‹ Le christianisme et ses originesChapitre 1 sur 48 · ENTRE ALEXANDRE ET LES ROMAINS · texte numérisé non relu

ENTRE ALEXANDRE ET LES ROMAINS

Deux écoles dominent de beaucoup toutes les autres pendant la grande époque philosophique qui s'étend pour la Grèce depuis Alexandre jusqu'aux Romains : celle de la Stoa ou du Portique et celle d'Épicure. Hais quoique déjà dominantes, et elles allaient l'être de plus en plus, elles ne remplissent pas à beaucoup près Thistoire des idées morales et religieuses en ce temps-là, histoire dont je voudrais tracer ici l'esquisse générale. D'abord les grands maîtres de l'âge philosophique précèdent, Platon et Aristote, continuaient d'avoir leurs disciples : les premiers qu'on nommait Académiques^ de la promenade d'Acadème (l'Académie) où ils étaient établis; les autres liommés PéripatétiqtieSy c'est-à-dire Promeneurs, qui se tenaient dans le Lycée ou le bois d'Apollon tueur de loups (Lycéos). Ces deux écoles n'étaient pas les plus populaires ; elles étaient certaine-

s LE CHRISTIANISME ET SES ORIGINES.

ment les plus distinguées. En même temps, Técole d'Aristippe d'une part, celle d'Antisthène de l'autre , (Ie3Cyrénaiqu£setJ66<]yniqiiefi),^»ntinuaient de subsister; mais la première 'Bak^ ar se j^erdre dans l'écdle d'Épicure ; l'autre vécut jusqu'aux derniers jours de la philosophie grecque. liefi-Cyniques allaient par les rues et les places publiques, dans l'équipage que la comédie nous décrit, avec leur bouteille d'huile (pour se frotter) et leur brosse, leur écuelle, leurs sandales, leur gros manteau, et leur bourse de cuir peu chargée d'argent. Pour manger leur frugal repas, oe n'était pas la peine de s'étendre sur des lits, comme on faisait alors, et ils se distinguaient en soupant. assis.

En outrant le doute socratique, qui devenait une fin au lieu d'être lun instrumesit, Pyxrhon fonda son école flee Chereheun ou Sceptiques. Peu à peu les Académiques^ placés entre les dogmes irancbants d'Épicure et eeux de la Stoa, et comme battus par ces flots contraires, 0e laissèrent aussi porter vers le doute. Ils y trouvèrent un refuge contre l'empire des préjugés religieux. Ne youlant pas s'y soumettre et les servir, comme les StDÏques, ni causer de scandale en niant ce que la foule croyait, comme les disciples d'Épicure (qui d'ailleurs eux-mêmes n'osaient pas nier jusqu'au bout), ils mirent en avant la doctrine commode que l'esprit humain ne peut atteindre à la vérité. Et à la place de cette vérité, qu'ils ne laissaient pas espérer aux hommes, ils leur offraient pour consolation le trraisemhlable^ où devait s'arrêter toute sagesse. Ceux qui ont combattu trop.sélieuaement cette doctrine ^e sont mépris, je le crois ; il

©*y fallait voir qu'une ressource par laquelle l'esprit humain tachait de sauver sa liberté. Au lieu de dire : H n'y a pas de dieux, ou même, comme Épicure : Il n*y a pas de providence, on aimait mieux dire, et j'ajoute volontiers qu'on aimait mieux croire (car je n'accuse pas les Académiques de mauvaise foi) que, ni sur oe point ni sur d'autres, l'homme ne peut s'assurer d'au- *cune vérité. Les Académiques parlaient et pensaient en face du polythéisme comme a fait Montaigne au milieu -du monde chrétien. Ce sont eux, et non les partisans d'Épicure, qui sont les libres penseurs de l'antiquité, oti qui auraient voulu l'être ; mais ils ne le pouvaient pas. Pour ne pas avouer les préjugés et les mensonges qui régnaient partout, leur raison était réduite à se désavouer elle-même.

Le doute systématique s*étant emparé de TAcadémie, les Péripatétiques restèrent les seuls représentants d'une philosophie dogmatique sans bizarrerie de système et sans esprit de secte, faisant son profit de toutes IcfS <;onnaissances et donnant satisfaction à tous les botrs penchants. Par la science, par la largeur des pensées et par la modération des sentiments, cette philosophie était celle qui ressemblait le moins à une Église et qui était le plus près de la sagesse. La liberté manquait là comme partout; mais sur les points où ils ne pouvaient parler librement, ces philosophes savaient se renfermer dans le silence, et demeuraient encore de cette façon aussi indépendants qu'il était possible. Les Péripatétiques avaient recueilli, avec l'héritage d'Aristote, la part la plus solide de celui dé Platoh ; il ne leur manquait que

la passion. Leur enseignement ne troublait pas les âmes» et c'était ce que leur reprochaient les Cyniques. 3u'est-ce que c'est, disaient-ils, qu'une philosophie qui Défait de peine à personne? Les Cyniques étaient Ses précurseurs de ceux qui prêchèrent que le royaume des cieux doit être emporté par violence.

Le petit livre des Vertus et des vices^ qui se trouve à ia suite de la Morale d'Aristote, appartient à l'École péripatétique. On y recommande la piété, la sainteté des mœurs, la sincérité, la haine du mal, l'humanité, la compassion, le pardon des injures.

Cependant l'esprit de Platon n'avait pu s'éleindre ; s'il ne régnait plus à l'Académie, il vivait certainement dans beaucoup d*àmes, et il n*est pas douteux qu'il n'y eût toujours des Platoniques, je veux djre des hommes qui alliaient à la morale ce mouvement d*imagination et cette onction par où les écrits de Platon nous touchent. La littérature platonique se continuait, et quelques monuments en sont arrivés jusqu'à nous, recueillis à la suite des livres du maitre. VÉpinomis^ ou supplément aux Lois, les Lettres attribuées à Platon, appartiennent à cette littérature, bien voisine de la littérature chrétienne.

Cet âge a porté une foule prodigieuse de philosophes^ et ces philosophes ont composé une multitude de livres : de tout cela il n'est arrivé jusqu'à nous que des noms. II est vrai que ces noms sont illustres ; il faut en recueillir quelques-uns.

Dans la Stoa, je ne nommerai, à côté de Zenon et de Cléanthe, que Chrysippe, qui avait embrassé toute la

doctrine de TÉcole dans ses volumineux écrits. Il avait réponse à toutes les questions» en physique comme en morale, et en ce qui regarde le surnaturel comme en ce qui appartient à la nature. Il était rompu à toutes les subtilités de la dialectique ; il disputait sur le destin, sur le libre arbitre et les autres problèmes inextricables; il expliquait l'essence et Faction des démons ou génies ; il savait tout et ne doutait de rien : c Sans Ghrysippe, disait-on, il n'y a plus d'école stoïque. » Il en était la colonne ; il en avait en quelque sorte écrit la Somme ; c'est une espèce de Thomas d'Âquin. La Stoa a eu sa scolastique comme l'Église; sur tous les sujets, elle argumentait à outrance. Cela rebutait bien des esprits, et quelqu'un disait à ce propos qu'il en était de la dialectique comme des écreviçses, où il y a plus à éplucher qfu'à manger.

Les Cyrénaïques eurent ce Théodore dont Epicure ne fut, dit-on, que l'écolier dans ses hardiesses irréligieuses. Il faut nommer aussi Hégésias, celui qu'on appelait Conseiller-de-Mort(Pisithanate). Il s'était tellement épris de cette paix sans troitble {ataraacia) où on mettait la sagesse, il poursuivait avec tant d'amour le repos de l'àme»

Le repos l le repos, trésor %i précieux Qa'on en faisait jadis le partage des dieux,

qu'il voulait qu*on l'allât chercher dans la mort ; où seulement il pouvait être assuré. Et on racontait que les jeunes gens d'Alexandrie qui venaient l'écouter se tuaient tous en effet les uns après les autres , au point que le roi d'Egypte fut obligé de faire fermer son école.

6 Lh GH.BISIIA.NISME El SES BRUINES

On voill pamlre daDS cette histoire ce goût da suicide et delà mort sur lequel oq a tant de témoignages, et qui est une des maladies les plus caractérisées du monde macédonique et romain. C'est cette répugnance qu'on avait à vivre sous le poids de la servitude et de ses misères qui contribua fort dans la suite au succès de la parole chrétienne. Quand cette parole annonçait Tavé-^ nement d'un monde nouveau et pressait les hommea^ de faire bon marché de celui-ci, elle ea trouvait beaucoup en effet qui en étaient assez las pour s'en détacher sans peine.

