‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 12 sur 109 · Derenbourg, page lU · texte numérisé non relu

Derenbourg, page lU

les temps étaient accomplis et que le règne de Dieu approchait», c'était, en langage juif, annoncer la chute de la domination romaine, Taffranchissement et la restauration d'Israël par celui que Jésus appelait « le Fils de l'homme ». Quels sentiments entretenaiton ainsi dans Tàme des peuples à Tégard d*un gouvernement condamné d'en haut et prêt à s'évanouir? Les Évangiles, au milieu de leur réserve, laissent échapper des mots graves. Dans le troisième, les Juifs reprochent expUcitement à Jésus de « détourner la nation et de l'empêcher de payer le tribut à César » . (xviii, 2.) Le plus ancien évangile, s'il n'en rlit pas tant, laisse voir néanmoins que Jésus était suspect de ce côté-la, puisqu'il suppose que l'on croit l'embarrasser en le forçant de répondre en public dans Jérusalem à cette question : « Est-il permis de payer le tribut à César? » (xii, 14.] La multitude s'ameutait autour de lui. Sans accepter comme historique le récit de l'entrée à Jérusalem, où l'imagination s'est trop mise à l'aise, on peut croire cependant que la troupe des hommes de Galilée qui entrèrent avec Jésus dans la ville sainte pour y célébrer la Pàque Ht quelque démonstration inquiétante, et qu'on y entendit des paroles comme celles-ci : « Béni soit le règne qui va venir, celui de David notre père. » (xi, 10.)

La Galilée était un pays suspect: sous Pilatus précisément, nous savons (sans en savoir davantage) que des Galiléens avaient été massacrés dans le Temple même par ordre du procurateur, « qui avait mêlé leur sang au sang de leurs sacrifices ». {Luc, xui, 1.)

Dans le récit même qu'on nous fait de la Passion de Jésus, on entrevoit des scènes de désordre. On nous dit que ses compagnons coupent une oreille à un 'de ceux qui Tarrêtent. Un jeune homme, qu'on va arrêter avec lui, échappe à ceux qui croyaient le tenir en leur laissant Tunique vêtement dont il est couvert, et s'enfuit tout nu. On remarquera enfin que ce Barabbas, que le peuple fait mettre en liberté à l'occasion de la fête, est signalé comme ayant pris part à un mouvement populaire où il y avait eu morl d'homme. Le seul rapprochement du nom de Barabbas et de celui de Jésus semble bien indiquer que tous deux avaient à répondre devant la même justice^ de faits du même ordre. Noterai-je encore ce trait singulier du quatrième évangile, où Jésus, à un certain moment, se dérobe dans la montagne, parce que la foule voulait se saisir de \m pour le faire roi {yi, 15) ?

Il est donc infiniment vraisemblable que Jésus n'a pas été jugé par le sanhédrin juif, ni condamné pour crime religieux ou blasphème, mais qu'il a été mis en croix comme perturbateur public, par la sentence du procurateur romain, à qui les grands-préti'es l'avaient livré ; et ainsi demeurent infirmés les récits des Évangiles ^

En terminant cette discussion, je hasarderai de dire que la conclusion où elle aboutit aide peut-être

1. Cette conclusion est déjà celle du IWre de M. Rodrigues, /e Rot des Juifs, 1870. — Ce que je dis des Évangiles s'applique également à deux Yersets du livre des Actes où la tradition des Évangiles a étésnivie. (xxii, 27-38.)

CRITIQUE DES RÉCITS SUR LA VIE DE JÉSUS. 3t

à résoudre une difficulté qui embarrasse tout le inonde, celle du silence que deux historiens juifs, Josèphe et Justus, ont gardé sur Jésus. Si Jésus est un sectaire qui a voulu faire une révolution religieuse, et si c'est la nation elle-même qui Ta Jugé et condamné pour avoir attenté à la Loi;, sa révolte et son supplice devaient être alors pour les historiens du judaïsme des fhits considérables, qu'ils ne pouvaient passer sous silence. Si au contraire Jésus n'est qu'un Juif ardent jusqu'au fanatisme, un Galiléen exalté, qui a enflammé les hommes de son pays et agité même à la fin Jérusalem, de sorte que les autorités-juives, qu'il compromettait l'ont livré à la police romaine et que celle-ci l'a mis à mort; dans ce cas, Josèphe et Justus pouvaient ne pas se soucier beaucoup de parler d'un homme, d'ailleurs peu considérable, qui avait été un embarras pour les Juifs, et de qui était sorti si inopinément après sa mort un autre embarras plus grand, je veux dire le christianisme.

