CHAPITRE IV
Définition catholique du protestant. — Luther et la Bible. — Bibliolatrie. — Apologétique du xvii" siècle. — Insuffisance de la preuve tirée des miracles. — La vérité se légitime elle-même.— Origine des Évangiles. — Évangile primitif. — La Bible , source et règle du christianisme. — Tradition. — Influence durable de la Bible.
Pour accomplir sa mission de libérateur, pour affranchir la conscience protestante, fonder l'indépendance de la science et répandre les lumières parmi son peuple, Lessing devait attaquer les idoles de la théologie orthodoxe, la notion de l'Écriture qui était accréditée et la manière dont on établissait sa divinité.
Le vulgaire qui ne cherche pas la raison des phénomènes, qui ne les ramène pas à leur principe^ se contente d'opposer un phénomène à un autre pour les distinguer, et il croit les connaître quand il a saisi une différence^ serait-ce la plus futile, la plus extérieure. Ainsi, pour caractériser le protestantisme, on se borne à Topposer au catholicisme. Or^ celui-là est un catbo-
lique fîdèle qui s'incline devant rautorilé de TÉglise, qui professe tous les dogmes qu'elle enseigne, et obéit à tous ses commande Aients; par conséquent le protestant^ qui s'est insurgé contre l'autorité de l'Église, ce sera le croyant qui ne reconnaît que l'autorité de la Bible^ qui accepte tout ce qu'elle enseigne, obéit à tout ce qu'elle ordonne. Gomme le catholique ne discute pas les arrêts de l'Église, comme il abdique tout contrôle devant l'autorité de cette mère vénérable, le protestant accepte, croit tout ce que la Bible enseigne, sans oser discuter, confronter ses allégations^ il abdique, devant ce livre divin, tout droit de contrôle, de révision. Dieu parle, il suffit; l'homme adore et obéit.
il est difficile au catholique de ne pas apporter dans l'étude du protestantisme des idées arrêtées sur le caractère de la religion et de la religion chrétienne. Habitué à confondre la religion avec la forme qu'elle affecte dans le système de l'autorité en matière de foi, il n'est frappé dans le protestantisme que du changement du siège de l'autorité; mais le croyant, l'homme religieux reste toujours, pour lui, celui qui fait le sacrifice de sa raison, de sa conscience, sur l'autel de l'autorité, et il ne voit dans le protestantisme que la substitution du livre à l'Église. Des hommes, qui revendiquent le titre de libres penseurs, et qui prétendent assister en spectateurs désintéressés aux luttes théologiques des Églises chrétiennes, commettent tous les jours cette méprise étrange pour des personnes qui font profession de pénétrer jusqu'au fond des choses et de remonter aux principes. Ils sont entretenus, ilestvrai, dans cette erreur, par certains représentants des Églises protestantes, qui se plaisent à réduire à ces mesquines proportions le dissen-
timent qui sépare le protestantisme de TÉglise de Rome. Mais l'histoire, Tétude des origines de la Réforme, devraient prémunir des philosophes contre ces interprètes infidèles du principe, qu'ils devraient soutenir et développer.
A la première heure de la Réforme, comme aux premiers jours de Tère apostolique^ dans la période de ferveur, d'enthousiasme, quand l'âme est saisie, subjuguée par la vérité, et que la vérité soulève le croyant, l'entraîne à convertir le monde et à renverser le paganisme ou le pouvoir de l'Église et de la tradition, Luther, comme les premiers chrétiens, en appellent, joyeusement à cette conviction intérieure, qui les remplit et les rend triomphants. Ils ont des ailes, ils n'ont pas besoin de béquilles pour avancer; ils entendent le Maître intérieur comme le pieux auteur de Ylmitationy ils n'ont pas besoin de paroles qui retentissent à leurs oreilles, de lettres qui frappent leurs regards. Luther, plus lard, s'affaissera et s'abandonnera à toute la panique d'un conservatisme borné. Mais quand il ouvre le mouvement de la Réforme, quand il est aux prises avec l'Église et la tradition, il cherche en lui, dans sa conscience, dans sa conviction, son point d'appui ; il ne sMncline pas muet et docile devant toute parole de la Bible, devant tous les livres de l'Écriture. Il les cite à sa barre^ il les mesure à sa foi, à sa doctrine, il distribue entre eux les rangs et les mérites, il va même jusqu'à prononcer des exclusions^ selon qu'il retrouve en eux Christ, c'est-à-dire sa doctrine de la justification par la foi. « Si nos contradic- » teurs en appellent à l'Écriture contre Christ, nous en » appelons à Christ contre l'Écriture, » Pour lui. Christ est le maître^ le seigneur de l'ÈcriturCy qui lui est soumise comme un serviteur à son maître; et les différents ouvrages
de la Bible n'ont droit à figurer dans le canon qu'autant qu'ils réfléchissent Christ, qu'ils nous en conservent l'image.
La vérité ou l'erreur d^une doctrine ne s'établit pas par la constation de la présence ou de l'absence de renseignement dans la Bible, mais d'après le degré d'harmonie ou d'opposition avec la doctrine de la justification; en un mot^ ce n'est pas la Bible qui est le tribunal suprême, le juge sans appel, c'est la conscience^ c'est l'esprit humain qui reconnaît la vérité à son évidence et se donne à elle. Que Luther n'ait pas eu un sentiment clair et net de la position qu'il prenait vis-à-vis de la Bible comme de l'Église, qu^il ait plus tard restauré le principe d'autorité; n'importe^ le fait est là : ses paroles^ ses actes, sont un témoignage irrécusable. Quand il a été le héros, l'incarnation de la Réforme^ il n'a pas déplacé seulement le siège de l'autorité en matière de foi, il a inauguré le principe de liberté, il a proclamé le règne souverain de la conscience.
C'est le propre de toute insurrection contre le despotisme spirituel de forcer l'individu à se replier au centre de sa personnalité pour y puiser l'élan, l'énergie de la lutte et y retremper sa foi, sa confiance en son bon droit. Quel que fût le dogme des réformateurs sur la corruption radicale de la nature humaine, sur l'incapacité native de l'homme pour toute bonne œuvre, ils étalent emportés au delà des frontières de leur dogmatique par les exigences de la situation, et, pour résister à l'Église de l'autorité, ils en appelaient, sans le vouloir, je l'accorde, à cette confiance en nos moyens de connaître, sans laquelle l'homme n'est plus qu'un esclave cherchant un juge et un maître. A Tautorité de TÉglise, qui
seule pouvait incliner la foi d'un Augustin et le convaincre de la vérité de l'Évangile, les hommes de la Réforme opposaient la conscience individuelle et ses affirmations inébranlables. Luther, dans sa période de révolte et d'initiative^ a souvent formulé avec bonheur la différence des deux méthodes. « Il ne suffit pas de dire : » Luther, Pierre ou Paul l'enseigne, — voilà la méthode d'autorité qui prétend nous conduire à la vérité par les considérations étrangères à l'objet même de la foi, » — mais il faut sentir dans sa conscience, d'une manière » irrésistible, que c'est là, en effet, la parole de Dieu, » quand l'univers entier le contesterait. » Et Calvin qui représente dans la Réforme le génie organisateur, disciplinaire, qui apporte à celte œuvre l'esprit d'un légiste, est amené aussi, parJa logique de la situation, à des déclarations semblables. Si Ton nous demande : « donc et com- » ment nous serons persuadés que l'Écriture est procédée » de Dieu, si nous n'avons refuge au décret de l'Église ; » c'est autant comme si aucun s'enquerrait dont nous » apprendrons à discerner la clarté des ténèbres, le blanc » du noir, le doux de l'amer. Car TÉcriture a de quoi se » faire cognoistre, voire d'un sentiment aussi notoire et )) infaillible, comme ont les choses blanches et noires de » monstrer leur couleur et les choses douces et amères de » monstrer leur saveur. » Au témoignage de l'Église qu'ils repoussaient, ils opposaient le témoignage du Saint- Esprit, c'est-à-dire Taction de la vérité sur notre esprit ; et leur foi à la divinité de l'Écriture n'était pas le fruit de leur docilité à l'Église, mais de l'expérience qu'ils avaient faite en lisant l'Écriture. Ils s'étaient sentis remués, saisis jusque dans les profondeurs de leur être; une force supérieure les avait pénétrés ; ils avaient puisé dans cette
lecture plus de courage, plus d'énergie contre le mal» plus de confiance en leur Père céleste; ils avaient été rapprochés de Dieu, ils le connaissaient mieux et ils étaient convaincus qu'ils avaient entendu sa voix. L'Écriture était pour eux la Parole de Dieu. Ils n'ont pas formulé le principe que la vérité porte avec elle ses titres de créance^ qu'elle se légitime elle-même et n'a pas besoin des attestations des chancelleries humaines, mais le principe est déposé dans leurs œuvres, dans leurs actes, quelquefois dans leurs paroles mêmes, et c'est à nous, leurs continuateurs, de le dégager, de le mettre en pleine lumière.