Parmi les Cyniques j, je nommerai Ménippe, que nous ne connaissons que par les fictions de Lucien^ et. parce qu'un certain genre de^ «omfositioa a pris< de lui le nom de ménippée; et Monime, qui disait aux riches : t Qu'est-ce que c'est donc que* votre ricbesse ? Une indigestion de la fortune^ qui a vomi sur vous, >

Le Péripatétiqufi Dicéarque écrivit tout un livre con* tse l'immortalité de l'àme, et un. autre livre contre' l'àoie elle-même, et piouc montrer quelle n'existait pas., Oa ba voit» pas, que de pai?eilles thèses lui. aient fait courir aucun danger. C'est d'ailleurs tout ce que nous savons de ces livres ; mais ées^ asees pour témoigner combien lareligFon des anciens, sf exfgeante au regard dit' culte, et ({ui tenait les. hj^mmes si asaujeUis par les pratiques, a^^it d'mlleors pea de dogme», et qiief vaëte champ elle laissai! oavert à des discussions qui,^ depuis ce temps jusqa'^ Qous„sonié deweurées interdites* comme sacrilcg,es.

Ocadëmie nommait avec orgueil les deux premiers successeurs <kr Platon, Speustppe et Xénocrate. Xénocrate avait dit oner parole mémorable, qui nous a été conservée par Gicéron. On lor demandait ce qu'on apprenait à son école; il répondit : c A faire librement ce que les lois font faire par obligation. > C'est un mot de la pius grande portée, et qui rend raison, non-seulement de l'organisation de la philosophie dans le monde ancien, mais de celle de la religion qui lui succède. L'une et l'autre se sont également fait honneur de goo* v^rner les hommes parla conscience et par la foi, tandis que les pouvoirs publics gouvernent par les législations et par la force. A. la fin du siècle dernier, quelques-uns appelm^Qi volontiers les prêtres des offiei^rs de morale ; c'est bien ce qu'étaient les philosophes chez tes Grecs, mais de? officiers sans privHéges et sans moyens de contrainte. Faire faire le bien librement, il n'y »pas en effet de fonction phis haute, fK)iBfTu qo^oB* y soti fidèle. L'Église n'a pas eu le courage de s'y tenir ; elle n'a pas tardé à devenir un gouvernemewt eomnw un autre, avec dies: sanctions légales et dtts pénalités. Mais Xénocrate et ses héritiers n'avaient ni* pénalilès ni contraintes, et l'empire légitime que la philosophie a exereé sur les hommes jasqu'aux cfôurpations do Ghristianismé ne s'appuyait que sur des forces morales.

L'Académie étak fiàre d'avoir cooqois Polémon, et toutes les philosophie» se se«t fait honneur avec «Ha de cette victoire. Vcki ee qu'on racontatl de lui. C'était ém jeune homme Uvnéau plaisir, passant 1» nuit parmi te vtn et lesjiHieuse» de flûte. Au matin d'une de ces nuits;

comme il traversait les rues en chantant, des flears sur la tête, il passe devant l'école de Xénocrate, et il lui prend fantaisie d'entrer. A la voix, du philosophe, il est surpris d'abord, puis touché ; et en6n, tout en écou tant et sans faire semblant de rien, il détache ses guir landes de fleurs et les jette : il fut philosophe dès ce }our-là. Scène pleine de grâce, qui fait un charmant sujet de tableau^ comme la plupart des anecdotes grecques, et en même temps premier exemple d'une con^ version^ comme on a appelé cela depuis, dont la soudaineté est une espèce de miracle. C'est ainsi que, dans le récit de Jacques Diacre, la comédienne Pélagie devient une sainte tout à coup, en entendant prêcher un évéque. Les Vies des saints sont remplies d'histoires semblables à celle-là.

Un autre Académique, Cranter, était célèbre par un livre sur le Deuil, écrit pour un ami qui avait perdu ses enfants; un livre d'or, disait Cicéron; il resta comme le modèle classique d'un genre de discours philosophique qui prit des développements considérables, celui des Consolations. La Consolation à Apollonios^ de Plutarque, nous en a conservé bien des pensées. Les philosophes grecs n'ont pas cessé, depuis lors, de faire ce métier de consolateurs, que les Pères et les Docteurs de rÉglise ont fait comme eux et d'après eux. Nous rencontrerons plus tard des monuments de cette éloquence; mais il faut signaler dès maintenant ce qui se présente ici à nous pour la première fois, la prédication philosophique appliquée à un des accidents qui marquent la vie de chacun de nous, et pour ainsi dire au

cas particulier d*un malade. La philosophie entrera de plus en plus dans le détail de ce ministère moral.

Il y avait encore des Pythagoriques en Italie, comme Aristoxène de Tarente, le musicien, qui était aussi un philosophe. Fidèle aux traditions austères de l'école, il faisait un devoir de la pureté, non pas aux filles seulement, mais aux garçons, et exprimait le vœu, nous diton, avant Jean-Jacques, que le jeune homme se conservât chaste jusqu'à vingt ans.

Qu'on se représente maintenant Tensemble de ce mouvement philosophique si nouveau, si puissant, si universel. L'Académie, le Lycée, le Cynosarge, la Stoa, les jardins d'Épicure se partageaient la jeunesse dans Athènes, et envoyaient des colonies dans toute la Grèce. Elle se couvrait d'écoles comme elle se couvrit plus tard d'Églises^ ou plutôt ces écoles étaient déjà des Églises. Ceux qui y présidaient exerçaient une sorte de gouver* nement spirituel, dont ils transmettaient à d'autres le titre et le siège, de façon qu'on avait la liste des succèsseurs de Platon ou d'Ârislote dans leur chaire, comme on eut depuis celle des évéques de Rome ou d'ailleurs. La plupart de ces philosophes ont écrit, mais non pas pour nous. On ne saurait trop le redire, ni trop appuyer sur une telle perte. Le riche trésor des livres de Platon ou d*Aristote, sur lequel nous jugeons la philosophie, n'est pourtant qu'un débris, quoique ce débris soit magnifique ; tout le reste a disparu. Nous frappons pour ainsi dire, à , la porte de toutes ces écoles, mais la porte est fermée et nous ne saurions entrer. Nous y collons notre oreille, et nous surprenons quelques éclats de

voix, certains principes, certaines déductions^ le mur-* mure surtout d'un auditoire ému et subjugué; rien davantage. El nous retournons bien loin d'AdièneSy sans remporter' autre chose que le sentiment confus d*une vie inlelIectiieUe et morale pleine à la fois de mouvement et de calme, charmant Tesprit et fortifiant Tâme : qui, sans être encore aussi libre qu'il aurait fallv, l'était pourtant à rendre vingt siècles jaloux, et n'avait pas à compter à chaque mot avec les erreurs ou avec les intérêts d'une autorité sacrée.

Les anciens nous ont rendu eux-mêmes par une image l'influence bienfaisante qu'a eue la parole de ces prédicateurs de sagesse : c Les hirondelles, disait-on, an* noncent la fin du mauvais temps, et les discours de» philosophes celle du trouble des âmes. > Si même quelque chose a étonné les modernes, c'est la sérénité de cette philosophie et sa confianœ. Elle ne conçoit poim de doule sur la destinée de Thomme ; elle a divers^ chemifia pour le conduire au bonheur, mais' e?le se tivnt sûre du but où eHe va. Le bonheur, le souverain^ bien, cmrme on disait, la fin ou les finsdemiéresv voilà cmepâ faisait également l'objet de toutes les écoles ; maisaucune ne se demandait s'il y avait une fin e^ s'il' pouvait y avoir du bonheur ; toutes- le supposaient intrépî-*^ dbment, qpuoiqûe aueane ne recourût a la ressource ceuunode de le mettre dans une au^evie. Ne: non? hâte» paff de être; que- le? Greesi ^bsôeiit trop jeunesr m tiep légers; qu'ils- n'étaient pue mûfs pew ce^ tristesses', pour ce< sentiment déeourageanv du vid^e et â^ n^nt: db l'erâtenee que les aK>depnes> expriment »

rALKXAHÏ»R£k hUH ROMAIN». il

veloQtiers, et qui pourtant œ les empêche pas de vivrez et d'agir. Ce qu'on nous dit de l'éloquence lugubre d'Hégésias semble témoigna* du contraire ; et on peut citer de Platon même des paroles pleines de trouble et d'amertume. Nous ne connaissons pas par nous-mêmes- Hégésias, chez qui on peut croire que le tempérament dominait la pensée. Quant à Platon, il pouvait, quand il le voulait, s'abandonner en penseur solitaire à se» rêveries*. Mais Épieiu'e et Zenon sont des conducteurs des âmes, dont la doctrine est toute de pratique et de gGmvernementw Ce so»t encore, si oa veut, des médecîas, qui travaillent chacun à Leur manière à nqpre santés et qui ne vont pas s'arrêter dans leur travail poinr se di»* mander si la santé est quelque chose de bien réel,, ou si elle vaut bien la peine qu'on s'en occuf^e. Ils ont assea fait si par leurs soins nous nous portons miâux ou. sî Uious nous sentons moins malades^

