‹ Le christianisme et ses origines (volume 4)Chapitre 61 sur 109 · Voir psaume xxxvii · texte numérisé non relu

Voir psaume xxxvii

3. Exagération peu raisQ/inable et même dangereuse, car il faat sa» voir lutter contre le mal. Et surtout celui qui se résigne trop aisément à ce qu*on lui fasse injure se résignera plus aisément encore à L'injure faite à autrui.

3. Il n'y a rien de pareil dans la Bible Jaive. Voir mon tome lUt page 100.

raisonnable, mais cela est passionné et éloquent. Quant au parallèle en lui-même, j'ai montré qu'il n'exprime pas sans doute la pensée de Jésus, mais il rend l'état d'exaltation auquel se montait par moment l'âme du chrétien, dans les temps mauvais où a été écrit l'Évangile*.

Le morceau qui suit oppose au faste d'une dévotion de parade l'attrait d'une piété vraie et tout intérieure : « Toi, quand tu fais l'aumône, que ta main gauche ne sache pas ce que fait la droite, de manière que ton aumône soit cachée, et ton Père, qui voit ce qui est caché, te la rendra à son tour à découvert. » Et encore : € Toi, quand tu pries, entre dans la pièce qui ne s'ouvre qu'à toi, et, fermant ta porte, adresse ta. prière à ton Père, à celui qui est présent là où on est caché, et ton Père, qui voit ce qui est caché, te le rendra à découvert. » C'est là que se trouve la prière appelée le Pater ^ qui, de ce texte, a passé dans toutes les bouches : « Notre père qui es aux cieux, que soit vénéré ton nom ; que vienne ton règne ; que s'accomplisse ta volonté sur la terre comme au ciel. Le pain qu'il nous faut pour chaque jour, donne-le-nous aujourd'hui. Et remets-nous nos dettes, comme nousmêmes les remettons à ceux qui nous doivent. Ne nous abandonne pas à l'épreuve ^, mais sauve-nous

1. Comme d'aillears Texaltation est chose passagère et capriciease, ces yemets n'empêchent pas que le même évangile ne respire aillears la haine des Juifs. Voir xxxiii, 32-36.

2. L*épreave par laquelle noas sommes entraînés à pécher, la tentatioTU

du Mauvais. » — Et enfin : « Toi, quand tu jeûnes, parfume ta tête et lave ton visage, de manière à ne pas faire voir aux homipes que tu jeûnes, mais à ton Père, qui est présent là où on est caché, et ton Père^ qui voit ce qui est caché, te le rendra à découvert. » Il y a un effet dans la répétition monotone des mêmes formules, mais le fond même ici est original. On y sent une intimité de Thomme avec son dieu qui est chose nouvelle. C'est la première fois qu'au lieu d'être d'une manière générale le père des Juifs (comme dans la Bible hébraïque et dans le plus ancien évangile), Dieu est aussi le père de chacun. A plus forte raison, il est le père de Jésus lui-même , puisque Jésus se trouve plus près de lui que personne, étant par excellence le Fils de Dieu. Dans une prière que Jésus adresse à Dieu en un autre endroit (xi, 25), ce sentiment a été exprimé avec une effusion qui conduit et qui touche déjà à la mysticité du quatrième évangile : « Je te rends témoignage, Père, maître du ciel et de la terre, que tu as caché ces choses aux sages et aux habiles, et que tu les as dévoilées aux simples. Oui, . Père, telle est la résolution qui a prévalu devant toi. Tout m'a été enseigné par le Père, et nul ne connaît le Fils, sinon le Père, comme nul ne connaît le Père sinon le Fils, et celui à qui le Fils le veut dévoiler*. » Ce Dieu, ami secret, confident et refuge, avec qui on s'enferme au fond de sa maison, n'est pas connu des littératures classiques. J*ai montré déjà comment

1. De même xvi, 17 : « Ce n'est pas la chair et le sang qui t*ont dévoilé ces choses, mais mon Père qui est dans les cieux, >» etc.