Mais à la période de la ferveur^ de l'ardeur révolutionnaires, succéda l'ère de l'affaissement, de la conservation : les périls inséparables de l'exercice de la liberté ne tardèrent pas à se produire, les prophètes de Zwickau, les anabaptistes s'abandonnèrent à tout l'emportement des sectaires, des illuminés, et ces égarements du sens individuel furent exploités, au grand détriment de la Réforme, par les défenseurs du principe d'autorité. Le spectre de l'anarchie n'est jamais évoqué sans provoquer immédiatement un mouvement de recul. Il faut un ferme esprit et une âme bien trempée pour assister aux désordres éphémères et partiels qu'entraîne le principe de liberté, sans se laisser atteindre dans la foi à la liberté. Aussi n'est-il pas rare de voir les protestants, effrayés de certains écarts^ essayer d^m compromis avec les principes de rÉglise de Rome, et^ pour prévenir les écarts de la liberté, reconstituer une autorité, au nom de laquelle ils étouffent les droits de la conscience.
C'avait été un mouvement instinctif de la croisade, inaugurée contre la tradition représentée par la cour de
§4 LE GHRIStUNiSMË MODERNE.
Rome» de s'appuyer sur la Bible, sur les documents primitifs du Christianisme. Pour établir que le catholicisme était une déviation du principe chrétien, il fallait remon* ter à la source du mouvement, saisir le principe dans sa première expansion, afin de le comparer aux formes diverses qu'il avait revêtues -dans le cours de Thistoire. Ge recours à la Bible était d'autant plus indiqué que, sur les principaux articles où la conscience protestante s'était prononcée contre les pratiques et les théories de la ceur de Rome, le témoignage de rÉcriture était décisif et tranchait la controverse ; mais le besoin de résister aux folies des sectaires et de montrer, aux princes comme à l'Église de Rome, qu'on possédait une autorité pour réprimer et réduire les téméraires qui ne prenaient conseil que d'eux-mêmes, de leur propre inspiration, l'appauvrissement de la vie religieuse qui pénétrait les premiers protestants , cette tentation de gouverner les esprits, à laquelle les hommes les plus désintéressés ne savent pas résister, un vieux levain d'esprit catholique qui se cachait au fond des cœurs, toutes ces causes réunies, amenèrent bientôt la Réforme à ressaisir le drapeau de sa rivale et à abaisser la lutte gigantesque des premières heures aux proportions misérables d'un tournoi sur le même terrain, pour savoir où devait résider l'autorité, que les deux partis acclamaient également. La Bible remplaça l'Église, et, sous le feu de la polémique des jésuites ; le dogme se constitua avec toute la précision qu'inspire souvent l'amour-propre, qui envenime les con-» troverses, et ne veut jamais confesser que les objections de l'adversaire puissent être fondées et signaler une lacune dans notre systèmCé La Bible fut investie d'attributs que certes il n^était pas aisé de justifier. On enseigna
LA BIBLE. n
qu'elle était parfaite, sans obscurité, intelligible à tous et qu'elle contenait tout ce qui est nécessaire au salut. Luther déclara que V Écriture ne peut pas êe tromper et que c'est une impiété et un blasphème de soutenir que les Écritures sont obscures. La Bible fut bientôt une sorte de Pape de papier» et, comme le souverain Pontife, le représentant de Dieu et de Christ. Plus les controversistes catholiques cherchaient à la rabaisser pour légitimer la nécessité de la hiérarchie ecclésiastique, plus les protestants l'exaltaient I Le rigide orthodoxe Galov soutenait que les écrivains sacrés n'avaient apporté aux révélations divines que leur bouche et leur main, d'où Ton déduisait, avec une logique irrésistible, quoique contrairement aux faits, que l'Écriture ne contenait aucune erreur géographique, philologique, physique, et que son style était pur de tout solécisme ou barbarisme.
Au commencement du xviii* siècle, George Nitsche, superintendant de Gotha^ composait un ouvrage sous ce titre : V Écriture sainte est-elle Dieu lui-même ou une créature f Et quand on sait à quelle bibliolâtrie le protestant a pu descendre, on ne s'étonne pas qu'un pauvre sauvage, voyant passer un missionnaire la Bible sous le bras, se soit écrié : « Voilà le Dieu de cet homme et quel » Dieu I II le porte dans sa poche, tandis que nous avons les » nôtres à la marae (1) 1 » La naïveté de ce sauvage est une condamnation terrible du point de vue et des pratiques de certaine orthodoxie; l'objet a pu changer, le fétichisme est identique. C'est ainsi que nous retrouvons à des degrés supérieurs ce fond éternel de superstition, que nous avons appris à railler dans les religions les plus grossières.
(1) Temple des divinités polynésiennes*
A cette divinisation de la fiibic dut correspondre un mouvement analogue, dans la manière d'établir et d'enseigner la divinité de ce livre. Le témoignage du Saint- Esprit ne se faisait plus entendre avec assez de force dans ces âmes attiédies, incapables de recueillement et affolées de jouissances 'matérielles. Du reste il devint bientôt suspect, parce qu'il était bien près de devenir le synonyme de conscience individuelle, et de légitimer les convictions obstinées de ceux qu'on flétrissait du nom d'orgueilleux ou de chimériques. Ce témoignage du Saint-Esprit a toujours abrité ou nourri le mysti^ cisme^ qui, dans les temps de pesanteur dogmatique et d'asservissement spirituel, est le refuge des nobles âmes et l'asile, où la liberté se prépare à livrer de nouveaux assauts au système de compression et d'autorité.
Il fallut à ces nouveaux scolastiques, qui sont les ouvriers de la seconde période de la Réforme^ des moyens moins périlleux de prouver la divinité de la Bible et qui pussent agir indépendamment de l'état moral du sujet. Ce ne fut plus la vérité, la beauté de l'Écriture qu'on mit en rapport avec l'âme humaine afin de faire éclater dans cette rencontre cette lumière, cette émotion qui scellent dans le cœur l'assurance de la vérité. C'était imprudent de solliciter ainsi le suffrage de Tâme humaine; c'était reconnaître ses droits, ses aptitudes, et s'exposer à l'entendre se prononcer contre, ou élever quelques objections, faire quelques réserves. Pour échapper à ces dangers, on imagina une apologétique qui cherche à faire violence à l'individu et qui soustrait à son examen le contenu de rËcriture. On ne prit plus souci d'exposer Tâme à la sainte contagion du divin; toute la question fut réduite à ces termes : ce livre, cet écrit est-il bien l'œuvre de
tel apôtre? Au lieu d'un problème de vie religieuse, une question d'authenticité, de science, de critique. Or, cet apôtre était témoin oculaire, il sl pu connaître la vérité; il a voulu nous la communiquer. Et, pour confirmer la puissance de ce raisonnement, on apportait à l'appui les miracles qu'avaient accomplis ces apôtres, les prophéties qu'ils avaient proclamées. L'individu n'avait plus à se demander : ce que je lis est-ce la vérité, la parole de Dieu? Non, cet examen intérieur n'était plus nécessaire. La grande préoccupation c'était de savoir qui avait composé le livre; et une fois qu'il était constant que l'auteur était bien cet apôtre ou celui-là, l'individu n*avait plus qu'à faire acte de soumission et à croire, quel que pût être son sentiment personnel sur la justesse ou la beauté de l'enseignement. La conscience humaine, on le voit, est éliminée comme une suspecte ou sous prétexte d'incapacité notoire; c'est un procès d'archéologie qu'il faut instruire, et, pour ce travail, force est bien de recourir à un corps d'hommes spéciaux, de docteurs. Le pouvoir clérical est ainsi relevé, consolidé et l'individu replacé sous tutelle.
Voilà quelle était la situation théologique du protestantisme quand Lessing se leva, comme un prophète au sein d'Israël, pour dénoncer les périls qui menaçaient la conscience protestante.
Il n'attaque pas de front les miracles (1), il ne s'engage
(1) Dans Nathan (art. I, scène 2) à propos du templier vêtu de blanc et qui se dérobe comme un ange^ aux remerciments de Recha, il essaye de nous faire assister à la genèse d'un miracle et il met en scène ce sophisme qu'il a dénoncé dans sa polémique contre Goeze^ et en vertu duquel l'homme sans culture scientifique, l'homme d'imagination se hâte de crier au miracle, dès que la cause prochaine d'un événement n'est pas visible, n'est pas connue.
PONTANBS. 6
pas dans la discussion délicate de la possibilité du miracle : tacticien habile, il choisit son terrain, circonscrit le champ de bataille ; il se borne à établir que l'argument tiré des miracles n'atteint pas son but, qu'il n'engendre pas une conviction solide, inaccessible au doute. Le miracle, en tant que fait, appartient à l'histoire : s'il n'est pas une légende, l'expression poétique d'une vérité religieuse, la forme sous laquelle l'imagination a représenté un fait de conscience, il a dû prendre sa place et son rang dans le tissu des choses humaines. II faut donc constater sa présence et sa réalité à telle heure, dans tel pays, sur la scène de l'histoire, il faut donc instruire un procès historique. Or, l'histoire est le domaine des probabilités; et Lessing aurait adopté volontiers ce mot de Voltaire : « La » science de l'histoire n^est que celle de l'inconstance^ et » tout ce que nous savons c'est que tout est incertain (1). » Dès que le miracle ne se reproduit plus devant moi, dès que la connaissance de ce fait merveilleux m'arrive par la tradition, il tombe dans la catégorie des faits historiques pour lesquels je puis arriver à une probabilité très-grande, jamais à la certitude ; et la preuve c'est que personne ne voudrait jouer sa vie, son honneur, sur la réalité d'un fait quelconque de l'histoire. Suivons l'argumentation vigoureuse de Lessing :
» Autre chose est un miracle que je vois de mes yeux, )) que j'ai l'occasion d'examiner, et un miracle dont je » sais seulement par l'histoire que d'autres assurent » l'avoir vu, l'avoir examiné. Autre chose une prophétie » que j'ai entendue et dont j'ai vu l'accomplissement et » une prophétie dont j'apprends par l'histoire que d'au-
(1) Histoire du Parlement de Paris,
» très Tont vu s'accomplir. N'est-ce pas incontestable?... » Des témoignages de prophéties accomplies ne sont pas » des prophéties accomplies, et des témoignages de mi- » racles ne sont pas des miracles opérés; des prophéties » accomplies sous mes yeux, des miracles opérés sous » mes yeux, ont une action immédiate. Mais ces témoi- » gnages de miracles, de prophéties, n'agissent qu'à tra- 1) vers un intermédiaire qui leur enlève toute force... Je » ne nie pas que les témoignages de ces miracles, de ces » prophéties, soient aussi positifs que des faits historiques » peuvent l'être. Mais s'ils sont seulement aussi positifs » que d'autres faits historiques, pourquoi en faire usage » comme s'ils étaient infiniment plus positifs ! Et, en effet, » on fait reposer sur ces témoignages bien plus de choses » et en bien plus grand nombre qu'on n'a l'habitude d'en y) élever sur des faits historiques! — Si aucun fait histo- » rique n'est susceptible d'être vraiment démontré, il
» faut renoncer à vouloir démontrer quoique ce soit par » un fait historique. C'est-à-dire que des faits historiques ù contingents ne peuvent jamais être la preuve de vérités ra- )) tionnelles nécessaires.