La philosophie avait beau vouJAÎn s*eâfecaier dai>a l'étude de rhmnmê^ intérieur,, les phUikSôpbesr ne sauvaient s'empêcher de vlvKede lavie deitous; et dares*^ sentir ce qui se passait autom d'eux. ifUSsi lest reocoor tre-troa souvent dans Thistûire méoie extérieure de. ce temps. Phoeion, tel qju'on. uous^^ le*. cepnésecyLe,, est um disciple de Platon qui philosopha sur L'aura, ei dana l'armée ;. c'est un. Stoï^ue avant la Stoa:^ X^nocrate, le successeur de Platon, fut député pai! lea Athénieaa à Antipatre, parce que telle était la renommée de sa sai- ^sae, dit Plutarque,^ qu'on ne. croyak pas qu'aueme brutalité pût n'en être pas touchée. Oa ne savait pas que celle d'un tieutenantd' Alexandre pouvait aller jusq^ue^su

Déméirios de Phalère, qui gouverna Athènes aussi bien, ce semble, qu'on pouvait le faire en ce temps-là, était aussi un philosophe. Le Stoïque Sphéros était le conseiller de Cléomène, et lui suggéra ses plus nobles tentatives. Un tyran de Sicyone, Abantidès, fut assassiné par deux philosophes, Dinias et Aristotèle. Aratos lui-même eut pour associé, dans la révolution qu'il fit à Sicyone, le philosophe Ecdélos. Ainsi les philosophes étaient partout, comme plus tard les gens d*Église.

Il y en avait peut-être dans tous les partis, mais on peut dire que le parti de la philosophie était celui de la liberté. Quand Démétrios, fils d'Antigone, porté par la populace et par ses soldats, entra dans Athènes pour s'y faire roi et pour s'y faire dieu, il fit rendre un décret qui chassait de la ville les philosophes. Il fut défendu de tenir école sans une autorisation du Conseil et du peuple, et cela sous peine de mort. La comédie applaudit, et donna son coup de pied aux philosophes. Bien plus coupable en cela que la comédie d'autrefois, puisque celleci clabaudait dans Athènes libre, tandis que les nouveaux Comiques se mettaient bassement au service des haines des puissants. C'est à de pareilles insultes que répondait sans doute l'auteur d'un livre attribué à Isoerate, quand il disait qu'»{ n^est pas moins sacrilège de blasphémer contre les philosophes que contre les dieux. Pour les dévots de la sagesse, la personne du sage devint sacrée. Mais les philosophes, expulsés d'Athènes par Démétrios, Je furent aussi de la Macédoine par Lysimaque et de la Syrie par Antiochos. Les successeurs d'Alexandre,

comme plus tard les empereurs romains, comprirent que la pensée libre est toujours Tennemie du maître, fût-ce même sans le savoir, et quand elle parait le plus résignée.

La philosophie d'an temps n*est pas seulement dans ses philosophes ; elle est partout, et toute la vie' de ce temps la réfléchit. Mais c'est dans les poêles qu'on peut étudier la vie elle-même, et dans le théâtre plus que partout ailleurs. Je ne parlerai que du théâtre^.

1. Je veux cependant citer, au moins dans une note, le juste hommage rendu par nn maître an génie hellénique, à propos d'un passage de Théocrite où est racontée la lutte fahu!euse de Pollux, roi des Argonautes, contre un roi brigand des bords de la Propon* tide. Voici comment M. Sainte-Beuve a analysé et commenté ce passage : « Et quel sera le prix du combat que nous allons livrer T demande le fier Pollux au moment d'engager la lutte avec le géant. Celui-ci répond : Je serai à toi , si je suis vaincu ; tu seras À moi, si je suis le plus fort. — Mais ce sont là, reprend Pollux, des enjeux d'oiseaux de proie à l'aigrette sanglante. — Que nous ressemblions à des oiseaux de proie ou à des lions, nous ne combattrons qu'à cette condition-là. Le géant est vaincu par l'adroit et brillant athlète. Puissant Pollux ! s'écrie le poëte, quoique vainqueur, tu n'abusas point contre lui de ta victoire; mais tu lui fis jurer le grand serment, par le nom de Neptune son père, de ne plus être désormais inhumain et nuisible aux étrangers. Ce fut toute la vengeance du héros, et c'est ainsi que les victoires des Grecs, quels qu'en fussent les motifs ou les prétextes, étaient en définitive des conquêtes pour la civilisation elle-même. »

C'est au même temps qu'appartient la belle épigramme de Léonidas deTarenle, conservée dans Y Anthologie, que l'auteur de Port- Royal a justement rapprochée de Pascal :

c Infini, d homme, était le temps avant que tu vinsses au rivage de l'aurore ; infini aussi sera le temps après que tu auras disparu dans l'Erèbe. Quelle portion d'existence t'est laissée, si ce n'est un point, ou s'il est quelque chose encore au-dessous d'un point f Et cette existence que tu as si petite, elle est comme écrasée ; elle n'a rien en elle-même d'agréable, mais elle est plus triste que l'odieuse mort. Dérobe-toi donc à une vie pleine d'orages, et regagne le port, comme moi-même, Phidon, fils de Gritus, qui ai fui dans le Ténare. — Celte vie humaine qui n'est qu'un point serré et comme écrasé entre les deux infinis rappelle Pascal. On ne saurait mécon-

4à LE GMRlSTlÀNliSJUS Sf SES ORIGINES.

On sait quel futencore^ au comiaencemeiit du troi» sLème siècle avant notre ère, réclatda théâtre d'Athènes, J30Û plus dans la tragédie, épuisée alors, mais dans k comédie renouvelée : le nom de Ménandre brille entouré de bien d'autres noms, mais les œuvres de Ménandre et 4e 40US les autres sont perdues. Cependant, outre les fragments qui se retrouvent épars de tous oètés, la comédie latine de Plante et de Térence, qui se r^uîsait si souvent à une traduction, est là pour nous représenter jusqu'à un certain point la comédie grecque de cette époque. Elle était évidemment toute pleine de philosophie, non qu elle ne raillât volontiers les philosophes; la tradi* lîon le voulait, et elle s'en serait encore avisée quand elle n'aurait pas eu de tradition. Plus les philosophes étaient considérables, plus on était tenté de les plaisanter. Les Stoïques aux sourcils froncés sont ceux à qui on s'en prend de préférence ; on nous les montre qui courent de tous côtés après leur Sage idéal, qui leur échappe toujours comme un esclave fugitif. On assure qu'avec leur air d'austérité ils goûtent volontiers les bons mor- <5eaux et qu'ils s'y connaissent. Un Comique faisait parler une courtisane, qui avait eu tour à tour un militaire, un médecin^ puis enfin un philosophe, uvec une barbe^ un capuchon et des arguments. Celui-là était le pire, car il ne payait pas; et quand «lie lui demandait de Targent, il prononçait que Fargent n'était pas un bien. Elle disait : Mettons que c'est un mal, et débarrasse-t'^

nattre ici un accent profond et d'un ^cère amertume, un accent à la Lucrèce. On est trop prompt i refsser aux anciens d^aroir seati '4oat ce que nous ayons senti nous-mêmes. »

pour moi. Mais elle avait beau dire* — La philosephîa était une mode; la comédie a toujours raillé les modoB, c Tu sais, dit un père daus Térance, les jeunes ^eos ont toujours un goût et un engouement : ce sont les chiens, les chevaux, les philosophes. » On s'amusait aussi aux dépens de Técole d*Ëpicure : un cuisinier prétend qu'il en possède toute la philosophie. Mais la comédie admire plutôt qu'elle ne se moque quand elle signale ce philosophe avec sa nouvelle philosophie , c'est-à-dire Z^on : c II enseigne à mourir de faim, et il en donne des leçons : un pain sans plus, avec une figue et de Teau à boire ; » et qu'elle proteste que c'eaU là offenser les dieux et faire tort aux hommes, c'està-dire aux marchands de via et d'autres bonnes choses. C'est un ivrogne qui îparie. Ailleurs, voici un esclave qui veut débaucher ses caoaarades et à qui on tâche de faire entendre Taistn. — s vQu'èsV-ce que c'est, dit-il, que tu me rabâches ? Quand U\ me cracherais par lambeaux l'Acadéniie, le Lycée, la Stoa, tous les radotages des philosophes, il n'y a dans tout cela rien qui vaille. Buvons, buvons «ncore, et réjouissons*Dous. »