Maintenant, Jésus a-t-il renié et réprouvé le judaïsme? Il faut répondre oui si on accepte le témoignage des Évangiles. Déjà le plus ancien met dans la bouche de Jésus cette parabole de la vigne dont le sens est si transparent. Les vignerons ont tué tous les serviteurs que le mattre leur a envoyés pour recevoir le produit de sa vigne ; ils tuent enfin le fils même dii mattre. Alors celui-ci vient en personne, extermine ces vignerons infidèles et donne sa vigne à d'autres, (xu, 1-9.) Une autre parabole, qui se réduit à une image, dit que la pierre rejetée par ceux qui bâtissent

va devenip la pierre du coin (xii, 10) ; c'est-à-dire que le ehrislianisme va se substituer au judaïsme. Les évangiles qui suivent développent de plus eu plus ces idées. Une parabole célèbre de Matthieu nous montre les ouvriers de la dernière heure traités aussi bien que ceux qui ont travaillé dès le matin (ix, 1), c'est-à-dire les Juifs perdant tout privilège et n'ayant plus rien par- dessus les gentils.

Plus loin, on trouve celle du festin de noce préparé par un roi, où les invités ne sont pas venus (ce sont les Juifs), et où les tables se remplissent de misérables ramassés dans la rue, les infidèles (xxii, 1.). Il est dit encore, à propos de ce centurion romain en qui Jésus trouve plus de foi qu'il n'en a jamais trouvé en Israël, que le royaume du ciel recevra avec Abraham, Isaac et Jacob une multitude qui viendra d'Orient et d'Occident, tandis que les « fils du royaume » seront jetés a dans le cachot du dehors » (vm, 11.). « Et c'est en vain que les Juifs disent en eux-mêmes : « Nous avons pour père Abraham ; » car, je vous le dis, avec ces pierres que voici, Dieu peut faire naître des fils d'Abraham. » (m, 9.) La parabole fameuse de Luc sur l'enfant prodigue a encore le même sens : il est le gentil, et son atné est le Juif. Tout cela est trèâ clair ; mais est-il vrai et est-il possible que Jésus ait parlé ainsi?

Il y a d'abord des traits qui ne peuvent évidemment pas être de Jésus, ceux qui annoncent la destruction du judaïsme, comme le verset xii, 9, de Marc, dans la parabole de la vigne, et comme le passage suivant

de Matthieu (ixiii, 31) : « Vous êtes fils de ceux qui ont tué les prophètes. Maintenant donc, comblez la mesure de vos pères... Moi aussi, je vais vous envoyer des prophètes. . . et vous tuerez les uns et les mettrez en croix, et les autres vous les fouetterez dans vos synagogues et vous les chasserez de ville en ville, afin que retombe sur vous tout sang de juste répandu sur la terre, depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, que vous avez tué entre le sanctuaire et l'autel des sacrifices. Je vous le dis en vérité, tout cela Tiendra sur cette génération-ci. Jérusalem, Jérusalem, qui tues les prophètes et lapides ceux-là mêmes qui t'ont été envoyés, combien de fois j'ai voulu rassembler sous moi tes enfants, de même que la poule rassemble ses petits sous ses ailes, et vous ne Tavez pas voulu I » La marque d'un autre temps est sur ces pa« rôles éloquentes. Ces lapidés sont probablement ceux que fit exécuter le grand-prêtre Hanan, en Tan 62 de notre ère, comme je l'ai rappelé tout à l'heure. Et certainement ce Zacharie est celui dont parle Josèphe, qui . fut assassiné par les fanatiques pendant le siège de Jérusalem au milieu de l'enceinte sacrée : âv ^i^tù tco tepô {Guerre des Juifs ^ IV, v, 4). On n'a pas réussi dans les efforts qu'on a faits pour appliquer le verset de l'évangile à un Zacharie antérieur. Quiconque suppose que Jésus a fait de telles prophéties se place en plein surnaturel, c'est-à-dire en dehors de toute critique. Mais, d*une manière plus générale, il ne m'est pas possible d'attribuer à Jésus cette doctrine de la réprobation des Juifs et de la vocation des gentils. Rien ne