» Je ne nie pas qu'en Christ ont été accomplies des » prophéties, que Christ a fait des miracles : mais je nie » que ces miracles, depuis que leur réalité a cessé d'être » établie par des miracles qui se reproduisent de nos » jours, depuis qu'il n'y a plus que des témoignages de » miracles (quand ces témoignages seraient aussi peu » contestés, aussi peu contestables que vous le voudrez ! ) » je nie que ces miracles puissent et doivent produire en » moi la moindre foi à telle autre doctrine de Christ. Cette » doctrine, je l'admets pour des raisons que je puise » ailleurs. »
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Quand on veut conserver au miracle sa puissance de démonstration, il faut être conséquent^ il faut le perpétuer et ne pas vouloir l'enfermer d'une manière arbitraire et contrairement aux témoignages de Thistoire, dans rélroite limite du siècle apostolique. L'Église catholique est mieux inspirée que l'orthodoxie protestante; elle apporte partout avec elle, dans les plis de son manteau, quelque miracle, et ne condamne pas le fidèle à refaire l'inventaire de tous les témoignages qui établissent l'authenticité des écrits apostoliques, et par conséquent^ la réalité des miracles qu^ils racontent; elle ménage à toutes les générations l'éblouissement salutaire du miracle, et ne les renvoient pas aux impressions uniques d'une génération privilégiée. Si les miracles sont la démonstration du christianisme, ils ne doivent pas. cesser^ ils doivent être permanents; l'intérêt des âmes l'exige.
Mais la réalité historique du miracle établie, peut-on en déduire toutes les affirmations de l'orthodoxie^ celles qui blessent le plus la raison ou le sens moral? « Qu'est-ce » donc que reconnaître qu'un fait est historique ? Est-ce d autre chose que l'accepter, n'avoir rien à objecter? » Admettre qu'un autre appuie sur ce fait un autre fait » historique, en tire quelque conclusion? Se permettre » de le prendre pour critère d'autres faits que l'histoire » nous propose? Est-ce autre chose? est-ce quelque chose » de plus? Qu'on s'en rende bien compte! Nous croyons » tous qu'un Alexandre a vécu, qui^ en peu de temps, a » soumis presque toute l'Asie. Mais qui voudrait risquer )) sur cette croyance quoi que ce soit qui eût une valeur, » et dont la perte fût irréparable ? Qui voudrait, en consé- » quence de cette croyance, renoncer éternellement à tout » savoir qui ne s'accorderait pas avec cette croyance? En
» tous cas, pas moi ! Je n'ai maintenant rien à objecter à x> la réalité d'Alexandre et de ses victoires; mais il serait » possible cependant qu^elles n'eussent d'autre origine » qu'un poème de ce Chœrilus qui accompagnait partout » Alexandre, comme le siège de Troie n'existe que dans » les chants d'Homère.
» Si je n'ai pas d'objections historiques à opposer au » fait que Christ a ressuscité un mort^ dois-je, pour cela, » croire que Dieu a un fils égal à lui, de même essence ? » Quel lien y a-t-il entre mon impuissance à produire des » objections contre les témoignages de ce fait et l'obliga- » tion de croire quelque chose qui heurte ma raison? De » ce que, au point de vue de l'histoire, je n'ai rien à » objecter au fait de la résurrection, s'ensuit-il que je )) doive accepter que ce Christ ressuscité est le fils de » Dieu? Que le Christ, contre la résurrection duquel je ne D puis rien objecter de solide au point de vue historique, » se soit posé à cause de cela comme le fils de Dieu; que » ses disciples, à cause de cela, l'aient cru, je l'admets » volontiers; car ces vérités, en tant que vérités d'une seule )) et même catégorie, se déduisent naturellement Tune de » l'autre. Mais avec cette vérité historique, sauter dans » une autre catégorie de vérités, et exiger que je trans- » forme toutes mes idées métaphysiques et morales, que » je change toutes mes idées sur l'essence de Dieu, si ce » n^est pas là une pcTO((3a(7(; u; aXko yevo;, je ne sais plus ce » qu'Aristote entend par là. On dit, il est vrai : ce Christ, » dont tu es forcé d'admettre, au point de vue historique, » qu'il a ressuscité des morts, qu'il est lui-même ressus- » cité, a dit lui-même que Dieu a un fils de même essence, )) et qu'il était lui-même ce fils. Tout cela serait bien, si » cette affirmation du Christ était autre chose qu'un simple
» fait historique 1 Si Ton voulait me pousser plus loin et » dire: «Ohl cependant ! c'est bien plus certain qu'un fait » historique, car ce sont des écrivains inspirés qui Tas- » surent, et ils ne peuvent pas se tromper, »
» Mais, hélas ! ce n'est encore qu'une certitude histo- » rique, que ces écrivains étaient inspirés et ne pouvaient » pas se tromper. Voilà l'abîme béant que je nepuisfran- » chir, quoique, bien souvent et fort sérieusement, j'aie » tenté le saut. »
Il est de mode aujourd'hui, parmi les défenseurs de l'orthodoxie, de chanter victoire toutes les fois qu'un critique indépendant a proposé une explication maladroite d'un miracle; c'est un tour fort goûté de noyer les difficultés du miracle, si bien saisies par notre génération, dans un déluge d'exclamations, de railleries ou d'invectives contre le malheureux écrivain, que l'exemple du docteur Paulus n'a pas dégoûté de l'exégèse rationaliste. Mais tous ces triomphes faciles, qui mettent les rieurs du côté de l'orthodoxie, ne font pas illusion à une logique sévère : la réalité du miracle n'est pas démontrée, parce qu'on n'a pas réussi à découvrir sa formation rationnelle et historique. C'est à celui qui affirme le miracle que revient la tâche de prouver sa réalité et de réfuter toutes les objections que la science soulève. Où en serions-nous, s'il nous fallait accepter toutes les légendes el les impostures qui se sont produites dans le cours des siècles et dont nous ne pouvons aujourd'hui proposer une explication suffisante, faute de renseignements positifs et de documents authentiques remontant à l'âge où le fait a été mis en circulation? « N'est-il pas vrai, qu'au point de vue historique, » un mensonge peut quelquefois être à l'abri du doute? » que parmi les mille et mille choses dont nous n'avons
» aucun motif tiré de Thistoire ou de la raison de douter, » il y en a qui peuvent ne s*être jamais produites? N'est- » il pas vrai qu'il y a mille faits, réels, indiscutables, pour )) lesquels cependant Thistoire ne nous a conservé que des )) témoignages trop peu nombreux, trop peu solides pour » que nous puissions, sans légèreté, les admettre ? Et si » cela est, que deviennent toutes les preuves historiques )) de la vérité de la religion chrétienne? Ce qu'elles vou- » dront ! Serait-ce un bien grand malheur si elles étaient » reléguées dans le coin de Tarsenal où elles étaient » encore il y a cinquante ans? »
Jamais le miracle ne pourra ménager au croyant cette certitude qui remplit le cœur de joie et d'assurance. « Une religion révélée, qui s'appuie sur des témoignages » humains, ne peut assurera quelle croyance que ce soit » une certitude à Tàbri du doute (car on ne peut jamais » conférer aux témoignages que le plus haut degré de proba- » bilité) ; par conséquent les garanties dont elle entoure » ses enseignements ne peuvent jamais donner que le plus » haut degré de probabilité. ». N'est-ce pas rabaisser la fortune du christianisme que de le mettre ainsi à la merci d'une instruction plus ou moins bien conduite sur la réalité des miracles? N'est-ce pas couper les ailes de la foi que de la condamner à se traîner dans toutes les sinuosités des questions d'authenticité et à se contenter des probabilités de la science historique ? N'est-ce pas le cas de nous écrier avec le grand critique : « Non, jamais la dogma- » tique scolastique n'a porté à la religion des coups plus » sensibles que ne le fait tous les jours l'exégèse histo- » rique. » La foi se perd dans ces misérables arguties, qui n'intéressent pas l'âme, et ceux qui ont l'amour des biens suprêmes se prennent à se demander : « Quand
iU LE CHRISTIANISME MODERNE.
