ainsi cet ascétisme chrétien, qu'on se représente quelquefois comme devant faire peur et écarter la foule, était plutôt un attrait.
Mais le premier attrait, celui qui explique avant tout le succès du christianisme, c'est que le christianisme a été une tentative de révolution sociale. Cette révolution était sans limite dans ses ambitions et ses rêves ; il fallut donc qu'elle avortât, mais cependant tout ne fut pas perdu dans son effort. Il est dilficile qu'il n'y ait pas de l'illusion dans un mouvement révolutionnaire, mais il n'y en a jamais eu de pareille à celle-là.
puisque, au lieu de prétendre à renverser un gouvernement pour en établir simplement un autre, on prétendait entrer par un miracle sous le gouvernement de Dieu même, et changer la face de la nature avec celle de l'humanilé, et cela dès le lendemain, pour ainsi dire. Quelles promesses! et quel élan a dû les suivre! Si les hommes sont déjà si aisément remués par l'espoir d'un changement ordinaire, comment résister à cette immense espérance*? Sans doute cela était difficile à croire, et peut-être ne lo croyait-on qu'à moitié; mais on en jouissait^au moins comme d'un beau songe ; avec ces idées, on s'excitait et on s'enflammait les"uns les autres, et surtout on en était plus fier à l'égard de ceux du dehors et plus disposé à les braver. Il est vrai que cette grande attente fut déçue, mais la déception ne fut jamais décisive ni avouée ; la brillante perspective demeurait toujours ouverte, tout en reculant insensiblement. Et, en attendant la révolution imaginaire, il se faisait cependant une révolution réelle, qui, quoique plus modeste, avait son prix. Il s'étabhssait une petite société en dehors de la grande, dont les membres étaient unis par la communauté des croyances et des affections. Ils avaient des chefs à eux, des règles à eux, des ressources à eux; et cela en toute liberté d'abord; car les Romains étaient accoutumés à laisser aux Juifs cette liberté, et les chrétiens dans l'origine en profitèrent. Et cette société avait en vue un idéal de sainteté et de cbarité; ils prétendaient se distinguer