Zi LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

pouvait le conduire à de pareilles idées. Non seulement lui-même n'est jamais sorti de la Judée, mais aucun de ses apôtres n'a de son vivant prêché ailleurs. Et Matthieu lui fait dire : « N'allez pas dans la voie des gentils, et, si vous êtes devant une ville samaritaine, n'y entrez pas » (x, 5). Il leur assure même que le Fils de Thomme sera venu avant <iu'ils en aient fini avec les villes d'Israël. Enfin le livre des Actes témoigne expressément que ce n'est qu'après un certain temps écoulé depuis la mort de Jésus que la « bonne nouvelle» a été portée aux gentils (xi, 20). Et ce n'est que plus tard encore et par l'action hardie de Paul que ces nouveaux croyants se sont séparés des Juifs et ont rompu avec eux. Il est clair que Jésus n'a pu deviner ces choses; il n'a pu se douter qu'un Juif né en pays grec, qui n'avait pas été son disciple et ne l'avait pas connu, appellerait à lui les gentils au nom du Christ et les dispenserait d'observer la Loi, de sorte qu'il y aurait des « hommes du Christ » qui ne seraient pas des Juifs et qui seraient ennemis des Juifs. Encore moins imaginait-il que, quarante ans après lui, Jérusa- . leni ayant été détruite par les Romains, les chrétiens en viendraient à triompher des ruines de la ville sainte et de celles du Temple et y verraient la preuve que leur dieu n'était plus le dieu d'Israël. Jésus donc ne pouvant ni rien prévoir ni rien vouloir de tout cela, toute prétendue parole de Jésus qui se rapporte à ces idées doit être apocryphe ; c'est-à-dire tous les passages que j'ai cités et ceux encore où il est parlé des disciples de Jésus comme formant une communauté considérable

et un peuple à part {Marc, x, 30) ; ou des persécutions qjûi leur seront suscitées {ibid. et xiii, 9); ou de la « bonne nouvelle » préchée à toutes les fiations, à tout le monde (xiii, 10, et xiv, 9). Il faudra de même écarter le passage de Matthieu, si fameux, où Jésus parle de son Église : .« Et toi, tu es Pierre, et c'est sur cette pierre que je bâtirai mon église » (xyi, 18). Jésus de son vivant n'avait pas d'église et n'en connaissait pas d'autre que celle d'Israël. De pareils traits sont purement et simplement des anachronisme^ ^.

A la question générale du judaïsme de Jésus se rattache celle de savoir s'il a eu pour ennemis les pha • risiens ^. C'est ainsi que les choses nous sont présentées déjà dans le plus ancien évangile, qui est pourtant, là comme ailleurs, assez réservé et assez sobre. Jésus y dit, d'une part, que les pharisiens sonl des menteurs (u^oxpiTaQ, et il leur adresse mainte parole sévère ', et on y lit d'autre part ce verset (ni, 6) : (( Au sortir delà, les pharisiens allaient tenir conseil contre lui avec les liérodiens/?owr /e;?^rfr^.» Mais, dans Matthieu, Jésus déploie contre les pharisiens une violence qui laisse des traces ineffaçables dans l'imagination du lecteur. Le chapitre xxni n'est qu'un long et implacable anathème, où tous les traits concourent

1. Ce mot d'église qui so trouve encore dans Matthieu^ xviir, 17, n'est dans aucun autre évangile. Il est fréquent au contraire dans les épltres de Paul, qui non seulement a fondé de tous côtés des églises particnlières, mais qui le premier a opposé les églises chrétiennes à celles des Juifs.

2. Sur ce que c'est que les pharisiens, voir mon tome III, p. 130,

Page 1