» cessera-t-on de suspendre toute V éternité à des toiles d^arai- » gnée ? »
C'est le châtiment de Torthodoxie de ne pouvoir se confier au témoignage de l'âme et d'être condamnée à la violenter. Pour imposer à la conscience une doctrine qui blesse la raison et une mythologie qui contredit les lois de l'histoire, elle ne peut compter sur l'assentiment spontané, naturel de l'homme. Dans ce christianisme scolastique^ l'âme humaine ne se retrouve pas elle-même, elle se sent étrangère, exilée, maudite^ elle ne peut faire écho à cette doctrine et l'accepter comme l'expression agrandie de sa nature et de ses aspirations. Pour étouffer ses protestations, il faut appeler une autorité devant laquelle on fasse taire les protestations de la raison^ de la conscience. De cette apologétique, qui prend ses précautions contre l'âme humaine^ Lessing en appelle à l'apologétique humaine, que Tertullien inaugurait lorsqu'il parlait de Tâme^ qui est naturellement chrétienne^ et dont Pascal nous a laissé l'ébauche pénétrante dans ses Pensées. On cesse déjuger la marchandise par le pavillon^ on laisse la conscience porter la sonde dans les vérités qu'on lui propose, et on lui abandonne le contrôle direct, entier de la foi. (( D'où je veux déduire la vérité interne de la religion chré- » tienne ? D'elle-même. Elle s'appelle la vérité interne, la • » vérité qui n'a besoin d'aucune attestation du dehors... » Ce serait étonnant si je devais accepter un théorème » géométrique, non à cause de sa démonstration, mais » parce qu'il se trouve dans Euclide. Qu'il soit chez S) Euclide, ce peut être une présomption favorable pour sa » vérité, tant qu'on voudra 1 Mais autre chose est accepter » la vérité sur des présomptions^ autre chose l'accepter » pour elle-même. La religion n'est pas vraie, parce que
)> les évangélistes et les apôtres l'enseignent, mais les » évangélistes et les apôtres l'enseignent parce qu'elle est » vraie. Et pour remonter tout droit au principe qui commande tout ce changement de front, il ajoute : a Ce que » Dieu enseigne n'est pas vrai, parce que Dieu veut l'en- B seigner, mais Dieu l'enseigne parce que c'est la vérité, o Pour détruire le système de Tautorité en matière de foi, il faut l'attaquer dans sa source et ne pas laisser à l'origine des choses et de l'histoire la puissance nue, la volonté infinie dans son mystère effrayant. Tout le despotisme spirituel est en germe dans cette théodicée imprudente, qui n'est d^ailleurs que la tentative de faire Dieu à l'image de ces seigneurs de la féodalité, dont la volonté tenait lieu de raison et de loi. Devant toutes les possibilités d'une volonté toute-puissante, l'homme est condamné à l'ignorance, à la terreur, et il est amené à subir la tyrannie de ceux qui se posent comme les messagers, les interprètes de cette volonté redoutable.
Le chrétien, le simple fidèle, est ainsi débarrassé de ces investigations pénibles, minutieuses, sur la composition et la conservation des livres saints, car des traditions écrites ne décident pas de la vérité interne des choses, et chaque conscience est appelée à entrer en rapports directs avec la vérité et à se laisser pénétrer par elle. Les savants, les théologiens, sont renvoyés à leurs études spéciales, dont les résultats entreront dans la circulation générale, dans le domaine public, comme ceux du physicien ou de l'astronome, quand ils auront été éprouvés par la discussion; mais le simple fidèle ne sera plus leur esclave, et ils ne domineront plus sur sa foi. Leasing, qui a en horreur la confusion des genres, a relevé ici les frontières I4gitimes qui séparent la science, l'histoire, de la religion, de la
foi, et il a, du coup^ restitué au christianisme son caractère populaire, démocratique, en renvoyant à Técole ces discussions sur les écrits sacrés, qui envahissent parfois rÉglise et le troublent, a Je veux séparer la religion de » rbistoire de la religion. Je me refuse à tenir pour indis- D pensable la connaissance historique de la naissance et » du développement de la religion chrétienne. Je déclare » que toutes les objections qui peuvent être soulevées » contre la partie historique de la religion sont insigni- » fiantes, qu'elles puissent être réfutées ou non. Je ne veux d pas admettre que les côtés faibles de la Bible soient des » côtés faibles pour la religion. Je ne puis supporter les n vanteries du théologien, qui assure au simple fidèle que » toutes ces objections ont été dès longtemps réfutées. Je » méprise cette herméneutique à courte vue, qui entasse » possibilités sur possibilités, pour affirmer qu'il est pos- » sible que ces points faibles ne soient peut-être pas des y) points feibles, qui ne sait pas boucher une brèche que » l'ennemi a faite, sans aller en faire ailleurs une autre » plus grosse encore. »
Lessing désintéresse la foi de toutes les recherches critiques, de toutes les discussions métaphysiques, et il rend ainsi la science plus libre, plus vraie et la foi plus joyeuse, moins inquiète, moins tyrannique.Xe protestantisme n'est plus alors une fiction, un privilège des hommes spéciaux, il devient une vérité pour tous ceux qui ont un cœur, une conscience. La foi personnellCi le contrôle direct de la Vérité iie sont plus réservés à quelques hommes d'élite, aux théologiens, chacun peut y prétendre : il n'est pas nécessaire de traverser l'académie pour y arriver, il suffit d'avoir faim et soif de vérité, de justice, d'amour. Dès qu'il n'est plus requis de se prononcer sur l'authenticité
d'un livre, de discuter le degré de crédibilité que mérite
une tradition, dès que l'objet de la foi appartient au
monde de Tesprit, de la conscience, le simple fidèle est
tout aussi compétent que le théologien, et la pauvre vieille
femme, qui ne peut lutter avec un prélat sur des questions
de critique ou d'exégèse, pourra le devancer dans Tintel-
ligence du christianisme, qui est vie et amour. La fermeté
de la foi n'est plus promise à ceux qui ont poussé le plus
loin des études spéciales, elle est assurée à tous les cœurs
purs qui s'ouvrent à la vérité et la retiennent avec une
sainte jalousie. Elle n'est plus la conclusion d'un raison*
nement bien conduit, elle est le fruit d'une expérience
intérieure. Et sans mépriser la science, tout en lui laissant
libre carrière, le simple fidèle a conscience qu'il habite
des régions supérieures, plus sereines; il domine le savant
de toute la hauteur qui sépare, comme dit Pascal, l'ordre
de la charité de l'ordre de la pure intelligence, a Le
» théologien savant pourrait finir par être dans l'embarras,
» mais le chrétien? Pas du tout. Le théologien pourrait
» être troublé en voyant combien sont ébranlés les appuis
» qu'il voulait donner à la religion, en trouvant gisant à
]> terre les arcs-boutants avec lesquels il l'aurait si bien
)} soutenue. Mais qu'importe au chrétien les hypothèses
» de cet homme, ses explications et ses preuves ? Il est là,
» malgré tout, le christianisme qu'il sent vrai et qui le rend
» si heureux. Quand le paralytique ressent la commotion
» bienfaisante de l'étincelle électrique, il se soucie peu de
» savoir si NoIIet ou Franklin a raison ou si ce n'est aucun
» des deux. »
Voilà la religion bien dégagée de la théologie et de toutes ses incertitudes : la foi, la vie religieuse, c'est un fait, un fait de conscience, la théologie arrivé
après, elle cherche le comment^ le pourquoi des choses, elle essaye des systématisations, elle fait de la théorie, mais la vie religieuse, le fait de conscience est antérieur et indépendant de la naissance de la théologie. Cette vue nouvelle et originale sur les rapports de la religion et de la théologie fonde une apologétique nouvelle; tout dépend de la preuve interne^ de Tharmonie de la vérité qui nous est proposée avec la vérité qui est en nous^ et qui nous sert de commune mesure, et le fidèle sort de page, il n'est plus un mineur, il se rit des disputes des théologiens/ leurs coups ne Tatteignent pas, il est fermement assis sur le roc de la conscience, de la vie intérieure. II ne mendie plus la certitude auprès de tous ces détenteurs de sciences humaines, il entre en rapport direct avec Dieu, qui lui parle, et le témoignage de Vesprit de Dieu parlant à son esprit (4) le dispense de toute investigation sur les témoins de l'histoire ou de la doctrine bibliques. Lessing confirme ses conclusions par son expérience des hommes. ((Tous les chrétiens sentais forcés d'être aussi desthéolo- » giens? J'ai toujours trouvé les meilleurs chrétiens parmi » ceux qui savaient le moins de théologie. x>
Les esprits pesants, qui sont habitués aux compositions massives de la scolastique et qui ne sont pas familiers a,vec les phénomènes délicats de la vie spirituelle, n'ont pas manqué de se railler de ce sentiment, de celte expérience, de cette vérité interne. Lessing peut y voir le boulevard imprenable du christianisme^ pour ses contradicteurs orthodoxes c'est un bouclier de paille. Il leur faut se heurter à la lettre d'un dogme pétrifié et rigide comme un cadavre, pour être persuadés qu'ils tiennent quelque
(1) Épit. aux Romains^ yui, 16. n
chose dans la main et qu'ils ne sont pas la dupe de quelque vapeur, de quelque chimère. Tout ce qui ne se laisse pas couler dans le moule d'une théorie officielle, tout ce qui n*est pas revêtu du sceau des chancelleries d'église, tout ce qui n'a pas des formes arrêtées, bien carrées, tout ce qui ne s'avance pas lourdement comme un syllogisme, tout ce qui n'est pas épais comme une construction dogmatique, leur est suspect; et si on ne leur donne pas une pierre, ils s'écrient qu'ils n'ont que du vent. Ce n'est qu'une idée, s'écrient-ils, et pour alimenter la vie religieuse il faut, à les entendre, des puissances moins éthérées. D'ailleurs, celte vérité interne, qui n'est pas là sous nos yeux revêtue de toutes les garanties des corps officiels, qui se développe et s'agite à travers les consciences, n'est-il pas facile de la dénaturer, de la fausser? Sans doute, réplique Lessing, mais « si vos intentions ne sont pas » droites et pures, vos thèses religieuses ne pourront avoir » aucune vérité interne. La vérité interne n'est pas un » nez de cire, que le premier coquin venu peut bosseler, )) comme il veut, selon son visage. » Il est triste de constater que ces grands tenants de l'orthodoxie n'ont pas plus de foi à la vérité qu'à la nature humaine. Ils ne savent apercevoir dans le drame humain, dans Thistoire des religions, que les fraudes, les jongleries, les erreurs, et ils ne savent pas distinguer, à travers tous ces fantômes qui assiègent les imaginations malades, le travail constant de la vérité, qui dissipe les hérésies comme des vapeurs malsaines et fait monter sur le ciel de l'humanité une lumière toujours plus pure. Ils ne mettent jamais en doute que râmc humaine soit à la discrétion du charlatan le plus effronté, et ils ne peuvent pas se figurer que la vérité a une puissance de réaction, qui renverse tôt ou tard les erreurs
FONTANÂS. 7
les plus accréditées. C'est le critique, suspect 4e scepticisme, qiii restitue à la vérité son vrai caractère, et montre qu'il n'est pas au pouvoir de l'individu de Taltérer i son gré. Sans doute Tindividu Taperçoil sous \xn angle particulier, qui est dé|;eraiiné par le milieu dans jequel i\ est né ; mais elle perce cette couche épaisse de préjugés e\ d'ignorance^ sous laque)|e elle semblait ensevelie; elle émerge, elle apparaît lentement, elle élève graduellement
les individus au-dessus de leur teiups et ^e leur ipilieu, e( les rend capables de juger les représentations apppximatives que leur ont offertes leurs pères à leur entrée dans la vie.