LES TROIS PREMIERS ÉVANGILES. 2t9

ramoar de Dieu a, chez les Juifs, quelque chose d'ardent et de passionné qu'on ne retrouve pas ailleurs, parce que ce peuple, partout repoussé et opprimé, ne pouvait faire appel qu'à son dieu, à qui il s'attachait en effet « de tout son cœur, de tout son être et de toutes ses forces » ^. Cette tendresse religieuse est allée croissant à mesure que les temps sont devenus plus mauvais ; elle est répandue dans les psaumes, passe ensuite des Juifs aux chrétiens, et, après la destruction du Temple, ce dieu si aimé, et maintenant absent, n*en devint que plus présent dans les profondeurs de l'âme. Voilà ce qu'on sent dans ces passages du Discours sur la montagne.

Il y a dans le Pater quelques détails qu'on effacerait volontiers. Se figurer un Dieu qui est au ciel parait aujourd'hui une idée puérile ; on est surtout fâché de retrouver à la fin cette croyance malsaine à un Mauvais, c'est-à-dire un esprit du mal, qui nous gâte partout les Évangiles. Mais, dans son ensemble, cette prière se recommandera toujours, parsa noble simpUcité, à ceux qui admettent la prière et croient à un Dieu.

Mais je n'ai pas épuisé le Discours sur la montagne. Il faut rappeler encore ces paroles peu raisonnables, mais d*une poésie touchante, qui prétendent détacher l'homme du soin de sa vie et l'amener à s'abandonner au Père céleste : « Voyez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, ni n'amassent dans des

greniers, et voire Père qui est au ciel les nourrit... Et le vêlement, pourquoi vous en mettre en peine ? Ne voyez-vous pas comme poussent ces belles fleurs des champs? Elles ne travaillent ni ne filent, mais je vous disque Salomon, même dans toute sa gloire, na jamais été habillé comme une d*elles. » Cela est plein de charme, mais seulement, il faut bien le dire, pour ceux qui ont, après tout, le pain et le vêtement, de quelque part qu'ils leur viennent. Cela doit laisser bien froids les gens à qui manquent Tun et Tautr^, et est plus fait pour les irriter que pour les toucher.

Cela est bon surtout à calmer les désirs trop âpres, à faire savourer, sous certaines impressions et à certains jours, les douceurs de TinJoIence. C'est une idylle ; ce n'est pas précisément de la sagesse et encore moins de la charité.

Le passage aboutit à ce verset : « Cherchez d*abord le règne de Dieu et sa justice, et tout cela vous sera donné par surcroit. » Belle parole, parce que, sous une forme paradoxale, elle exprime au fond cette vérité : que le contentement de soi-même est le premier des biens, en ce sens du moins que, sans celuilà, on ne saurait jouir d'aucun autre.

On sait que, d'après le récit des Évangiles, Jésus envoie les Douze prêcher sans lui de côté et d'autre dans tous les pays. J'ai déjà dit que cet envoi ne parait pas historique, et l'on ne voit pas qu'il ait eu aucune suite réelle. Mais, dans MatihieUf il est l'occasion d'un grand discours tenu par Jésus, qui exprime ce qu'était la prédication chrétienne, non pas certainement au

temps de Jésus , mais au temps de TÉvangile. On y voit comment les messagers de « la bonne nouvelle » s*en allaien l de ville en ville, sans provisions de voyage, comptant sur Thospitalité de ceux qu'ils prêchaient, el secouant la poussière de leurs pieds aux portes qui rerusaient de s'ouvrir. Ces brebis tombent quelquefois au milieu des loups ; ils sont poursuivis, traduits devant les puissants. « Alors ne soyez pas en peine de ce que vous répondrez; car, en cette heure-là, il vous sera fourni de quoi répondre. Ce n'est pas vous qui répondrez ; c'est TEsprit de votre Père qui répondra en vous. » — « Ne craignez pas ceux qui tuent le corps, mais qui ne peuvent tuer l'âme... N'a-t-on pas deux moineaux pour un as ? Pourtant pas un ne tombera à terre sans votre Père. Pour vous, tous les cheveux de votre tête sont comptés. » Et enfin : « Ne croyez pas que je sois venu apporter la paix sur la terre. Je ne suis pas venu apporter la paix, maisl'épée. Car je suis venu détacher le fils de son père et la fille, de sa mère, et la bru de sa belle-mère. Et chacun aura pour ennemis ceux de sa maison. » Langage étrange aux yeux des hommes d'aujourd'hui, pour un Fils de Dieu. Au reste, ce n'est pas Jésus qui a pu jamais parler ainsi. Il n a eu le temps de voir ni de faire rien de tout cela dans son court passage. C'est le tableau d'une époque où une grande nouveauté, disons le mot, où une grande révolution s'est déjà fait jour, et se débat avec colère contre les résistances qu*elle soulève. L'esprit des révolutions souffle, en effet, dans tout ce chapitre.