Comment la comédie ne serait-elle pas sympathique aux philosophes, quand elle-même philosophe à chaque instant? La coniédierd'Aristophaae vivait debouffoimerie ^t de politique ; celleci vit de morale, d'observation et de sentiment. Ménandre est l'h^itier d'Euripide ; il se :plait comme lui aux fmoralités et il cherche dans les set*mons des philosopha tout autre chose qu'un sujet de risée. La comédie nomfelle médite volontiers sur la mifière et la fragilité de rkonune : c Pauvres humains,

16 LE CHRISTIANISME ET SES tRIGINES.

qu'est-ce que de nous 7 — Les dieux jouent à la balle avec tous tant que nous sommes. » Le néant de ce qui passe, la vanité des richesses en face de la mort ; la vie comparée à une fête de quelques jours qui ne laisse rien après elle, les biens d'ici-bas à une décoration de théâtre ; tout cela se prêchait à la comédie comme dans l'école. — c Ne pleurons pas tant nos morts ; ils ne sont qu'en voyage et nous les rejoindrons bientôt. » — • Si tu veux te connaître et savoir ce que tu es, regarde les tombeaux quand tu te trouves sur un grand chemin (les tombeaux chez les anciens étaient placés le long des routes) : là sont les os et la poussière légère des rois, des tyrans^ des grands esprits, de ceux qui se montraient fiers de leur naissance, de leur richesse, de leur renommée et de leur beauté. Et à tout cela le temps a manqué. Le lieu souterrain est le rendez-vous commun des mortels. Vois donc , et comprends par là le peu que tu es. > — c Celui qui est aimé des dieux meurt jeune. >

Ces moralités n'étaient pas faites seulement pour nous rendre plus sages, mais pour nous rendre meilleurs. Dans une scène où un pauvre se défend avec défiance des avances d'un riche dont il redoute les mépris, celui-ci répond : « Il n'y a de riches que les dieux ; à eux seuls conviennent ces mots de fortune et de grandeur ; pour nous, pauvres humains, nousportonsen nous un faible souffle, comme dusel dans un flacon ; et dès que nous l'avons perdu , le mendiant et le richard sont taxés au même taux sur les bords de l'Âchéron ; ce sont deux morts. > Voici encore un

pp.uvreàqui on demande : Comment celava-t-il? Et comme il répond : Très-mal du côté de la fortune. — <r Ah ! dit le sage vieillard qui lui parle, si ton âme est en bon état, tu as tout ce qu'il faut pour vivre heureux. ]» Et ailleurs : c Que manque-t-il à celui-ci de tout ce qui s'appelle bien parmi les hommes ? Il est heureux dans ses parents, dans sa patrie ; il a de la naissance, des amis, des proches, de la fortune. Mais toutes ces choses ne valent que ce que vaut Tàme qui les possède. Ce sont des biens pour qui sait en profiter ; pour qui en use mal, ce sont des maux. »

La morale des Comiques est quelquefois bien délicate, comme dans cette leçon d'un père à son fils : c L'homme vraiment honnête est celui qui ne se trouve jamais assez honnête et assez vertueux ; celui qui est trop satisfait de soi n'est ni honnête ni vertueux. Par-dessus une bonne action il en faut mettre une autre, comme on met tuile sur tuile pour que la pluie n'entre pas. Être mécontent de soi-même est le vrai signe de la vertu. » Passage qui prouve en outre que les anciens n'ignoraient pas comme on l'a dit l'humilité et ses mérites. La comédie ne recule pas devant Fexpression des plus hauts sentiments. Un esclave et son maitre, faits prisonniers ensemble, sont compagnons de captivité. Le premier se dévoue pour sauver l'autre, et il y réussit en risquant sa vie. Menacé en effet de la mort et des supplices, il fait une réponse qui est d'abord d'un homme de cœur, mais qui est aussi d'un philosophe : < Après la mort, il n'y a plus pour moi aucun mal à redouter dans la mort

fg LE GHBISTIANISME ET SES ORIGINES.

même*. Quand je resterais en vie jusqu'à rextrême vieillesse, ce que tu peux me faire souffrir ne sera jamais bien long. » Et plus haut : • Périr pour la vertu, ce n'est pas mourir. » Il est vrai que Tesclave généreux qui parle ainsi se trouvera à la fin de la pièce être né libre; mais ce dénoûment, accepté sans doute par les specta-» teurs comme une juste récompense, n'ôtait rien à l'effet de cette situation et de cette vertu.

Je veux rappeler encore la pièce célèbre de Ménandre que nous connaissons par Térence, ce père qm se châtie lui-même pour avoir été dur envers son fils. II est sans doute dans une situation toute particulière, et présente une exception plutôt qu'un exemple; cependant ces scrupules, ce besoin de souffrir pour expier, et cegoût de pénitence, ne tiennent pas uniquement à la tendresse paternelle, mais montrent que la conscience de» venait de jour en jour plus sensible et avait plus de peine à porter le poids d'une mauvaise action.

Comme la philosophie, la comédie proclamait l'égalité des hommes : « Esclave au non, il est fait de la même chair. > — « Qui est né pour le bien est bien né, m» mère, fut-il un nègre. C'est un Scythe, c'est un misérable ! Est-ce qu'Ànarcharsis n'était pas un Scythe ? > Paul dira plus fortement, dans la Lettre à ceux de Galatie : c II n'y a plus à distinguer parmi vous le Juif ni le Grec, l'esclave ni le libre, l'homme ni la femme : vous ne faites tous qu'un dans le Christ Jésus. > El la»

s. C'est le vers cél&bre de Sénèqae :

PoU mortem nihil est ipsaque mors nmtr.

D'ALEXANDftEL AUX EOMAINS. 19

Lettre à ceux de Colosses rappellera encore mieux les formules grecques : « Plus de Grec ni de Juif, de circoncis ni d'incirconcis, cfe jBar6are» de Scythe^ d'esclave ou de libre; mais le Chris! tout en tous. » La comédie étale la misère de Tesclave de manière à le faire plaindra; et en. même temps elle ne craint pas de dire que, si l'esclave est mauvais^ c'est précisément parce qu'il est esclave : c Accorde-lui un peu de liberté,, et il sera excellent tout de suite. > Elle donne, sur la charité, et le précepte et l'exemple : « Tu vois un pauvre nu et. tu rhabilles; mais situ le lui reproches, c'est comme si tuledésh^illais» > Ailleurs,, on voyait sur le théâtre deux jeunes filles qui ont fait naufrage ; elles ont réussi à gagner le bord ; elles demandent asile à la prétresse d'une pauvre chapelle de Vénus en se jetant à ses pieds. — « Donnez-moi la main, dit-elle ; relevezvous ; il n'y a pas de femme plus compatissante que moi; mais vous ne trouverez ici que pauvreté, jeunes filles; j'ai peine à vivre moi-même; Vénus, que je sers, me nourrit à peine*. Cependant je fenaî tout ce que je pourrai faire. >. Et un peu plus loin^. voici comme parlent ces femmes restées seules ; < fo n'ai jamais vu une vieille qui mérite mieux d'être bien traitée des dieux et des hommes. Quelle obligeance ! quelle bonne grâce! quel accueil honnête et facile? En nous voyant tremblantes , dénuées, mouillées, jetées sur la côte à demi mortes, comme elle nous a reçues! Il semblait que nous fussions ses filles. » Dans une aventure moderne, un curé de campagne ne ferait pas mieux; et peut-être qu'une pré tresse, figure plus heureusement

ici, pour recevoir ces jeunes filles, qae ne ferait la gouvernante d'un curé.

