ACTE I, SCÈNE VI
305 Réduit au triste choix ou de trahir ma flamme, Ou de vivre en infâme, Des deux côtés mon mal est infini :
O Dieu, l'étrange peine !
Faut-il laisser un affront impuni ?
310 Faut-il punir le père de Chimène?
Père, maîtresse ; honneur, amour ; Noble et dure contrainte ; aimable tyrannie ; Tous mes plaisirs sont morts, ou ma gloire ternie : L'un me rend malheureux, l'autre indigne du jour. 315 Cher et cruel espoir d'une âme généreuse,
Mais ensemble amoureuse ; Digne ennemi de mon plus grand bonheur,
Fer qui causes ma peine ; M'es-tu donné pour venger mon honneur ? 320 M'es-tu donné pour perdre ma Chimène?
Il vaut mieux courir au trépas. Je dois à ma maîtresse aussi bien qu'à mon père : J'attire en me vengeant sa haine et sa colère ; J'attire ses mépris en ne me vengeant pas. 325 A mon plus doux espoir l'un me rend infidèle, Et l'autre indigne d'elle.
Mon mal augmente à le vouloir guérir ;
Tout redouble ma peine.
Allons, mon âme, et puisqu'il faut mourir, 330 Mourons du moins sans offenser Chimène.
Mourir sans tirer ma raison !
Rechercher un trépas si mortel à ma gloire ! Endurer que l'Espagne impute à ma mémoire D'avoir mal soutenu l'honneur de ma maison ! 335 Respecter un amour dont mon âme égarée Voit la perte assurée !
N'écoutons plus ce penser suborneur.
Qui ne sert qu'à ma peine.
Allons, mon bras, sauvons du moins l'honneur, 340 Puisque après tout il faut perdre Chimène.
Oui, mon esprit s'était déçu :
Je dois tout à mon père avant qu'à ma maîtresse. Que je meure au combat, ou meure de tristesse, Je rendrai mon sang pur comme je l'ai reçu. 345 Je m'accuse déjà de trop de négligence : Courons à la vengeance ; Et, tout honteux d'avoir tant balancé,
Ne soyons plus en peine, Puisque aujourd'hui mon père est l'offensé, 350 Si l'offenseur est père de Chimène.