C'est à ce même état des esprits qu'il faut rapporter les paroles fameuses : « Beaucoup d'appelés et peu d'élus (xx, 16 à XXII, 24). » Toute nouveauté n'est d'abord acceptée que d'un petit nombre, qui semble perdu dans la foule, mais qui, dans l'ardeur de sa foi, se fait un titre d'orgueil de cela même qu'il est le petit nombre et l'élite. J'ai montré ailleurs que la même pensée est dans Platon ^ Ici, c'est par opposition à la multitude des Juifs rebelles que l'évangéliste relève le petit nombre des élus ; et, en effet, les deux versets que j'ai cités forment précisément la conclusion de deux paraboles où est exprimée, sous deux formes diverses, la réprobation des Juifs. Aujourd'hui, on se montre embarrassé de ces paroles : c'est là l'inconvénient des textes sacrés. Ils conviennent à un temps, et ils ne conviennent pas à un autre ; mais, si on les tient pour divins, il semble qu'ils devraient convenir à tous les temps.

Je veux encore signaler le discours de Jésus à propos d'un prétendu message de Jean le Baptistès (ch. xij, où, à côté d'âpres invectives contre les Juifs rebelles, on trouve des paroles si tendres pour le troupeau des humbles qui se sont laissé gagner et conduire: « Yenez à moi, vous qui êtes lassés et surchargés, et je vous soulagerai, » etc. C'est là aussi que se lisent les versets que j'ai cités plus haut, sur les simples k qui le Père s'est révélé par le Fils.

Enfin le discours contre les Pharisiens (au ch. xxiu)

ne doit pas être oublié. Il n'y en a pas de moins cliaritable, maïs il est plein de Téloquence que donne la passion ; il dépasse par là de beaucoup le texte de Marc, d'une sévérité simple et grave, qui en est comme rébauche (xii, 6-13). Ici, tout est enflammé ; ce ne sont qu'apostrophes injurieuses : insensés, aveugles, serpents, race de vipères ; l'imprécation « Malheur à vous » tombe jusqu'à huit fois sur leur tête ; les images méprisantes 's'accumulent : « Vous êtes comme des sépulcres blanchis, qui ont un bel aspect au dehors, taudis qu'au dedans ils ne sont pleins que d'os de morts et de toute espèce de pourriture. » Pascal lui-même n'a pas osé traiter les jésuites comme le Jésus de Matthieu traite les pharisiens. Et il les achève, ou plutôt il achève tout ce qui est Juif par ceè mots terribles, que j'ai déjà cités ailleurs : « Vous êtes les fils de ceux qui ont tué les prophètes. Maintenant donc, comblez la mesure de vos pères... Moi aussi, je vais vous envoyer des prophètes... et vous tuerez les uns et les mettrez en croix, et les autres, vous les fouetterez dans les synagogues et vous les chasserez de ville en ville ; afin que retombe sur vous tout sang de juste répandu sur la ierre^- depuis le sang d'Abel le juste jusqu'au sang de Zacharie, » etc.

Qu'est devenu le précepte du Deutéronome : « On ne fera pas mourir les pères pour les epfauts ni les enfants pour les pères ; mais chacun mourra pour son péché (xxiv, 16) ? » N'est-ce pas ici la vieille Loi qui pourrait à son tour prendre fièrement la parole : « Vous prétendez faire expier à mes enfants le sang de tous IV. i8

