L'INFANTE, CHIMÈNE, LÉONOR
V Infante.
Apaise, ma Chimène, apaise ta douleur ;
Fais agir ta constance en ce coup de malheur : 445 Tu reverras le calme après ce faible orage ;
Ton bonheur n'est couvert que d'un peu de nuage,
Et tu n'as rien perdu pour le voir différer. C kimè ne.
Mon cœur outré d'ennuis n'ose rien espérer.
Un orage si prompt qui trouble une bonace, 450 D'un naufrage certain nous porte la menace ;
Je n'en saurais douter, je péris dans le port.
J'aimais, j'étais aimée, et nos pères d'accord ;
Et je vous en contais la charmante nouvelle
Au malheureux moment que naissait leur querelle, 45 5 Dont le récit fatal, sitôt qu'on vous l'a fait,
D'une si douce attente a ruiné l'effet.
Maudite ambition, détestable manie,
Dont les plus généreux souffrent la tyrannie !
Honneur impitoyable à mes plus chers désirs, 460 Que tu me vas coûter de pleurs et de soupirs !
L'Infante.
Tu n'as dans leur querelle aucun sujet de craindre ; Un moment l'a fait naître, un moment va l'éteindre. Elle a fait trop de bruit pour ne pas s'accorder, Puisque déjà le roi les veut accommoder ; 465 Et tu sais que mon âme, à tes ennuis sensible, Pour en tarir la source y fera l'impossible.
Chimène.
Les accommodements ne font rien en ce point : De si mortels affronts ne se réparent point. En vain on fait agir la force ou la prudence ;
36 LE CTD.
470 Si Ton guérit le mal, ce n'est qu'en apparence : La haine que les cœurs conservent au dedans Nourrit des feux cachés, mais d'autant plus ardents.
Le saint nœud qui joindra don Rodrigue et Chimène Des pères ennemis dissipera la haine ; 475 Et nous verrons bientôt votre amour le plus fort Par un heureux hymen étouffer ce discord.
C/iimène.
Je le souhaite ainsi plus que je ne l'espère : Don Diègue est trop altier, et je connais mon père. Je sens couler des pleurs que je veux retenir; 480 Le passé me tourmente, et je crains l'avenir. L'Infante.
Que crains-tu ? d'un vieillard l'impuissante faiblesse !
Chimène.
Rodrigue a du courage.
L'Infante.
Il a trop de jeunesse.
Chimène.
Les hommes valeureux le sont du premier coup.
L'Infante.
Tu ne dois pas pourtant le redouter beaucoup ; 485 II est trop amoureux pour te vouloir déplaire, Et deux mots de ta bouche arrêtent sa colère.
Chimène.
S'il ne m'obéit point, quel comble à mon ennui ! Et, s'il peut m'obéir, que dira-t-on de lui ? Étant né ce qu'il est, souffrir un tel outrage ! 490 Soit qu'il cède ou résiste au feu qui me l'engage, Mon esprit ne peut qu'être ou honteux ou confus, De son trop de respect, ou d'un juste refus.
L Infante.
Chimène a l'âme haute, et quoique intéressée, Elle ne peut souffrir une basse pensée :