LE BAILLI, LE BARON, UN PAYSAN
enchaîné avec des cordes et gardé à vue. Plusieurs autres paysans.
Le Baron, toujours dans un fauteuil.
JljH bien ! que résulte-t-il de Tinformation et du procès? . . voyons. . . si tout cela est en règle.
Le Bailli.
Il est convaincu en effet , monseigneur. . .
Le Baron.
Oh ! bien ! bien convaincu !.. oh ! tu es convaincu. . .
Le Bailli.
D'avoir tué un lièvre sur les terres de monseigneur , et ce , avec un court bâton qu'il lui a lancé de loin , avec une très-coupable adresse. .
Le Baron.
Un c'est comme mille. . .
( 5o) Le Bailli.
Pas tout-à-fait , monseigneur , car le Hombre , d'après tous les juristes , rendroit le délit beaucoup plus grave il vient vous supplier et vous demander grâce.
Le Baron.
Te voilà donc , coquin ? qui oses toucher à mes lièvres ! oh! je te ferai pourrir dans mes cachots.
Le Bailli.
Pardonnez-lui , monseigneur ; il a six cnfans. . ;
Le Baron.
Est-ce moi jqui les ai faits , ces cnfans ?
Le Bailli.
C'est pour ces six malheureux rejettons, mon- - seighèur , qu'il a mis le lièvre au pot , dans une saison excessivement rigoureuse.
Le Baron.
Oui , oui ; nourris de mes lièvres , quand ils seront grands , ces maudits enfans feront tout comme leur père ; ils dévasteront, ravageront, pilleront mes terres. . . Un exemple ici, un exemple sévère pour tous les manans nés et à naître !
Le Paysan, avccjitrtK
Je ne doutons point de votre volonté à cet
égard. . . mais je ne voulons point ici. vous servir de spectacle plus long-tems; je ne vous supplions pas pour avoir notre grâce : non; faites-nous plutôt
conduire où nous devons être nous serons
beaucoup mieux là (|u'cn votre présence.
Le Baron,
Insolent! oh ! on te fera changer de ton. ... ; Voyez donc ? c'est du lièvre qu'il faut à la table de ces drôles-là !
Le P a y s a n.
Eh ! pardié ! votre lièvre ,pour la cincjuantièïne fois , peut-être avoit été friand de nos choux que nous aivons plantés , saiClés , arrosés ; nous avions été friands à notre tour de tâter un peu de sa peau... il étoit gras de notre potager , et il nous a paru,' par notre foi, bien bon à la broche*
Impertinent ! sais-tu que tu es devant ton juge / maître et seigneur?
Le Paysan*
Je le savons ; je vous connoissons bien sans doute ; vous faites moins de cas d'un homme que d'un lièvre ; il vaudroit mieux , Dieu me pardonne, avoir tué Tun que l'autre ; les suites en seroicnt souvent moins fâcheuses.
Le Bailli, tout bas.
Tais-toi, Guillot, tais-toi. . . tu Tirrites. . .
Le Paysan.
Eh ! que cela me fait-il à moi , dans Tcxcès de ma peine , et quand je suis au désespoir de ma vie? Loin de me repentir d'avoir tué un de ses lièvres rongeux , je nous consolerions de la prison de six mois, si je les avions tous détruits et jusqu'au dernier.
Le Baron.
Ah ! ah ! patience : on te fera bientôt chanter autrement.
Le Paysan.
Je savons que dans tout votre canton , on préfère une perdrix à un paysan : on mange une perdrix , d^accord ; mais les grands ne nous mangentils pas en détail , en vivant de nos travaux journaliers ? et ne méritons-nous pas protection autant que les perdrix qu on laisse du moins vivre abondamment jusqu'au tems qu'on les tue.
Le Baron.
C'est un raisonneur, je crois ,. . oh! parbleu, tu payeras cher ! . , .
Le Paysan.
V^ous ferez de nous ce que vous voudrez. . . nous
( 55 ) voilà présentement en votre puissance , puisque Dieu Ta voulu ainsi ; mais je n'y serons pas toujours. . . et quand je serons libre, . . alors nous fuirons de vos terres bien loin et même du royaume , que vous seul vous nous aurez fait maudire.
Le Bailli, intercédant.
Ah ! monseigneur , n'écoutez pas ce qu'il dit dans son désespoir , qui Taveugle.
Qu'on emmène ce coquin-là ; qu'on le charge de chaînes , et quon ne lui laisse que la respiration de libre.
Le Bailli.
Monseigneur , n'écoutez pas votre colère. . . il est dans la douleur et dans son délire.
Le B a !ç o n.
Qu'on le mène dans mes prisons. . . vous dis-je.
De la clémence, monseigneur, de la clémence, si ce n'est pas pour lui , pour sa pauvre famille qui est sans pain.... Une femme, six enfans abandonnés à la misère , et qui n'ont que lui pour soutien! . . . Demandez tous grâce pour lui , mes enfans. . . mettez-vous à genoux. . .
Foule de Paysans, se matant à genoux.
Grâce î grâce ! grâce , monseigneur ! grâce ! îl a six enfans. . . . pardonnez -l:ii d'avoir mis votre lièvre au pot ; il n'v avoit rien alors à manger dessus la terre.
Le Baron, se levant , courant à ses armes Une révolte, à moi , mes gens, une révolte 1
Foule de Paysans.
Eh ! nous somines tous à genoux.
Le Baron,
Rébellion! rébellion! . . Hola, mes hallebardes, mes fusils... [Il prend un fusil.) Ou^on ferme les portes du château; qu'on arme 'tous mes gens; qu'on levé les pont-levis.
Le Bailli, à part.
Il v a plus de cent ans que les chaînes rouillées en sont rompues.
Le Baron.
Et vous , obéissez , bailli ; obéissez sur le champ, ou je vous fais faire votre procès à vous-même.
Le Bailli.
A moi , monseigneur ! est-il défendu d'intercéder? ... [â part.) son cœur est de bronzée.
( 55) Le Baron.
Oui , vous êtes un révolté. . . et vous portez dans tous vos gestes , le caractère d'un séditieux: prenez garde ; vous répondrez, aux loix de la seigneurie. Allez , je n'écoute plus rien . . Pour la dernière fois qu'on le mène au cachot. . . pieds et poings liés... au plus profond cachot. ( à nn doinestiqiie. ) et qu'on me serve, j'ai faim comme six loups.