les justes; et, moi, je vous dis..., » relournaotle parallèle à son avantage ? Mais où sont les suavités du Discours sur la montagne ? Où sont les béatitudes, la défense de dire à son frère : Raca! le commandement de bénir ceux qui nous maudissent? Où est enfin la charité? Quoi qu'il en soit, on voit assez que, si le texte de Marc, le plus ancien et le plus vrai, suffit, comme je le crois, pour connaître Jésus, autant du moins que Jésus peut être connu, il ne su fût pas pour apprécier l'Évangile, en prenant ce mot dans son sens le plus complet. Les discours de Matthieu en sont une partie considérable. Ils n'expriment pas, il est vrai, la pensée même de Jésus ; mais ils expriment le christianisme à un autre moment, bien voisin encore de sa naissance. Et Jésus est encore pour quelque chose dans ces sentiments qu'il n a pas conçus lui-même, mais qui sont éclos des siens, de même que, toute proportion gardée, Socrate est encore pour quelque chose dans les pensées de Platon qui vont le plus loin au delà de lui. En un mot, celui qui n'aurait pas présents à l'esprit le Discours sur la montagne et les autres morceaux semblables, n'aurait pas dan» la bouche, si j'ose m'exprimer ainsi, tout le goût de l'Évangile, et ne s'expliquerait pas tout l'effet qu'il a produit.

Quant à la narration de Matthieu, elle ne diffère réellement de celle de Marc que par les deux premiers chapitres, remplis d'inventions que Marc ne connaissait pas. Là parait pour la première fois l'idée que Jésus ii*esl pas fils de Joseph, mais qu'il est de

r Esprit saint *. Et il est dit de Marie que Joseph n'eut pas de commerce avec elle, « jusqu'au jour où elle enfanta son fils ».

Quant à la généalogie, elle a été imaginée pour ceux qui voulaient que le Christ Tût a Fils de David », en prenant cette expression à la lettre, c'est-à-dire comme il ne fallait pas la prendre. C'est une idée qui ne s'est produite aussi bien qu'assez tard, comme le témoigna un discours qu'on met ailleurs dans la bouche de Jéstis, et par lequel il montre que le Christ ne doit pas être fils de David [Marc^ xii, 37, etc.). Mais il est à noter qu'on n'a pas même eu la pensée de faire descendre Jésus de David par sa mère, tant on était habitué à considérer Joseph comme père de Jésus *.

Matthieu suppose que Jésus est né à Betliléom, et que seulement après sa naissance Joseph va s'établir à Nazareth. Il s'agit encore de salis'aire à uwq prophétie, d'après laquelle on croyait que le Christ devait naître à Bethléem ^ ; Jésus était réellement de Nazareth.

Un autre texte : « J'ai rappelé mon fils de l'Egypte », qui, dans Osée{%i, 1), se rapporte à Israël, a été aussi appliqué au Christ, et a fait imaginer la fuite en

1. Remarqaer que ces expressions, et rni^mo cr neutre nveû{iia indiqa>^Mit un mode d*actioii divine, et non précisément un pire.

2. Dans Paul, fils de Daviil esi pris au aens que celte expression a dans la Bible., où elle signifie simplement un bomme de Juda^ un Juif. Voir (.nr, paKe34->.

3. C.Vst d'après un passage de M-c^iée (v. 2) où est célébré un chef d'I<ra6l, peu -être Simon ou Hyrcan, qaî, à ce qu'il parait, était né à Bethléem. Plus tard, cela a été appliqué à lOiut attendu.

276 LE .CnRISTIANISME ET SES ORIGINES.

^Sypt^y puis, pour expliquer celle-ci, Thisloire des Mages et le massacre des enfants par Ilérode*

Sauf ces deux chapitres, la narration de Matthieu est la même que celle de Marc. Il ne la modifie guère que là où il parait que le texte primitif peut étonner ou embarrasser Tesprit, et par là ces Modifications sont intéressantes. La plus considérable est celle qui porte sur riiistoire des quarante jours passés au désert. On ne comprend rien dans il/arc à cette histoire (i, 12). Dans Matthieu, elle est toujours bizarre, mais plus soigneusement construite et plus suivie (iv, 1).

En général, Matthieu s'applique à être édifiant. Dans Marc^ Jean baptise Jésus tout simplement; dans Matthieu, il n'ose le faire, et s'excuse avant de céder.

Quand Jésus, dans i/arc, a ressuscité la fille deJaîre, il recommande de lui donner à manger (v, 43) ; Matthieu a retranché ce trait naïf.