Le fameux vers de Térence, que le théâtre de Rome saluait d'un unanime applaudissement : c Je suis homme , aucun intérêt humain ne saurait m'étre étranger >, venait sans doute de Hénandre comme la pièce même où il se trouve. Quoiqu'il semble qu'un tel mot ait toujours pu sortir des entrailles de notre nature sans qu'une philosophie Tait accouchée, comme disait Socrate, ce vers n'en marque pas moins le moment où l'humanité a acquis en philosophant une conscience plus nette d'elle-même. On lit de même ailleurs : c Je suis un homme aussi bien que toi >, et encore : c Je suis un homme» tu es un homme ; Jupiter me gardede t'outrager! >

Enfin la comédie parle aussi religion. Elle fait d*abord à la superstition une guerre incessante, d'accord avec la philosophie. Une pièce de Ménandre s'appelait le Superstitieux ; mais ce travers de l'esprit humain revenait souvent dans ses peintures. Voici un passage ou parait pour la première fois le lieu commun repris par Montaigne, et d'après lui par Boileau» qui oppose la bête à l'homme comme plus heureuse et plus sage ; et on voit que ce paradoxe se fonde avant tout sur le misérable spectacle des superstitions humaines, c L'âne est un pauvre animal, mais ce n'est pas lui qui se fait du mal à lui-même ; il n'a à souffrir que ce que lui fait souffrir la nature. Mais nous autres!., nous sommes consternés si on éternue; pour un mot de mauvais augure, nous nous emportons ; pour un songe, nous

D'ALEXANDRE AUX ROMAINS. Si

voilà saisis d'épouvante ; pour un hibou qui crie, nous tremblons. » Ailleurs, dans une pièce intitulée la Pré^ tresse^ on voyait une femme qui s'était adonnée aux superstitions de Phrygie et s'était faite prétresse de la Mère des dieux; quelqu'un lui disait: c Un dieu, femme, ne guérit pas un homme par le ministère d'un autre homme : si un homme, avec ses cymbales, peut faire d'un dieu ce qu'il lui plaît, celui qui a un tel pou-voir est plus grand que le dieu. Ce sont là, Rbodé, des expédients et ^es ressources inventées par des impudents qui se moquent du genre humain. » Un Père de VÉglise, Justin, s'armait contre le paganisme de ces belles et fortes paroles, sans penser qu'elles porteraient aussi bien témoignage un jour contre d'autres superstitions.

Le vers que j'ai souligné a un accent religieux, et il est vrai que la comédie a des maximes vraiment religieuses, mais d'une religion épurée, et ce qu'il serait permis d'appeler des traits de piété : t Les dieux, sans doute, agréent un culte simple et qui coûte peu. La preuve en est que, lors même qu'on sacrifie des hécatombes, après toutes les victimes, et pour finir, on leur offre encore de l'encens. G'est-à-4ire que tout ce qui se paye si cher ne serait en soi-même qu'une dépense stérile, et c'est cet encens, qui est si peu de chose, qui plait aux dieux. » — c II faut croire en Dieu et l'adorer sans le discuter. » — Il est impie de vouloir comprendre celui qui ne veut pas être compris, » — i II y a un Dieu, qui voit et entend ce que nous faisons : il agira avec toi selon que tu auras agi envers nous. > — Des di-

vinités, préposées ici-bas à ce ministère par le Dieu suprême, observent les actions des hommes, et prennent note de ce qu'ils font de bien et de maU Les méchants se trompent quand ils croient conjurer la justice divine par des offrandes et des victimes; ils perdent leur argent et leur peine, car la prière des méchants n^est pas agréée lA-haut. Que ceux donc qui vivent en honnêtes gens.persévèrent, car ils s'cm trouveront bien plus tard. — Chacun de nous a un génie qui lui est attaché dès sa naissance et qui le conduit dans la vie, comme le mystagoffue conduit par la main l'initié. Disons, un bon génie, car il ne faut pas croire qu'il puisse en eoDisler de mauvais.-^ 1\ y^ nne^cène oà, comme un père dit à son fils, qui va se marier, d'aller prier les dieux pour qu'ils bénissent ce mariage : c Va, mon père, dit le fik, toi, va prier les dieox:; car comme tu vaux bien mieux que moi, je suissùr qu'ils t'écouterontplusTolontiers.» Un des préjugés les plus accrédités aujom^d'hui encore est que si, chez les Gret», on adorait et on craignait les dieux, on n'imaginait pas de les aimer, et que ce sentiment aurait paru trop familier à leur égard. Quand on rencontrait en propres termes Y amour de Dieu 6ms Sénèque, on s'écriait qu'il avait pris cela aux Chrétiens. Un demi-vers de Plante, pris sans doute d'un original fcec, suffisait pour prévenir l'erreur. Un esclave qui voit les transports amoureux de son jeune maître pour une courtisane s'en scandalise, parce que oeft amour est encore platonique, c Qu'est-ce quç c'eart que tl'aimer une femme que tu n'as pas touchée ?» — Et je jeune homme répond : c Et les dieux ! je les aime et je les

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'Crains, et je ne les touche pas. » Plus ce passage est profane et plus la chose est dite en passant et avec indifférence, plus aussi nous sommes assurés que Tamour des dieux, loin d'être un sentiment inconnu, n'était pas même un sentiment rare, et qu'il n'y faut pas voir l'élan extraordinaire de quelque àme mystiquç, mais une sorte de banalité et de lieu commun en religion. Et ainsi c'est un trait de comédie qui se trouve -décider pour nous cette question de théologie antique.^ Notre comédie classique française, qui a emprunté bien des choses à la comédie "grecque et latine, ne loi a rien pris de ces prédications. Tandis qiieceUe-là était sacrée et donnait ses spectacle dans un iemple, la nôtre, née et grandie parmi Tes anatbèmes de l'Eglise, n'avait pas envie d'être dévote, et même elle ne l'aurait pas osé, car on aqrait dit qu elle profanait la sainteté de la religion. Aji lieu que, sur le théâtre antique, on voit si souvent des personnages parler de prières, de sacrifices et de toute espèce 4e dévotions, notre comédie ne se permettait pas de parler des choses .religieuses. Iféme dans le Mon Juan de Molière, qui est ep tout genre ujQDe piècç àpart, le poëtea reculé devant les termes siaorés. Là ou l'original espagnol faisait dire à la statue: On n'a p^s besoin jde liomi^re guBnd ofi Mt ^méw de grâc^j .il a dit seulemi^Qt, qufiud on eiH oot^dmt par le cieL Vais outre que cette. ^médie4à ne touche pas à la religion, elle s'abstient encoi^e des moralités édifiantes qui ressemblant à.c^e.qqi se préçh^. il n'y a

1 . Du resté il est dit dans la Rhétorique d'Arislote que les puissants 4ont voloatters dévots ft aimant le» dieux.

qu'une morale chez les anciens; chez nos pères il y en avait deux, la morale mondaine et la morale religieuse; et Tune ne devait pas empiéter sur l'autre. D'où cette singularité, que la comédie de Ménandre et de Philémon, ou de Plante et de Térènce, est plus chrétienne quelquefois, en pleines mœurs païennes, que celle du siècle de Louis XIY.

On ne profitait pas toujours de la morale du ii)ôà-

trc : c J'ai vu souvent, dit un personnage, les Comiques débiter de cesbellesmoralitésauxquelles on applaudit...; mais quand on s'en est retourné chacun chez soi, personne ne se conduit suivant ces leçons et ces exemples. » Hais en cela même la comédie n'était pas dans une condition pire que le sermon.

Il est vrai qu'à côté de ces moralités elle a aussi des scènes et des discours tout contraires ; telle est la vie humaine qu'elle représente. D'ailleurs la nécessité d'amener le rire, et la tradition de certaines gaietés, font que les hommes s'y peignent quelquefois pires qu'ils ne sont. Ainsi elle abonde en sarcasmes contre le mariage; mais sur le même théâtre Athènes entendait aussi ces vers : « Femmes, femmes ! rien au monde, ni l'or, ni la royauté, ni toutes les jouissances de la fortune ne sauraient donner ce bonheur suprême qu'un homme de bien goûte auprès d'une femme vertueuse, uni avec elle par la fidélité au devoir. » De même, des licences telles que celles de la comédie de V Eunuque n'empêchaient pas qu'on ne comprit le respect dû à la virginité, et la sainteté du lien nuptial ; et en voici un exeoTiplequi me frappe. D jus le poëme d'ApollonioS|

D'ALEXANDRE AUX ROMAINS. i^

après que Jason a enlevé Médée, il s'abslient de la posséder ; et il était résolu de l'ameuer vierge, à travers les épreuves d'une navigation longue et périlleuse, jusque dans la maison de son père, si un événement n'avait précipité cette union. Une telle délicatesse n'est pas des temps héroïques, et c'est un véritable anachronisme de la part du poëte alexandrin, mais qui témoigne de ce que les mœurs de son temps exigeaient d'un prince bien élevé et de sa princesse.

Le mouvement philosophique fut accompagné pendant celte période d'un mouvement scientifique considérable, mais qui n'a pas tenu pour la Grèce tout ce qu'il promettait. Là encore, l'esprit grec vivait sur les forces que lui avait faites la liberté ; mais il rencontra l'obstacle des servitudes religieuses, devenues plus lourdes par l'efTet de la servitude politique. Déjà le Syracusain Hicétas, au rapport de Tbéophraste, avait expliqué que le ciel est immobile, et que la terre seule» tournant sur son axe avec une extrême rapidité, produit le mouvement apparent du ciel. Aristarque de Samos reprit la même thèse, et il enseignait aussi le mouvement de la terre sur son orbite ; mais l'imagination religieuse deCléanthe futblessée de cette hardiesse et la condamna. Sur ce point et sur plusieurs autres» la vérité fut dite ; mais elle ne put prévaloir et devenir populaire ; elle n'entra pas dans le trésor des connaissances de tous. On sait quelles énormes ignorances se perpétuèrent dans l'école d'Ëpicure ; et les Stoïques, en revanche, maintinrent obstinément la sphère unique d'Ariâtote. En général, la science demeura toujours

1t6 LE CHRISTIANISME ET &ES ORIGINES.

chez les anciens unef curiosité réservée à quelques prits, au lieu de se répandre et d'éclairer le grand nanbre.