Gomment Lessing ruina-t-il la Bibliolâtrie? En étudiant la Bible, son contenu ejt son origine, ^'ignorance avait déifié la Bible; la science devait révéler les pieds d'argile de cettç idole. Toute étude sur la formation deTÉcriture est imprudente, car elle détruit le songe mystique, dont la superstition berce les générations au milieu c^es ténèbres.
Si l'orthodoxie était fondée ^ confondre la Bévélatioiv, la Parole de Dieu avec la Bible, et si ce volume était le piessage direct de pieu à toute Ja race humaine, également destiné à tous les peuples, à tous les siècles, on s'étppnerait de le voir naître comme les choses hpipainçsi et il serait difficile de ne pas reconnaître la justesse de cette olfjcction de TJiomas Munzer : a Si Dieu avait voulu )) instruire les hommes au moyen d'un livre, il aurait fait )) tomber une Bible du cieL » Et c'est bien l'idée qui se cache dans les têtes protestantes, quand l'instruction du pasteur ne leiir a pas découvert la formation lente et successive des divers ouvrages qui ont pris place dan§ le canon sacré. La Bible passe parmi le peuple protestant pour une dictée directe et infaillible du Saint-Esprit. Aussi toute étude critique sur l'Écriture, fût-elle même entre-
LA filBLK. ili
prise et poursqivie au profit des idées les plus étroites, sera toujours fayqrable k réP^ancipation des esprits : en r^iifefiarit I^ yolume sacré des nuages, où sop origine se pprd> dans le cercliB ^es produits littéraires d'un siècle, elle préparera une théorie plus saine sur la valeur des Écritures et sur leur rôle dans la vie religieuse.
J^ \fL vieille idée de la théopneustie, Lessing oppose ses fit/lfioibèses ^ttr les Évangé listes considérés comme des histo^ riens humains. Et dans cette étude pleine de vues nouvelles, il flpputre que les comnaencernents des Évangiles sont fort hupbles, et que ce ne sont pas des écrits originaux. Ce sQut des rédactiops anonymes des discours, des faifs et gestes de Jésus qui sont transcrites, augmentées ou rectjfiées selon le§ copies qui vous tombaient sous la main, ou selon qu'on avait la bonne fortune de rencontrer pn téippin oculaire et d'apprendre de lui quelque parole ou quelqup tr^it nouveau. Cette collection de témoignages sur la»yie ^t la doctrine de Jésus portait le nom d'Évangile ; et selqji qp'Qi} Ip désignait d'après le nom des auteurs ou 4'^près celui des lecteur^, elle s'appelait l'Évangile des ApàtreSy ou l'Évangjle (Jes Nazaréens ou des Hébreux.
Lçssing suppose qu'il n'y eut à l'origine qu'un seiil Evangile écrit en hébreu; et il compare les divers Evangiles, aux f^nie^i}?: quji g'élèyenj; et se distribuent sur le même tronc. Au lieu de ces théories à priori (i), que proposait Iréfiée, pour expliquer commept nous avons dans notre canon quatre |)vangiles, notre critique eut l'impertinence (|e consulter Içs écrits eux-mêmes, et il ne tarda pas à leur reconnaître pue physionomie différente, qui reflétait les querelles dont l'Église naissante ^vait été tourmentée.
(1) n y a quatre Évangiles parce qu'il y a quatre points cardinaux*..
112 LE GHRISTIANfSME MODERNE.
Les résultats les plus récents de l'école de Baur sont en germe dans son Essai sur les évangélistes. La différence entre les trois premiersËvangiles et le quatrième est nettement articulée. Il rappelle avec raison le mot des Pères de rÉglise : « Nous n'avons que deux Évangiles, celui de la )) chair et celui de l'esprit » , et il relève le caractère fortement judaïsant du premier groupe. Il sait même établir une gradation entre eux. Mathieu est à l'extrême droite; Marc et Luc, Tun sous l'influence de Pierre, l'autre sous celle de Paul, comblent l'intervalle et vont rejoindrele quatrième, qui respire l'esprit le plus opposé au Judaïsme. Le premier groupe émane de gens qui ont vu, touché Jésus, et qui, par conséquent, étaient les témoins les plus autorisés pour l'homme Jésus. Tout ce qu'ils racontent s'accorde parfaitement îivec l'idée d'un homme, d'un prophète,;?uman/ en paroles et en œuvre. Mais si le Christianisme ne devait pas s'éteindre au sein du peuple juif comme une pauvre secte, s'il devait envahir le monde païen comme une religion indépendante, Jean devait entrer sur la scène et écrire son Évangile. C'est son l'Évangile seul qui donna à la religion chrétienne sa vraie consistance et assura sa durée. Jean n'est pas un simple appendice, un complément des trois autres; on n'a qu'à le lire pour s'en convaincre. Mais il est difficile de penser qu'il n'ait pas connu et lu ses prédécesseurs.
Lessing n'a pas négligé d'aborder le problème que soulèvent les Synoptiques. Il croit l'avoir résolu par l'hypothèse d'un Évangile primitifs dont nos Évangiles actuels, i commencer par Mathieu, ne seraient que des traductions. 11 interprète dans ce sens le passage de Papias conservé par Eusèbe, et il en conclut que Marc et Luc, comme Mathieu, sont dés traductions faites, comme chacun le pouvait^
LA BIBLK. 113
de ce document primitif. Cette hypothèse, qui a donné Télan à la critique moderne, et qui a été reprise et développée par Ëichhorn, rend bien compte des ressemblances parfois littérales des trois textes, mais elle ne nous ménage aucune lumière sur le fait si curieux des différences de fond ou de forme, des lacunes qui se rencontrent à côté de sections identiques. II reste acquis que les Synoptiques avaient un fonds commun. Quant aux différences, proviennent-elles d^aulres écrits que les uns possédaient, que les autres ignoraient, ou des informations de la tradition orale? La question est pendante, et peut-être ne sera-t-elle jamais tranchée. Il revient àLessing l'honneur d*avoir introduit la question et fourni des éléments .féconds pour la résoudre. L'autorité souveraine de la Bible est le talon d'Achille de Torthodoxie protestante, comme l'autorité de TÉglise pour le catholicisme : les arguments qu'on avance sont toujours des paralogismes. Cette impuissance devrait b?en éclairer les défenseurs du système d'autorité, et les amènera prendre le seul parti sérieux, celui de renoncer à démontrer la légitimité de l'autorité. Affirmez-la hardiment, imposez-la-nous pour nos péchés ou pour notre salut; mais, de grâce, respectez la logique, et ne nous condamnez plus à subir ce cercle étemel en vertu duquel on prouve V infaillibilité d'un livre par un passage tiré de ce livre, et r infaillibilité de ce passage par r infaillibilité du livre. D'ailleurs, le fameux passage II Timoth, m, 16, ne peut pas se traduire comme il conviendrait à la thèse de l'orthodoxie. Luther n'a point lu xa< dans sa version, et il reste ce sens, qui ne favorise plus les besoins de la théopneustie : « Toute écriture inspirée de Dieu étant utile
pour instruire, pour reprendre » L'auteur affirme
les heureux effets de certains livres, il ne confère pas
à une collection particulière le monopole de Plrispiràtibii souveraine.