Dans Marc, la mère et les frères de Jésus courent après lui pour le ramener, disant qu'il est fou (ni, 21 et 31). Cela a été effacé dans Matthieu (xu, 46).

Dans Marc, les gens de Nazareth disent de Jésus : « N'est-ce pas le charpentier^ le fifs de Marie ? » (vi, 1 .) Dans Matthieu, ils disent seulement : « Le fils du charpentier (xin, 55). »

Dans Marc, Jésus dit que personne ne sait quand arrivera la fin du monde, c< pas même les anges du ciel, pas même le Fils, mais le Père seul (xiii, 32). » Matthieu dit seulement : « Pas même les anges, mais le Père seul ( xxiv, 36). »

On lit dans Marc que Jésus, ayant voulu prendre

LES TROIS PREMIERS ÉVANGILES. m

des figues sur un figuier, n'y trouva que des feuilles, car ce n'était pas le temps des figues (xi, 13). Jésus alors dit au figuier : <c Que jamais nul ne mange de ton fruit.,. Elle figuier fut desséché jusqu'à la racine. » Matthieu supprime les mots soulignés, sans doute pour rendre la colère de Jésus plus raisonnable (xxi, 19).

Jésus dit dans Marc : oc Avant que le coq ait chanté deux fois y tu me renieras trois fois(xiv, 30, 68, 72). » On distinguait, en effet, chez les anciens, le chant du coq de minuit et le second chant du coq à trois heures du matin ^ Matthieu a cru bien faire en simphfiant : « Avant que le coq chante, tu me renieras trois fois (xvi, 34 et 74). »

Marc raconte (viu, 32) qu'on présente à Jésus un sourd*muet et qu'il le guérit de la manière suivante. 11 enfonce ses doigts dans ses oreilles, il lui met de sa salive sur la langue, et il prononce le mot Epphata (Ouvre-toi). Matthieu efface ces curieux détails (ix, 32).

Il supprime purement et simplement Thistoire de Taveugle de Bethsalda, quMl trouvait dans Marc (vni; 22). Celui-ci racontait que Jésus prend l'aveugle et le conduit au dehors du bourg, puis lui crache sur les yeux et lui impose les mains; il lui demande alors s'il voit quelque chose. L'aveugle répond que le$ hommes qui marchent lui paraissent comme des arbres. Jésus alors lui impose de nouveau les mains, et cette fois il voit les objets tels qu'ils sont. Cet apprêt,

1. Aristophane, V Assemblée des femmes, 411, — âvmibn, XXH» 14, etc.

^78 LE CHRrSTIANISME ET SES ORIGIiNES.

ces procédés, ce tâtonnement dans le miracle, qui ne réussit pas du premier coup; tout cela a pour nous plus de vie et de poésie, mais cela a paru au second évangélisle avoir quelque chose de trop peu divin.

Il y aurait encore d*autres variantes à signaler, mais je ne puis pas tout dire. C'en est assez pour faire voir que le récit de Marc est bien Toriginal et que Matthieu le corrige.

La Passion de Matthieu est pins connue qu'aucune autre. Outre que cet évangile est celui par lequel s'ouvre le recueil du Nouveau Testameyit^ c'est celte Passion qu'on chante à la messe le dimanche des Rameaux, et cela d'une manière particulièrement solennelle. Elle se chante à trois voix et forme ainsi une espèce de drame. Le célébrant prononce, sur une mélodie imposante, les paroles qui sont dans la bouche de Jésus; le diacre se charge du récit de révangéliste, et le sous-diacre fait entendre les discours ou les cris des Juifs. Elle est belle, d'ailleurs, car elle est la même que celle du plus ancien évangile, sauf quelques petits détails ^ Il y a des additions, dont une est d'un grand eiïet : c'est la démonstration de Pilatus, qui, prenant de l'eau, se lave les mains devant le peuple et se déclare innocent « du sang de ce juste », tandis que tous les Juifs crient : « Son sang sur nous et sur nos enfants ! » Il est clair que cela n'a été imaginé qu'après la ruine de Jérusalem, mais rien n'est plus dramatique.