Le zèle passionné et exclusif de la morale était cbez les philosophes comme un autre préjugé religieux, qui ne fut pas moins contraire à la Science. Elle fut cultivée cependant par Técole pérîpatétique : Théophraste, par exemple, a été un digne disciple d*Aristote. Mais les écoles agissantes, et qui avaient surtout chaorge d'âmes, la déprécièrent. Tel qui ne repoussait pas les études savantes, les mettait au moins fort au-dessous de sa sagesse et les abandonnait dédaigneusement à des esprits inférieurs ; pareils, disait-on, aux prétendants de Pénélope, qui firent Tamour aux servantes parce qu'ils ne pouvaient avoir la maîtresse. Je crois qu'au fond, et sans le savoir eux-mêmes, les philosophes ne méprisaient pas tant la sdience qu'ils ne la craignaient, comme favorisant l'esprit de recherche et de doute. Ils faisaient comme firent plus tard les dévots.

La Critique cependant, qui se produisit aussi alors, étant plus accessible que la science du monde extérieur, eut, par cela même, une action plus générale. Xa religion ne put se soustraire entièrement a ses atteintes, ni Tempécher d'éclairer ses origines. On les trouvait d'une part dans les mythes par lesquels- l'imagination des anciens avait exprimé les divers aspects de la nature ; et c'est bien là, en effet, la haute et large source du polythéisme. On les cherchait aussi, et on les trouvait quelquefois dans l'histoire, dans des ^souvëdirs d'hommes et d'événements réels transformés en légen-

des sacrées ; explication qui n'est vraie que pour quelques traditions secondaires, et qui n'atteint pas au fond et à l'essence même des religions. L'interprétation élevée des croyances populaires par la physique mythique fut, comme je l'ai dit, celle de la Stoa. L'autre, plus terre à terre, convenait au bon sens assez grossier de beaucoup des disciples d'Ëpicure. C'est celle qui fut développée par Évémère de Messine, dans un livre dont la popularité fut immense, mais qui ne s'est pas conservé« Les dieux n'étaient, d'après lui, que des grands hommes ou des rois divinisés : tout le monde entendait cela sans peine, et les apothéoses d'Alexandre et de ses lieutenants rendaient la chose pour ainsi dire sensible à tous. L'esprit d^vémère domina dans la foule des indifférents et des indévots, et contribua à faire le vide dans la partie de l'àme où logeait la foi religieuse. Clependaot, en critique non plus qu'en philosophie, nulle -école n'osajGiller jusqu'au bout; et, soit qu'on vit dans Zeus et lesautr^s dieux dés symboles ou des hommes, on n'en continuait pas moins d'adorer et de sacrifier dans les temples. Mais le Christianisme profita de tout cela contre le polythéisme, et s'en servit pour faire table rase. Évémère a fourni aux Pères de l'Église des arguments.

Pendant cette période de l'histoire où la philosophie <est si riche et si puissante, TOrient achevait de s'ouvrir aux Gnecs. Quand des conquêtes merveilleuses eurent recalé tout àconp dans tous lessens les bornes du monde hellénique, onisonaut un nouveau monés qu'on n'avait fait qu'entrevoir, et particulièrement de nouvelles reii*-

gions ; non plus seulement celles de l'Asie grecque, mais celle de la haute Asie. En Perse, on interrogea la religion des Mages. Théopompe, l'historien de Philippe, parlait dans son livre des deux dieux du bien et du mal (Oromaze et Arimane) qui se disputent la nature. Il expliquait comment ils doivent dominer chacun à son tour pendant trois mille ans ; pendant trois autres mille ans, ils se livreront combat et détruiront l'œuvre l'un de Tautre. A la fin, il n'y aura plus de moti et les hommes seront heureux'^ ils ne mangeront plus et n'auront plus d'ombre. Voilà la première fois, ce semble, que ces idées s'introduisent dans le monde grec, où elles devaient faire une si grande fortune aux temps chrétiens. Bien avant Alexandre, on savait déjà que les Perses n'avaient ni staïues ni temples et n'adoraientpas de dieux à forme humaine^ on dut être alors plus frappé encore de celte espèce de protestation contre l'idolâtrie hellénique : c Ils ne connaissent, disait Dino, un autre historien de cette époque, d'autre manifestation des dieux que le feu et Teau. » En même temps, l'Assyrie se révélait aussi aux Grecs : elle leur apportait de nouveaux étonnements après ceux que leur avait donnés l'Egypte, et les étonnements pouvaient amener les réflexions.

S'il était certain qu'à cette même époque, sous Antiochos Soter et Ptolémée Philadelphe, un prêtre de Babylone d'une part, de l'autre un prêtre d'Héliopolis en Egypte, Bérose et Manéthon, eussent livré aux Grecs, dans des livres écrits en grec (et absolument perdus aujourd'hui), toutes leurs traditions et leurs origines sacrées, ce serait un grand événement dans l'histoire des

idées religieuses. Mais, quoique la chose semble universellement admise, je ne puis y croire. Je vois d'abord que ni Hanéthon, ni Bérose en tant qu'historien, (je mets à part le livre d'astronomie ou d'astrologie qui portait ce nom), ne sont cités par aucun écrivain antérieur à Joseph ; et je ne puis comprendre que Diodore surtout, qui est un Grec, quia fait une Histoire universelle, et qui y parle longuement des antiquités de l'Egypte et de l'Assyrie, n'ait pas nommé une seule fois des maîtres d'une telle autorité. Je m* étonne que de pareilles révélations aient eu si peu de retentissement. J'aimerais donc mieux croire que ces livres étaient des œuvres grecques, composées peut-être vers le temps d'Auguste ou de Néron avec des documents empruntés à Babylone et à l'Egypte, et attribuées, pour les recommander davantage, à des prêtres du pays, et à des prêtres contemporains du règne brillant du premier des Ptolémées ^.

1. Quelque accréditée que soit la tradition d'après laquelle TÉgyptien Manétlion avait écrit, au temps de Ptolémée Phiiadelphe, sur les antiquités de l*Égypte, et le Ghaldéen Bérose, précisément dans le même temps, sur celles de rAssyrie» il faut bien reconnaître qu'il n'y a aucune raison suffisante de se fier à cette tradition. Rien n'empêche de croire, si on veut, qu'il ait existé, au temps de Phiiadelphe, un prêtre du nom deManéihon, comme le dit le livre tur Isis el (ki- Hs; mais ce n'est pas ce dont il s'agit : il s'agit des livres qu'on attribuait à Manéthon et à Bérose. Or, ces livres ne sont cités ni allégués, je le répète, par aucun écrivain antérieur à Joseph; c'est-à-dire qu'il n'en est question qu'à une époque où les livres apocryphes se répandaient de tous côtés. Il est vrai qu'on nous dit que ces livres étaient cités dans des écrits aujourd'hui perdus, composés par des écrivains contemporains d'Auguste, comme Juba, ou même de Sulla , comme Alexandre de Milet, dit le Polygraphe (Polyhistor), ou par des écrivains plus anciens encore, tels qu'ApoUodore d'Athènes . Mais tout indique que ces écrits eux-mêmes étaient également apocryphes. 11