Par réaction contre le desJ)otisme Ae l'Église et dfe là tradition dont elle est l'organe, le Protestantisme s'était laissé aller à surfaire le rôle de la Bible, daiis là propagation de rÉvangile, et pour là massfe des ildéles ô'étàit titi article de foi, que la Bible était la source unique qui entretenait dans le tnonde la conriaissance de l'Évangile. 11 suffisait d'en appeler à l'histoire pour dissiper cette erreur entée sur l'ignorance^ et Lessing pose quelques thèses incontestables, mais qui dérangeaient siiigulièrement les préjugés protestants, à Puisque Ife pve- » mièr Évangile n'a été écrit que seize ans a|)rès la morl » du Christ au plus tôt, il serait absurde d'imaginer qtie, » pendant tout ce laps de temps, oh ti'â rien pu savoir de » positif sur les actes et les paroles du Christ... L'hisldirfe » du Christ était connue avant que les Évangélistes Teus- » sent fait connaître. Toute là religion du Christ était déjà )) ëH circulation avant qu'aucun Évangéliste eût écrit; )) bh tépétail Notre Père avant de le lire dans Mathieu, i) car Jésus avait enseigné à ses disciples à J^rier ainsi. » La formule du baptême était employée avant que le môtne t) Mîtthièu Teût consignée dans son livre, car le Christ » l'avait prescrite à ses apôtres. »
Le caractère occasionnel des différents ouvrages du Nouveau Testament ne permet guère d'attribuer à ces livres cette autorité souveraine, cette valeur identique et Universelle, qu'un Protestantisme dégénéré et ignorant est tenté de leur accorder. « On' ne peut adhfii- » nistrer la preuve que, les apôtres et les évangélistes » aient composé leurs ouvrages dans l'intenliori qu'on » pût trouver dans ces écrits l'exposition complète
LÀ biBLÊ. il5
i) et la dêrlidnstratîorl de là religion chrétieiirië. » Ld âclehce péMuet aujôiii'd'hut d'aller plus lolrl èl d'atatmer que les écHtËiiis du Nouveau Testatnent, persnadéis, comme totis les premiers chrélietis, que la flu du monde était proche, n*<3tit pas songé à la postérité eh écrivant, et que leurs préoccupations n'ont pas dépassé le cercle de leurs coittemporàins.
Si les premières notions du chrisliatiistne se sont répandues, si les premières conversions ont été provoquées sans le Secours de la tiible, qtlé dblt-oii penser de la qdestioh de Gœze : Sinrtê les écrits dû Nouveau TestàmM ^ àùràît-tl limaces de ce que Jésus a fàtt\ a enseigné? a A Elîëd nfe )) {ilâise que j'aie jamais une assez pauvre dplniofa dés éri- » seighemehts du Christ poûv répondre hbri à celte ques- » lioh! Non, je ne prononcerai jamais ce non, ^Uand un )) ângè du ciel l'aurait dit avant moil A plus forte rdsoti, » quand uii pasteur luthérien veut me le mettre slir les » levées. Tout ce qui arrive dans le monde laisse des traces » dans le hibhde, qùoiijue l'honifaie ne puisse pas toujours ») le motitrer. Tes enseîgftéifaerits, Ô dîvîrt ami des hodi- » riies, tiUë tu n'as pas rédigés; (^lie tu as commande de » prêcher, quàrid ils n'auraient été que prêches, n'auraient » riërl produit qtii pÛt révéléi' leur origine? Tes pàtolés » devaient donc être changées d'abord en lettres hiorlés » pour devenir paroles de vie? Lés livî'ès sbht-lls le sëtil » tnbyen pour éclairer et améliorer les hommes? La tradin tidn orale n'est-elle rien? Et si la tradition orale est sou- » mise à mille corruptions volontaires ou ihvolontàires; » les livres n'.jr sont-ils Jjas exposés? IJieu n'àuraît-il pas » pu protéger aussi bièii la tradition orale, par là même » manifestatioti de sa pdlssailcë immédiate, qu'il à f)rbtégé, » selon nous, les livres? Dieu tout-puissant ! liialheur à
cet homme qui veut être un prédicateur de ta parole ! D il assure impudemment que, pour accomplir tes desseins^ » tu n'as eu à ta disposition que le seul et unique chemin,
> qu'il t'a plu de lui faire connaître ! Malheur à ce théolo- » gien, qui nie tout autre chemin que celui qu'il voit^ parce
> qu'il ne le voit pas ! Bon Dieu^ ne me laisse jamais devenir » si orthodoxe, afin que je ne sois pas si téméraire ! »
Gœze^ pour couvrir Lessing de ridicule, dénaturait le sens de ses explications historiques et prétendait que Lessing. avait dit : nLa religion chrétienne existait avant » qu'elle fût prêchée; révélée en d'autres temps, elle existait » avant qu'elle existât. » Assertion digne d'une maison de fous^ et qu'il ne déplaisait pas au serviteur de l'Église de mettre sur le compte du mécréant. Mais Lessing n'a pas de peine à dénoncer l'injustice de cette polémique. Il cherche à montrer que, la thèse protestante^ dans son affirmation absolue, n'est pas justifiée, et que le livre n'est pas la source unique et exclusive de la connaissance de l'Evangile. Il réclame pour les Catholiques, qui entrent en possession de l'Évangile par une autre voie, sans le secours de l'Écriture ; et il demande si des hommes naufragés dans une île déserte, n'ayant sauvé du désastre qu'un catéchisme, ne pourraient pas, sans Bible, élever leurs enfants dans la foi chrétienne, et transmettre ainsi à leurs arrière-neveux la connaissance du Christianisme.
C'est un fait acquis à l'histoire que l'Évangile s'est répandu sur les ailes de la tradition, et que pendant des siècles le simple fidèle n'a pu posséder les manuscrits du Nouveau Testament, et encore moins les lire. Ce n'est pas la Bible qui a converti les barbares, c'est la prédication; et Irénée a dit, avec un rare bonheur d'expression, que « le Saint-Esprit y sans encre ni papier^ avait écrit dans le
x> cœur des croyants et scellé l'assurance du salut. » On peut affirmer, en effet, que Tamour fraternel et la con- Hance en Dieu, notre Père, sont tellement entrés dans la conscience des peuples modernes, que les pages de l'Évangile pourraient être dispersées à tous les venls^ sans que cet idéal s'effaçât du ciel de Thumanité! L'histoire du moyen âge est là pour attester que le but de la religion chrétienne ne dépend pas de la conservation des écrits bibliques : les écrits bibliques ont pu être négligés, oubliés, retirés de la grande circulation, sans que le fond éternel de la religion chrétienne en fût atteint. Mais il est aussi établi que la spiritualité du principe chrétien ne fut pas conservée intacte, et que la tradition, seule maîtresse, engendrât toutes sortes de déviations, qui rapprochaient la pure religion du Christ des mythologies païennes.
Lessing n'a pas plus de peine à démontrer que la Bible ne peut pas servir de règle, de norme, pour juger la valeur des doctrines et trancher les controverses théologiques. Très-versé dans la connaissance des Pères, que les doc leurs protestants négligeaient, il établit, à Taide de citations bien choisies, que le dogme de l'autorité souveraine du Nouveau Testament est de formation récente ; que dans les premiers temps, à l'époque d'Ignace, les chrétiens s*en rapportaient à la parole de leurs évêques, et ne songeaient pas à contrôler leurs affirmations par les déclarations de C Ecriture; que plusieurs ouvrages qui, ne figurent pas dans notre canon étaient cités, invoqués comme aussi vénérables que les écrits actuels du Nouveau Testament, et que les citations les plus fréquentes de l'Ecriture n'ont d'autre but que d'établir la messianité de Jésus.
Il ressort de la lecture de TertuUien , que les Pères
apostoliques en appelaient toujours à la tradition en pre-
mlère ligne, et que rÉcritiire ii'est pas le fundamentuni demonstralionis. En effet, tis-à-vis des Gnostiques, l*appel à l'Écriture ne suffisait pas pôub niettte Un frein à leurs interprétations arbitraires, dans un siècle qui ne contiâissait pas le respect du texte écrit, et une formule dogmatique était d'un ein{ilôi plus expéditif et plus sur. Lé petit nornbre des citations des ëletits apostoliques, qii'on rèlë^e chez les premiers Pèreâ, et ^ui fcrée à la science une situation si désavantageuse pour établir raùtlienticité deâ diffëi'ents livres du Nouveau Testament, esi une démbnstrsitlôti sans réplique, que ces écrits, oU n'existaient pas, où îië jouissaient pas de cette autorité souveraine, inftiiHible, dont la reconnaissance de la postérité les a revêtus. Se flguret-on un prdtfestânt orthodoxe écrivant après saint t*aùl; et ne se couvrant pas de ce grand nom, n'appUyant fias ses affirmations des paroles de IMpôthe ? Lessing est bieh fondé à proclamët» qUfe Tabsetite de citations dé Paul, Hatis répîtré de Barnabas, est une preuve que lès écrits dé PàUl ne possédaient pas encore Paulorité souveraine dddt ils jouiront plus tard ; qu'un texte tiré dès êpîtres de Paul n'aurait pas fermé la bouche aux contradicteurs, et c|uë Barnabas ne se croyait pas inférieur à Paul poUr Pàâsis* tance du Saint-Esprit. Ce Père déclare, eu effet, que Jésus a mis en lui c/jifotdv ^cjpeavTvjc de^axisdavfoo. C'était la persuasion géuéralte dans l'Église prittiitive, que léâ dons du Saint-Esprit, teux môme qu'une Chrétieuié relâchée appelle les dous extraordinaires et spéciaux, l'insflirâtion et le pouvoir desmiracleSj n'étaient paâ restréirits; cbiïirtic un monopole, au collège apostolique, et qu'ils étaient conférés à tous les fidèles.