1. Comme ceui qui sont indiqués dans Marc^ xiv, 15 et xv, 21.

LES TttOlS PREMIERS ÉVANGILES. 279

D'autres additions, sont moins heureuses. Au moment de la mort de Jésus, Marc dit qu'au milieu de la nuit qui couvre la terre, le rideau du Temple se • ' déchire du haut en bas. C'est tout, mais pour MaU thieu ce n'est pas assez ; il ajoute que la terre tremble, que les rochers se fendent, que les tombeaux s'ouvrent et que les ressuscites se promènent à travers la ville, à la vue des spectateurs. Le merveilleux discret du plus ancien évangile touche bien plus que tout ce tapage *. La Passion de Matthieu n'en demeure pas moins imposante et touchante dans son ensemble.

On a vu qu'après la mort de Jésus, Marc n'a plus que quelques lignes. Les saintes femmes vont au tombeau, n'y trouvent plus le corps, et sont invitées par un jeune homme vêtu de blanc à faire savoir aux disciples que Jésus est ressuscité et qu'ils le retrouveront en Galilée. Elles s'en vont éperdues, et ne disent* rien 'à personne, tant elles ont peur. Notre texte s'arrête là brusquement.

Dans Matthieu, le récit continue ; les femmes sont à la fois effrayées et joyeuses et courent annoncer la chose aux disciples. Au moment où elles partaient, elles-mêmes voient paraître Jésus, qui leur parle, ce qui rend inutile l'intervention du jeune homme vêtu de blanc (dans Matthieu, c'est un ange). Les disciples vont en Guhlée, « sur la montagne où Jésus leur avait donné rendez-vous » (et cependant il n'y a aucune mention de ce rendez-vous dans ce qui précède). Ils

1. On pense au mot de Bl Jourdain dans Molière : « Il y a trop de tintamarre là-dedans. »

Ty trouvent, en effet, et il leur adresse ses adieux. II n*est question d'aucune apparition dans Jérusalem, ni aux disciples réunis, ni à aucun d'eux en particulier. Matlhim ne connaît pas non plus ce qu'on appelle l'Ascension *.

Dans Tadieu de Jésus, il y a un verset auquel il Tant s'arrêter. « Allez et enseignez toutes les nations, les baptisant au nom du Père, du Fils et de l'Esprit saint. >» Ce verset est suspect de deux manières : d*abord par l'ordre de baptiser, puisque, dans le corps même de l'évangile, Jésus ne baptise jamais ni ne fait baptiser personne; ensuite par la formule du baptême, qui ne se retrouve ni dans Paul ni même dans le livre des Actcs^ où il n'est jamais question que de baptiser u au nom de Jésus ». Il est donc possible qu'il y ait là une interpolation, introduite dans le texte par la foi d'un« autre époque.

Mais, quelle que soit la date de cette formule, ce qui est certain, c'est que ni cet évangile ni aucun des trois premiers n'ont connu, non plus que Paul, ce qui s'est appelé plus tard la Trinité et qui se définit : trois personnes en un seul Dieu. Ils n'ont pas même connu la Duité du Père et du Fils, puisque nulle part le Fils n'y est Dieu, ni égal au Père. Cette formule reconnaît seulement le Père, le Fils et TEsprit, sans s'expliquer en aucune façon sur ce que ces mots

1. Pourquoi le récit de Marc est-il demeuré suspendu ? It est diTficile de le dire; mah on peut supposer avec vraisemblance que le texte complet coiuenait des versets qui se sont trouvée plus tard en contradiction formelle avec d'autres évangiles, ou avec le livre des AcUs^ de sorte qu'on aura pris le parti de les retrancher.

expriment* Elle a dû contribuer néanmoins, avec le temps, à faire que l'Esprit saint devînt une personne comme les deux autres.

Il faut encore signaler un passage qui est un trait distinct de Matthieu; ce sont les paroles fameuses de Jésus au premier des Douze : « Tu es Pierre, et c'est sur cette pierre que je bâtirai mon Église, et les portes d'enfer ne prévaudront point contre elle. Et je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et ce que tu fermeras sur la terre sera fermé dans les cieux, et ce que tu ouvriras sur la terre sera ouvert dans les cieux (xvi, 18-19). » Il est vrai que la dernière phrase se retrouve plus loin (xvni, 18), appliquée également à tous les Douze ; mais la première ne se rapporte qu'à Pierre ou Cephas *.