30 LE CIiniSTIAMSME ET SES ORIGINES.

La création d'Alexandrie, qui devint le siège d'une royauté grecque en Egypte, est un événement considérable. Ce fut un centre nouveau de civilisation et de culture littéraire. C'est là que fut établi ce fiuneuiii

suffit de b're ce qu'on nous donne comme attrait des* fudaïquet d'Alexandre le Polygraphe pour être certain que l'ouvragr; n'avait ancaoû authenticité ; il y a donc toat lieu de croire qu'il en était de môme de ses Astyriaques, Ge qu'on nous rapporte comme tiré de la.Chroniqu» d'Apollodore ne s'accorde pas avec l'idée que Scymnos nous donne de cet ouvrage. M. Charles Millier, qui, dans le premier volume de ses Fragmenta histaricorum grœeorum, avait essayé de sauvegarder i'authenticité de ces extraits d'Apollodore, y a renoncé dans le second volume, après y avoir regardé de pins prés. Enfin ces prétendus livres, soit d'Apollodore, soit d'Alexandre le Pc 1 y graphe, soit de Juba (je parle des Atsyriaques, où on nous dit qu'il suivait Bérose) , ne sont eux-mêmes cités par personne avant l'époque chrétienne, pas plus^ que ceux de Bérose et de Manéthon. Pour ce qui est de la Letîre de Manéthon au roi Ptolémce, donnée par le nroine George le Syncellos,. elle ne fera certainement illusion à personne. Mais rien n'est plus grave, pour qui a quelque critique daus l'esprit, que le silence absolu des aateurs classiq[ues sur deux écrivains tels que ceux que l'on suppose. Voilà un homme né en Egypte, un autre né à Babylone , et tous deux prêtres , possédant toutes les traditions de leur - pays, qui tout à coup révèlent aux. Grecs, en langue grecque, tout l'Orient antique; el on veut que Cicéron et Varron, si curieux, les aient absolument ignorés, deux cents ans après I Et si on considère qu'Alexandre le Pulygraphe, qu'on nous représente comme un abréviateur de Bérose, vivait à Rome dans la maison de Lentulus, on comprendra bien moins encore que Cicéron n'ait jamais enteudu parler de ces révélations sur l'antique Asie et ne s'en soit jamais occnpé. On ne s'explique pas davantage que Diodore ait écrit sur TÉgypto et sur l'Assyrie, dans sa Bibliothèque hi$toriquef sans tenir compte, ni de Bérose, ni de Manéthon .

Quant aux endroits de Yiiruye,,de Sônèque et de Pline où se trouve le nom de Bérose , ils ne se rapportent qu'à l'auteur d'un livre sur l'astrologie, lequel avDÎt enseigné à Cos cette science ou cet art des Chaldéens, et il n'est fait dans aucun de ces passages aucune mention de l'Histoire de Babylone.

On donne ordinairement Manéthon comme étant de la yille de Sebennylo;mais un article du dictionnaire de Suidas le dit de Mondes. Or, il y a un Ptolémée de Mendès, souvent cité, qui avait écrii trois livres d'Égypiiaques. 11 semble que les deux personnages ont ét^ confondus; et on pourrait tirer de là cette conjecture, que Ptolémée de Mendès était le véritable auteur des livres attribués à Manéliion» L'époque où il a vécu est inconnue.

D'ALEXANDRE AUX DOMAINS;. 31

Muséon^ espèce de CoUé^- Royal 4e raniiqoité. Ce • pendant les poètes illastre» dr Alexandrie, Callimaque, Xbéocrite^ Âpollonios, ne paraissent pas s'être beau* coup intéressés à l'Egypte, qui les entourait ; ear elle n'a laissé, daiis^ks vers qui nous restent d'eux prescyne aucune tmce; Mais la curiosité ne pouvait maïKpep de s*éveiller. Des G^ecs établis à Tbèbes écrivirent,, san^ doute d'après les communications des prêtres^ Tbistoire ou la description de ce pays si étonnant. Hécatée d'Ahdère, par exemple, fit connaître les symboles' sacrés du scarabée et de Tépervier et les doctrines cachées sous ces ^mboles ; il décrivit la nécropole de Tbèbe» avec les peintures qui la décoraient. D'ailleurs^ au^es-^ sous des régions intellectuelles où se forme la littéra^ ture, bien des idées durent s'infiltrer dans bien des esprits, par un commerce de tous ks joarâ avae l«s religions de TÉgyptev Les dieux grecs, en s'approcbant des vieilles divinités égyptiennes, participèrent à la majesté redoutable dont elles étaient revêtues, ei q«i ne permettait pas qu'on le prit légèr^nent avec elles*. On lit dans une Inscription grecque du milieu du se^ cond siècle avant notre ère : <x Chnubîs, qui est aussi Ammon ; Satis, qui est aussi Héra; Anocis, qui est aussi Hestia ; Petempamentès, qui est aussi Dionysos ; Petensitis, qui est aussi Cronos ; Petensenés, qui est aussi Hermès. > Ces noms égyptiens, contemporains du monde pour ainsi dire,-et qui ne se lisaient que dans des hiéroglyphes solennels, relevaient les: eréations moind sévères, de rimaginatioa des poètes grecs. Les âmes pieuses durent prendre de bonne heure en Egypte des

habitudes nouvelles de vénération et de soumission. II semble que dans les Hymnes de Gallimaque les dieux grecs eux-mêmes sont devenus plus sévères et plus augustes. La royauté aussi fut plus majestueuse dans la personne de ces rois, associés dans les Inscriptions aux plus grands dieux du pays, héritiers de dynasties sacrées qui se perdaient dans la nuit des temps, et qui avaient laissé sur le sol des monuments indestructibles. L'apothéose en Egypte fut plus imposante que dans la Grèce, Gallimaque s* écrie quelque part : c II est dangereux de lutter contre les dieux. Celui qui s'élève cottr' Ire les dieux^ qu'il s'élève contre mon roi. Celui qui s'élève contre mon roi, qu'il s'élève contre Apollon. » C'est déjà la religion monarchique du temps des Césars ou du temps de Louis XIV. Une suite d'écritures sur papyrus qu'un hasard nous a conservées, et qui sont du milieu du second siècle avant notre ère, nous fait pénétrer dans l'intérieur sacré du Sérapéon ou Sarapéon de Hemphis. Un Macédonien, aux affaires de qui se rapportent toutes ces écritures, y vivait enfermé, comme s'il eût été Égyptien de naissance, en qualité de servant du dieuSarapis. C'est un reclus, et cette espèce de réclusion, sur laquelle nous avons d'ailleurs d'autres témoignages, est comme une profession sainte. Ces cloitrés ne sortaient jamais de leur cloître, et ne pouvaient parler aux profanes (et aux rois mêmes) que par un guichet; ils pratiquaient diverses sortes de mortifications. Voilà un des spectacles que l'Egypte offrait aux yeux des Hellènes *. Quand des Grecs entraient ainsi jus-

1. Il est question dans les mêmes pièces des dépôu des pauvres confiés an temple du dien.

qu'au fond du sanctuaire de Hempbis, et s'y faisaient les serviteurs et les interprètes des dieux indigènes, comment la population hellénique n'aurait-t-elle pasiaissé pénétrer en elle quelque chose de l'esprit de cette religion si vénérée? Ceux que ne défendait pas Tincrédulité d'Épicure durent se familiariser de plus en plus avec les secrets de la mort et les espérances ou les terreurs d'une autre vie. Au-dessus du culte des bétes sacrées, qui révoltait les critiques, mais qui avait pour l'imagination l'attrait da mystère ; au-dessus d'une mythologie à la fois sombre et bizarre, les écritures saintes conservaient la tradition d'une religion de la nature, éternelle, une et immense, laquelle s'accordait merveilleusement avec les idées que la philosophie répandait alors de plus en plus sur le dieu suprême. Quant au caractère moral de ces croyances, elles ne respiraient pas seulement l'austérité, mais la charité, deux choses qui s'associent admirablement l'une à l'autre. Le fameux Livre des Morts fait parler ainsi le mort qui demande son salut aux dieux des enfers : c Je me suis attaché Dieu par mon amour ; j'ai donné du pain à celui qui avait faim, de l'eau à celui qui avait soif, des vêtements à celui qui était nu ; j'ai donné un lieu d'asile à l'abandonné. » Pouvons-nous douter que tout cela n*eùt son action sur les âmes mêmes qui avaient le moins conscience de ces influences ^ ?

Les promenades triomphantes des Grecs à travers l'Asie les conduisirent jusque dans l'Inde. Elle leur

1 • J'ai pris le passage dté dans la Notice $ur le mueée de Boulaq de M. MarieUe.