De nos jours aussi, mêhie dans les pays protestants et dang les classes lettrées, ce n'est pas la Bible <jui fait à l'eii-
LA BIBLE. ii9
ftnt la première rétélatibn des sentiments et deâ idées <Jul cotistittientlafbichrétîenne. «iVbwsarmon* tousàla lecture » de la Bible fnuhi des idées fondamentales de la religion. Je )i doute fort qu'un honnlme qui ne connaîtrait rleri dtichrisn tiânisiiïe pût, en lisant seulement les écrits du Noiivéàu » Testameiit, saisir et dégdgët le christianisme tout entier, rt II est dommage qu'où ne puisse pas en faire rexpérlëhcé.» Dé plus, la Bible ne mérite pas également et dans toutes ses parties rattribùt de perspicua, clara. N'ést-cë pas la vérité même qui s'expriine daiis ces questions t « Poilvez-voUs vous dissimuler, qu'il y a peu de passages » dans tout le Nouveau Testament qui éveillent chez tous )) les hommes les mêmes idées? Oûelles sont lès idées » véritables? Qui en décidera? L'Herméneutique? Chacun » a sa propre Herméneutique. Quelle est la vraie? » L'histdirè înipàrtiàle de l'exégèse et de toutes les interprétations contradictoires que des savants également sincères ont proposées, est la Condamnation sanglante de ces prétfehtioris â hbtis dotmet* la Bîblë conltîiè le juge suprême et sans appel sur toutes les questions controversées. Là sagesse populaire, qui se condense dàiis lès proverbes, en a jugé dé même chez ces vieilles populations protestantes de la Hollande, s'il faut en croire leur dicton : « Point I) d'hérétiques sans lettres, » C'est aussi le sentiment de Luther, qui a écrit quelque part : « La Bible est le livre des « hérétiques, » La Bible, en effet, n'est pas lin code d'articles dogmatiques, de règles morales. Un écrivain qu'où ne peut suspecter d'être infecté du vëriin de la critique moderne, Joseph de Maistre, dit dans son ouvrage sur le Principe générateur des constitutions : « Jamais il n'y eut » d'idée plus cireuse qde celle d'y chercher (dans les saintes » Écriltireâ) là totalité des dogmes chrétiens: il n*^ à pas
» une ligne dans ces écrits qui déclare, qui laisse senlex> ment apercevoir le projet d'en faire un code ou une u déclaration dogmatique de tous les articles de foi. »
Le Nouveau Testament n'est pas la quintessence de rÉvangile, de la religion chrétienne :c'estlaA&^i//a/îe/ei qui remplit ce rôle et sert de critère de foi ; mais la Bible est pleine de choses qui n'appartiennent pas à la religion, qui lui sont étrangères. Et pour faire toucher au doigt cette vérité^ se rappelant qu'il écrit au pasteur d'une cité commerçante, Lessing réplique à Gœze par une image familière et topique : « La Bible contient une révélation divine, » et la Bible est une révélation, ce ne sont pas des exprès- » sions synonymes. La Bible contient la religion^ et la Bible » est la religion, sont-ce des propositions identiques? On » ne me contestera jamais à Hambourg la différence entre )> le poids brut et le poids net. Quand tant de marchandises )) ont leur tare précise, on ne voudrait pas que rÉcrilure, ]i cette marchandise si précieuse, eût la sienne? Non, non, » monsieur le pasteur n'est pas vraiment si étrange au corn- » merce»,. 11 faut être rabbin ou prédicateur pour imaginer )) par quelle possibilité ou jeu de mots on peut établir un » rapport quelconque entre les Cretki et Plethi deDai\id, le » manteau que Paul oublia h Troas, et cent autres choses, » et les intérêts de la religion. » Geites on peut être bon luthérien et souscrire à ces conclusions, car Luther a exprimé assez librement ses appréciations critiques de ' plusieurs livres, et il a déclaré qu'on pourrait faire disparaître des livres entiers du canon, sans compromettre la vérité chrétienne.
De cet examen du contenu des livres bibliques, Lessing conclut qu'il faut distinguer entre la lettre et Vesprit comme entre la Bible et la religion. « Cette distinction, dit-il, est la
» même que celle qu'ont proposée de bons théologiens » luthériens entre la sainte Écriture et la Parole de Dieu. )) Gomme l'action du Saiut-Esprît ne se fait sentir que » dans les passages et les livres de la Bible, qui ont plus ou » moins en vue notre amélioration spirituelle, nous appel- » lerons ces passages et ces livres l'esprit de la Bible. Je me » figure aussi que^ c'est un peu blasphémer, que de vou- » loir prétendre que Faction du Saint-Esprit peut être aussi » réelle, aussi efficace quand nous lisons dans Moïse la gé- » néalogie d'Esaû, que lorsque nous lisons dans Mathieu » le sermon sur la montagne. » Le sceptique, on le voit, n'est pas indifférent à tout ce qui élève l'homme, le purifie, l'exalte au-dessus de ses appétits grossiers; et il a senti, par expérience, tout ce qu'il y a dans TÉcriture de sève religieuse et morale.
L'importance que Lessing attribuait à la Régula fidet, qu'il ne définissait pas d'ailleurs avec une grande précision, et qu'il semble assimiler tantôt au symbole des apôireSj aux diverses rédactions de ce symbole, tantôt avec les autres symboles, y compris môme celui de Nicée, n'était, à tout prendre, qu'une manœuvre pour déloger son contra* dicteur de son idée étroite et absolue sur le rôle de l'Écriture. Schlegelpeut y voir « un retour à la vérité», et se Ggurer qu'il rentrera dans le giron de l'Église, qui est la dépositaire fidèle de la tradition. Quant à nous, qui. ne sommes plus engagés dans la fumée du combat, et qui pouvons juger le plan dé Lessing et la raison de ses mouvements, nous ne nous laisserons pas tromper sur la pensée de derrière du grand critique. Celui qui a écrit le iesiamentdeJean^ qui concentre le Christianisme dans l'amour, qui maintient l'humanité complète de Jésus, et invoque Luther comme un libérateur, n'a pas voulu briser Tido*
lâtri^ biblique, pour nous replafcér sous le joiig de îâ iradition. Celui qui a écrit « VEducation au genre humain i) et prononcé le root de perfeciihilité du Christîaiiisnnle ri'à pas voulu affirmer ^ue le t)rincipe chrétien se fut épiiisë dans un moment et dans une formule, et qiiè toute rhistdire fut côiidaranée à graviter autour de ce point fixe et immuable. Ici, comme dans sa polémique coritre l'idée vulgaire de la liberté, nous devons nous préoccuper de ce qu'il nie, de ce (JU'il renverse, bien plus que dès ouvrages stratégiques, qii'il élève pour abattre ùhè théorie contraire à ses principes comme aux faits. t)ans cette polémiqué, il est aniené à des affirmations hasardées, controversées et qui he peuvent avoir d'autre valeur que d'établir qiiè là Bible n'a pas créé, fondé l'Église chrétienne, èl que le développement du Christianisme doit être attribué II l'action multiple de la tradition, s'expl-imant pat la prëdicMiibri et par les travaux particuliers bu collectifs des Pérès.
11 est Jaloux d'établir qiie le Christianisme ne aêpiënd pas de l'état des documents primitifs, des livres sacres, afih de laisser à la science toute sa liberté et à la foi toute sa sécurité et sa joie. Il se sépare, sur ce point, aè îleîmartis autant t|ue de Gœzë, car tous deux faisaient reposer là vérité dû Christianisme siir l'aiitheriticité des écrits du Nouveau ïestament, sur le degré de crédibilité qu'ils méritent. Avec eiix, le Christianisme tomté bu se relève. C'est ce destin précaire que Lessing a refusé pour le Chrisiiariisîïie, et tous les vrais croyants doiveîit le remercier de son œUvre, quand même il y aurait dans les détails quelque point à reviser.
La tradition est un de ces mots vagues, susceptibles d'interprë talions fort différentes, et qui sont, entre les mairis dés docteurs de l'Église catholique, un vrai Prôtéè dont
LA BIBLE. hà
ils së servent pour attirer à eux les libres penseiirs et les ameuter contre le Protestantisrîie, qtii étbuffe la science, le progrès, entre les quattè pages fl'titi voliime, qtie ée Maistte appelait un faux Dieu, Si vôtis désignez pàt Cë ternâè ce travail lent, progressif, par lëqiièl Thumatiitë he développé, s'appropriant certaines idées, se dépodillârit de certains préjdgés, et formant sans cesse cet esprit public, cette conscience qui préside à la naissance des nouvelles générations et leur ménage à leur enlréè dans là Carrière le plus pur froment des fcivilisations intérieures, sans doute nous sommes tous lès fils dé la tradition, comme ndiis ëli sônirhes en quëlqde mesure les auteurs. Se rejélet hors dé ce courant, podi* rester figé sdr ùh livre éèrit il y a 1800 âtls, et fermer ses oreilles k la parole vivante de notre temps, pour écouler sèrvileriiènt une parole muett'e; ce serait en vérité ittiiter du point de vue intèllëctuei Tetmitè, qui s'isole et s'énsevëlit avant rhetirë dé 1ë mort. Que des protestants bibliolâires Tëient fait ou raient tenté,cette singularité ne préjuge rien Sur le principe et la valeiii* du Protestantisme, sur la supériorité dé réducàtion qu'il donne à Tesprit, en comparaisoh de là discipline catholique. Le protestant reste en rapport vivant avec sort temps, et certes il serait fàbile d'établir C[ii'ii est uii àeà duleùts les plus àctirs de cette tradîtidh, qui déroule à trâi'crs les siècles la tfaarchë triomphale de rhumdnité.