Il est à remarquer que ce passage n'est pas dans le plus ancien évangile, et n'a pas été reproduit dans le troisième. Maintenant, si on se rappelle que, parmi les disciples des premiers tempSj il y avait des chrétiens de Pierre, d'autres de Paul, d'autres d'Apollos (I Cor. 1, 12), on croira volontiers que l'auteur de l'évangile qui porte le nom de Matthieu appartenait à l'école des disciples de Pierre ; l'hommage qu'il lui rend est d'ailleurs très bien justifié, puisque Pierre a été incontestablement le premier apôtre, le premier

1. Les commentateurs nous avertissent que lier et délier (ce sont les mots du texte) signifient fermer et ouvrir, d'après la manière dont les anciens fermaient et ouvraient leurs portes.

Je reviendrai plus tard sur cette expression « mon Église », où ie mot d'église est pris dans un» sens général que nous n*avons pas^ rencontré encore, et qui demande à être expliqué.

prédicateur de la foi nouvelle, et qu'il a seul gouverné les Fidèles jusqu'au jour où Paul, a ouvert la porte aux iflcirconcis.

L'esprit de Pierre, je veux dire celui qui rattache autant que possible la Loi nouvelle à Tancienne, tout en déclarant celle-ci inrérieure, règne en effet dans cet évangile, comme en témoigne le, verset du Discours sur la montagne (V. 14) : « Pas un iota ni une qutue de lettre ne sera effacée de la Loi^;» et comme en témoigne mieux encore cet autre verset, si contraire à l'œuvre de Paul : « N'allez pas sur le chemin des gentils.*, mais allez plutôt aux brebis perdues de la maison d'Israël (x, 5) ».

Le troisième évangile, qui porte le nom de Luc, mérite aussi d être étudié à part. Il est d'abord, comme l'a dit M. Renan, « le plus littéraire des évangiles ». Non seulement l'auteur ^^ait le grec^ mais encore il a une véritable culture grecque ; il sait écrire ; il compose avec imagination et avec art. Après un court préambule, qui est d un auteur, et qui contient un envoi à un certain Théophile, il refait d'abord à sa manière, en deux chapitres qui comprennent cent trente-deux versets, le tableau de la naissance de Jésus. Il se place tout de suite, sans aucun scrupule, en dehors de la réalité. Quoiqu'oucuu texte ne nous donne la date précise de la naissance de Jean le Baptistès, on ne peut douter qu'il ne

1. L'iota hébreu, ou iodt est plus petit qu'aucune autre lettre.

soîl plus ancien que Jésus, et l'auteur d'un mouvement religieux que Jésus n'a fait que suivre ; c'est ce qui résulte de tous les textes qui se rapportent à Jean dans le plus ancien évangile *. Jésus n'jr a d'autre rapport avec Jean, sinon qu'il reçoit de lui le baptême. Cela même est-il historique? Je ne sais; cela n'a rien du moins d'invraisemblable. La part de la légende dans Marc se réduit à l'idée, contraire à toute vraisemblance, que- Jean ait annoncé « celui qui allait venir après lui pour être plus grand que lui » (i, 7). Après le baptême, ces deux personnages ne se retrouvent jamais en scène l'un avec l'autre.

Mais on éprouva le besoin de les rapprocher, et Matthieu imagine, ce dont Marc n'a pas eu l'idée, que Jean, dans sa prison, entend parler des miracles de Jésus et lui envoie demander s'il n'est pas le Christ (xi, 25). Luc est allé bien plus loin dans celte^ voie ; il fait Jean et Jésus du même âge ; il les Tait cousins. Le récit de leur naissance forme deux tableaux qui se font pendant. Ces deux naissances sont surnaturelles; chacune a son Annonciation ; un ange déclare a Zacharie que sa femme, vieille et stérile, va être mère ; un autre ange (celui-ci est un ange de premier ordre, Gabriel) annonce à Marie sa grossesse miraculeuse; l'écrivain emploie les anges absolument comme les poètes grecs employaient les dieux, et les personnages qui figurent dansle récit ne s'étonnent non plus des uns qu'autrefois on ne s'étonnait des autres.

Page 1