‹ Le Christianisme et ses origines (volume 5)Chapitre 73 sur 183 · Matthieu, xi · texte numérisé non relu

Matthieu, xi

3. Je ne quitterai pas Isaïe sans inviter mes lecteurs à relire dans les Pensées de Pascal la traduction de quelques-uns des plus beaux passages du prophète, traduction faite sur la Vulgate, mais

Jérémic a le même enthousiasme, la môme exaltation de piété qui nous a frappés danslsaïe. Comme lui, il met le dieu d'Israël à une immense distance de tous les autres. Comme lui, il s'exprime sur les dieux des étrangers en des termes si vifs, qu'il faut prendre garde de s'y méprendre et d'y supposer plus de philosophie qu'ils n'en contiennent (u, 11) : « Où est le peuple qui ait abandonné ses dieux ? et pourtant ce ne sont pas des dieux. » Il veut dire : Ce ne sont pas des dieux qui comptent, en comparaison de Iehova. Je me suis assez expliqué là-dessus à propos du Deutéronome et à'Isaïe.

Jérémie répète les invectives d'Isaïe contre les images ou idoles ; je ne m'y arrêterai pas. Il condamne comme lui le culte purement extérieur et l'hypocrisie des sacrifices ; mais il s'emporte sur ce sujet jusqu'à d'étranges libertés (vu, 21) : « "Voici ce que dit Iehova Sabaoth, dieu d'Israël : Vous pouvez faire de vos holocaustes comme de vos sacrifices, et en manger les viandes. Car au jour où j'ai fait sortir les miens du pays d'Egypte, je n'ai rien dit, je ?}'ai rien demande' en fait d 'holocaustes ou de sacrifices ; mais voici le commandement que je leur ai fait : Écoutez ma voix, et je serai votre dieu et vous serez mon peuple, et vous marcherez dans le chemin de mes ordonnances. » Rien de plus curieux que ce passage : il montre qu'on était bien loin alors de YExode, du Lévitique et des Nombres ; il donne un démenti

avec un sentiment très-vif (xxv. 171, pages 171-180 du manuscrit autographe .

LES DERNIERS PROPHÈTES. 21 :i

formel à ces livres, si remplis des plus minutieuses prescriptions sur les holocaustes et les sacrifices. On les avait oubliés, et quand on invoquait la Loi, c'était en la prenant dans le Deutéronome, auquel \q prophète pense évidemment ici (voy. Deutér.,\xi\, 13), et il est vrai que le Deutéronome parle à peine des holocaustes et des sacrifices et développe surtout la religion intérieure l.

De même, un peu plus loin (vin, 8) : « Comment pouvez-vous dire : Nous sommes des sages ; la Loi de Iehova est avec nous ? Non, la plume menteuse des scribes n'a fait qu'une œuvre de mensonge. »

On est étonné, quand on vient de lire de tels passages, d'entendre ailleurs le jirophète réclamer si impérieusement l'observation du sabbat (xvn, 19) ; mais le respect du sabbat était le signe extérieur qui distinguait tout d'abord le Juif du Gentil, le fidèle de l'infidèle ; violer le sabbat, c'était en quelque sorte renier son dieu et son peuple.

Jérémie suit encore en d'autres points le Deutéronome : ainsi il ne se contente pas de la circoncision du corps ; c'est celle du cœur qu'il demande (iv, 4 ; Deutér., s, 16). Comme le Deutéronome (xxiv, 26), il ne veut plus que les enfants soient punis pour leurs pères (xxxi, 30) : « On disait autrefois : Les pères ont mangé le verjus, et les dents des enfants en sont agacées; maintenant chacun mourra pour son péché ; celui qui aura mangé le verjus, celui-là aura les

1 . On sait qu'Ézéchiel ne se gène en rien pour s'écarter des prescriptions du Pentateuque (ch. xl-xlviii).

dents agacées. » C'est-à-dire, je crois, qu'en même temps qu'on expliquait à Israël que ses souffrances sous la domination macédonienne avaient été l'expiation des péchés de ses aïeux, on le rassurait pour l'avenir en déclarant que le dieu avait renoncé à cette justice rétroactive, si largement satisfaite, et que son peuple n'aurait plus rien à craindre désormais, pourvu qu'il restât fidèle.

On a signalé l'astrolâtrie dans le Deutéronome comme une chose nouvelle : elle tient dans Jérémie une grande place. Ce livre du Deutéronome était particulièrement présent à l'esprit de Jérémie. Les premiers versets du chapitre xi y lont évidemment allusion *.

Jérémie a osé s'attaquer à la superstition même du Temple. Rien n'est plus beau que la manière dont il répond à l'étonnement des fils de Juda, qui ne comprennent pas qu'ils aient pu succomber quand ils possédaient le Temple (vu, 4) : « Ne vous fiez pas aux paroles vaines ; n'allez pas disant : Nous avons le Temple de lehova ! le Temple de Iehova ! le Temple de lehova ! Si vous redressez tout de bon vos voies et vos œuvres ; si vous vous appliquez à faire bonne justice entre celui-ci et celui-là ; si vous ne faites pas de tort à l'étranger, à l'orphelin et à la veine; si vous ne répandez pas ici même le sang innocent ; si vous ne suivez pas les dieux étrangers pour votre ruine, alors je vous ferai demeurer en ce lieu jusqu'à la fin des temps, sur la terre que j'ai

Page 1