Alàis dans la langue de TÉglisê, le mot de traditidti a reçîi une acceptioh très-précise. La tradition n'érribrassë pas tout le mouvement de la pensée humaine, elle n'ësl pas le grenier d'abondance où les générations successives serrent, pour les transmettre, les trésors qu'elles ont reçus etac(;rUs;la tradition ne së forme pas ainsi entre les niains de tous ; son origine- n'est pas si profane, elle a solî
i24 LE CHRISTIANISME MODERNE.
siège et son lieu déterminés. La tradition naît, se forme^ se continue dans le sein de TÉglise^ de la société hiérar- , chisée ; elle est Tœuvre du clergé, des représentants les plus ' élevés de la hiérarchie, des cardinaux et du pape. Et c'est bien peu la connaître que de la représenter comme la circulation permanente de la sève dans Torganisme : elle est plutôt semblable aux incrustations d'animaux disparus dans le granit. Elle n'est pas malléable, prompte à se transformer^ à s'épurer sous la direction de la science; ^ elle est un dépôt qui se transmet, sans altération, dans le \ sein du corps privilégié, et si elle est susceptible de quelques légères additions, elle est dans son ensemble immuable et repousse tout perfectionnement, comme une offense à sa majesté et à son origine. La tradition catholique, c'est la transmission, la perpétuité de certaines règles, statuts, articles de foi, secrets de gouvernement ou d'interprétations scripturaires, qui viennent s'ajouter aux déclarations, aux commandements de la Bible, et qui n'ont pas une valeur ni une origine moins augustes.
En face de cette tradition qui s'immobilise, qui est concentrée dans un corps particulier, soumisàtoute Tétroitesse de l'esprit de corps, et sur laquelle la main désintéressée de la science ne peut s'étendre, nous ne craignons pas de soutenir que l'appel au livre sauvegarde mieux les intérêts de la liberté. Remis entre les mains de chaque fidèle, qui n'a pas seulement le droit, mais le devoir de le lire, livré à toutes les interprétations du sens individuel, ce livre sollicite l'indépendance et l'autonomie des consciences. Il les dirige, les affine, les trempe de ses énergies divines; il les affranchit, en dépit môme des théories les plus absolues. A travers les pages d'un livre, l'individualité se fait jour et reprend ses droits bien plus sûrement que sous le joug d'une per-
sonne concrète, vivante, qui tient les rênes et réprime de son autorité tous les écarts. Les prodigieuses variétés d'interprétations que les controversistes catholiques reprochent à rÉglise protestante j sont un témoignage con^ cluant que Tautorité du Livre, même excessive, n'a pu tuer la liberté. C'est l'expérience de l'histoire que Hegel a résumée dans une de ces formules qu'il excellait à buriner : « Dans ces pays, la Bible est le boulevard de la liberté n^de l'esprit (1). »
Tout observateur impartial conviendra que la Bible ne peut pas, dans toutes ses parties^ avoir une égale autorité^ et les défenseurs de l'orthodoxie moderne ont été obligés^ pour sauver le navire^ de jeter à la mer une bonne partie de la cargaison , et de restreindre son pouvoir \ infaillible à l'ordre religieux. C'est un progrès que la cri- * tique a arraché, de pouvoir contrôler^ sans encourir d'anathèmes, tout ce qui touche à Thistoire, à la physique, à la géologie. Cette concession est faite d'assez mauvaise grâce : on s'en aperçoit bien dans la pratique aux louanges dont on couvre les travaux qui confirment certaines données scientifiques des Écritures; mais, en principe, la distinction des domaines est admise. La polémique incisive, harcelante de Lessing n'est pas étrangère à cette conquête.
Emporté dans sa polémique contre la Bibliolâtrie , ■ Lessing n'a pas marqué assez nettement le rôle des ' Écritures, en particulier du Nouveau Testament, dans le développement du Christianisme. Si les écrits du Canon ne peuvent prétendre au rôle de règle^ de norme dans rétat où ils nous sont parvenus, s'ils nous offrent des points de vue différents^ contraires^ qui défient la subti-
(1) Religionsphiiosophie, U, p. 290 : « Dort ist die Bibel (las Rettungsmittel gegcn aile Knetschaft der Geister. »
12i) LE GHRlSTIÂNiSME MODERNE.
iitédës théologiens, Us demeurent cependant cdthttiô l'ë*pression spdntaiiée, saisissante^ dtl ChHstiàrilsme pHitiitif, fet ils portent en eux le princit)e chrétien dans sa Mlcheùr native. Si le dévelot)pemènt de rhistdit*e occlésiastiqiië est précieuse potir nous orienter, et met en relief âti-dèssus de toutes les formes éphémères le fond perrlianent du Christianisme, Tétude de ces dofcUmetits primitifs hoiis met en contact avec le premier produit du pHhciiJe chrétien, quand il s'est précipité dans la conscience humdilie. Sanâ vouloir accorder & tous les détails, à Idfas leû accidents de ce Christianisme pHthitif une valeur durable sur la suite dd développement chrétien, noiis revëndic[(ioiis îiodr lui iine beauté, une simplicité cjui émeuvent et pénètreril. Si, dans les premières couches de la fhriiiâtibfa fchrétienhe, ribtis ne pouvioris pas i^étroùvèr dâHs Sa vérité le principe chrétien, quel moyen de contrôle pfosséderiohs-nous pour reconnaître le^ déviations, lès altérations, pour les corriger? Les écrits du premier siècle portent le parfum dans des vases de ierre, comme dit iàiiii Paul, mais le trésor est en eux. t^lus on les étudié, filds bn est pénétré de ces fortifiantes senteurs! C'est l'âge héroïqiie dd Christianisme, c'est sa période classique; et quelque soit l'acide de la critique, quoiqu'elle décolîlpbse ces produits primitifs et nous révèle dans leur striibture interne bien des éléments juifs ou païens, le Cahôn du Nouveau Testament conservera à travers lés âges ùhë valeur qu'aucun autre livre iie pourra lui contester. Il est lé centre, le foyer, et comme lepoiilt de départ d'dti développement tiui, à ses moments de lassitude, peut revenir chercher là l'élan, Tenthousiasme des premiers jotlrs (1).
(1) HaseDogmatik.
La bible. iii
Voyez pllalôt quelle floraisori de vie religieuse el morale dëvéloppa là Rëformalion, en rendant au peuple les saintes Écritures ! Le commerce avec les àutèiii:*s classiques de Tantiquité grecque et latine provoqua le beau ; mouvement de la Renaissance; le commerce journalier avec les écrits dû Nouveau-ïestament ressuscita là vie chrétienne dans son héroïsme. Il peiit se rencontrer dàiis ces livrés, comme Ta dit Luther, du bois, de la paille où du foin, mais il y a ime fraîcheur, une sëve, une flammé qui communiquent à ceux qui les fréquentent l'enthousiasme et le secret de la vie idéale. Le sort de la piété, de la sainteté chrétiennes est attaché* à ces livres, parce qu'ils sont pleins de Tesprit de Christ. Un dogmatisme littéral, qui voudrait courber l'intelligence humaine devant le moindre texte, a pu compromettre la faveur de ce petit volume ; mais dès que nous ne sommes plus menacés de subir, sans la contrôler, une autorité souveraine, nous revenons avec amour à ces ouvrages, et nous saisissons dans leur ensemble le principe chrétien pur, vrai, qui nous sert à éprouver les autres déclaratiotis de ces livres, et à nous prononcer sur quelques-unes d'entre elles, qui sont ime traduction infidèle, une déviation du principe.
Les Écritures, dans leur texte littéral, rie sont pas iiriè autorité infaillible: elles nous proposent des doctrines, des idées qui proviennent d'une culture, d'une philosophie auxquelles nous sommes étrangers, et qui ne sortent pas des entrailles du Christianisme ; mais elles nous conservent le principe chrétien, et iloUs servent de point d'appui contre les écarts de la tradition et la sécheresse du dognlati^itie; elles sont les sources toujours fraîches de la vie chrétienne. Elles nous ôft'rent déjà le germe du dogmatisme, de l'ascétisme, de la mythologie, Qui ont arrêté
un moment l'expansion du principe chrétien; mais quand on a renoncé à les proposer comme le code infaillible, immuable, de. la pensée Ihéologique, elles sont d'admirables instruments d'édiûeation. Lessing s'est trop borné à indiquer leur rôle de livre élémentaire pour la seconde période de l'humanité, il n'a pas assez senti quelle puissance de rajeunissement elles possédaient pour toutes les générations. La Bible restera pour le chrétien le livre par excellence, le livre de vie et qui donne la vie.