était toute nouvelle : Ctésîas, un siècle auparavant, n'en avait parlé, pendant son séjour en Perse, que par ouidire. Mais Aristobule, Néarque, Onésicrite y suivirent Alexandre ; un peu plus tard, Mégasthène fut envoyé par Séleucos en ambassade vers un roi indien qu'il appelle Sandracottos. Après lui, Daïmaque alla de même chez le fils de Sandracottos, Allilrochadès. En pénétrant dans rinde, les Grecs ne paraissent pas y avoir reconnu les sources de leur religion et de leur poésie primitive ; mais ils furent frappés du moins d'y retrouver les origines du culte plus récent de leur Dionysos ou BaccÈos. Ils reconnurent les bacchants, leurs peaux de panthères, leurs tambours et leurs cymbales; ils allèrent jusqu'à remarquer que Mérou, la montagne sacrée, par la ressemblance de son nom avec le mot grec Méros^ qui signifie cuisse, avait donné lieu à la fable qui faisait naître Bacchos de la cuisse de Zeus. Des observations semblables auraient pu les conduire bien avant dans les voies de la critique, particulièrement en ce qui touche l'histoire religieuse; mais la critique, comme toutes les autres puissances de l'esprit, n'a fait que diminuer à partir de cette époque, dans l'affaiblissement général qui suivit la triste grandeur d'Alexandre. La constitution du brahmanisme frappa vivement les Grecs ; ils signalèrent dans leurs relations l'existence des castes; ils firent connaître surtout la vie des Brahmes eux-mêmes, qu'ils représentent comme une famille de sophistes ou de sages. Ils décrivent leur long noviciat, leurs abstinences, leurs austérités de toute espèce, la sévère discipline à laquelle ils soumettent leurs élèves;

lis les montrent prêchant que cette vie n'est qu'un (emps de gestation, et que la mort est raccouchoinent par lequel on entre dans une vie heureuse. Les Brahmes croyaient à Timmortalité, et imaginaient l'iiutre monde à peu près comme Tavait imaginé Platon, avec des jugements, des récompenses et des peines. Ils adoraient un dieu suprême qui était le dieu de la Pluie; ils adoraient aussi le Gange. Mégasthène distingue d'avec les Brachmanes ceux qu'il appelle Garmanes * : ceux-là demeurent dans les montagnes, entièrement solitaires, se nourrissant d'herbes et de fruits sauvages; le roi les envoie consulter; ils n'ont rien à eux, ils vont quèiant et demandant l'hospitalité; on les accueille partout et on leur donne du riz et du pain; on répand Thuile de sésame sur leur tête. Ils s'exercent à tous les genres d'épreuves; ils demeurent immobiles dans la même attitude pendant une journée entière. L'un reste couché sur le dos sous un soleil torride. ou bien sous une lourde pluie; un autre demeure debout sur un pied, portant dans les mains une poutre, et sans autre repos pendant tout un jour que de changer de pied,

Onésicrite avait été envoyé par Alexandre auprès d'une espèce de collège de ces sages de l'Inde. Ils lui avaient expliqué leurs doctrines dans une conférence, autant du moins qu'ils pouvaient le faire, disaient-ils, par des interprètes incapables de comprendre d'aussi hautes pensées. « C'était une eau pure recueillie à travers de la fange. > Il y avait eu aux temps antiques un

i. Du mot sanscrit ehramanay disent les Indianistes.

âge de félicité universelle; mais les hommes s'étnr.t corrompus, le dieu suprême les avait condamnés à la peine. Aujourd'hui, disaient-ils, il n'y a plus qu'insolence et injustice, et le présent annonce assez que ce monde est près de disparaître. Ils faisaient également fi du plaisir et de la douleur. Ils demandèrent si les Grecs avaient aussi une sagesse; Onésicrite leur nomma Pythagore, qui défendait comme eux de manger la chair des animaux, puis Socrate et enfin Diogène, dont luimême avait reçu des leçons; et ils trouvèrent qu'il ne manquait à ces philosophes que de vivre comme eux selon la pure nature.

On racontait qu'un de ces Brahmanes, qu'on nomme Mandanès, comme on le pressait de se rendre auprès d'Alexandre, fils du dieu suprême, et qu'on cherchait à le déterminer, soit en lui faisant espérer de beaux présents, soit en le menaçant de la colère du maître, répondit que celui qui ne commandait qu'à une si petite portion de la terre ne pouvait être le fils du dieu du ciel ; qu'il ne se souciait pas de ses présents, la terre de l'Inde suffisant à le nourrir, et encore moins de ses menaces, puisque la mort lui ferait échanger un corps délabré par la vieillesse contre une vie plus heureuse et plus pure. Peut-être qu'on a imaginé ces sommations et cette réponse, et que quelque Grec mécontent à prêté aux sages de l'Inde les libertés secrètes de ses pensées. Hais il est certain que ceux-ci manifestaient de toutes les manières le mépris de la mort; ils trouvaient humiliant de mourir de maladie, et, pour échapper à cette humiliation, plusieurs se tuaient,

soit en se jetant sur une arme, ou en se précipitant, ou par la corde, ou par le feu. L'un d'eux, que les Grecs appellent Calanos, donna un spectacle dont l'impression fut profonde. Il sortit volontairement de la vie en se faisant brûler vif, à soixante-treize ans, en présence de l'armée d'Alexandre.

Les historiens grecs n'ont pas manqué de consigner que les femmes aussi se brûlaient vives sur le bûcher de leurs maris, qu'elles le faisaient de bon cœur, et que celles qui n'avaient pas ce courage étaient déshonorées. Quand on se souvient que près de deux siècles auparavant, en Sicile, le GrecGélon, en traitant avec les Carthaginois, avait stipulé qu'ils n'immoleraient pins à leurs dieux des victimes humaines, on voudrait trouver un traité semblable dans l'histoire d'Alexandre ou dans celle de Séleucos.

Il est certain que les Grecs connurent plus tard le bouddhisme : le nom de Bouddha est dans Clémcni d'Alexandrie. On se demande s'ils ne l'ont pas connu déjà à l'époque même d'Alexandre, époque postérieure de deux cent cinquante ans à celle où on place la mort du Bouddha Chakiamouni; et si cette distinction qu'ils ont faite des Brachmanes et des Garmanes n'est pas au Tond celle des Brahmes et des solitaires bouddhistes. Je laisse à d'autres à décider la question .

Les Grecs n'ont pas connu la littérature de l'Inde. Mégasthène a même dit que ces peuples ne connaissaient pas l'écriture et que leurs traditions ne se transmettaient que par la mémoire. Cette erreur vient sans doute de ce que les livres sacréa éuiicnt tenus cachés par les

38 LE CHRISTIANISME BT SES OIUGLNES.

Brahmcs, et qu'ils en dérobaient le injstère aux étrangers. Mais, après tant de siècles, les écritures de Tlnde sont enfin arrivées à la connaissance de l'Occident; nous lisons aujourd'hui, outre les Yédas, témoins d'une antiquité bien plus reculée, toute une littérature brahmanique , dont la date demeure indéterminée, mais où nous surprenons encore vivante l'Inde telle que l'ont vue les compagnons d'Alexandre.

Voici le portrait d'un solitaire :

€ Ravi en explorant cette belle forêt. Ardjouna sc^ livra à de rudes austérités. Brillant d'une splendeur terrible, couvert d'un vêtement d'herbe, muni du bâton et de la peau de gazelle, il se nourrissait de feuilles sèches tombées à terre. De trois nuits en trois nuits, pendant un mois, il mangea des fruits ; il passa le second mois en mettant le double d'intervalle ; il passa le troisième mois en ne prenant de la nourriture que tous les quinze jours; et je quatrième mois enfin étant venu, le fils de Pandou aux grands bras avait l'air pour nourriture. Les bras levés en haut, il se tenait sans appui debout sur la pointe du pouce de ses pieds <. » Et ailleurs : « Ascète énergique, il se macéra sui le mont Gaukarna dans une rigide pénitence : se tenant les bras toujours levés en l'air, se dévouant l'été aux ardeurs suffocantes de cinq feux, couchant l'hiver dans l'eau, sans abri dans la saison humide contre les nuées pluvieuses^ n'ayant que des feuilles arrachées pour seule

i. Traduction de M. Foucanx.

nourriture, il tenait en bride son àme . il serrait le frein à sa concupiscence *. »

Voici les divers âges du monde ^ depuis la félicité suprême jusqu'aux misères qui annoncent la prochaine destruction :

c L*àge Krita, mon enfant, était celui où régnait la vertu éternelle... Il n'y eut, toute la durée de cette youga, ni maladie ni perte de sens; il n'y avait alors ni malédiction, ni pleurs, ni orgueil , ni aversion , ni guerre, combien moins la paresse! ni haine ^ ni impro* bité, ni crainte, ni même souci, ni jalousie, ni envie... t Puis vient un second, puis un troisième âge, puis enfin rage Kali, qui est le dernier : c Le devoir, la cérémonie, le sacrifice et la conduite suivant les Yédas s'éteignent. On voit circuler dans le monde les calamités des temps> les maladies, la paresse, les péchés, la colère et sa suite,

les soucis, la crainte et la famine. Ces temps arrivés, la vertu périt de nouveau^ La vertu n'étant plus, le monde périt à son tour ; avec le monde expiré meurent encore les puissances divines qui donnent le mouve^ ment au monde... Tel est cet âge nommé Kali, qui a commencé il n'y a pas longtemps ^. >

Voici les devoirs du novice envers son maître (son gourou) :

« Qu'il en reçoive ou non Tordre de son instituteur, le novice doit s'appliquer avec zèle à Tétude et cherchei à satisfaire son vénérable maiire. Maîtrisant son corps, sa voix, ses organes des sens et son esprit, qu'il se^

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